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Tout homme met instinctivement sa parure en harmonie avec son caractère. Le mathématicien, l'érudit néfflierent l'ordonnance de leur chevelure et ignorent la coupe de barbe à la mode; le vieux militaire est rude de poil comme d'humeur; les accroche-cœurs et les frisures messiéraient au jurisconsulte et au prélat. La futilité de tel homme, la gravité ou les instincts canailles de tel autre mesurent la longueur des cheveux, dirigent le coup de rasoir, dosent la quantité de pommade, règlent le choix du parfum. Chacun se fait la tête qui répond à son génie; il y étale en toute candeur ses qualités, ses inclinations, ses aptitudes cachées. De même, nos Africains impriment délibérément sur leur front la fleur de lis de leur sauvagerie et de leurs goûts barbares. Leur ambition est de paraître redoutables, de ressembler à telle ou telle bête, de se rehausser aux yeux de leurs contemporains par des ornements étranges ou effrayants.
Chez quelques tribus de mœurs rudes, l'initiation à la vie d'homme se complète par le développement des instincts batailleurs et par l'endurcissement de la sensibilité. Les Fangs, comme de modernes Spartiates, exigent le mépris de la douleur. Le jeune homme subit des épreuves; il lui faut endurer sans sourciller des traitements pénibles et même douloureux, marcher sur des cailloux et des noix de palme concassées, traverser tout nu des buissons épineux. S'il laisse échapper une plainte, s'il ne sait triom-
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pher de ses réflexes, il se verra en butte aux risées et aux injures de la foule; il sera de la part du beau sexe l'objet des quolibets les plus liumiliants en un style dont la hardiesse va jusqu'à l'ordure : car, à l'égard de l'honnêteté, les langues africaines rivalisent de sans-gêne avec le latin.
Ix. Age adulte. — Le pas de la j)uberté franchi, le néophyte — j'allais presque dire (( le nouveau-né », pour me conformer aux idées du pays — prend rang parmi les hommes de la tribu; il est investi des prérogatives et devoirs du citoyen; il inaugure effectivement son rôle social.
Qu'on ne voie pas, je le répète, dans les expressions tout analogiques que je suis obligé d'employer ici par souci de clarté, quoi que ce soit se rapportant à une législation méthodique et précise, à l'observance de lois ou de règles. Ce n'est pas même le reflet de traditions ou clairement transmises par l'enseignement oral ou latentes dans la conscience populaire. Tout cela, encore une fois, est un mélange indistinct de phénomènes naturels, d'obligations sociales le plus souvent incomprises de ceux mêmes qui les subissent, et, par cela même, plus enracinées et plus inébranlables. Sur ce terrain, la carrière est ouverte aux amateurs d'hypothèses. Mais, faute de monuments du passé, faute de traces parlées, écrites ou sculptées, qui pourra logiquement démontrer : ou que la masse informe de ces pratiques grossières
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est une production spontanée de l'âme nègre au sein de son milieu originel, que nous assistons là, en quelque sorte, à la genèse naturelle des premiers concepts sociaux et religieux de l'humanité telle quelle se serait produite sporadiquement sur un grand nombre de points du globe ; ou qu'il n'y faut voir que l'imitation dégradée, simiesque de peuples déjà élevés en civilisation et que nos sauvages ont côtoyés à une époque lointaine, avant leur dispersion sur toute l'Afrique tropicale?
L'analyse d'un sujet complexe a l'énorme inconvénient de le dénaturer en laissant perdre de vue les propoi'tions de l'ensemble. Bien que, dans le présent travail, je m'étudie par des redites incessantes et sans doute fastidieuses pour le lecteur, à souder intimement chaque détail à l'ensemble dont il n'est qu'un des innombrables éléments, cependant je sens parfois que, comme d'un corps disséqué, dont les organes sont dispersés pour en permettre l'examen séparé, les rapports qui existaient entre eux cessent d'être évidents ; leurs relations, leurs influences réciproques, leurs réactions enchevêtrées se sont évanouies et lidée d'ensemble, qui seule constitue l'être, s'est dissoute dans l'émiettement. Il faut, donc que j'arrache le lecteur à son involontaire tendance à tout rapporter à soi et que je le ramène à cette réalité : que l'objet en cause est un être fort difl'érent de lui, très reculé dans le temps et obéissant à des nécessités, tant intimes qu'externes, extrêmement dissernblables des siennes,
Ces concepts, ces mœurs, ces pratiques, étranges, je l'accorde, au vieux sens de ce mot, sont cependant logiques dans le concours hautement complexe de conditions oii se trouve enveloppée la fraction de l'humanité que j'étudie ici. Ces concepts, ces mœurs, ces pratiques ne sont absurdes que si nous les mettons d'un saut et sans préparation dans le champ de nos idées européennes. Là-bas ils sont à leur place. Et l'absurdité est du côté de ceux qui prétendent cfl'acer d'un trait ce qui est l'œuvre des siècles, sans tenir compte des multiples circonstances qui les imposent. Les transformations qui s'opèrent à notre contact parmi ces peuplades primitives se font, non par démolition puis reconstitution, mais par adaptation et travestissement.
