‹ Les soeurs hospitalièresChapitre 17 sur 28 · AU DIRECTEUR DU NATIONAL · texte numérisé non relu

AU DIRECTEUR DU NATIONAL

11 décembre 1881.

Monsieur le directeur,

Les députés de la Seine, au nombre de vingt -quatre, viennent, sans doute, en réponse à la pétition des médecins des hôpitaux de Paris, de demander à M. le ministre de l’intérieur de poursuivre la laïcisation des hôpitaux, afin d’obtempérer aux vœux du conseil municipal cle Paris,

LETTRES

qui l’a réclamée par des votes successifs.

Cette soüeitude pour les votes du conseil municipal nous eût été plus douce, si nos députés avaient demandé à M. le ministre de hâter le vote d’un article de loi accordant au conseil la publicité de ses séances. Mais il paraît que cet avantage que gagnerait le conseil municipal est moins pressé que l’expulsion des religieuses des hôpitaux.

Je ferai remarquer tout d’abord que les députés, n’étant pas censés ignorer la loi, pourraient se rappeler que l’organisation intérieure des hôpitaux est réglée par la loi de 1849, qui n’accorde pas au conseil municipal la direction des hôpitaux. Nos députés eussent donc agi plus en conformité avec leurs attributions, en proposant d’abroger la loi de 1849; c’eût été mauvais,

mais au moins ils n’eussent point donné l’exemple de l’oubli des lois.

L’argument tiré d’un mandat qu’ils auraient reçu de leurs électeurs donne-t-il aux députés la puissance à laquelle ils aspirent? Ce n’est pas au lendemain de leur élection, quand ils renoncent sagement aux formules solennelles de leurs . programmes « suppression du Sénat; suppression de la présidence de la République ; réunion d’une Constituante », qu’ils peuvent se prévaloir de la nécessité absolue de rester fidèlement liés à la lettre de leur mandat.

Veuillez agréer, mon cher directeur, mes meilleurs compliments.

AU DIRECTEUR DE LA GAZETTE 1>ES HOPITAUX

20 décembre 1885.

Mon cher directeur,

Le conseil de surveillance des hôpitaux vient, à ce qu’il paraît, de prendre en considération un projet de laïcisation immédiate de l’hospice des Enfants-Assistés.

Cette précipitation dans les votes du conseil, au mépris de la lettre que 109 de nos collègues des hôpitaux ont adressée à

M. le ministre de l’intérieur, ne peut être attribuée qu’à l’absence des membres les plus compétents de cette assemblée. En effet, les représentants de la ville de Paris, les membres du conseil de surveillance nommés directement par l’administration précédente ou choisis par elle, plus passionnés et sans doute moins occupés que MM. Bouchardat, Béclard et Nicaise, et MM. les préfets, ne manquent pas une séance, et peuvent ainsi choisir le moment où ils se trouvent en majorité, pour voter des mesures destinées à plaire aux conseillers municipaux de Paris, mais qui sont, tout le monde en convient tout bas, aussi contraires à l’intérêt des pauvres que ruineuses pour les finances des hôpitaux.

M. le directeur de l’Assistance publique

LKTTU ES.

ferait mieux de ne pas publier ces choses-là. Les séances du conseil de surveillance ne sont pas publiques, et Ton serait heureux d’ignorer la manière dont le conseil de surveillance et M. le directeur de l’Assistance publique entendent la surveillance des hôpitaux. Gomme M. Peyron et son conseil ne veulent point faire connaître les résultats fâcheux de l’expulsion des religieuses hospitalières, on pouvait aussi nous cacher, au moins pour quelque temps, les résolutions prises pour aggraver le mal.

Nous n’avons point d’avis à donner ici au gouvernement; mais il y a, qu’il permette à un républicain sincère de le lui dire, quelque chose en péril dans un pays, lorsqu’il n’y a plus d’autre loi que le caprice des Assemblées.

Discours sur la laïcisation des hôpitaux (Séance du 24 novembre 1885).

M. Desprès. — Je laisse de côté le débat qui vient de s’élever entre le conseil et M. le préfet de la Seine. Il ne m’appartient pas, Messieurs, de m’occuper des relations passées entre l’Assistance publique et l’administration préfectorale et j’aborde de suite le fond de la discussion.

Tout d’abord, je tiens à dire au conseil que je parle en mon nom seul et que mes paroles n’engagent, en aucune façon, mes collègues républicains avec lesquels j’ai l’habitude de voter.

Si la question de la laïcisation était née d’un grand mouvement d’opinion, si des plaintes sérieuses avaient été adressées à l’administration contre le personnel congréganiste, vous ne verriez pas ici un républicain se mettre en opposition avec ses amis politiques. Mais la question n’est pas telle. Voici comment elle s’est présentée :

En 1875, M. Georges Martin, à propos du budget de l’Assistance publique, demanda que les infirmières congréganistes fussent remplacées par des laïques dans les hospices. M. Ferdinand Duval, avec ce ton sec

que ceux de vous qui Pont connu n’ont pas oublié, répondit non.

Quelques mois après, M. Level proposa de remplacer, par des pharmacies laïques, les pharmacies des bureaux de bienfaisance, qui étaient tenues par des congréganistes. M. Ferdinand Duval refusa de la même façon, et ce fut tout. Aucun des membres du conseil ne revint sur ce sujet, aucun ordre du jour ne fut voté et, cependant, ceux qui siégeaient ici à cette époque et dont vous voyez les noms sur cette plaque de marbre n’étaient, pas moins républicains que vous.

Mais il y avait une administration hostile au régime républicain; il était prudent de ne pas lutter ouvertement contre elle; aussi personne ne lutta.

En 1876, un employé de l’administration, jaloux de faire du zèle, présenta à M. de Nervaux, directeur de l’Assistance publique, et lui fit accepter un nouveau billet de salle, qui fut placé au chevet du lit des malades, — une sorte de billet de confession. C’est à ce propos que j'allai trouver M. Sarcey et que je le priai de faire de l’agitation autour de cette question. Il le fit un peu lourdement (R h' es).

M. de Nervaux répondit à M. Sarcey et me mit personnellement en cause; c’est alors que M. Sarcey voulut bien publier une lettre de moi, car il s’y était refusé lors de notre première entrevue.

Dans cette lettre, je disais que les malades étaient dans les hôpitaux pour se soigner et non pour avoir au chevet de leur lit

DISCOURS

des pancartes indiquant leur religion, s’ils avaient reçu les sacrements et s’ils avaient formulé l’intention de changer de religion. A l’époque dont je vous parle, j’étais seul, et aucun des républicains du conseil municipal, ni M. Quentin, ni M. Bourneville, ni aucun autre, ne joignirent leurs efforts aux miens; j’étais bien seul, et personne ne souffla mot.

