DE
 peine la restauration monarchique eût-elle été écartée en France que l'un des journaux les plus répandus de l'ordre, La Chaîne d'Union (n® de novembre 1873), exprimait sa satisfaction
(t) Gm importants documunts ont été publiés par M. J. M. Orti y Lara à la fin de la traduction espagnole qu'il a pubtiéo de TouTrago du Père Rièsa, Bl mCado modernoylaetcuda criitiana, Madrid t879, p. 219 à t68.
(2) Cette lettre a été publiée plus tard dans le Journal RomB des premiers Jours de mai 1876.
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des événements qui s'étaient accomplis, comme ayant eu la plus grande importance pour la Franc-maçonnerie. Les loges reprirent alors avec plus d'ardeur leur travail de propagande anti-chrétienne et démagogique.
L'empire, en prenant la Franc-maçonnerie sous sa protection, avait contribué à y faire entrer un certain nombre d'éléments conservateurs. Nous connaissons telle loge de province, où les chapitres de Rose-Croix et de Kadosch servaient uniquement à mettre des influences locales au service d'une candidature officielle. Ailleurs cependant la Franc-maçonnerie, suivant le cours naturel de ses doctrines, devenait de plus en plus avancée. Après la chute de l'empire, les conservateurs qui s'y étaient fourvoyés sous l'impulsion officielle s'en sont généralement retirés. Mais bon nombre d'impérialistes se sont transformés en radicaux et les loges sont devenues au plus haut degré un facteur politique.
Leurprincipal moyen d'action a été, à partir de 1871 , la diffusion dans les ateliers et dans les campagnes d'une masse de brochures, où la religion est indignement attaquée, où l'histoire du pays est défigurée et où les défiances des classes sont excitées par les mensonges les plus odieux. « L'heure est venue de nous dégager enfin des vieux langes sacerdotaux et en même temps de briser les dernières chaînes des traditions monarchiques,» dit l'un des principaux auteurs de cette propagande, le F.-. Morin(l). Cette propagande forme le sujet, dit le Bulletin de la société bibliographique de décembre 1875, decette foule d'opuscules dont se composent ces collections diverses, qui, semblables aux cryptogames vénéneux dont le poison est encore moins subtil que le leur, pullulent, chaque matin, en nombre indéfini. Les principales s'intitulent : la Biblio^ Chèque démocratique^ la Bibliothèque Franklin^ la Bibliothèque ouvrière, V Éducation populaire, la Bibliothèque de la Société dHnstruction républicaine, les Leçons d'instruction populaire, la Collection à cinq centimes, le Catéchisme du peuple, VEcole mutuelle, etc. Les brochures qui figurent dans ces collections ôont, les unes des in-64 de 05 cent., d'autres des in-32 de 10 cent., la plupart des in-32 de 150 à 200 pages, du prix fort de 30 cent., réductible par les remises à 25, à 20, et même à 15 centimes. Elles sont ainsi accessibles à toutes les bourses par leur bon marché, à toutes les poches par leur petit format.
(1) La Séparation de VÉglUe et de l'État, par Morin, préface, page 6.
« Ces considérations, sans cloute, ne sont pas étrangères à la Tacilité de leur écoulement. Mais leur prodigieux débit tient surtout à l'habile organisation de la propagande. Le système de cette organisation a été révélé au cours d'un procès intenté en 1874, devant la cour de Dijon, précisément à l'auteur d'une de ces détestables brochures, intitulée Jean Caboche^ par la lecture, à l'audience, d'une lettre saisie sur l'un des distributeurs (1).
c Je cherche, disait l'auteur de la lettre, dans chaque ville, soit chef-lieu de département, soit cheMieu d'arrondissement, le groupe suivant :
c i^ Le journal républicain qui nous donne gratuitement la publicité hebdomadaire ;
« V Le dépositaire unique ou l'acquéreur d'une quantité de brochures, sur lesquelles nous lui faisons la remise de 50 0/0, à la condition de faire aux propagandistes une reipise de 30 0/0 au moins sur les brochures à cinq centimes ;
« 3® Le groupe des républicains militants, qui se charge de former une liste des républicains auxiliaires des campagnes, et qui leur adresse régulièrement, tous les quinze jours, une circulaire qui les invite à venir prendre une petite quantité de brochures, qu'ils doivent répartir dans les campagnes.