Cela dit pour référence à l'ensemble du sujet, reprenons notre jeune Noir à son entrée dans la vie virile.
Donc la nubilité confère le droit de participer à la vie commune. A compter de ce moment, le jeune homme a voix dans les délibérations; il donne son avis et peut l'imposer, s'il a le don naturel de persuasion, l'ascendant, la force, le talent d'éloquence, l'autorité issue d'une position assise. On se rend compte maintenant du crédit que donnent au Nègre la qualité de père de famille, le nombre des femmes, des enfants, des clients. Tous ces êtres qui viennent de lui, qui tiennent à lui. qui sont à la fois ses sujets et ses maîtres, qui lui sont liés par des nœuds d'intérêts réciproques, constituent sa puissance, sa richesse
— au sens que j'ai donné plus haut à ce mot — et accroissent sa prépondérance dans la tribu.
Sa vie quotidienne est simple et comporte peu de péripéties. Il s'éveille dès les premières lueurs du jour. On sait que, sous les tropiques, le soleil reste audessus de l'horizon à très peu près de six heures du matin à six heures du soir, et que le crépuscule est très court. Vers cinq heures et demie du matin, la température atteint son minimum journalier; la fraîcheur est humide et désagréable. Mais, aussitôt que le soleil paraît, il y a un moment vraiment délicieux, quoique très fugitif. Le brouillard nocturne s'envole et se dissout dans l'air de plus en plus réchauffé; des loques de buées restent accrochées dans les hautes branches des géants de la forêt. Partout, sous l'herbe, dans les taillis, dans le mystère des profondes ramures, c'est l'éveil en sursaut de tous les êtres, joyeux de secouer la rosée du matin. Les premiers rayons dénouent les membres engourdis par le sommeil et le froid. La vie se hâte de se ranimer et de s'ébattre : car, une heure plus tard . la lourde chaleur aura de nouveau ensommeillé la nature. Notre homme s'empresse de franchir, courbé en deux, l'étroite et basse porte de sa hutte. Il s'étire, il goûte la douceur de l'air attiédi; il aspire les fauves émanations de la foret. Impression exotique, s'il en fut, et pleine de sensualité : parfum de musc, acrelé d'herbes brûlées, miasmes malsains des marais, exhalaisons entêtantes des fleurs et des verdures, fadeur écœurante des pour-
ritures, effluves animaux et végétaux d'une vie exubérante et féroce : le tout trituré, combiné, fondu dans l'universel creuset, traître à la santé de l'homme, mais séduisant et laissant à celui qui l'a une fois goûté le souvenir de je ne sais quelle enivrante volupté, la sensation d'un bain de vie.
Si fruste, si bornée que soit l'âme du Nègre, il n'est pas sans en éprouver une impression de détente et de paix. La nuit, qui fuit dans l'Ouest, emporte avec soi les fantômes. Voici le jour qui rend visibles toutes choses, qui chasse les revenants, les sombres génies et la peur. Cependant on ne sait jamais ce qui peut arriver; il est j)rudent de se mettre à l'abri des influences malignes. On n'oubliera donc pas de se munir de ses amulettes, de se tracer autour des yeux, sur les tempes, le long des bras, sur la poitrine des lignes avec de la cendre ou des terres de couleur. Après quoi. 1 on procède à un repas sommaire.
La matinée, pendant laquelle la chaleur n'est pas encore très forte, est le temps le mieux approprié aux gros travaux, tels que l'abatage des arbres et la construction des cases. Ce sont les seuls ouvrages un peu pénibles auxquels l'homme s'adonne et qui , d'ailleurs, ne se représentent qu'à de rares intervalles, puisqu'ils ne s'imposent qu'à l'occasion delà fondation et de l'agrandissement du village. Les autres travaux, on le sait déjà, plantations, sarclage, récolte, portage, panification du manioc, cuisine, sont la besogne exclusive de la femme.
Au milieu du jour, repas, suivi, chez les populations riveraines des grands cours d'eau, d'un bain général en plein courant. Là, pendant une heure, ce sont des cris, de la joie, des cabrioles, les ébats les plus fous, les farces les plus grotesques. On lave les pagnes, les écuelles, les calebasses.