Toutefois M. Bourneville, à ce moment, avait un journal, le Progrès médical; ce journal parla de la lettre de M. Desprès au XIXe Siècle, mais sans la publier; il la remplaça par un petit blâme; il fallait, au cas où le gouvernement du 16 Mai se serait maintenu, faire toutes ses réserves. M. Bourneville fit preuve de prudence. Et puis, Messieurs, permettez-moi de glisser là

sur une remarque qui m’est personnelle : il ne fallait pas faire de réclame à M. Desprès.

11 y avait danger à parler à cette époque; cela est si vrai que M. Lauth, un des représentants du conseil municipal au conseil de surveillance de l’Assistance publique, me fit dire qu’on allait être forcé de me suspendre pour deux mois. Il n’en fut rien, du reste, malgré la réaction de 1877 qui mit au pouvoir un ministère clérical. Messieurs, il n’y a pas d’autorité contre la vérité : les pancartes furent supprimées, et M. de Nervaux fut emporté avec les restes du 16 Mai.

Malheureusement, une polémique fut engagée entre le XIXe Siècle et les journaux cléricaux. Un mot de trop fut prononcé;

DISCOURS

M. Louis Veuillot donna de sa personne et

dit : « M. Desprès se ménage un siège à la

députation ! » Messieurs, M. Desprès retourna

à l’hôpital, à ses malades, mais ce fut un trait de lumière pour d’autres : la question de la laïcisation était née. C’était une plate-forme commode, facile, d’autant plus facile, que les électeurs n’en saisissaient pas absolument la portée. Cela a servi à des politiciens, sans autre idée politique, pour arriver à la députation ; mais, une fois arrivés, ils ont oublié la laïcisation.

Eh ! Messieurs, voulez-vous me dire ce que font à la Chambre MM. Sigismond Lacroix, Bourneville et Lafont! Le savezvous? Ils sont députés et ne parlent plus de la laïcisation. 11 n’y a pas de Chambre républicaine qui les aurait suivis. Ils le

savaient bien ! L’État a cependant des hôpitaux et des hospices sous sa direction, ceux de la marine, par exemple. Ils n’ont pas osé proposer le renvoi des soeurs des hôpitaux de l’Etat.

Oui, Messieurs, essayez d’envoyer des laïques dans l’hôpital de la marine au Sénégal, où règne la fièvre jaune, vous en trouverez deux ou trois. Le dévouement ne manque pas aux laïques. Mais vous savez bien que vous n’aurez de service assuré qu’avec des sœurs.

Les pouvoirs publics, qui, par la nature de leurs attributions, eussent dû montrer plus de sagesse et de prévoyance, se laissé- , rent entraîner dans cette voie, etM. Hérold, dont je m’honore d’avoir été l’ami, versa dans ce travers qui déjà deux fois a compro-

DISCOURS

mis la République. Il lui arriva ce qui arrive toujours, il fut entraîné, croyant, au contraire, diriger le courant; il fit, comme toujours, des concessions aux partis extrêmes pour ne pas paraître moins républicains que leurs chefs.

M. Quentin fut nommé directeur de l’Assistance publique et reçut l’autorisation de laïciser deux hospices, mais, pour les autres, il trouva une vive résistance dans le conseil de surveillance. Il fallait rendre ce dernier plus docile, et c’est ce qui eut lieu, car un despote n’a jamais manqué d’instruments de son despotisme. M. Quentin trouva les membres du conseil qu’il voulut pour voter la laïcisation, et obtint, le 4 février 1881, un vote de laïcisation de tous les hôpitaux. M. Quentin avait choisi les

membres du conseil de surveillance parmi les hommes qui avaient préalablement contracté rengagement de voter la laïcisation.

Le conseil de surveillance ainsi préparé, consulté, vota donc, à l’unanimité moins deux voix seulement, la laïcisation des hôpitaux et des hospices, c’est-à-dire l’expulsion des sœurs.

Une violente émotion s’empara du corps médical tout entier, et plusieurs médecins se joignirent à moi pour protester (Bruit prolongé).

Une voix. — C’était une question de clientèle.

M. Des près. — Ce sont les pauvres qui m’ont fourni mon instruction, la considération^ ce sont eux qui ont fait ma clientèle,

DISCOURS

«et c’est pour cela que je suis, ici, à la tribune pour les défendre.

Les quatre-vingt-quinze médecins qui protestaient se composaient de juifs, de protestants, de libres penseurs, de francsmaçons, de catholiques, qui se trouvaient réunis dans une même pensée : l’intérêt du pauvre. Ils vous disaient, Messieurs, que vous n’étiez pas prêts pour exécuter votre projet de laïcisation, que vous n’aviez pas de personnel formé et en état de fonctionner. Quant aux excès de zèle reprochés aux sœurs dans diverses circonstances, ils se déclaraient parfaitement en mesure de les réprimer.

J’avertissais spécialement M. Ilérold qu’il

allait contre les désirs de la population

républicaine de Paris, qui n’a jamais mani-

festé, de quelque façon que ce soit, le désir de voir chasser les sœurs des hôpitaux. Je lui disais : « Si vous laïcisez les hôpitaux et si vous ne pouvez les entretenir tels, vous serez forcés de rappeler les sœurs et vous nous ferez perdre peut-être toutes les conquêtes sérieuses que nous avons faites sur le cléricalisme. » Voilà pourquoi nous avons protesté.

Une voix. — 11 y a eu une autre lettre !

M. Desprès. — Puisque vous en parlez, j’arrive à celte lettre. On trouva, en effet, huit médecins...

Mais ne me forcez pas, je vous en prie, à dire des choses que je voudrais taire.

Un de ces médecins était l’ami de M. Gambetta, c’est-à-dire deM. Quentin.

Ces médecins, qui avaient dans leurs

DISCOURS

salles un service laïque, furent sollicités. On leur a demandé de soutenir les opinions du conseil municipal. Je n’en dis pas davantage.

Nous n’avions pas besoin de voir les nouvelles infirmières pour avoir une opinion; car, avant que M. Quentin fut nommé directeur de l’Assistance publique, il existait déjà des hôpitaux laïques à côté des hôpitaux congréganistes : tels étaient l’hospice de Bicêtre, l’hospice de la Salpêtrière et la Maison municipale de santé.

Voici, Messieurs, ce que font les religieuses : elles se lèvent à quatre heures; à cinq heures elles sont auprès des malades et surveillent le service, les infirmiers qui font les lits, lavent les salles, etc. Elles surveillent les infirmières, et, quand le chef

de service arrive pour faire sa visite, elles prennent note des prescriptions et distribuent ensuite elles-mêmes les médicaments.

Ici, Messieurs, j’ouvre une parenthèse pour répondre à une allégation de M. Pichon.

