CHAPITRE II
J'étudierai les diverses fonctions de la vie du village dans l'ordre qui me paraît le plus naturel, j'entends dans l'ordre selon lequel on est autorisé logiquement à échelonner leurs apparitions successives dans les sociétés primitives, à savoir : — division du temps; — hygiène ; — alimentation ; — vêtement ; — meubles , ustensiles, outils; — commerce. La même méthode appliquée à chacune de ces fonctions, nous conduira à rechercher, parmi les tribus qui peuplent l'Afrique équatoriale, les témoignages actuels de leur origine et de leur histoire, ainsi que le développement des industries auxquels elles ont donné naissance. Celte étude m'amènera quelquefois à redire des choses sues et tombées dans le domaine commun. Je ne crois pas devoir me départir de ma résolution première de ne me préoccuper en rien des doctrines classiques; heureux si les sociétés nègres vérifient une fois de plus des théories déjà faites et prouvées par ailleurs.
A. — Division du temps.
Tout ici-bas est fonction du temps. Pour l'homme en particulier, le temps est le cadre dans lequel il fait entrer les actes de sa vie. A l'origine, il le subit sans le comprendre. La plupart des Nègres vivent dans l'ignorance complète de ce facteur important de leur existence. Le temps n'a pour eux ni mesure, ni valeur. L'incessante variation des choses, la mutabilité de leur être ne les frappent pas et ne les touchent guère. Aucun regret du passé, aucune appréhension de l'avenir. Point de souvenir attendri de l'enfance, point d'espérance pour 1 âge mûr et la vieillesse. L'heure fatale de la mort est si lointaine qu'on ne s'en avise point.
Les phénomènes célestes ne sollicitent pas davantage leur attention. Ils n'ont aucune idée arrêtée sur la révolution diurne apparente de la voûte céleste et encore moins sur le mouvement propre de la Lune et des planètes. Tout cela est un jeu du hasard, indigne, à coup sûr, d'arrêter un esprit sérieux. Ils ont tout juste remarqué la périodicité des saisons, le retour de la Lune avec des phases semblables. Mais ils n'ont pas constaté la régularité de ces phénomènes. Ils n'ont jamais songé à compter le nombre de jours compris dans les divers cycles astronomiques. La femme ne sait pas même prévoir le retour de son flux menstruel. La durée de la gestation est pour elle indéterminée et
variable selon les sujets. Chaque fois que j'ai essayé de convaincre des femmes de l'uniformité de cette durée, je me suis heurté au scepticisme le plus absolu et, qui pis est, je me suis attiré des railleries.
Cependant, pour les affaires, les voyages, les rendezvous, on compte par jours, à condition qu'il ne s'agisse que de peu d'unités. Le nombre de nycthémères est exprimé par le nombre de nuits qu'il comprend. On dit : (( Après trois nuits, tu viendras me voir. » Ou bien : (( Tu dormiras trois nuits, puis tu A-iendras. » C'est ce qui fait que certains idiomes traduisent notre mot (( jour )). dans le sens de nycthémère, par le mot indigène qui signifie « nuit' )). D'autres ont un mot spécial correspondant à l'allemand tag ou à l'anglais day.
La seule partie pratiquement intéressante du nycthémère sous ces climats est le temps de présence du Soleil au-dessus de l'horizon. L'impossibilité, le danger même, de circuler dans le pays après la chute du jour contraint les humains à 1 inaction durant la nuit, sauf pour la danse, quand la Lune brille. On sait que, sous les tropiques, les heures du lever et du coucher du Soleil oscillent, à quelques minutes près, autour de six heures du matin et de six heures du soir. Entre ces deux limites le Nègre n'a pas établi de divisions intermédiaires. Quand on veut spécifier un moment de la journée, on désigne avec la main la position du Soleil dans le ciel à l'heure considérée. Car on sait aussi que,