Puis, pendant la grande chaleur, sieste, soit dans la hutte, soit à l'ombre des arbres, soit sous les dais de paille, soit dans la case aux palabres. Dans cette case, exclusivement réservée au sexe fort, l'homme achève sa journée àpotiner, discuter, crier, se quereller, boire et fumer. Mollement étendu sur un petit canapé de lattes de palmier, ou assis à terre le dos accoté à une branche en forme de trépied, il est parfaitement heureux. Il bavarde tout son soûl tandis que la pipe circule de bouche en bouche. La seule peine qu'il daigne se donner est de chasser à l'aide d'un petit balai spécial les cohortes de mouches alléchées par le mélange de sueur, dhuilc rance et de crasse, qui dessinent sur son corps des continents, des lacs et des lleuves. Il macère là en société dans l'acre senteur des transpirations, du tal)ac et des mets. Ces parlotes, cette atmosphère lourde et nauséabonde, la béatitude du farniente émaillé de récits, de facéties, de discussions d'intérêt, de propos oiseux, c'est là son bonheur et sa joie.
Quand le soleil, rougi par les épaisses vapeurs qu'il a soustraites à la terre, aux marais et aux bois, commence à se cacher derrière les grands arbres,
notre indigène reparaît au plein air. Le repas du soir se prépare, pendant qu'il baguenaude encore, fait jouer les enfants, devise sur les événements du jour. Après le dîner, on rentre immédiatement se coucher; ou, s'il y a clair de lune, on danse. Sous ces climats, en effet, on ne saurait endurer immobile et passif le serein qui succède sans transition au coucher du soleil, ni le harcèlement des moustiques. Si l'on ne se remue, il faut de toute nécessité chercher dans sa hutte un abri contre la fraîcheur et les insectes piqueurs. La porte est close avec une natte; le feu est ravivé. Du bois mouillé se dégage une épaisse fumée, qui chassera tant bien que mal le gent ailée. L Européen suffoque dans cet air raréfié, dans cette vapeur acre qui serre la gorge et endolorit les yeux jusqu'au larmoiement, qui s'épaissit encore des émanations sublimées du poisson séché, du manioc, des sauces, des chiens, des êtres humains enfin, tous crasseux, tous vautrés dans un abject pêle-mêle.
L'emploi du temps que je viens d'esquisser n'est, on l'a déjà compris, qu'un schéma. Le Nègre n'a pas plus de règle sur ce point que sur tous les autres. Ses occupations ne sont nullement ordonnées. De même que l'animal, il accomplit les besoins de sa vie quand la nécessité s'en fait sentir, ou quand le caprice lui en prend, ou quand les circonstances le lui permettent. Ce malin, il jeûnera, parce qu'il n'a rien à manger; ce soir, l'abondance ayant frappé à sa porte, il se
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gorgera jusqu'à l'indigestion, sans souci du lendemain. La nuit dernière a été employée à la danse ou au bavardage. Survienne, durant le jour, un moment de tranquillité, le voici aussitôt roulé dans un coin comme un chien, et plongé dans un sommeil tellement profond que d'énergiques bourrades n'en tireront qu'un être absent, complètement hébété.
Sauf erreur et vue imparfaite, le tableau qui précède représente la vie quotidienne et normale de l'Africain noir aussi bien, je crois, que la moyenne de plusieurs quantités voisines rappelle séparément chacune de ces quantités. On a vu ou on verra, au cours de ce travail, quels événements diversifient la monotonie de l'enchaînement des jours.
5. Vieillesse. — Les alternatives d'heur et de malheur, qui sont le partage des humains de toutes couleurs, conduisent le Nègre à une prompte maturité, puis à une vieillesse anticipée. Quand sa bonne étoile lui a fait esquiver les nombreuses causes de ruine économique et corporelle qui l'assaillent sans trêve, il se trouve vers quarante ans chef de famille, homme influent, entouré de vassaux mâles et femelles. Rarement la mort lui permet de jouir de ces biens pendant de longues années. La vie du Nègre est courte.
Pourquoi voit-on si peu de vieillards chez ces peuplades.^ En plus de vingt ans, je n'en ai connu guère plus de quatre ou cinq, auxquels on pût attribuer un
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âge de soixante-cinq à soixante-dix ans. Les gens présumés de cinquante à soixante ans sont déjà peu communs. J'en sais plusieurs que j'ai vus enfants ou tout jeunes hommes, c'est-à-dire à une époque où l'estimation de l'âge, même chez le Nègre, est assez facile sans trop d'erreur, et qui, maintenant, âgés manifestement de trente-cinq à quarante ans, présentent déjà des signes de décrépitude anticipée.