On a parlé de certains accidents survenus dans les hôpitaux où le service était fait par des congréganistes. Je déclare que, de mémoire d’homme, on n’en a pas le souvenir. Je dis, moi, qu’il n’y a que dans les hôpitaux où il n’y a pas de religieuses que ces accidents-là arrivent.

Et cela se comprend, Messieurs. Une surveillante laïque, nous le savons depuis des années, a des attaches en dehors de l’hôpital; elle a sa famille, et bien souvent elle est obligée de quitter les malades lorsque sa présence serait nécessaire.

DISCOURS

La sœur, elle, est obligée de rester constamment dans l’hôpital, elle est cloîtrée. Celles qui ne sont pas cloîtrées ne sortent qu’une fois par an. Ce sont les sœurs qui, tous les jours et à toute heure, distribuent les médicaments dangereux.

La surveillante laïque, obligée de s’absenter pour ses affaires, donnera les clefs à une infirmière qui souvent ne saura ni lire ni écrire, et celte infirmière pourra se tromper de médicament et empoisonner le malade.

Dans les hôpitaux laïcisés, en effet, depuis quatre ans, on a déjà signalé quatre cas de mort par imprudence, tous produits en l’absence de la surveillante laïque ( Tumulte).

Je ne conteste nullement, Messieurs, le

dévouement des laïques. Les femmes qui soignent les malades de nos hôpitaux sont toutes admirables. Je ne viens donc pas dire que les religieuses ont le monopole du dévouement, non, mais ce que je soutiens c’est qu’elles en ont seules les moyens. Seules, sans famille, sans intérêts pécuniaires, depuis le matin jusqu’au soir, 365 jours par an, toujours près des malades, elles peuvent leur donner les mille soins qu’ils réclament.

Vous n’avez pas le droit, Messieurs, de priver les pauvres de ces auxiliaires que, je tiens aie déclarer bien haut, vous ne pouvez remplacer.

Vous avez essayé de former des infirmières laïques. Vous avez créé à grands frais des écoles à la Salpêtrière, puis à la

DISCOURS

Pitié; mais vos élèves n’arrivent pas à acquérir les connaissances professionnelles nécessaires.

Les religieuses font cinq ans de noviciat avant de diriger une salle. Vos élèves, que vos recrutez parmi les infirmières des hôpitaux, ne comprennent rien aux cours d’hygiène, de bandage, d’anatomie qu’on leur fait suivre et ne reçoivent aucune leçon d’ordre (Bruit).

On me parle des cours admirables faits par mademoiselle Nicolle, surveillante des épileptiques à la Salpêtrière : voici ma réponse.

Mademoiselle Nicolle est une admirable institutrice, dont le plus grand mérite est de vivre, matériellement, comme les religieuses, et je vais bien vous étonner : ma-

118 LES SOEURS HOSPITALIÈRES, demoiselle Nicolle, Messieurs, fait faire Ja première communion à ses petites élèves (Violentes interruptions sur un grand nombre de bancs).

Mais je poursuis. Comment des femmes nommées sous-surveillantes, après une année seulement de présence à l’école, peuvent-elles rendre les services qu’on est en droit d’exiger ? Je ne veux nullement, Messieui s, dire du mal de tout le personnel laïque; je ne puis cependant passer sous silence ce fait que, au mois de janvier 1881 ,

cinq élèves sortant de l’école d’infirmières ont

été placées dans les hôpitaux comme soussurveillantes; aujourd’hui, aucune d’elles n’est plus en fonctions.

Si je cite ce fait, c’est qu’il me permet de dire que M. le directeur de l’Assistance

DISCOURS

publique n’est pas en mesure de procéder à la laïcisation.

Il est en mesure de mettre quelqu’un à la place des congréganistes, mais quelqu’un capable de les remplacer : jamais! Lorsque l’hôpital Saint-Antoine a été laïcisé, l’administration a été très heureuse d’adjoindre au personnel laïque quatre religieuses de Sainte-Marie qui n’ont pas hésité à quitter l’habit de sœur pour rester près de leurs malades, et ce sont vos meilleures surveillantes.

Pour ce qui est des hospices, là, la laïcisation rencontre encore plus de difficultés. Parlons un peu de l’hospice des Incurables d’Ivry. Où trouverez-vous soixante femmes capables de conserver cette richesse de l’Assistance publique, le linge? Il est matériellement impossible que des gens qui

118 '-Es SOEURS HOSPITALIÈRES.

n ont pas reçu une éducation professionnelle suffisante puisse rendre en l’espèce les mêmes service que les sœurs.

•le dis que des femmes, qui n’ont pas reçu l’ éducation professionnelle nécessaire, ne peuvent pas avoir l’esprit d’ordre, la tenue et la pi opreté que les religieuses acquièrent par la rude discipline monastique. C’est cette discipline qui manque et manquera toujours dans vos hôpitaux laïcisés. Et ce n’est pas moi, Messieurs, qui parle ainsi, c’est un journal que vous connaissez Lien, le Cri du peuple.

De même que ce journal prend tous les jours à partie la préfecture de police, de même il s’occupe des hôpitaux, et il lui arrive de temps en temps de laisser échapper la vérité.

Le Cri du peuple ayant signalé un jour la tenue déplorable de l’hospice des Ménages, je répondis h ce journal que l’hôpital était laïcisé depuis deux ans, malgré une pétition des pensionnaires adressée au directeur de l’Assistance publique, M. Quentin, qui s’est bien gardé de la communiquer au conseil .

Voici ce que dit alors le Cri du peuple :

« Les salles sont mal tenues, poussiéreuses, puantes; les vieillards sont forcés d’aller se débarbouiller dans les latrines...

» Nous en aurions encore pour longtemps à raconter, c’est assez pour aujourd’hui. Nous tenions à démontrer que la prétendue laïcisation est une affreuse blague; que, si les sœurs ont été expulsées, on les a remplacées par des infirmières gagnant fort

peu, et obligées par cela même — pour nourrir leur famille — de prélever une dîme sur les aliments alloués aux pensionnaires; que les employés subalternes se moquent des malades et n’ont qu’un désir : plaire aux supérieurs de tout acabit. »

Ainsi, c’est un des vôtres qui parle de la sorte.

Nous savions ce que valaient les laïques avant la laïcisation, et voici ce que les vôtres écrivent depuis, vous m’entendez (Bruit).

Je vous ai donc montré les abus. J’aborde un autre ordre d’idées : la dépense du personnel laïque comparée à celle du personnel religieux et le désordre qui en est la conséquence. Eh bien, Messieurs, il y a deux manières de s’en rendre compte : consulter

DISCOURS

la dépense du service de la pharmacie et passer l’inspection du linge.

