CHAPITRE II
Le Révérend M. Patrick Rrontë était irlandais, du comté de Down. Il s'appelait dans son pays Prunty ou O'Prunty et n'avait déguisé son nom, comme plus d'un de ses compatriotes, qu'en venant s'établir en Angleterre. Fils de petites gens chargés de famille il avait travaillé obstinément, obscurément et, peut-être avec une antipathie et une rancune croissantes contre la pauvre Erin qu'il devait regarder comme une marâtre. D'abord tisserand, puis maître d'école, puis précepteur des enfants d'un ministre, il avait fini par mettre entre lui et ses vingt-cinq premières années non seulement la mer, mais une séparation sans recours (1). Il était entré au collège de Saint-Jean, à Cambridge, y avait passé quatre ans et enfin était parvenu tardivement au port de l'ordination anglicane et d'un
(1) Il ne faudrait pas lui attribuer un manque de cœur. Il envoya toute sa vie de l'argent à sa famille.
médiocre bénéfice. On lavait nommé vicaire de Wethersfield en Essex. Après un cruel petit roman d'amour que je voudrais avoir le temps de raconter, il avait émigré vers le nord, allant de Wellington à Dewsbury et de là à Hartshead où il s'était marié. Il avait trente-cinq ans. Sa femme qui en avait vingt-neuf se nommait Maria Branwell. Elle était de Cornouailles, douce et aimante, et de chétive santé. Ils eurent six enfants en huit ans. Les deux aînées, Maria et Elizabeth naquirent à Hartshead; les quatre autres, Charlotte (1816), Patrick- Branwell (1817), Emily (1818) et Anne (1820), à Thornton, près de Bradford. où leur père avait été transféré en 1816.
M. Brontë n'avait rien de l'autodidacte parvenu et satisfait. En dépit de son protestantisme, c'était un vrai Celte ardent quoique concentré dont l'énergie accumulée se dépensait en littérature. Il écrivait des poèmes descriptifs et religieux qu'il faisait imprimer à ses frais mais qui se lisent facilement et tiennent un rang honorable dans la vaste production des clergymen campagnards. On l'a dit violent. Il aurait eu des colères qui faisaient trembler. Daprès une vieille femme que Mrs. Gaskell a interrogée, il mettait les meubles en pièces, les brûlait ou tirait vingt coups de pistolet dans son jardin sur des adversaires invisibles. Histoires de
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vieille femme ! c'était un hypocondriaque silencieux et rêveur, d'un égoïsme paisible, sortant peu et usant sa vie dans son cabinet de travail.
En 1820 il fut nommé titulaire de Haworth, petit village encombré de Baptistes et de Méthodistes mais qui rapportait cependant environ cent soixantedix livres (un peu plus de quatre mille francs). Le rude climat du district ne convenait pas à Mrs Brontë, élevée dans l'humidité douce du sudouest. Elle s'enferma à la cure et ne tarda pas à s'aliter. Elle languit un peu plus d'un an sans se plaindre. Elle se faisait soulever dans son lit quand la femme qui la soignait nettoyait le foyer, « parce qu'elle s'y prenait comme les gens de Gornouailles. » Elle mourut à l'automne de 1821. L'aînée de ses petites filles avait huit ans et la petite Anne marchait à peine.
Le témoignage unanime des quelques personnes qui fréquentèrent la maison de M. Brontë à cette époque est que ces petits enfants n'avaient rien de leur âge. Leur mère ne quittait pas son lit et on les laissait rarement entrer dans sa chambre. M. Brontë avait déjà pris l'habitude de manger seul, a ses heures, la plupart du temps, et se tenait constamment dans son cabinet de travail : les enfants étaient presque toujours entre eux dans une petite pièce qu'on appelait leur « bureau » et où,
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de fait, sitôt qu'ils savaient leurs lettres, ils restaient à lire des journées entières. De temps en temps ils partaient tous les six, se tenant par la main, dans les landes. Sauf les brèves périodes pendant lesquelles ils furent en pension ils n'eurent jamais ni amis ni compagnons. On ne venait guère à la cure et, en dehors de son ministère qu'il remplissait très exactement, voyant ses paroissiens le plus possible, M. Brontë n'avait de relations qu'avec ses confrères.
