CONCEPTION DU VRAI
La vérité humaine n'est jamais et ne saurait être que conventionnelle et provisoire. Qu'elle s'approche asymptomatiquement de la vérité absolue, c'est vraisemblable ; mais, en attendant, elle dépend d'une série d'opérations physiologiques et mentales, imparfaites dans leurs moyens, incertaines dans leurs conclusions. Sa valeur est en rapport étroit avec l'affmement des sens, l'état physique et moral du sujet, son degré de culture, ses passions, ses préjugés. Faut-il donc s'étonner que la conception du vrai soit beaucoup plus imparfaite chez les primitifs que chez les races supérieures?
Le témoignage des sens, nous l'avons vu, n'est pas sensiblement plus trompeur chez le Nègre que chez nous. Mais l'interprétation est nécessairement plus fautive encore. Les traits particuliers de son caractère, l'égoïsme, la légèreté, l'inattention, la puérilité, la vanité y provoquent mille déformations. Ajoutons
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ces autres causes d'erreur : l'incertitude d'une existence sans cesse menacée par les autres homines, les bêtes, les éléments; l'âpre lutte et les nécessités cruelles au sein d'une nature rebelle; la superstition, enfin, certaines conceptions obscures pour l'Africain comme pour nous. L'intérêt, le caprice et un grossier mysticisme sont les seules mesures auxquelles il rapporte l'expression des faits. Il pousse parfois cette aberration à un degré inconcevable. Nous le verrons, au chapitre de la justice, douter de sa propre innocence, déposer contre lui-même, se reconnaître coupable de crimes absurdes, ajouter plus de foi au verdict des ordalies qu'à la voix de sa conscience. Cet étrange aveuglement n'aurait lieu de nous surprendre que si notre histoire n'abondait en faits pareils. Combien de sorciers, en face du bûcher, ont proclamé hautement leurs maléfices, leur participation au sabbat, leur commerce avec le démon!
On comprend dès lors quelle minime confiance il faut accorder aux assertions les plus formelles d'un Nègre, surtout lorsque se trouvent en jeu son enfantine vanité, le sentiment de son importance, la gloriole d'émerveiller l'entourage. Il faut entendre les conversations du soir, en petit groupes, autour du feu. C'est le moment des récits et des discussions. — (( Tu mens! » — « La vérité, ma parole! » — Telles sont les exclamations qui s'cntre-croisent à chaque moment. L'épithètc de menteur n'offense personne : tout le monde y a droit.