« Ce groupe s'engage à prendre pour son compte, tous les trimestres, la quantité de brochures qui est restée en solde chez le dépositaire.
c De cette façon, nous nous assurons de l'écoulement d'un certain nombre de brochures, qui entrent efficacement dans les campagnes.
« De plus, nous formons, dans chaque ville, un comité de propagande, et nous créons une solidarité sérieuse et efficace.
« De plus, aussi, nous placerons une ou deux actions de la librairie dans chaque groupe, et nous formerons une puissance homogène tonte dévouée et très-active au moment de nos luttes électorales.
« C'est ainsi que, dans les dix cantons d'un seul arrondissement, quinze cents exemplaires de la brochure poursuivie avaient été distribués en quelques jours. Et c'est par le même procédé que beaucoup d'autres brochures du même genre, notamment celle sur la Confession, furent répandues en 1874, en moins de trois mois, à
plus de TROIS CENT MILLE EXEMPLAIRES. »
La fête du centenaire de Voltaire, le 30 mai 1878, a été le couronnement de cette propagande. Comme Ta fait remarquer Mgr
(1) L'inttmctioD da ce procte a également oonstaié que la propagande de cm brochures partait dee loges maçonniques.
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Dapanloup dans son discours au Sénat, le 21 mai 1878, la Francmaçonaerie a voulu non-seulement manifester sa puissance, mais encore en faire l'instrument d'une diffusion nouvelle de l'impiété de Voltaire.
c Dans un appel spécial adressé à tous les conseillers municipaux de France, s'est écrié l'éloquent évêque, le comité dit ceci : « Le comité c yeut quUl reste une trace durable et utile, un monument du centec naire. > Cette trace durable et utile, ce monument du centenaire, que sera-ce ? C'est un livre, un volume, dont les plus ardents promoteurs da centenaire disent, ces jours-ci mômes, textuellement ceci : c C'est ce c volume qui exprime la vraie signification du centenaire, b (19 mai.)
c Et ce volume a tellement ce sens et cette portée, que le comité, dans un document officiel émané de lui et intitulé : Appel du comité, déclare :
c Ce volume sera répandu à des milliers et à des milliers d'exemplaires, jusque dans les bourgades les plus reculées. Il ira dans chaque famille, et quand il y aura un Voltaire dans chaque famille, les églises 88 videront. » (Bien public)
< Ce volume, c'est un extrait quintessencié de toutes les impiétés les plos grossières, les plus violentes, les plus obscènes de Voltaire.
c Dans son appel aux conseils généraux, le comité disait : c Le comité central a préparé une édition populaire résumée des œuvres de Voltaire. L'intention du comité, c'est d'opposer à la propagande des livres religieux la propagande voltairienne. »
« Un journal maçonnique annonçant cette publication disait de môme : c Déjà un livre a été préparé ; il sera répandu à des milliers et des milliers d'exemplaires, jusque dans les bourgades écartées, encore en proie à la superstition. » (Monde maçonnique, mars 1878.)
« Quand on n'ose pas dire toute sa pensée, on dit « la superstition »; quand on ose tout, on dit « le catéchisme. » Ecoutez en effet :
« C'est ce volume qu'il faut répandre. C'est lui qu'il faut faire pénéc trer partout, et surtout au fond des campagnes. C'est lui qu'il faut op- « poser au catéchisme. » Cela s'écrivait avant-hier môme, 19 mai. (him public.) »
Un grand nombre de loges de France et d'Italie ont célébré ce centenaire dans leurs ateliers avec une solennité pompeuse et y ont invité le public profane. Le Monde maçonnique et la Chaîne d'Union de Tannée 1878 sont remplis du récit de ces manifestations.
La Franc-Maçonnerie n'a pas cessé, depuis 1873, d'avoir une influence prépondérante sur la marche des événements. C'est elle, on peut le dire, qui a fait les élections de 1876.
La Chaine d'union disait immédiatement après :
« Nous constatons tout d'abord, avec une réelle satisfaction, qne nous comptons, au nombre des sénateurs et des députés élus, bon nom^ bre de nos Frères ; nous les avons connus, pour la plupa7% comme des francs-maçons des plus actifs et des plus dévoués à notre institution, prati^ quant et enseignant, non sans talent, les généreux, les salutaires, les pro^ grossi fs et les humanitaires principes de la Franc-maçonnerie, »
Il est à remarquer que partout les loges se sont employées surtout en faveur des candidats de la nuance gambettiste (l), car c'est Gambetta que les sociétés secrètes avaient décidé depuis longtemps de porter en France àia dictature.
