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I. Les Nègres ignorent complètement le baiser

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Les sentiments affectueux sont superficiels ; ils participent de la mobilité du caractère noir. Les regrets ne survivent pas longtemps à la perte d'un parent. Autant les manifestations en sont bruyantes, autant elles sont éphémères. Le premier soin de la femme qui a perdu son mari est de parcourir les villages d'un pas précipité en poussant des lamentations, des hurlements pitoyables, et chantant sur une sorte de rhapsodie funèbre l'événement fatal et l'éloge du mort. C'est une espèce de faire-part en musique. La famille, les amis, les voisins se réunissent dans la case mortuaire pour y pleurer en chœur. C est une chose vraiment remarquable, que la facilité avec laquelle les femmes les plus étrangères au défunt trouvent des larmes pour le pleurer. On verse de vraies larmes, on sanglote pour tout de bon. Qu'un farceur vienne à jeter un mot plaisant dans l'assemblée, tout le monde éclate de rire. L'hilarité passée, chacun se ressaisit, se souvient pourquoi il est là ; les pleureuses reprennent leurs chants plaintifs et leurs sanglots. — L'homme pleure peu ou pas.

Amitié, haine, deux sentiments superficiels comme le reste. A ce degré d'inconsistance, la haine, perdant son caractère essentiel d'opiniâtreté, se réduit ù la peur, à l'instinct de conservation ou, selon les cas, au désir de se dédommager d'un préjudice causé. Les vendettas qui ont le plus de durée s'entretiennent moins par un sentiment profond d'animadversion

que par un échange de crimes alternativement commis par l'un et lautre parti.

L'amitié ne dépasse pas la simple camaraderie. Les événements rapprochent deux hommes ; il s'établit entre eux une liaison momentanée d'intérêt et de mutuelle protection. Ils sont tout entiers l'un à l'autre ; c'est l'accord parfait, le partage fraternel du pagne, de la pipe, du manioc. ^ ienne un changement des événements, un revirement de la fortune. Chacun s'en va de son côté. Le dos à peine tourné, ils se sont oubliés, ils sont étrangers.

La façon de saluer varie selon les pays. La poignée de mains est pratiquée presque partout, mais sans vigueur, sans chaleur, avec une étreinte molle. Il existe également des formules verbales pour saluer et pour répondre à la politesse. La langue fang n'en possède pas; en revanche, pour témoigner sa joie de revoir un ami, le Pahouin poli l'assoit sur ses genoux et le tient embrassé. En tous pays, la plus grande civilité qu'on puisse faire à un ami est de le convier à partager son repas. Pour la circonstance, on se procure de la viande, si c'est possible; on tue une poule et l'on choisit ses meilleures noix de palme pour en tirer de l'huile fraîche.

Quoi qu'il en soit de ces démonstrations, le mobile intéressé s'étale ici avec franchise et naïveté. L'amitié est à peine dégagée de l'impulsion égoïste, qui fait aimer le prochain pour soi-même, pour le plaisir

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qu'il vous procure, pour les services qu'il peut vous rendre.

Bien sévère ou bien pharisien qui reprocherait à notre Africain son candide égocentrisme . Elément presque isolé de sociétés diffuses sur d'immenses territoires, il n'est rattaché à ses plus proches concitoyens que par des liens ténus, par la seule dose de solidarité nécessaire pour triompher des forces naturelles, lutter contre les intempéries, vaincre l'infécondité du sol, enrayer l'envahissement de la végétation, repousser les attaques terribles des plus petits êtres de la gent animale. Ainsi, livré presque à ses seules forces, l'homme a dû apprendre à n'espérer qu'en soi-même; et, d'ailleurs, comme nous le verrons par la suite, le groupement dont il fait partie est si exigu qu'il ne semble qu'une extension de ses parties composantes. Dès le plus jeune âge, chacun apprend à agir pour son propre compte, à ne rien attendre d'autrui et, par une réciproque logique, à ne pas lui offrir ses services. Le danger commun, lorsque le village est menacé, réveille un peu le sentiment de la solidarité : part dans le danger, part dans la défense. On voit ainsi se dessiner les premiers linéaments de l'altruisme. Dans son principe, il n'est qu'une forme de l intérêt bien entendu. Par la suite, il s'épure comme une sorte d'extériorisation de plus en plus complète du moi. A son terme le plus élevé, il incarne, il fait éprouver la joie et les souffrances dautrul à l'égal des siennes propres, et devient la

source de l'indulgence, de la bonté, de la piété, de la charité.

