V. — LA Maçonnerie au pouvoir
La part de plus en plus considérable prise par la Franc-Maçonnerie à la marche des événements politiques en France est due, selon le journal le Français^ à l'énergique direction qu'elle reçoit d'un homme dont il fait ainsi le portrait :
ff Le gouvernement du Grand-Orient et des loges fort nombreuses qui en dépendent est confié à un conseil composé de trente-trois membres, élus par l'assemblée générale des délégués des différentes loges. Ce conseil constitue lui-même son bureau. Le président est depuis quelques années un pauvre vieillard tout à fait incapable d'exercer une action sérieuse, le F.'. Saint-Jean, docteur en médecine. En réalité, l'un des hommes qui ont su, par leur zèle et leur valeur personnelle, obtenir une certaine autorité, est le F.*. Cousin, vice-président du conseil de Tordre. M. Cousin, inspecteur principal chargé du service spécial de l'exploitation au chemin de fer du Nord, s'occupe activement de la PraDc-maçonnerie. Plus instruit que la plupart des personnages auxquels il est mêlé dans cette société, jouissant; dit-on, d'un
talent de parole assez remarquable, il est l'un des hommes d'action de la Franc-maçonnerie. C*est M Cousin qui a, ces dernières années, tâché d'arracher la direction des loges aux personnages vulgaires, médiocres, sans aucune culture, qui les gouvernaient, et s'est efforcé d'y faire entrer des hommes connus, instruits et plus ou moins distingués d'esprit. Nul plus que M. Cousin n'a le dégoût de la phraséologie niaise, qui était jusqu'à ces derniers temps en usage dans les loges ; nul ne juge, m'assure-t-on, avec plus de dédain le cérémonial ridicule dans lequel les anciens francs-maçons se complaisent ; nul ne travaille plus activement à faire du Grand-Orient une institution de combat, à dégager la Franc-maçonnerie des enfantillages et des vieilleries. Président de la loge la Clémente Amitié^ l'une des plus actives, M. Charles Cousin y a fait entrer MM. Littré, Wyrouboff, Jules Ferry. Avec lui, les membres les plus importants du conseil de Tordre sont : M. Andrieux, le député radical du Rhône qui, nommé procureur de la république à Lyon par le gouvernement du 4 septembre, dut être révoqué par M. Dufaure à la suite d'une déclaration d'athéisme et de matérialisme faite publiquemnet dans l'exercice des fonctions du ministère public ; M. de Hérédia, l'un des membres les plus violents du conseil municipal de Paris \ M. Albert Joly, l'ami, l'avocat et l'un des exécuteurs testamentaires de Rossel, aujourd'hui député de la gauche ; M. André Rousselle, qui, comme adjoint du sixième arrondissement, s'est montré durant le siège de Paris, et notamment le 31 octobre, fort engagé dans le parti révolutionnaire, et s'est fait, dans le département de l'Oise, le serviteur de la démagogie la plus avancée ; enfm, M. Massicault, directeur delà presse sous le ministère de M. Jules Simon, aujourd'hui! préfet à Limoges, et qui, déjà préfet en 1871, dans cette ville, dut être révoqué par le gouvernement de M. Thiers. Ces noms des membres du conseil de l'ordre du Grand-Orient, tels qu'ils me sont fournis par le Calendrier ma-çonniqiAe du Grand-Orient y année oSll {vuhjo 1877), indiquent suffisamment le caractère des inspirations auxquelles ce conseil est soumis (l). »
Sous celte direction habile et mise en harmonie avec l'esprit du temps (v. Introduction, S IV), la Maçonnerie a rapidement acquis une action beaucoup plus efficace sur la direction de l'opinion pu-
(1) Le Franpaû, n* du 30 marâ 1 878.
LA Maçonnerie au pouvoir 445
bliqne. Le nombre de ses membres a doubla, et la préfecture de police l'évaluait en janvier 1879 à près de 600,000. En même temps, elle s'est dégagée des entraves où les mystères la retenaient, pour prendre possession delà publicité. Elle agit tout particulièrement au moyen des conférences faites dans les loges, où Ton forme Topinion des frères et où Ton en fait autant d'instruments de propagande.