Les 29, 30 et 31 octobre 1872, un couvent secret des chefs et députés des loges maçonniques s'était réuni dans une villa près de Locarno, province de Novare, comme nous l'avons vu plus haut (§ 3). Les délibérations avaient porté sur les moyens de renverser les consorts alors au pouvoir en Italie, sur le développement à donner à la propagande anti-religieuse ; mais son principal objet avait été de déterminer quels principes devaient présider à la constitution d*un gouvernement provisoire en France sous la dictature de Gambetta (2). On le voit, il y a longtemps que Gambetta est l'homme des loges.
La façon dont les loges ont influé depuis cette époque sur la politique ne s'est jamais traduite par un fait plus significatif que par l'élévation subite de M. Ricard au poste de premier ministre, en mars 1876. Avocat de murs mitoyens à Niort, M. Ricard ne s'était fait connaître que par un attentat contre le tribunal de cette ville, pendant qu'il était préfet sous le gouvernement du 4 sep- ,tembre. A l'Assemblée nationale il n'était pas sorti de son obscurité, et aux élections du 20 février il avait échoué, tout comme M. Buffet. Tout d'un coup cependant mille voix se font entendre, M. Ricard est l'homme de la situation, l'homme unique et nécessaire. Le maréchal en fait son prcmierrainistre, et le Sénat se hâte de le nommer sénateur inamovible. La seule raison de celle fortune subite est le choix que les loges avaient fait de lui : la
(I) Lo Monde maçonnique do mai isîfi raconto une fùlo donnée à Besançon, par la loge la Sincérité, À MM. Oudcl et Vielle, iiouvellcmenl élus sônaleur cl dôpulédu déparlement. L'un el Tautre ont exprimé leur graliiudo à la loge, en recounaissaul qu'ils devaient leur éleclion au concours de la Franc-maçontterie.
(^) V. VUnivers des 12 e( 19 novembre 1872, ol l'acliUor, StiUe Krieg gegen Thn^n undÂltar^ p. 158-159.
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preuve irrécusable en a été acquise par cette lettre de M. Crémieux, grand commandeur du suprême conseil du rite écossais ;
* Or.-, de Paris, le 21 juin 1876.
c Messieurs,
c Le conseil municipal de Niort a pris une généreuse et patriotique initiatiTe en ouvrant une souscription pour ériger un monument à la mémoire du regretté Ricard.
(T La Yille de Niort a voulu ainsi rendre hommage aux vertus civiques de l'un de ses enfants dont elle s'honore à bon droit. La Franc-maçonnerie écossaise, qui comptait parmi ses membres Tancien ministre de l'intérieur, et qui trouve en lui le modèle le plus accompli des vertus privées et publiques qu'elle recommande à ceux qu'elle reçoit dans son sein, la Franc-maçonnerie ne saurait rester étrangère à cette manifestation, qui répond si bien aux sentiments de tous les bons citoyens ; en conséquence lesupr.*. conseil du rite écoss.*. anc. ace. pour la France et ses dé« pendances a Thonneur de vous transmettre sa modeste offrande ; vous la recevrez comme l'expression de ses regrets et de ses sympathies pour nn homme qui n'a point mesuré à ses forces physiques son dévouement à son pays et au triomphe du droit et de la justice.
« Recevez, Messieurs, l'assurance de mes sentiments dévoués.
« Le gn.'. command.*. gr.'. m.', du rite. « Signé : Gbémieux, sénateur. »
M. de Marcère aurait dû lui aussi une fortune politique qui contrastait avec son très-médiocre talent à sa qualité de franc-maçon. S'il faut en croire la Vraie France^ de Lille, de novembre 1878, Tancien membre de la société de St-Vincent de Paul se serait fait affiliera la Maçonnerie dès 1866. Il n'a jamais, que nous sachions, démenti cette allégation publiée au chef-lieu du département dont il était député .
La tentative sans portée du 1 6 mai \ 877 n'a fait, par son échec, qu'accroître la puissance des loges. Le ministère, qui comptait toujours dans son sein M. Decazcs, ne sachant ni attaquer la Révolution, ni encore moins ce qu'il voulait mettre à sa place en cas de succès, devait échouer dans la lutte si mal engagée contre elle.