Savez-vous à combien s’élève le prix de journée d’un malade à Ivry, hospice tenu parles congréganistes? A 1 fr. 60 par jour, tandis qu’à Bicêtre, tenu par les laïques, il est de 2 fr. 05. Et si je prends le chiffre total, par tête, pour une année, je vois qu’il est à Ivry de 600 francs et à Bicêtre de 900 francs.

L’économie, Messieurs, e^t un devoir étroit des édiles et du directeur de l’Assistance publique et même du piéfet. Or, la laïcisation oblige à des dépenses considérables pour le logement du personnel.

Savez-vous ce qu’il en coûtera? Lorsque vous avez chassé les douze sœurs qui étaient

à Lourcine et qui couchaient en dortoir, il

a fallu construire douze logements pour les laïques qui les ont remplacées, et c’est sur la place réservée aux malades qu’il a fallu prendre les logements.

Je dirai encore ceci : dans les établissements hospitaliers desservis par les laïques, les services de pharmacie et de lingerie sont très coûteux. Le blanchissage, vous le savez, est un peu le luxe des religieuses : eh bien, dans les hôpitaux laïques qui sont, de l’avis général, moins proprement tenus que les hôpitaux congréganistes, ce blanchissage coûte bien plus cher, et savez-vous pourquoi? Parce que les infirmières laïques n’ont pas appris au même degré que les religieuses l’ordre et la tenue de la lingerie et parce qu’il y a du linge égaré, perdu dans des coins, que sais-je encore...

DISCOURS

Quelques chiffres vous démontreront que je n’exagère rien.

Il s’agit de l’augmentation des dépenses de blanchissage. Prenons les hospices d’abord et nous trouvons : Bicetre (laïques),

1 (S76, 24000 francs ; 1882, 60 000 francs. — Ménages (laïcisé), 1876, 6800 francs; 1882, 11 900 francs.— Incurables (congréganistes), 1876, 31000 francs; 1882, 47 000 francs. Et ici, il faut ajouter que l’hospice des Incurables lave le linge de quelques hôpitaux nouveaux.

Si nous passons aux hôpitaux, voici les résultats : Charité (non laïcisé), 1876, 15 845 francs ; 1882, 1 6 000 francs. — Saint-Antoine (laïcisé), 1 876, 23000 francs; 1882, 33000 francs. Il en est de même pour le service de pharmacie; c’est dans les comptes de ce

service qu’on constate les dépenses de sucre, de vin, d’eau-de-vie, etc. ; elles ont considérablement augmenté dans les établissements laïcisés.

Voilà ce que j’avais à exposer en ce qui concerne la partie économique du débat.

J’abrège de beaucoup.

M. Pichon a dit tout à l’heure que soixante d’entre vous ont reçu de leurs électeurs la mission de réclamer la laïcisation. Cette affirmation est-elle exacte? M. Pichon, dans sa dernière profession de foi, a bien, je le reconnais, déclaré qu’il demanderait la laïcisation de tous les établissements publics, mais il n’a pas parlé de la laïcisation des hôpitaux d’une manière spéciale. Vos collègues du XXe arrondissement, s’ils ont accepté le programme du comité républicain

DISCOURS

qui comprend la laïcisation, n’ont rien dit de net sur cette laïcisation dans leurs professions de foi personnelles. Dans leurs professions, MM. Delabrousse et Robinet ont remplacé le mot laïcisation parle mot sécularisation.

Ce mot de sécularisation est un trompel’œil. Les électeurs en comprennent mal le sens. Vous auriez mieux fait, au lieu de l’employer, de dire : « Nous demanderons le renvoi des sœurs des hôpitaux; » cela eût été plus franc.

Soyez-en persuadés, la population vraiment républicaine n’est pas avec vous ; vous ne l’ignoriez pas, et c’est pour cela que vous employez ce mot de sécularisation qui veut dire simplement : direction des hôpitaux confiée à des laïques.

Ainsi, il y a deux ans, j’ai écrit au conseil en le priant d’envoyer plusieurs de ses membres au cirque Fernando avec mission de dire devant le vrai peuple, non devant des comités, pourquoi, vous, républicains, vous voulez renvoyer les sœurs, pendant que moi, républicain, je dirais de mon côté pourquoi je veux les garder; sur un rapport de notre collègue Frère, vous avez décliné ma proposition. Eh bien ! je la reprends encore aujourd’hui.

Après la décision que le conseil va prendre, nous irons, si vous le voulez, dans une réunion publique, devant le peuple, soutenir nos opinions contradictoires. 11 y a, en effet, dans cette question, une équivoque qui doit être dissipée. Je n’ignore pas que vous voterez contre le service des congréga-

DISCOURS

nistes dans les hôpitaux; mais il faut que chacun accepte la responsabilité de son vote. Réfléchissez, Messieurs, avant de l’émettre, ce vote, réfléchissez bien, car votre laïcisation fera plus de mal aux pauvres que vous ne le pensez peut-être. Vous savez, en effet, que le budget de l’Assistance est alimenté en partie chaque année par des dons provenant de la charité privée. Or, votre laïcisation n’a eu d’autre résultat que de tarir la source de ces dons...

Voici des chiffres. En 1806, les sommes, qui proviennent des quêtes dans les églises, des dons particuliers, etc., s’élevaient à 1 100000 francs; le chiffre est monté, par suite de la progression naturelle de la richesse, en 1876, à 1589000 francs. En 1878, immédiatement après que la question

de la laïcisation eut été soulevée, les dons n’étaient plus que de 1 300 000 francs, et à partir de l’époque où M. Quentin prit la succession du regretté Michel Moring, ils tombèrent successivement à 1 000000 de francs, en 1879; 908 000 francs en 1881; 950000 francs en 1882; ils s’élèvent aujourd’hui à 800000 francs à peine.

Eh bien, Messieurs, en présence de ces chiffres, je vous demande si vous avez le droit de compromettre ainsi les intérêts du pauvre.

J’ai proposé, il y a quelques années, de faire demander aux malades admis dans les hôpitaux s’ils préfèrent les services des religieuses ou ceux des laïques.

M. Quentin n’a pas admis cette proposition. Maintenant, vous pouvez consulter les

DISCOURS

habitants clés Ménages sur la question de la laïcisation ; tous vous répondront : « Rendez nous les religieuses, » absolument comme ont fait, il y a quelque temps, les habitants de l’hospice d’Auxerre et la commission de l’hospice.

Malheureusement, Auxerre constitue un fief électoral qu’il fallait à tout prix conserver, et il se trouvait en même temps dans cette ville un préfet qui, docilement, a bien voulu se reconnaître incompétent, malgré le vœu de la commission hospitalière.

Les habitants de l’hospice d’Auxerre n’ont pas obtenu satisfaction.