Chez nos sauvages, la communauté veut être payée de l'aide qu'elle prête à chacun de ses membres. Les incapables, à quelque titre que ce soit, en sont impitoyablement rejetés. On n'y a point encore inventé, comme dans nos sociétés contemporaines, plus soucieuses de sentimentalité envers les individus que de préservation sociale, l'art de faire vivre, en dépit de la nature et en dépit d'eux-mêmes, tous les sujets dont les tares physiques ou morales corrompent la santé et la conscience publiques. Ici la loi de sélection s'exerce avec une inexorable rigueur. L'homme sans famille, faible, vieux, inhabile à jouer son rôle dans la communauté ne peut espérer aucune pitié. Il est abandonné dans un coin comme un chien galeux; il est bafoué, honni; il vit dans la pourriture, sordide, couvert de plaies repoussantes, fréquenté des seules mouches et de la vermine, se repaissant d'immondices, de terre broyée, des restes des autres, cuisinés salement dans des fragments de poteries cassées. Avec le fatalisme propre à sa race, il est résigné; il a conscience de son inutilité et de son abjection; il ne cherche point à s'en tirer et subit passivement le mépris universel. Un matin, on le trouve crevé sur son fumier.

L'esprit de l'homme, même noir, est pétri d'inconséquences et de contradictions. Je suis arrivé, quelques

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rares fois, violentant l'instinct égoïste du Nègre, à éveiller chez lui un éphémère mouvement de compassion pour un misérable de ce genre en butte aux railleries et aux outrages de la foule. « Si tu deviens un jour )), lui disais-je, a vieux et malade comme ce pauvre diable, tu seras bien aise qu'on te donne un peu à manger » . On convenait que le Blanc n'avait peut-être pas tort et, sans trop se faire prier, on abandonnait quelques victuailles au malheureux. Une minute après, cet élan de générosité était oublié. Mais au moins, pendant un court instant, avait lui dans CCS âmes amorales un éclair de bouté, autosuggestion, pâle encore, de la souffrance du prochain. Le Nègre n'a pas le sens inné de la bonté. Cela fait qu'il ne comprend pas le mobile de notre bienveillance à son égard. S'il était capable de réflexion et d'analyse, nous lui paraîtrions, une fois de plus, tout à fait extraordinaires. Comment peut-on rendre à autrui un service non justifié par une raison de réciprocité immédiate? La bonté que nous lui témoignons, soit par humanité, soit par le désir de nous assurer sa reconnaissance, il la comprend si peu qu'il n'en est même pas étonné. Il en goûte passivement les effets, après avoir constaté simplement que « le Blanc est bon )). Bien plus, il paraît croire que c'est nous qu'il oblige en acceptant nos bienfaits, que notre philanthropie est un rayonnement naturel, la satisfaction d'un besoin; que, enfin, notre supériorité intellectuelle et la puissance de nos moyens d'action nous font

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accomplir le bien sans effort. A qui n'est-il pas arrivé de donner ses soins à un malade ; puis, la cliosc faite, le voir attendre : — « Que veux-tu encore? » — Sur quoi cette réponse inconcevable : — a Tu ne me donnes pas un cadeau? » — Dans le même ordre d'idées, un marchand vous demandera sans vergogne une gratification pour le récompenser de vous avoir vendu quelque chose.

Les rudiments altruistes du Nègre s'adressent d'abord à son entourage immédiat, aux êtres qui lui tiennent de plus près, auxquels il est intimement attaché par des intérêts de sécurité et d'alimentation. En thèse générale, il se montre assez dur pour autrui, surtout pour qui n'appartient pas à sa famille, à son village, à sa tribu. Son prochain ne s'élend pas au delà de son contact immédiat. Il n'est pas prudent de s'écarter sans garanties de ce cercle étroit, si l'on ne veut risquer l'esclavage ou la mort. L'étranger est l'ennemi et la proie.

Cependant, le Nègre est curieux du langage, des coutumes et des mœurs des autres peuplades, mais avec une nuance marquée de supériorité et de dédain. Le nouveau lui paraît toujours absurde.

De son égoïsme ingénu, de l'étroitesse et de la mesquinerie de ses préoccupations journalières, de 1 infantilisme de son caractère naissent la vanité, la prétention, la sottise, la despotivité. Nul n'a tant de mépris et de rigueur pour un Nègre qu'un autre Nègre, qui se suppose quelque supériorité sur son frère en couleur.

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Un veston brodé, un chapeau galonné, un simple et unique soulier percé est un titre de noblesse et confère le droit d'insolence. Lui jette la première pierre le civilisé que n'éblouit pas le prestige de l'uniforme et des distinctions honorifiques.

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