Les loges sont descendues dans l'arène électorale encore plus ouvertement qu'en 1 876.
Voici entre autres quelques passages du discours prononcé en juillet 1877, par le vénérablede la loge la Triple £wmce, à Saint- Malo:
« Oui, mes frères, la république vivra ; elle vivra, malgré les obstacles que Ton élève sur sa route pour entraver sa marche réguUère, incessante, vers l'avenir.
a Depuis notre dernier banquet de réveil maçonnique, de grands événements sont survenus. Dans cette salle, que nous occupons ce soir» nous nous étions réunis, voilà quelques mois, tous, Fesprit tranquille, le cœur plein d'espérances.
« Un épais nuage a passé sur notre soleil ! L'horizon s'est assombri ; les ténèbres se sont de nouveau répandues sur la terre. — Une nuée d'hommes noirs, chassés des nations où régnent des gouvernants intelligents, s'est abattue sur cette terre où florissait la liberté. — Ces partisans de la nuit et de l'ignorance, à laquelle ils sont attachés comme la chenille s'attache à l'arbuste qui la nourrit, ont fini par pénétrer jusque dans les conseils de la nation, et là, ces jésuites, au nom d'un vieillard sur le bord de la tombe, qui ne devrait savoir qu'aimer et bénir, ont soufflé la discorde, semé la haine et menacé peut-être des foudres de rÉglise, si l'on ne changeait point immédiatement le chef du cabinet, rhonnéte et modéré républicain, notre ami Jules Simon.
c Les perfides conseils de cette bande noire furent, il parait, écoutés et suivis, et bientôt après tous les autres citoyens qui possédaient la confiance de la nation, portant haut le flambeau de la vérité, cherchant à éclairer le genre humain sur les menées des cléricaux, — c'était là leur plus grand crime, — furent obligés de quitter le pouvoir.
c Depuis cet acte, la liberté s'est voilée la tète, et nous, ses vrais amis, nous avons pris Vhabit de deuil. Gémissons ! gémissons I! gémiS" sons /// comme nous faisons dans le temple à nos cérémonies funèbres; mais ne nous décourageons jamais I
« Le soleil n'est pas éteint ; la lumière reparaîtra à l'horizon ; le dernier crépuscule de ces jours néfastes va jeter ses dernières lueurs. Ayons toujours foi dans l'avenir. La nuit ne dure qu'un temps... Nous reverrons bientôt l'aurore. Une Journée, le 20 février 1876, a chassé nos ennemis du pouvoir. Une autre journée les chassera encore, et avec eus, cette fois, partira l'houme qu't75 nota ont imposé et qu'ils auront comt^ promis.
€ Le sol qui nous porte ne peut fleurir sans soleil ; l'esprit de l'homme ne peut vivre sans liberté. Ce n'est qu'une éclipse partielle, qui durera ce que durent les éclipses, l'espace d'un moment.
c Dans la patrie de Voltaire, d'Edgar Quinet, de Michelet, de Victor Hugo, de Littré, de Thiers et de Gambetta, on ne pourrait rester bien longtemps opprimé. Encore une fois, ayons confiance, espérons ! »
LA MaÇONNSRIE au POUVOIR 443
La soumission, puis la retraite du maréchal Mac-Mahon ont r6a« lise successivement les espérances des loges et amené, conformément au plan esquissé à Locamo, la dictature de Gambetta, dictatare d'autant plus puissante qu'elle décline les responsabilités apparentes du pouvoir. Jamais majorité parlementaire n'a obéi à une discipline plus rigoureuse, que celle qui a été observée dans les événements de cette période et qui domine en ce moment la Chambre des députés. On a même prétendu qu'à certaines heures le signe de détresse maçonnique y déterminait des votes comme jadis à laConvention (Liv. II, chap. VI, § 2).
Il a fallu le succès complet obtenu après l'installation à la présidence de M. Grévy, pour que l'on vît se faire jour de nouveau les rivalités personnelles inévitables entre ces hommes avides de pouvoir et l'antagonisme naturel qui existe entre les sectaires emiemis avant tout de l'Église et ceux que la logique du mal entraîne jusqu'aux revendications socialistes. {Introduction^ VU.)