Ils ont redemandé des sœurs; on les leur a refusées; et cependant on n’avait pas le droit d’opposer un tel refus, pas plus que

dans Paris on a le droit de laïciser des hôpitaux malgré l’avis des médecins. Vous reconnaissez bien le mérite du suffrage universel quand il s’agit de vos élections, mais vous refusez de suivre la majorité des médecins. Et les médecins, je le répète, toute idée religieuse écartée, ne veulent pas de laïcisation. Vous les trouverez toujours devant vous — et moi avec eux — pour défendre les religieuses des hôpitaux, chaque fois que vous les attaquerez, car, les défendre, c’est défendre les pauvres (Bruit).

11 faut que j’aie le courage de descendre au fond des consciences et de dire la vérité. Vous n’avez qu’un seul intérêt dans cette affaire, l’intérêt électoral; vous avez peur de ne pas être réélus ( Vives protestations).

Si vous aviez, vous aussi, le courage d’al-

discou ns.

1er devant le peuple et de lui dire : « Nous avons entendu un républicain qui sincèrement se déclare contre la laïcisation, » soyez sûrs qu’il serait de l’avis de ce républicain. L’ouvrier vous dirait : « Moi, au fond, je ne tiens pas à la laïcisation. »

Avez-vous, d’ailleurs, le droit de changer le personnel des établissements hospitaliers? Est-ce que la loi de 1849 vous a donné le droit de vous introduire dans l’organisation intérieure des hôpitaux?

Une voix. — Nous l’avons déjà fait, nous le ferons encore.

M. Desprès. — Oui, il arrive comme cela qu’on prend ce qui ne vous appartient pas. Vous n’avez donc pas le droit de laïciser.

Vous dites que les préfets hostiles à la laïcisation passent et que le conseil reste.

132 L£S SOEURS HOSPITALIERES.

Le despotisme de même; le vôtre tombera comme les autres. Je dis, moi, que vous n u\ez pas le droit d’exiger la laïcisation des hôpitaux. Vous faites grand bruit de la subvention de dix-sept millions que vous donnez à 1 Assistance publique; or, c’est une dette, et je ne sache pas qu’un débiteur ait le droit de faire de l’argent de son créancier l’usage qu’il lui plaît. La subvention n’est autre chose qu’une dette.

En 1790, les établissements hospitaliers de Paris avaient une grosse fortune et un gios revenu de 8 millions de livres, qui représenterait à l’heure actuelle 30 millions de rente; par le décret du 23 messidor an II, les biens des hôpitaux ont été réunis au domaine national : c’était la confiscation pure et simple.

DISCOURS

La Révolution s’était égarée sur cette question, comme s’égare aujourd’hui le conseil municipal. Elle avait cru confisquer les biens du clergé et elle est arrivée à confisquer les biens du pauvre. Ce bien était le fruit légitime de donations de personnes qui avaient quelques péchés sur la conscience et qui croyaient ainsi en obtenir le pardon. Au bout de quelques années, les hôpitaux n’existaient plus. Les plus ardents révolutionnaires reconnurent le mal qu’ils avaient fait et alors ils voulurent rendre aux hôpitaux une part des biens qu’ils leur avaient pris.

Le 27 vendémiaire an VII, il fut établi un octroi de bienfaisance, qui donnait le droit de prélever sur les produits de l’octroi

la somme nécessaire pour équilibrer le

budget des hospices. Il existait à ce sujet un rapport de Frochot, dont les traces onl malheureusement été perdues, puisque le dernier exemplaire a été brûlé dans l’incendie de l’Assistance publique en 1871.

Ce rapport précédait un arrêté des consuls du 4 ventôse an IX qui réglait la perception et l’emploi de l’octroi de bienfaisance.

L’administration des établissements hospitaliers reçut, dès lors, sur le produit de l’octroi, 9 millions d’abord et plus tard 5 à G millions par an. Il en a été ainsi jusqu’en

Acette époque, MM. Haussmann et Husson transformèrent nominalement l’octroi de bienfaisance en une subvention municipale.

di s cou ns.

Cette subvention est obligatoire, je vais vous le démontrer.

Il est positif que la loi du 18 juillet 1837 ne range pas expressément dans les dépenses obligatoires la subvention de la ville à l’Assistance publique, mais l’article 30 de cette loi, après avoir donné l’énumération des dépenses obligatoires, ajoute : « Et toutes autres dépenses mises à la charge des communes par une disposition des lois. » Or, la subvention municipale est une dépense qui tire son origine de la loi du 27 vendémiaire an Vil. Elle est une transformation de l’octroi de bienfaisance, et, bien que le prélèvement fait sur l’octroi pour les hospices ait été transformé en une subvention municipale, vous n’avez pas le droit de refuser celle-ci, pas plus que vous n’aviez le

LES SOEURS HOSPITALIÈRES, droit de refuser l’octroi de bienfaisance.

On a dit que beaucoup d’hôpitaux de pays étrangers étaient desservis par des laïques. En êtes-vous sûrs?

Eh bien, il y a autant de pays non catholiques qui possèdent des religieuses catholiques romaines pour desservir leurs hôpitaux. À Amsterdam, en Hollande, pays protestant, il en est ainsi.

A Constantinople, dans toute la Turquie, les hôpitaux publics sont desservis par des religieuses catholiques. Les pays protestants même ont reconnu que les malades n’étaient bien soignés que par des personnes vouées au célibat, et ils ont institué des diaconesses, c’est-à-dire des religieuses, moins le chapelet et le crucifix. J’ai reçu d’un protestant de Lausanne une lettre m’annonçant que le

DISCOURS

conseil ultra-radical de ce canton, scandalisé des abus commis par des laïques dans les hôpitaux, avait décidé de les remplacer par des diaconesses. Ceci doit vous servir d’enseignement.

D’ailleurs, vous avez beau faire, vous ne laïciserez pas tout, parce que la vérité est contre vous, et qu’il n’y a pas plus pour vous que pour les autres despotes d’autorité contre la vérité.

Laissez-moi vous dire que vous allez faire du tort à la République.

Si vous renvoyez les religieuses, où iront elles? Dans les communautés, prier Dieu. Gela est très beau pour qui croit, mais, dans la société, c’est inutile, la prière est improductive. Pourquoi stériliser 130 ou

140 000 femmes, vouées à la vie religieuse,

qui peuvent rendre dans nos hôpitaux des services inappréciables?

De tout temps, il y a eu des religieuses. Les druidesses, les vestales, les prêtresses n’étaient pas autre chose que des religieuses. 11 y a toujours eu et il y aura toujours de ces femmes dévouées, qui ne se sont pas mariées, soit par nécessité, soit par humeur personnelle, quelquefois pour effacer une tache pesant sur leur famille, et qui consacrent leur vie à secourir les malheureux pour oublier leur propre misère. Elles ont renoncé à la joie d’avoir un enfant — cette chair de notre chair dont nous souffrons toutes les douleurs — c’est-à-dire à tout! et ce sont celles qui ont fait ce sacrifice des plus beaux instincts de la bête même que vous voulez chasser!

discouks.

