‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 17 sur 122 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Tout d'abord, il est nécessaire d'établir une distinction entre les races sur lesquelles porte cette étude. En le faisant, je n'encours point le reproche d'ima- , giner, pour les besoins de la cause, une classification arbitraire. Les deux catégories que je distingue — hommes des bois, hommes des plaines — sont des plus naturelles; elles marquent deux espèces géographiques comme deux espèces psychologiques. Nulle part peut-être n'apparaissent avec plus d'évidence les rapports étroits entre l'homme moral et le milieu qui l'enveloppe.

Le Fang et sa patrie me fourniront le type de la première espèce.

Là, c'est partout l'épaisse foret vierge, sombre, silencieuse et monotone. Par endroits, la broussaille abonde, alternant avec de grandes plantes herbacées, des sortes d'amomes de trois à quatre mètres de

haut, qui s'enchevêtrent au-dessus du sentier et opposent ù la marche un obstacle à la fois souple et résistant. Ailleurs, le sous-bois s'éclaircit; le sentier serpente entre des fûts énormes. La marche n'en est pas plus aisée; il vous faut enjamber la saillie de leurs racines, escalader les troncs des géants terrassés par le temps. Le pied glisse sur l'épaisse litière de feuilles mortes, s'enlise dans la pâte de bois pourri, trébuche dans des amoncellements de branches mortes. Pas un bruit, pas un mouvement. A part quelques toucans qui croassent avec fracas tout en haut de la voûte feuillue, il semble que cette forêt n'est qu'une solitude inanimée.

Mais laissez passer votre caravane; restez seul et asseyez-vous immobile sur une grosse racine. Au bout de peu de temps, lorsque se sera étouffé dans l'éloignement le tumulte des pas et des voix, vous acquerrez la sensation d'une vie intense, mais en quelque sorte latente. Vous entendrez des bruits discrets, des pépiements timides, des chuchotements, des pas furtifs sur les feuilles sèches, des craquements de bois mort, la stridulation des cigales, un grand froissement de verdure sous les ébats d'une bande de singes, le gloussement de leurs sentinelles; et, au-dessous de cette large mélodie des bois, vous percevrez, comme la basse continue de cette harmonie en sourdine, le formidable grignotement de tout ce que la création a produit d'êtres minuscules, de larves dévastatrices, d'insectes aux mandibules

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acérées. Ce monde animal semble, ainsi que vous, pénétré d'une religieuse vénération pour ces nefs imposantes ; instinctivement il baisse la voix comme sous les sombres arceaux d'une antique cathédrale. L'épais plafond des frondaisons toujours vertes vous écrase; la lourde et fade humidité vous oppresse; le demi-jour verdâtre vous angoisse. Là, point de gaîté, point de joie; rien qu'appréhension et tristesse. La nature y est une marâtre pour l'homme. Elle lui refuse la nourriture, cette nécessité de la vie : car les arbres tiennent leurs fruits à des hauteurs inaccessibles, et la chasse en forêt est une loterie. Elle lui refuse le soleil, source de santé et de bonne humeur. Pas d'herbe pour réjouir le regard. Pas même de mousse pour y étendre ses membres fatigués.

Tout à coup une apparition surgit : un indigène est à deux pas de vous, sans que vous l'ayez entendu venir. On sait déjà aux alentours le passage de votre troupe. Le Pahouin qui vous aborde s'est approché avec précaution et n'a révélé sa présence qu'après s'être assuré de vos intentions pacifiques. Lui aussi, il subit dans sa race la profonde impression mentale de la forêt. L'habitation continue de longues séries de générations sous ces voûtes ténébreuses, parmi ces broussailles propices aux embûches, l'existence sans cesse disputée à l'âpre forêt, cette sorte de réclusion dans une prison de verdure qui réprime les élans de l'âme et garrotte les mouve-

menls du corps : tout cela a fait du Fang un être circonspect, méfiant, processif, querelleur, retors et volontiers de mauvaise foi. Il lui doit son langage nasal, guttural et heurté, qui semble plus propre à exprimer colère et violence que poésie et amour.

La police de la forêt est très bien faite. Elle fourmille d'espions qui étudient les mouvements de tout être insolite, animal ou humain. Il s'y trouve des sentiers secrets, sur lesquels on ne s'engage qu'en sautant par-dessus un tronc d'arbre, une touffe de fougères, ou en rampant à plat ventre sous un épais buisson. Dans son obscur séjour, l'homme des bois mène une existence inquiète, troublée par d'incessantes alertes. Il se défie de tout. Sa conduite obéit à je ne sais quels mobiles tortueux et sournois. Tiré de ses taillis, amené au grand jour, en pays découvert, il paraît ébloui et troublé comme la chauvesouris, que la lumière aveugle. Son esprit ténébreux clignote dans le monde libre et spacieux comme l'œil amené sans transition des ténèbres au grand soleil. Il a hâte de retourner se gîter dans sa sombre et humide tanière.

Tout autre est l'homme des plaines. — Voici les vastes espaces brûlés de soleil, les larges horizons noyés dans des brumes dorées. Voici l'étendue infinie au ciel et sur la terre. Le regard court sans entraves d'un plan à l'autre de l'immense panorama, s'accrochant aux sinuosités d'une rivière, à un bouquet de

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palmiers, à la blancheur neigeuse d'une falaise. La pensée prend des envolées illimitées et devine dans le lointain ce que l'œil n'a plus la puissance de voir. La végétation a dépouillé sa majesté comme pour se rendre plus accueillante à l'homme et s'abaisser jusqu'à lui. Elle offre ses rameaux, ses fleurs, ses fruits presque à portée de la main. Ce n'est plus le géant qui domine et écrase; c'est un hôte qui sourit. L'air circule ; ici l'on a du vent. Les poumons se dilatent. L'esprit est allégé; le cœur, joyeux. La chaleur est intense, mais sèche et saine. Le soleil convie à la gaîté. L'espace vous appelle et vous donne envie de courir. On éprouve comme une expansion de son être, une dilatation de sa vie jusqu'aux limites du monde visible.

L'homme des plaines porte le sceau ancestral de cette existence large et libre. Il est gai, exubérant; il aime le bruit et les chants. Sa drôlerie, son enjouement lui font pardonner ses vices. Il est naïf, confiant, hospitalier même; un peu plus, il serait honnête en affaires. Il ne manque point de générosité. 11 est enclin à la farce ; il saisit avec un rare talent d'observation et de malice le côté comique des gens et des choses. Il n'est pas méfiant, tant qu'il n'a pas été trop souvent trompé. Il est relativement loyal et tient ses engagements aussi longtemps qu'il ne les a pas oubliés. — Son langage est doux, sonore, imagé, plein de couleur et de mouvement.

Après avoir dépeint les deux types généraux les plus tranchés des races que nous éludions, je vais essayer d'esquisser les traits communs de leur psychologie, en signalant, chemin faisant, les déformations qu'ils subissent chez l'un et l'autre type.

SOCIÉTÉS pniMiTivES DE l'afuioue équat.

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