LIVRE DEUXIÈME
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Juger les autres hommes, voilà une présomption devant laquelle n'hésite pas le commun des hommes et qui est pourtant hérissée d'écueils. D'éminents philosophes en ont analysé les causes d'erreur. Je ne crois pas pouvoir mieux les résumer qu'en recourant à une image hanale, mais expressive. L'importance de ce point de critique mérite que je la ramasse à mon tour ; car elle peindra peut-être de manière plus intuitive la véritable nature des divergences qui séparent les négrophiles des négrophohes , sans que j'aie la prétention illusoire de convaincre l'un et l'autre parti, ni de les rapprocher.
Tout homme, au-devant de son jugement, a comme un verre coloré, qui représente une somme de concepts héréditaires ou acquis, de préjugés, d'intérêts, d'appétits et de sentiments, provenant de traditions, d'idiosyncrasies physiologiques ou morbides, d'influences ambiantes. Ainsi notre observateur voit toutes choses sous une teinte exclusive et personnelle, qui lui parait seule vraie, seule rationnelle, parce qu'elle manque de terme de comparaison et que tout sujet de réfé-
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rence. qui lui est présenté, se trouve revêtu par elle de la tonalité générale.
Donc l'uniformité d'orientation et le caractère essentiellement subjectif de notre contact avec autrui nous interdisent de juger sainement ses actes, actes dirigés sur une orientation difTérente de la nôtre. Telle ligne de conduite, tel trait de mœurs, vus à travers notre optique particulière, peuvent paraître absurdes, extravagants, immoraux. Cependant, ils sont toujours logiques au regard des motifs qui ont conduit leur auteur, mais qui échappent à notre mode spécial de vision.
Les facilités de la vie matérielle, la douceur du climat, l'invariable monotonie des occupations journalières ont maintenu les Nègres africains dans une sphère psychologique très étroite, qui contraste avec la mentalité compliquée des civilisés.
Faut-il leur en tenir rigueur? Non point. Car les raisons de leur barbarie ne sont pas en eux, dans un entêtement, une opposition systématique à notre évidente supériorité. Elles sont hors d'eux, à la fois, et en eux : car elles sont dictées par leur adaptation au milieu, ainsi que par le double instinct de conservation de l'individu et de la race. Ne cherchons donc point à jauger ces âmes primitives à la mesure de notre intcllectualité compliquée. Ne pesons pas leurs idées enfantines, leur cerveau borné avec la masse de nos aptitudes héréditaires, de nos subtilités morales, de nos spéculations scienliliques. L'analyse de leur
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psychologie expose à un perpétuel quiproquo. Une dissection trop minutieuse, le désir instinctif de trouver quand même quelque chose là où il n'y a rien, une disposition naturelle à introduire des catégories dans ce qui, justement, est vague par essence et manque de précision : voilà des j)ièges qui ont souvent égaré l'homme de cabinet.
Pour apprécier sainement une race psychologiquement très distincte de la nôtre, il faudrait parvenir à s'identifier complètement avec l'indigène : vivre sa vie, vivre son idiome, vivre sa pensée, vivre ses appétits et ses passions. Il faudrait devenir lui sans cesser d'être soi-même, le compénétrer de manière que son étude psychologique se réduisît à une sorte d'examen de conscience. Et, à supposer que cette abstraction de soi-même fût possible, on n'atteindrait point encore l'absolue satisfaction. Moi, qui ai vécu de longues années au contact des peuplades africaines, qui entends plusieurs de leurs langages, qui ai tâché de m'assimiler l'intime de leurs pensées, non seulement je n'ai recueilli, au degré de profondeur où j'ai pu descendre, que des notions vagues et ilottantes ; mais encore si, du peu que j'ai pu savoir, j'essayais de donner une idée adéquate à mes observations ou à mes impressions , la terminologie me trahirait, le mot juste me ferait défaut; je devrais, semble-t-il, pour m'exprimer, employer les langues indigènes mêmes, dont le vocabulaire, malgré ou. plutôt peut-être en raison de sa pau-
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vreté . serait mieux adapté à leur psychologie rudimentaire.
Pour descendre plus profondément dans 1 âme dune race, le meilleur guide, c'est la pratique des langues. Le vocabulaire parlé est le miroir le plus fidèle des idées d'un peuple : car il en est le produit immédiat. Il y a identité et superposition parfaite entre l'idiome et l'esprit qui l'a créé. La seule difficulté qui s'y rencontre est dans l'interprétation, qui risque fort de subir au passage l'empreinte du traducteur. Je n'en veux d'autre preuve que l'impossibilité oii nous sommes, même possédant parfaitement le vocabulaire et la grammaire, de nous exprimer tout à fait comme eux. En dehors de l'équivalence des mots, qui nest jamais qu approchée d'une langue à l'autre, il y a les idiotismes, qu'on ne s'assimile pas sans difficulté et sans travestissement. Mais ce qui est absolument inimitable, parce que étranger à notre nature, c est la mimique bien spéciale, le discours entrecoupé d'exclamations, d'onomatopées, de petits cris, de répétitions et de redoublements de mots; ce sont des tournures de phrase, illustrées d'un jeu de scène trop incompatible avec notre génie pour que nous en puissions épouser tous les caprices, reproduire tous les aspects.
[ci une question se pose : la psychologie des Nègres africains est-elle partout assez uniforme pour prêter à la monographie? Oui, dans les limites où j'entends
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circonscrire le sujet, celles où sest appliquée mon observation personnelle. Nous aurons plus d'une fois à constater que, dans les lignes générales, les Noirs de l'Afrique équatoriale sont presque identiques. Ils constituent une espèce psychologique homogène et représentent un échelon bien marqué de l'espèce humaine. A vrai dire, les individus, les collectivités offrent dans les détails de légers écarts. Mais, comme nous allons le voir dans un instant, ces écarts ne servent qu'à mettre en évidence la manière de réagir du caractère commun dans des conditions spéciales de milieu.