Le lecteur imagine sans peine que l'état actuel de l'occupation européenne et les mœurs vagabondes de ces races rendent illusoire tout essai de statistique, particulièrement en ce qui concerne la mortalité. Tout ce qu'il nous est permis de faire est d'estimer à vue, en traversant le pays, la proportion des individus aux diflerents âges. Faute de mieux, c'est une approximation grossière dont nous devons nous contenter. C'est cette impression, toute de sentiment, que, pour plus de clarté, j'ai traduite dans le schéma ci-contre {fig- 2), en la rapprochant des données fournies pour la France par Y Annaaire du Bureau des Longitudes.
D'après cette courbe, il semble qu'une bonne moitié de la population disparaîtrait de la scène du monde africain avant la vingtième année. Après sélection sévère ojiérée dans le jeune âge, les sujets subsistants, plus robustes, se maintiennent jusque vers quarante ou quarante-cinq ans. Puis la mortalité reprend, de nouveau plus intense chez des êtres déprimés par des causes que je vais énumérer tout
à riieurc. Enfin, les pertes se précipitent au fur et ù mesure que le dépérissement rend l'homme plus inapte à participer à la vie sociale et, par conséquent, le met au ban de la communion des jeunes et des forts.
Si mon schéma représentait exactement la courbe
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Fig. 2. — Mortalité comparée en Afrique Équatoriale et en France.
de la vie humaine sous les tropiques africains, la durée moyenne de cette vie serait de douze à quinze ans. A l'estime, ce chiffre paraît assez bien correspondre à la réalité.
Les causes de cette énorme mortalité sont nombreuses, mais se ramènent, après analyse, à deux chefs seulement : le meurtre sous toutes ses formes et les influences morbides. Ce ne sont ni les crimes, ni les accidents qui fournissent à la mort le plus fori tribut. La guerre n'est pas non plus très meurtrière :
car si, en quelques contrées, les gens sont d'humeur belliqueuse, en d'autres, ils sont d'un caractère doux et bénin. Là, c'est la guerre où l'on se vend et où l'on se mange; surprises de villages, rapt de gens isolés; ici, coups de main timides, lâches assassinats dans le secret d'un taillis, faits d'armes qui n'aboutissent, après de très longues hostilités, qu à la disparition de quelques pauvres diables. Au total, le chiffre de la population ne s'en trouve pas sensiblement diminué.
La maladie donne le plus gros continp-ent de victimes. La pathologie journalière de 1 Afrique nègre tourne autour d'un noyau très restreint d'affections : dermatoses diverses, embarras gastro-intestinaux, broncho-pneumonie, variole et, depuis quelques années, maladie du sommeil. Mais, tout en laissant à chacune de ces affections sa valeur nocive propre, franchissons un degré de plus et demandons-nous pourquoi elles font de tels ravages parmi ces populations. Ici intervient évidemment la question de terrain physiologique et de conditions d'existence. J'ai assez redit la saleté et l'incurie où croupissent ces populations, leur fatalisme, leur nonchaloir de toutes choses pour qu'aucun doute subsiste à cet égard dans l'esprit du lecteur. Les plus robustes et les plus favorisés du sort triomphent seuls des épreuves répétées qu'ils subissent au cours de leur existence. Dès l'enfance, la précoce ingestion d'ingrédients lourds, grossiers et malpropres commence la débili-
tation de l'organisme. Le régime diététique de la jeunesse et de l'âge adulte continue l'œuvre commencée. La base de la nourriture consiste en féculents, les uns denses et gluants comme le manioc, les autres, comme le mil, ne contenant, par rapport à la partie inassimilable, qu'une infime proportion d'éléments nutritifs. La grande banane ' même, si usitée dans la région forestière, ne saurait être considérée comme un aliment riche. L'homme doit en absorber une quantité relativement grande pour n'y trouver cependant qu'une médiocre ration d'entretien.
En dehors de ce fonds de régime, tout n'est qu'expédients et hasard. Tout va par jours de surabondance, où l'on se gorge, et jours de disette, où manioc et bananes ne sont assaisonnés que d'un peu d'huile de palme.
Suivant une formule célèbre et qui a jadis attendri bien des imaginations sensibles, le nègre vit a des produits spontanés de la nature ». Et il meurt lentement de faim ; et il est complètement incapable de se tirer de sa misère par sa propre initiative. On conçoit dès lors que les maladies par excès de nutrition soient inconnues dans ces pays et que la pathologie tout entière appartienne aux maladies de débilité et à la misère physiologique.