Le Monde maçonnique (numéros de janvier et avril 1876) donne la liste des sujets traités cet hiver dans les loges de Paris. Nous remarquons entre autres les sujets suivants : la morale hun maine ; — un discours de Jean-Jacques ; — nécessité d^affra/n-chir la morale du dogmatisme religieux; — Diderot et son temps ; — des croyances dans V antiquité et jusqu'aux temps modernes ; — le progrès de V esprit humain ; — la morale et V éducation chez les jésuites ; — conférence swr les deux morales ; — étude su/r Paul-Louis Courrier ; — étude sur l'instruction qu'wn maçon doit donner à ses enfants au point de vue religieux; — étude sur le mariage; — la philosophie positive; — devoirs des frères délégués pour recueillir des renseignements sur les profanes proposés à l'initiation^ etc., etc. (1).
Dès 1877, la loge la Clémente Amitié m^i à l'étude la question de l'impôt, et le F. • . Paschal Duprat résume ainsi les travaux : « Ce n'est pas l'un des moindres avantages de nos travaux « d'avoir permis à tous nos FF.*, de comprendre et d'apprécier « le plan de réforme financière de la commission du budget, pré- < sidée par notre F.-. Gambetta (2).» La Maçonnerie, on le voit, n'a pas tardé à fournir ses courtisans à la dictature naissante.
En 1878, l'action maçonnique franchit l'enceinte des loges, et ce sont dans tous les quartiers excentriques de Paris des séances de Maçonnerie blanche tenues le dimanche après-midi, où l'on
(i) MM. Erkmann et ChalriaD, les auteurs bien connus de romans révolution* Aaires, sont au nombre des conférenciers les plus aclifs des loges maçonniques.
(i) Chaine d'Union, année 1877, p. 17. Les cunréronccs continuent à être un des moyens de propagande les plus employés par les loges. Voici les titres des sujets traités dans les loges parisiennes pendant Tbiver 1879-1880 : Les mystères du con» fmionnal, — La féodalité, — Des luttes du Catholicisme contre la science et la raison. ^ Delà séparation de l Église et de l'État. — Etude sur les orphelinats. -.- Étvde sur les origines de la vie. — L' Était l'Église et la femme. -^ Conférence sur fiduaUion démocratique. — L'instruction populaire et l'ancien régime. — Étude wr Mtraminitanisme. V. le Monde maçonnique, mars 1880.
446 ÏJL RjfPUBLIQUE DE 1870
invite les familles des maçons et les profanes, pour traiter devant eux les questions à Tordre du jour de la politique républicaine.
Grâce à cette activité, Gambetta est devenu le dictateur incontesté de la république française. Son pouvoir a précisément les caractères de celui que donnent les sociétés secrètes : il n^a aucune responsabilité légale et reste en apparence en dehors de l'action constitutionnelle et cependant comme président de la commission du budget, puis comme président de la Chambre (position qui jusque-là était considérée comme écartant celui qui en était revêtu de l'arène des partis), il a une puissance incontestée, faisant et défaisant les ministres, élevant et rabaissant les hommes à sa volonté. Sans doute, il a des ennemis dont la tactique consiste précisément à l'amener à occuper une position publique et responsable. Mais ces ennemis appartiennent à une fraction des sectes, qui est dominée par les hommes les plus influents, à cette fraction même qui a été abandonnée à ses propres forces lors de la Commune (v. ci^dessus S !)•
Pour qui connaît la composition du parti républicain, les snccës obtenus deux fois de suite à la dernière heure par Gambetta dans les élections de Bordeaux et de Lyon, sont la manifestation des forces qui travaillent avec lui. Elles ont été assez puissantes pour dominer l'excitation jacobine au nom des intérêts supérieurs du parti, intérêts qui se lient à des combinaisons relatives à la politique générale européenne.
Que le gouvernement actuel de la république française soit essentiellement un gouvernement maçonnique, c'est ce qui résulte du fait que les positions officielles sont occupées presque exclusivement par les franc-maçons.
Nous reproduisons un tableau publié par le journal le Français, les 17 et 19 mai 1879, et qui n'a soulevé aucune réclamation ; nous le complétons par quelques indications en en mentionnant les sources.
Gouvernement
P.*. L. GAMBETTA, député Maçon dès avant 1869. — Chatnê
de la Seine, président de la <2 union, 1877, p. 17. Chambre des députés.
