CHAPITRE PREMIER
Le Nord de l'Angleterre est, pour la plupart des Français, une région grouillante et triste où des villes aux noms prosaïques se serrent confusément. Liverpool, Manchester, Leeds, Bradford, Blackburn, Preston, nous représentent en général beaucoup de bruit, beaucoup de fumée, de l'argent, de la misère, de la laideur, et c'est à peu près tout. Prononcez devant un anglais cette simple syllabe : the North, aussitôt son imagination lui montrera non des villes, mais une contrée montagneuse, des nwors, des lacs, une grande solitude et un grand silence, de larges horizons où le vent se joue à l'aise; il croira respirer un air rude et sain; il entendra un parler à consonnances doriennes ; une race fruste, franche, indépendante, dure et lourde comme les pierres du sol mais judicieuse et même intelligente lui apparaîtra; il aura l'impression d'une atmosphère politique et religieuse chargée de radica-
lisme ; il sourira de traditions très provinciales mais honnêtes et cordiales, jalousement conservées. Même déraciné et naturalisé londonien, ou somnolent dans l'existence facile du sud, il sent toujours que la vraie souche de sa race est restée dans le froid vivifiant du Nord.
La partie occidentale du Yorkshire porte toujours le nom saxon de West Riding (tiers occidental). A dix ou douze milles de Bradford et presque à la limite du Lancastre se trouve Keighley, centre manufacturier assez considérable. C'est une ville hideuse toute en brique jaune ou en pierre gris de fer très abondante dans le pays. Keighley, au contraire de presque toutes les villes du Nord que l'on peut oublier sitôt qu'on les dépasse, envahit la campagne. L'étroite vallée au fond de laquelle le petit chemin de fer de Haworth suit, comme il peut, une rivière souffreteuse est, à chaque instant, bloquée par une usine et striée de rues perpendiculaires qui font des arêtes jaunes ou gris de fer. En approchant de Haworth on voit quelques prairies en pente raide entourées de murs crénelés, mais au sortir de la petite gare on retrouve un spectacle morne et dont rien, dans l'absence absolue d'horizon, ne peut distraire les yeux. Un sentier de scories grimpe à travers un terrain vague jusqu'à une pue droite et rude pavée de larges dalles et
bordée de maisons en pierre qui n'ont jamais souri. On se guindé entre ces murailles inhospitalières jusqu'à une auberge, le Black Bull, vis-a-vis de laquelle est une église et, à l'extrémité d'un cimetière positivement gorgé de tombes, une maison de cure avec un jardinet.
Là ont vécu Charlotte, Ernily et Anne Brontë, pauvres filles célèbres par leurs rêves qu'elles avaient pris soin d'écrire, pauvres âmes froissées et repliées sur elles-mêmes pendant leurs courtes vies. La cure, l'auberge, la rue hostile ont l'air neuf et sans souvenirs. Cependant elles sont exactement ce qu'elles étaient il y a quatre vingt ans. Leur pierre de fer ne change pas, elle ne donne rien et n'accueille rien. Nulle part au monde on ne trouve souvenirs aussi lugubrement emprisonnés. Heureusement la cure est la dernière maison du village. Passons un tourniquet de fer, traversons deux ou trois prés secs et sans arbres montant vers des carrières. A un dernier tourniquet nous nous trouverons dans les moors. Le village a disparu et on n'en voit plus que la flèche de l'église émergeant des arbres du cimetière; la vallée par laquelle nous sommes venus est invisible aussi ; où qu'on se tourne on n'aperçoit que les lignes de crête des hautes collines chevauchant sous le ciel clair; des villages apparaissent de ci de là, lointains et inac-
4 CHARLOTTE BROXTE
cessibles sur les pentes abruptes; une brise fraîche chante à nos oreilles; des creux ensoleillés sont fleuris de thym et de bruyère parmi les fines fougères; une grande paix règne sur tout; le regard erre librement sous la vaste étendue de ciel; les horizons sont simples et intelligibles et cependant pleins de pensées; on sent une force, une indépendance et une grande clarté d'esprit. Sans nul doute la patrie des sœurs Brontë a été leurs moors et non pas le triste Haworth.