M. Brontë n était ni dur ni même sévère avec ses enfants; il leur faisait réciter leurs leçons luimême et dut être, de bonne heure, fier de leur intelligence. Mrs. Gaskell a raconté qu'il élevait avec une rigueur Spartiate de petits êtres à qui leur mère avait transmis sa complexion frêle. Il les aurait nourris de légumes et exposés à tous les temps sans souci des conséquences. Plusieurs lettres récemment publiées (1) prouvent que Mrs. Gaskell a romancé le caractère de M. Brontë et que celui-ci se rendait trop bien compte qu'il avait à faire à des enfants délicats. Après un an de veuvage il écrivit à la personne qu'il avait aimée à Wethersfield et qu'une perfidie cruelle de ses parents l'avait seule empêché d'épouser, et il lui proposa
(1) Cf. Manchester Guardian, 2 Feb. 1910.
de venir servir de mère à ses six orphelins. Elle ne vint pas. Il écrivit alors à une de ses belles-sœurs de Penzance, Miss Elizabeth Branwell, plus âgée que sa femme, qui accepta. C'était une petite vieille fille à robe de soie, grand bonnet à ruches et tabatière d'or. Elle était plus près de cinquante ans que de quarante et sa sévérité provinciale lui permettait d'accepter, sans inconvénient d'aucune sorte, la mission de dévouement qu'on lui proposait. Elle conçut de prime abord une antipathie déclarée pour le Yorkshire et tout ce qui était septentrional : climat, choses et gens. Le contraste entre sa jolie petite ville sociable et décente et le rude village où elle arrivait, était trop évident et elle passa sa vie à le faire remarquer. Son influence sur les enfants fut peu considérable. Elle aussi tint à prendre ses repas dans sa chambre et veilla seulement à ce que les petites filles apprissent à se servir de leurs doigts. Elles furent toutes d'excellentes brodeuses.
Il n'y aurait pas eu grand' chaleur de cœur dans la maison de pierre de M. Brontë sans la présence de Tabitha, brave servante du pays, que 1 on appelait d'un nom de chat, Tabby, et qui mit dans l'enfance des petites Brontë un rayon d'affection rude et fidèle. C'est dans sa cuisine qu'elles connurent le plaisir d'être gâtées et grondées, gourmandées et
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obéies. Son nom, sa silhouette de vieille montagnarde et son patois en a reviennent dans tout ce que Charlotte écrit.
En 1823, l'année même de l'arrivée de Miss Branwell à Haworth, un ministre du voisinage, le Rev. Carus Wilson, avait fondé à Cowan Bridge un pensionnat pour les filles de clergymen pauvres. C'était une école des plus modestes où les élèves étaient non seulement logées, nourries et instruites, mais même habillées, pour trois cent cinquante francs par an. Le bon marché, la proximité, peutêtre aussi certaines idées du fondateur, homme rigide à tendances égalitaires, décidèrent M. Brontë à se séparer de ses deux aînées. Maria et Elizabeth furent donc inscrites à Cowan Bridge en juillet 1824. et 1 expérience ayant paru heureuse, Charlotte et Einily rejoignirent leurs sœurs dès le commencement de septembre. Cowan Bridge est l'école longuement décrite sous le nom de Lowood dans le premier roman de Charlotte, Jane Eyre. Il n'y a pas à se demander l'impression qu'elle en avait gardée. Ce n'est pas Dotheboys Hall que la description de Lowood évoque. Le réalisme de Charlotte Brouté', quand il est sombre, ne s'éclaire jamais de la gai»' t. nerveuse de Dickens; c'est aux Souvenirs de la Maison des Morts que ces terribles chapitres de Jane Eyre font penser et ils n'ont rien de la
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soumission pitoyable, du courage résigné, de la profonde tendresse chrétienne qui mettent une douceur autour du bagne de Dostoïewsky. Le charme de la petite martyre Helen Burns et la noblesse de Miss Temple ne sont pas là pour adoucir mais pour faire contraste (1).
Au printemps de 1825 une épidémie de ce que l'ancienne médecine appelait expressivement une fièvre lente se déclara dans l'école. Aucune des petites Brontë ne fut atteinte, mais la délicatesse de Maria se changea brusquement en phtisie rapide. On avertit M. Brontë qui accourut et emmena sa fille par la diligence. Il était trop tard. Quelques jours après, l'enfant mourut. Elle était à peine enterrée qu'on remarqua les mêmes symptômes chez Elizabeth. Elle fut aussitôt renvoyée à Haworth, mais ces chétives enfants n'avaient aucune force de résis-
(1) On a cherché à savoir si Gowan Bridge était vraiment la serre froide malsaine livrée à une furie et gouvernée par un Tartufe que l'on voit dans Jane Eyre. Il est probable que non. Les romans de Charlotte vont facilement au noir et son imagination travaille sur les données réelles sans aucun souci du qu'en dira-t-on. C'est un des manques de délicatesse qu'on peut lui reprocher, mais il faut ajouter que ce reproche l'aurait extrêmement étonnée. Elle qui était si éloignée de l'art pour l'art, qui croyait consulter sa conscience chaque fois qu'elle écrivait un mot, et qui, pour comble, met si souvent et sans nul artifice sa mémoire dans ses romans, n'avait aucun scrupule à changer ou déformer des figures et des événements réels.
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tance et, en moins d'un mois, la fillette rejoignit sa mère et sa sœur sous les dalles de l'église. Charlotte et Emily ne retournèrent à Cowan Bridge que pour quelques semaines. Leur père les fit revenir avant Noël et le presbytère reprit sa physionomie accoutumée.