F.*. Cazot, minislre de la jus- Ancien orateur de la L.*. VEtoik
lice. des Cévenncs, Or.*. d*Alais.
F.'. Jules Ferry, député des Membre de la L.\ jélsace-Lorraine^
Vosges, minislre de rinslrnclion Or.*, de Paris; initié le 9 juillet
publique. 1875, dans la L * . La CUmmU Jmi'
tu.
LA Maçonnerie au pouvoir 447
P.'. Constans, minisire de AfGlié en 1857 à la L,\ les Camrt
rintérienr. réunis à Toulouse. — Chaîne d'th
nion 1880, p. 236.
F.'.Tirard,dépulé de la Seine, Membre et ancien vénérable de la L.-.
ministre de Tagriculture et du V Ecole mutuelle^ Or.*, de Paris, eommerce.
F.*, général Gresley, ancien La Lanterne de juillet 1879, citée par
ministre de la guerre. la Décentralisation du 49.
F.-, général Aymard, gouver- Idem, neur de Paris.
F.'. Duhamel, chef dn cabinet Vénérable de la L.-. La Fraternité
de M. le président de la Repu- des peuples. Or.-, de Paris, membre
bliqae. du conseil de Tordre du Grand- Orient.
F/. Edouard-Louis Laferrière, Initié, le 10 avril 1870, dans la L.*.
conseiller d'Etat, directeur des Le Réveil maçonnique^ de Boulo-
cnltes. gne-sur-Seine.
F.' . Gastagnary, conseiller d'E« Monde maçonnique^ 1878. tal, ancien conseiller municipal.
F.'. Antonin Dubost.conseiller d^Ëlal, ancien chef du cabinet du F/. Leroyer.
Sénateurs et députés
F/. P. Bethmont, député de la Membre delà L.*. V Accord parfait, Cbarenle-Inférieure, vice-prési- Or.-, de Rocbefort. dent de la Chambre.
F.*. H. Brisson, député de la Grand orateur, en 1872, de la grande Seine, vice-président de la Gham- loge centrale (rite écossais), bre.
F.-. deMaby, député delà Réu- Orateur de la L.-. Les Trinitaires^ nion, questeur de la Chambre. Or.*, de Paris.
F.-. Jean David, député du Vénérable de la L.*. La Ligne droite^ Gers, secrétaire de la Chambre. Or. * . d' A ucb .
F.-. B. Pelletan, sénateur des Ancien Vénérable de la L.% L'Avenir, Bouches-du-Rhône, vice-prési- Or.*, de Paris, ancien membre du dent dn Sénat. conseil de Tordre du Grand-Orient
de France.
F.*. Allain-Targé, député de la Inilié, le 20 mars 1869, à la L. • . Le Seine. Réveil maçonnique, Or.*, de Bou-
logne-sur-Seine.
F.-.Andrienx, député de Lyon, Vénérable de la L.-. Le Parfait Si^ préfet de police. /ence, Or.-, de Lyon, ancien mem-
bre du Conseil de TOrdre.
F.'. Emmanuel Arago, séna- Initié, le 10 avril 1870, à la L.-. Le teor des Pyrénées-Orientales. Réveil maçonnique. Or.*, de Bou-
logne-sur-Seine. Orateur du suprême conseil du rite écossais.
F.', Audiffred, député de Monde maçonniqi^e, 1879, p. 50. Boanne.
F.-. Bamberger, député de la Fait, au commencement de 1879, une Seine. conférence dans la L.*. Les néno»
valeurs j Or.-, de Clicby.
F.'. Barodet, député de la Membre de la L.*. Le Travail et la Seine. Persévérante Amitié J^r. - . de Paris.
F.-. Bame, sénateur des Boa- Membre de la L . . /^a Phocéenne ma* ehesHiu-Rhône. ritime, Or.*, de Marseille.
4t8 LA REPUBLIQUE DE 187Û
F.'. César Bcrlbolon, député de Membre de la L.-. UlndusirUy Or.', la Loire. de Sl-£lienne. anciea vénérable de
la L.'. Bèlisairc. Or.-. d'Alger, ancien men)bre du conseil de l'ordre du Gr.-. Or.-.
P.-. Paul Bert, député de Le Mot d'Ordre du 22 février 1880. TYonne, rapporteur de la loi sur renseignement supérieur.
