LA SOEUR DB CHARITÉ
» Devenue impuissante , la science passait distraite et sans s'arrêter au chevet du lit de mon cavalier.
» La famille absente , dispersée , anéantie peutêtre , n'avait jamais visité ce lit solitaire.
» D'amis et de camarades , on n'en voyait pas autour de cet homme venu des pays lointains.
» Il était seul sur la terre. Nul ici ne prononçait son nom , et l'on savait à peine qu'il était là.
» Le numéro 23 , tracé sur une planchette , restait suspendu par un clou à la tête du lit de cet homme. Deux chiffres qui avaient tant de fois servi , qui serviraient tant de fois encore , distinguaient ce malheureux des autres malheureux.
» Je l'avais connu jadis plein de force : joyeux cavalier, il égayait nos marches ; brave soldat , il portait gaiement la vie. Je l'aimais, et il m'avait prouvé son attachement en maintes circonstances périlleuses.
» Cependant , lorsque je m'arrêtai au pied de son lit, il sembla ne pas me reconnaître. Ses yeux étaient fixés sur moi , mais nulle intelligence n'y rayonnait ; de ses lèvres entr'ouvertes , immobiles et 6èches , un souffle irrégulier, saccadé , s'échap-
pait avec peine. Sa main amaigrie , blanche et froide comme le marbre , ne tressaillit même pas au contact de la mienne.
» J'appelai le malade à haute voix , mais il resta sourd et immobile ; son regard était toujours fixé sur le mien , et tout me prouvait cependant qu'il ne me voyait pas.
» L'âme habitait encore ce corps , mais elle était ensevelie dans les recoins les plus cachés , elle s'y réfugiait si bien que Dieu seul pouvait l'y retrouver. Les sens, interprètes de l'âme, sommeillaient tous.
» Un bruit léger, léger comme celui de la feuille soulevée par la brise , vint jusqu'à moi. Ce souffle presque insensible , que je percevais à peine , fit tressaillir le malade ; ses yeux se dirigèrent de côté , son front s'éclaira, ses lèvres cherchèrent à sourire, et le sang , circulant dans ses veines , porta la vie à ses mains, qui se croisèrent sur sa poitrine.
» Mon regard suivit son regard , et je vis près de moi une Sœur de Charité : le moribond l'avait entendue le premier. La servante de Dieu venait de réveiller cette âme , comme l'invincible rosée du matin ressuscite la plante desséchée.
» S'approchant du lit , la pauvre fille essuya la