Parmi les ouvriers, un grand nombre ont, qui une sœur, qui une tante, religieuse. Ce ne sont pas ceux-là qui demandent la laïcisation. Allez! elle n’est demandée sérieusement que par quelques personnes qui appartiennent aux comités électoraux, et ne savent pas ce qu’elles font; la population ne l’a jamais réclamée.

J’ai fini, Messieurs ; vous allez juger entre des républicains dont la carrière est exclusivement la politique et un républicain qui a déjà passé trente ans de sa vie dans les hôpitaux et ne demande qu’à leur consacrer ce qui lui reste de bonnes années; d’un côté, la politique avec ses passions violentes, absolues, sans souci des intérêts des malheureux, de l’autre, le respect des traditions

administratives, des besoins et des droits du pauvre.

Réfléchissez; je ne vous demande rien qu’on ne puisse demander à de lovaux républicains. Je ne vous demande pas de renoncer à vos aspirations anti-cléricales, qui sont aussi les miennes... ( Interruptions).

Si j’étais clérical, j’aurais défendu les aumôniers des hôpitaux; je ne l’ai pas fait, et aucun médecin ne l’a fait. J’ai voté avec vous la désaffectation de l’église de l’Assomption, quoique ce fût une puérilité; c’est que je suis partisan de la séparation des églises et de l’État. Je vous demande de laisser dormir une question qui n’aurait jamais dû être soulevée ici, et l’agitation qui s’est laite autour d’elle se serait depuis

DISCOURS

ni

longtemps apaisée, si ceux qui étaient chargés de vous éclairer avaient fait leur devoir et ne nous avaient point caché la vérité.

Croyez-vous que cette petite guerre contre les congrégations, qui vous fait attaquer des gens qui ne se défendent pas, cette guerre à la religion par ses petits côtés, comme le 16 Mai a fait la guerre aux petits, dans la personne des gardes champêtres, ne soit pas maladroite, puisqu’elle frappe les congrégations par leur seul côté utile, en dehors de la colonisation, c’està-dire le service des malades. Et ne craignezvous pas qu’aux élections prochaines...

Mais laissons cela. La persécution des sœurs vous rendra aux yeux de l’Europe, non pas coupables, mais, permettez-moi de

vous le dire, ridicules. Un seul pays a chassé les sœurs de ses hôpitaux; c’est le Mexique ! le Mexique qui mûrit pour la conquête américaine. Le jour où le chemin de fer de Cincinnati à Mexico sera terminé, après la conquête industrielle de ce pays, viendra la conquête effective qui suivra de près ; et les protestants américains du Nord, qui chez eux même ont des sœurs dans les hôpitaux de quelques États, rétabliront peut-être au Mexique conquis et mort les religieuses qui en ont été chassées.

Prenez garde que vos exagérations ne compromettent la République (Bruit). Elle a, deux fois déjà, été perdue par la violence et le despotisme des partis extrêmes, la faiblesse des gouvernants, qui ne savent pas résister et comprendre les vrais sentiments

DISCOURS

de leur pays. Allez ! quand vous aurez perdu une fois de plus la République, il nous faudra peut-être un siècle pour la reconquérir !

Discours sur une pétition des vieillards de l’hospice

dhi) demandant le mainlien des religieuses (mercredi, 28 janvier 1885).

M. Desprès. — Messieurs, je vous demande de vouloir bien m’écouter pendant quelques instants et de ne pas montrer à mon égard la même colère que vous avez montrée tout à l’heure envers nos collègues de la dioite. Je suis, en effet, seulement à moitié d accord avec eux : comme eux, je

DISCOURS

veux défendre les droits et les intérêts des pauvres ; mais ils défendent les sœurs contre la République et moi, je les défends pour la République.

Quel autre moyen les vieillards d’Jvry

avaient-ils pour manifester leur opinion?

S’ils étaient allés trouver M. le directeur de

l’Assistance publique, celui-ci les aurait fait ♦

congédier par un huissier. Ces vieillards, qui connaissent Bicêtre et la Salpêtrière, établissements laïcisés, sont allés à Ivrypar choix, beaucoup viennent des deux premiers établissements, et considèrent comme un bienfait leur passage à l’hospice des Incurables qui est desservi par des sœurs Les cartons de l’administration sont, en effet, pleins de demandes de passage aux Incurables ; les pauvres savent que cette maison

est mieux tenue que les autres; qu’ils y reçoivent de temps en temps de l’argenc des sœurs pour venir voir leurs parents ou amis à Paris ( Interruptions ).

Les sœurs louchent deux cents francs par an et c’est à ces bonnes œuvres qu’elles les emploient.

Peut- il y avoir quelqu’un de plus compétent sur le service des sœurs que ces malades indigents qu’elles soignent si bien? Vous refusez à ces malades le droit de pétition! Pourquoi? Que soupçonnez-vous? Ils m’ont demandé mon avis sur ce qu’ils devaient faire, si je voulais me charger de remettre trois exemplaires d’une pétition adressés, l’un au président de la République, l’autre au ministre de l’intérieur, le troisième au conseil municipal.

DISCOURS

J’ai répondu à M. Garlet, qui avait écrit pour tous les pensionnaires d’ivry, que je voulais bien me charger de la mission qu’ils avaient décidé de me confier; j’ai reconnu leur droit de pétitionner; je leur ai dit que, puisque ma voix était impuissante à convaincre le conseil municipal de leurs intérêts, ils devaient se défendre par tous les moyens en leur pouvoir.

M. Carlet a bravé alors la mesure disciplinaire donL pouvait le frapper M. le directeur de l’Assistance publique, et il a fait signer la pétition dont le premier exemplaire, à défaut d’une session du conseil et en l’absence du ministre de l’intérieur a été remis, le 5 janvier, à M. le président de la République.

Qu’allez-vous faire après les déclarations

de M. le directeur? Lui, qui est le protecteur de tous ses administrés, a affirmé qu’il ne tiendrait aucun compte de leur opinion. Allez-vous décider ici que les intérêts des vieillards d’Ivry vous sont indifférents? Si oui, faites-le tout de suite, et que la population sache que vous méprisez l’avis et les désirs de malheureux qui sont près de la tombe, qui ont de vieilles habitudes qu’on ne change pas à leur âge. Ils ont l’habitude d’être servis par les sœurs dès cinq heures du matin, d’en recevoir de temps en lemps, comme je l’ai dit, quelques menus secours en argent, de n’être jamais insultés par une fille de service, de voir les congréganistes, avec leurs cornettes propres et blanches, faire les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants, sans murmurer. Ils

DISCOURS

ont pu apprécier ce qui, dans le service hospitalier, est vrai, juste et bon. Ils viennent vous le dire par leur pétition. Et vous allez répondre que cette pétition ne signifie rien !