Abandonnant le chapitre diététique de l'hygiène africaine, notons l'insuffisante protection contre les
I. Il s'agit ici de la banane farineuse {musa paradistaca) et non de la banane sucrée ou hanano dp Cliinc.
agents extérieurs : costume nul ou rudimen taire, huttes basses, étroites, enfumées, humides; encombrement humain pendant les heures de sommeil. Faisons une très large part aux nuits passées à la belle étoile sous la pénétrante rosée du matin ; au harcèlement envenimé, sans trêve ni relâche, jour et nuit, de nuages d'insectes, piqueurs ou non. qui sont les vraies bêtes féroces de ces pays et presque les seules redoutables. Et l'on comprendra qu'il faut avoir un bonheur exceptionnel, une constitution singulièrement robuste pour atteindre la vieillesse à travers une route semée de tant de dangers. Heureux si, affaibli par les ans, devenu infirme, incapable de subvenir à ses propres besoins, plus incapable encore de participer à la vie commune, il n'est pas délaissé de tous, objet du mépris général, voué à périr de misère et même mis à mort pour plus de simplicité ! L'auréole de considération qui entoure un grand chef, une sorte de vénération superstitieuse peuvent cependant quelquefois protéger ses derniers jours, éveiller dans l'entourage une lueur de dévouement. J'en ai connu deux dans ces conditions. L'un était un chef ityo des environs de Brazzaville; il devait être septuagénaire; il n'avait plus de dents; une cataracte double l'avait rendu complètement aveugle. Ses femmes continuaient à prendre soin de sa personne; elles veillaient à la satisfaction de ses besoins; elles l'entretenaient dans un état de propreté relative, l'oignaient du fameux mélange d'huile de palme et de
bois rouge, disposaient sa chevelure sous la forme de bourrelet circulaire traditionnelle dans le pays. — L'autre, un vieux chef de Ouesso, depuis longtemps retiré de la conduite des affaires publiques, réduit par l'impotence à l'inertie la plus complète, gisait entièrement nu dans un réduit étroit et obscur; on continuait à entretenir auprès de lui un peu de feu et à lui donner à manger.
6. Mort. — Voilà donc notre indigène parvenu au terme ultime de sa vie. Il n'entre pas dans mon plan de décrire les cérémonies de l'enterrement. Le détail en est compliqué et, d'ailleurs, variable avec les localités. Il me suffira d'en donner une idée générale.
La mise en terre est le moyen le plus courant pour se débarrasser des morts. Mais l'apparat, nul quand il s'agit d'un homme de la canaille, est gradué suivant l'importance et la dignité du défunt. Les gens du commun, on les élimine comme on peut. En tel pays, on les mange : ce qui est tout profit. Ailleurs, on les jette à la rivière ou on les abandonne sur le sol, en un lieu écarté. Au contraire, la considération pour le chef s'étend jusqu'après sa mort. Dans les contrées de mœurs déjà plus raffinées, la dépouille du notable défunt est enroulée dans des nattes et des pagnes jusqu'à former un énorme cylindre de i mètre environ de diamètre sur '2 mètres de hauteur. Certaines tribus le metlcnt en Icitc sous cette forme,
D'autres ' le font lentement boucaner dans cette espèce de tour au-dessus d'un trou pratiqué en terre, où l'on entretient un petit feu de bois vert. Au bout d'un certain nombre de jours, la masse entière est descendue dans une grande fosse. L'inhumation a souvent lieu dans le village même, qui est ensuite abandonné par ses habitants. Les populations du Congo moyen ^ n'oublient pas de lui adjoindre un nombre d'esclaves proportionné à la dignité dont il était revêtu durant sa vie, afin de le servir et d'a2:rémenter son existence dans laulre monde. — Sur la tombe on dispose souvent des pierres et quelques-uns des ustensiles favoris du défunt. Grâce à ces attentions délicates, l'àme du mort ne sera pas tentée de revenir sur terre tourmenter les vivants.
Beaucoup de ces pratiques, surtout les plus cruelles, sont en voie de disparition rapide. S'il se fait encore des sacrifices humains dans les localités les plus éloignées de nos postes, on observe à leur sujet le plus grand secret. Les tombes sont partout dissimulées loin des routes fréquentées par nous et nos hommes. On ne rencontre plus même dans le Bas-Congo, comme il y a quelques années, le petit tumulus entouré de quelques pierres et orné d'un chapeau, d'un parapluie rouge, de cuvettes et de jDots de faïence, qui signalaient la dernière demeure d'un grand chef. Depuis longtemps même, les indigènes