F.-. Beauquier, député du Orateur de la Tj.*. Sincérité^ ParfaiU Doubs. Union et Constante Amitié réU'
nies^ Or.-, de Besançon.
F*. Louis Blanc, député de la Préside, le 4 roars 18/9, le banquet 8eine. annuel de la L.-. La Bonne Foi,
Or.-, de Sainl-Germain-en-Laye.
P.-. Bonnet-Duverdier, député Ancien Orateur de la L •. Les Amis du Rhône. de r Avenir^ Or.*, de Jersey.
P.*. Bouchot, député des Bou- Figure, comme maçon, h la fêle solsliches-du-Rbône. tiale de la L.-. L'Etoile des Céven'
nés. Or.', d'Alais, le 16 octobre 1876.
P.*. Ch. Boysset, député de De TOr.-. de ChAlons-sur-Saône, dès
Saône-et-Loire. avant 1868, époque où il assiste,
comme maçon.à rinaugurationd'un temple maçonnique à Lyon.
P. Bosc, député du Gard. Membre de ta L.'. UEcho du Grande
, Orient, Nîmes.
F.'. Ganlagrcl, député de la Ecrit le 19 juillet 1876 pour s'eicu- Seine. ser de n*avoir pu assister, comme
maçon, à une fête donnée par la
R.'. L.-. Ecoss.'. n» 147, Le Héros
de l'Humanité, Or.'.de Pari».
P. . Carnot, sénateur inamovi- Initié en 1840 dans la L.'. Les Amis
ble. incorruptibles. Or.-, de Paris ; a
fréquenté ensuite la L.*. Philadeipht.
F.'. Carrey,députédeSeinc-et- Vénérable de la L.*. L'Amitié dix- Oise crête. Or.', de Rambouillet
F.'. Germain Casse, député de Fait une conférence, le 13 octobre la Seine. 1878, dans la L,\ L'Homme Ubrtt
Or.', de Paris.
P.*. Cballemel-Lacour, sénateur des Boucbes-du-Rbône.
F.'. Gbevandier. député de la Initié en 1867. Drôme.
P.'. Clemenceau, député de la Seine.
P.'. Godet, député de la Haute- Assiste, le 22 décembre 187((, à one Vienne. initiation dans la L. « . La Clémente
Amitié, Or.-, de Paris.
P.*. Corbon, sénateur inamo- Figure en juin 1877, comme maçon, vible. à l'enlerremcnt du F.-. Scbalfor,
ancion vénérable de la L.'. Ecoss.'.
no 133.
P.'. Crémieux, sénateur ina- Trcs-puissant souverain, grand coromovible. mandnur, grand maître du suprême
conseil du rite écossais.
P.*. Emile Descbanel, député Membre de la L.*. La Clémente Ami^ de la Seine. tié, Or. * . de Paris.
LÀ Maçonnerie au pouvoir 449
F.*. Desseaux, député de la Vénérable d'honneur de la Maçonne- Seine-] aféneore. rie rouennaise.
F.*. Dréo,dépulédu Var. Orateur de la L.*. Ecole fnutuelle<t
Or.-, de Paris; consacré Rose- Croix, le 29 août 1878. par le chapitre IsiS'Monthyon, vallée de Paris.
P.*. Ducamp, député du Gard. Membre, depuis I875,de \8LÏj.\U£ctu)
du Grand-Orienty Or.', de Nîmes.
F.-. Ducland, dépntéde laCha- Vénérable de la L.'. La Parfaite rente. Uniony Or.*, de Confolens.
F.'. Pascal Duprat, député de Fait, en i876, des conférences dans k Seine. les L.'.La Clémente Amitié et Les
Amis bien faisants y Or.', de Paris.
F.*. Escarguel, député des Py- Petit Méridional du 23 septembre rénées-Orientales. 1879.
¥.'. Favand, député du Gard. Vénérable de la L.-. L* Etoile des Ce-
vennes, Or.*. d^Alais.
P.*. Jules Favre^ sénateur du Rhône.
F.-. Frébanlt, député de la Seine.
F.-. Gh. Floquet, député de la £n 1866, membre de la L.*. Ecossaise Seine. n» 133; vénérable, en 1873, de la