LA SOEUR DE CHARITÉ
sueur froide qui inondait le front du soldat , et , se penchant à son oreille , elle dit d'une voix douce : « Joseph , comment allez-vous ? »
» Dans ce séjour, il était pour tous le numéro 23 ; pour moi , il avait toujours été le cavalier Meyer ; pour elle , il était Joseph. — Joseph 1 Sa mère le nommait de ce doux nom sous le chaume du village ; dans ce nom , presque oublié par le pauvre soldat lui-môme , il y avait les plus chers souvenirs de sa vie : son enfance insouciante aux forêts de l'Alsace , les jeux , les caresses , les bonheurs , les larmes de la famille bien-aimée.
» Joseph t Nul ne l'avait nommé ainsi que ses sœurs , ses frères , son père et sa mère ; c'était au hameau seulement que les vieux amis connaissaient Joseph. Joseph ! c'était son nom dans le ciel ; le prêtre le lui avait donné en lui donnant un protecteur près de Dieu.
» Le cavalier Meyer n'avait pas reconnu son capitaine ; le chrétien Joseph reconnut la Sœur de Charité.
» Après l'avoir considéré quelques instants comme une mère considère son enfant , la Sœur ouvrit une serviette blanche qu'elle apportait , en Jira des
fleurs et les répandit sur le lit de Joseph.
» Le malade tressaillit , ses yeux brillèrent , et ses mains se promenèrent sur ces fleurs en les caressant.
» Pour la première fois, la Sœur de Charité sembla m'apercevoir. Reconnaissant eH moi un officier de l'armée , elle comprit que nous étions en famille. Alors , sans préambule , elle me dit : « Joseph était jardinier avant son entrée au service. »
» Le génie de Michel-Ange, les accents sublimes de Bossuet , toutes les sciences humaines pourraient-ils égaler l'acte de charité de cette pauvre fille ignorante , qui a deviné qu'à ce jardinier mourant il fallait des fleurs ?
» Aucun docteur n'avait imprimé cela dans ses livres, aucun philosophe ne l'avait conseillé, et cependant la Sœur le savait.
» Je croyais qu'elle apportait quelque baume pour soulager les douleurs du corps , ou quelque discours religieux pour diriger l'âme vers le ciel ; je m'attendais à retrouver comme un reflet des soins du médecin ou des soucis du confesseur ; mais au lieu des sciences humaines ou divines , je trouvai la charité.