SENS ET APPÉTITS
nous contenter de l'observation superficielle, suffisante pour notre objet présent.
Le toucher paraît moins subtil que chez l'Européen : affaire de peau et d'éducation. L'habitude des travaux grossiers, la nudité du corps, l'ardeur du soleil, le frôlement des arbustes et des herbes de la route, les érosions causées par les épines et les chaumes à demi brûlés émoussent la sensibilité cutanée; phénomène qu'il ne faut attribuer qu'au durcissement de l'épiderme sous l'influence des mêmes agents. Pourtant, l'épaisse semelle cornée, que la marche nu-pieds entretient à la face plantaire, n'atténue en rien la sensation de chatouillement. Quelque habitude qu'il ait de marcher sur un sol brûlant, le Noir en est parfois très incommodé, les jours de grande chaleur. — On le voit fréquemment prendre dans le feu des charbons ardents avec la main pour allumer sa pipe.
Sans courage contre les maladies internes, le Noir gémit et se lamente sans fin pour les indispositions les plus bénignes ; il a peur de cette chose inconnue qui se passe dans ses viscères. Nous en verrons les raisons, quand nous étudierons la religion. En revanche, il est stoïque contre les traumatismes les plus graves. Chez quelques tribus du Bas-Oubanghi, les cicatrices, dont hommes et femmes sont amplement couturés, marquent une indifférence aux coups
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et une brutalité de mœurs que ne dément pas leur physionomie bestiale.
Les incisions et mutilations, que tous les Nègres se pratiquent sur le corps comme signe distinctif de la tribu et pour réaliser leur idéal de beauté, dénotent une obtusion de la sensibilité analogue à celle que les criminalistes ont signalée chez le dégénéré. Non seulement elles sont une cause de souffrance au moment de l'opération, mais encore elles entraînent quelquefois, pour l'existence entière, une gêne effroyable. Avec un mauvais couteau de fer, grossier et sans fil, avec un morceau de poterie, on pratique sur soi-même ou par les bons offices d'un camarade, des rangées d'incisions régulières autour du nombril, des deux côtés de la ligne médiane du ventre', sur la poitrine , sur la face , plus rarement sur les membres. Souvent on favorise la formation de kéloïdes et de bourrelets de chair à l'aide de substances irritantes ou en maintenant soulevées les lèvres de la plaie au moyen de boulettes d'étoupe ou d'éclats de bois.
J'aurai occasion autre part de reparler de la signification de ces tatouages. Il me suffisait de montrer ici que les races africaines craignent moins que nous la douleur physique ou plutôt moins que nous ne la craignons maintenant. Car, aux siècles passés, avant
I. Quelques personnes pensent que les cicalrices saillantes (kéloïdes), qui succèdent aux incisions pratiquées sur l'abdomen, ont pour efl'et de donner un cliarnic plus lascif au jeu de l'amour.