Oh ! je ne dissimule pas que le conseil, après le rapport de M. Robinet, passera à l’ordre du jour.

Soit, prenez bien la responsabilité de ce rejet, car il faut que demain la population parisienne sache quel cas le conseil fait des réclamations des malades et des infirmes; quel cas il fait du vœu d’une majorité.

Mais je ne suis pas encore désarmé. J’irai prochainement devant les électeurs et je vous y convierai. Je leur promets que, dans deux mois, je les convoquerai aune réunion organisée dans une grande salle de Paris.

Et, si on laisse entrer le vrai peuple, le vrai

peuple m’entendra mieux que vous. Il ne refusera pas d’écouler un républicain qui parlera au nom de la justice et de la vérité; si on l’entend demander : « Y a-t-il un intérêt majeur pour la République à renvoyer les sœurs de l’bôpital ? » Il n’y aura qu’une voix pour répondre : « Non ! »

C'est qu’en effet, les sœurs, parleur discipline, leur isolement de tout intérêt privé, par leur célibat, sont aptes plus que personne à soigner les malades. Une telle déclaration ne saurait être suspecte, venant d’un homme qui, comme moi, s’est montré toujours partisan résolu de la laïcisation de l’école. Ah! c’est que, pour dispenser l’instruction, le père de famille, la mère de famille, savent mieux que personne ce qui convient à l’enfant, comment il faut le

DISCOURS

prendre, quelles petites fautes on peut lui passer, toutes choses que, malgré leur

dévouement, ne connaissent bien ni le

prêtre ni la religieuse ; et, tenez, il en est comme de nous autres, médecins, qui ne soignons jamais si bien les enfants des autres que quand nous en avons nousmêmes.

A l’hôpital, c’est autre chose! Il faut au malade, à l’infirme, une femme qui ne pense à rien autre qu’à lui, qui n’ait aucun intérêt, aucune affection au dehors, qui ait la confiance du malheureux en échange de tout ce qu’elle lui donne.

Il faut que le malade sache que la sœur s’attend à gagner son mal, qu’elle peut mourir, qu’une autre la remplacera et que lui n’en souffrira pas.

La sœur est tout pour le malade et l’infirme qui n’a plus personne, et le malade est aussi tout pour elle.

Voilà ce que je dirai. J’ajouterai que je vous ai suppliés de vous arrêter dans cette voie de la laïcisation, et soyez persuadés, Messieurs, que, lorsque je tiendrai ce langage dans les réunions publiques, on me croira peut-être mieux qu’ici, parce qu’il y a deux choses auxquelles le peuple des réunions publiques accorde toujours sa confiance : la droiture et le désintéressement.

Discours sur la laïcisation de l’hospice des enfants assistés (séance du G novembre 1885).

M. Desprès. — En entendant l’argumentation de M. Monteil et la réponse de M. le directeur de l’Assistance publique, je me suis demandé s’il existait une loi de 1849, donnant à l’Administration des hôpitaux la qualité de personne, sous la tutelle d’un directeur responsable, nommé par un préfet respon-

sable lui-meme devant le gouvernement.

Les lois n’existent donc plus? L’autonomie communale s’exerce donc en fait sur l’administration de l’Assistance publique et nous assistons à ce spectacle de membres du conseil municipal organisant et réglementant les hôpitaux, sans droit et sans compétence, que les intérêts des malheureux en pâtissent ou non. J’en rougis (. Exclamations ).

Eh ! Messieurs, j’ai bien le droit de protester. Seul de tous les membres de cette assemblée, je vis depuis trente ans dans les hôpitaux, au milieu des malades dont je connais les besoins et les affections. J’en ai connu tous les directeurs. Aussi est-il douloureux pour moi de voir aujourd’hui, à la tète de l’Assistance publique, encore un

DISCOURS

directeur nommé à cause de ses opinions

politiques et nullement en raison de sa compétence et qui est absolument hors d’état de défendre les intérêts qui lui sont confiés. Et, s’il est une chose plus douloureuse encore, c’est de constater que le gouvernement ne fait rien pour obliger ce directeur à respecter la loi de 1849.

Gela dit, je réponds à M. Monteil; et je regrette de me substituer ici à M. le directeur de l’Assistance publique, pour défendre son administration. M. Monteil a fait le procès à l’hospice qui fonctionne le mieux, à un hospice depuis sa fondation jusqu’à ce jour desservi par des femmes qui en ont été jadis les maîtresses et consentent aujour- . d’hui à n’en être que les servantes.

L’hospice des Enfants Assistés est l’un

des mieux tenus, un de ceux qui coûtent le moins cher, et, si la dépense par tête d’enfant s’est élevée, c’est parce que la loi sur la protection de l’enlance a chargé cet hospice, parce que, pour arracher plus d’enfants assistés à la mort, on a créé une nourricerie de chèvres et d’ànesses. On a augmenté le nombre des servantes et des nourrices, parce qu'on a reconnu qu’une sœur ne pouvait pas veiller, avec fruit, sur plus de dix enfants.

Eh bien, cet hospice est, je le répète, le mieux tenu, et c’est celui où il se produit le moins de mutations de serviteurs que vous venez d’entendre critiquer si injustement.

Il ne faut pas, Messieurs, que vous ignoriez que, dans les hôpitaux ordinaires, depuis qu’on a augmenté les appointements

DISCOU RS.

et les rations de vin des infirmiers, ceux-ci refusent d’obéir et insultent les surveillantes laïques, et il faut les congédier. Ils respectent encore les religieuses. (Tumulte.)

A l’hôpital de la Charité, où il y avait jadis cent à cent vingt mutations par an, il y en a près de trois cents aujourd’hui.

A Bicclre, où se trouve un personnel laïque, elles sont encore bien plus nombreuses.

Les mutations sont la plaie des hôpitaux, et les mouvements successifs de personnel ne peuvent que nuire au bon fonctionnement des services en les désorganisant.

Par un effet du hasard, — ce sera votre avis sans doute, — il se trouve que rétablissement où les mutations ont lieu le

moins souvent, est l’hôpital des Enfants

158 LES SŒURS HOSPITALIERES.

Assistés, tenu par des religieuses. Et c’est à un de ceux-là que M. Monteil s’attaque; c’est celui-là qu’il veut troubler, quand tout y fonctionne au mieux... ( Interruptions .)

Et je le dis, parce que j’ai appris à être indulgent et que je me contente du mieux de peur du pire, parce que je suis un démocrate qui sacrifie ses préférences personnelles à l’intérêt du pauvre. {Bruit.)

