‹ Les sociétés primitives de l'Afrique équatorialeChapitre 20 sur 122 · SENS ET APPÉTITS S · texte numérisé non relu

SENS ET APPÉTITS S

que l'adoucissement des mœurs et les commodités de la vie aient aiguisé notre sensitivité, la rudesse du caractère, la barbarie des coutumes, un état de guerre presque continu, une pénalité impitoyable et cruelle ne pouvaient s'allier qu'à une obtusion relative de la sensibilité pour la douleur.

Du goût et de l'odorat, peu de choses à dire. La vie sociale me fournira l'occasion de parler de l'inconcevable appétit du Nègre pour d'abominables cuisines, pour les charognes, les viscères pourris d'hippopotame.

La vue et l'ouïe ne possèdent aucune des merveilleuses facultés dont les voyageurs et les romanciers ont doté les sauvages. Le Nègre ne voit ni n'entend mieux que nous, même dans la brousse. Il est seulement plus habitué aux aspects et aux bruits de son pays. C'est léducation de ses sens et non leur acuité, qui lui fait distinguer le gibier dans l'épaisseur du feuillage ou discerner le lointain appel du tambour de guerre. Nous ne lui cédons en rien sous ce rapport; nous reprenons même notre supériorité, dès que nous avons adapté notre œil et notre oreille aux conditions du milieu africain.

Parmi les goûts particuliers du Nègre, l'anthropophagie mérite une mention spéciale.

L'anthropophagie est couramment pratiquée dans

L INDIVIDU

l'Afrique centrale, même dans les contrées les plus riches en ressources alimentaires de toutes sortes, végétales et animales. Elle n'est donc point conseillée à l'homme par la privation, par le besoin impérieux et bestial de satisfaire sa faim. C'est simplement affaire de goût, prédilection pour un gibier de choix.

Chez quelques peuplades, on pratique un cannibalisme modéré, non par faim ou par gourmandise, mais par esprit de représailles et presque par religion. (( Même en temps de famine », dit le R. P. Martrou ', (( le Fang ne chasse pas l'homme pour assouvir sa faim; il ne mange que le cadavre de l'ennemi tué à la guerre. Et encore rarement. Ce n'est que quand il rêve d'une vengeance terrible : l'homme mangé n'aura pas les honneurs de la sépulture. Son âme errera dans la forêt obscure et froide ; et entre le village du mangé et le village qui lui a fait cet affront public, il y aura désormais une haine irrémissible. La femme, qui est la cuisinière attitrée chez les Pahouins, cède sa place pour une fois. Les hommes, peu habiles en cette matière, feront attendrir le cadavre, le cuiront sommairement dans des marmites et, seuls, loin des femmes et des enfants, se partageront ce repas secret. »

L'anthropophage n'est pas nécessairement, comme on le croit trop souvent, un homme féroce, un tigre

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