Voilà ce que je fais et ce que vous ne voulez pas faire {Bruit). Gomme vous, je suis libre penseur {Interruptions), j’étais francmaçon avant qu’il y eût intérêt à l’être; mais je ne veux pas, pour le plaisir de manifester, faire de la réclame aux dépens du ^ pauvre. Je ne suis pas clérical comme vous le dites {Si, si!) et je le prouve.

Ai-je protesté, lorsqu’on a supprimé les

DISCOURS

aumôniers des hôpitaux? Non, parce que je ne voyais à leur maintien aucun avantage pour les soins à donner aux malades. Mais, en défendant les sœurs, ce sont les malades seuls que je défends, et je les défendrai toujours.

Prenez garde, Messieurs, il viendra une heure où vous reconnaîtrez la faute que vous voulez encore commettre. Déjà les dernières élections vous ont enlevé des sièges... ( Violentes interruptions) .

Je respecte toutes les opinions, mais il e^t bien évident que les réactionnaires de loute nuance ne se sont unis que sur une question, la question religieuse. Vous saviez, messieurs de la droite, que c’était là le moyen d’agir sur le pays; vous avez sacrifie vos principes monarchiques, vos

principes orléanistes, vos principes impérialistes pour vous unir sur le terrain religieux, et le pays vous a suivis : vous avez ainsi gagné vos deux cents sièges. C’est sur la question religieuse seule, je le répète, que vous avez triomphé.

Il y a un sentiment qui persiste encore dans les campagnes, le sentiment religieux : vous savez qu’il existe en France plus de cent cinquante mille religieuses; elles ont en province un frère, un père, qui souffrent mal qu’on persécute les sœurs hospitalières. C’est là le secret de leur vote.

Songez, Messieurs , qu’il y a eu à Paris même plus de cent douze mille voix réactionnaires: or il n’y a pas autant de monarchistes à Paris. Dans ce nombre, il faut compter quarante mille républicains tièdes,

DISCOURS

qui, n’ayant pas voulu vous appuyer dans vos mesures imprudentes et injustes, ont volé pour les candidats réactionnaires (Tumulte).

Vous avez perdu, dis-je, un million de voix avec la guerre à la religion par les petits côtés.

Messieurs, je comprends le danger et je vous le signale en toute bonne foi.

Vous ne voulez pas profiter de cet avertissement que vous a donné le suffrage universel; vous ne voulez pas voir le péril. 11 est grand pourtant. Avec un pareil système de gouvernement, vous amenez la désaffection dans le pays, et la désaffection est plus redoutable que la haine !... car on se défend encore contre la haine !

Par ces persécutions ridicules, vous in-

disposez cette masse de gens indifférents qui, à tort ou à raison, tiennent encore à cette religion que je ne pratique pas plus que vous, mais qui est enracinée dans nos mœurs. Vous n’avez donc aucun respect de la liberté de conscience pour vous moquer ainsi de l’opinion de tant de concitoyens?

M. Monteil et vous, monsieur le directeur de l’Assistance publique, vous avez abandonné sans scrupule, l’un, le principe delà liberté de conscience, l’autre, le principe du droit de l’État et celui du droit des pauvres.

Quand je songe que vous voulez laïciser l’hôpital Go ch in dont les religieuses ont rendu tant de services, et sont tant et si uni versellement aimées dans le quartier, je suis véritablement effrayé du résultat que vous préparez !

DISCOURS

Et quel intérêt voyez-vous à tout cela pour la République? Quant à moi, je 11’en trouve aucun, et j’attends encore qu’on me montre le contraire.

Quoique vous cherchiez le moyen de remplacer les sœurs par des veuves malheureuses, par des femmes et des filles sans fortune, vous vous acharnez à un travail impossible, car vous n’en trouverez pas qui soient capables à toute heure et en tout lieu de remplir ces pénibles devoirs.

Pour la maison de la rue Denfert-Rochereau, avez-vous donc oublié qu’il s’agit d’un hospice d’enfants où régnent deux maladies endémiques, la rougeole et le croup? Quelles sont les filles, ayant espoir de se marier, quelles sont les femmes déjà mariées et mères qui consentiront

à s’exposer et à exposer leurs familles?

Enfin il y a quelque chose que j’aurais voulu taire, mais que vous allez me forcer à dire. M. le Directeur, qui accepte vos injonctions avec tant de désinvolture, au détriment des intérêts les plus chers, qu’il aurait avant tou! le devoir de sauvegarder, a oublié de vous donner les résultats de la laïcisation. Ils sont cependant beaux à Laënnec, à Tenon, à Ivry, à la Pitié ! (Tumulte).

Vous n’avez pas dit quels étaient les résultats de la laïcisation; vous les avez cachés. Vous voulez remplacer un service bon par un service mauvais! Je déclare, moi, chirurgien des hôpitaux, moi, qui connais les établissements hospitaliers, que vous ne faites que du mal avec vos laïcisations, et que ces laïcisations passées, pré-

DISCOURS

sentes et à venir, ne se justifient en rien!

Je sais qu’au fond nies collègues rendent juistce à la sincérité de mes opinions. Eh bien, avec la majorité des médecins, Messieurs, je vous supplie de ne pas supprimer un service honnête, propre et bon marché.

Si encore vous aviez de quoi remplacer les sœurs! Mais vous savez bien que non. Vos infirmières ne pourront jamais être que desservantes. Et vous changeriez d’avis, si vous entendiez les propos grossiers échangés entre infirmières et surveillants, entre surveillantes et infirmiers et avec les malades dans vos hôpitaux laïcisés ( Interruptions)i.

Vous laïciserez, soit ! Mais vous êtes imprudents et aveugles; prenez garde de

perdre la République, je vous l’ai déjà dit et je vous le répète encore. Je vous supplie d’écouter l’avis des gens compétents et de vous rappeler que vous violez la loi, que vous entrez dans des questions qui ne vous sont pas familières et que vous effrayez les gens qui croient encore que la religion est quelque chose.

Vous le savez bien, Messieurs, je ne suis pas votre ennemi. Si je combats la laïcisation des hôpitaux, ce n’est pas par parti pris, c’est parce que je la considère comme une œuvre mauvaise. C’est donc un ami qui vous parle de ce qu’il croit être l’expression absolue de la vérité. Eli bien, Messieurs, je vous le demande de nouveau : Ayez, pour une fois au moins, un peu de cette prudence qui est nécessaire aujourd’hui à notre pays,

DISCOURS

afin que si, aux prochaines élections, vous perdez encore cinq cent mille voix, vous n’ayez du moins rien à vous reprocher.

Une voix. — Et à Londres?

M. Desprès. — Ce que j’ai vu à Londres, Messieurs, je vais vous le dire, puisque l’on fait allusion à ce voyage. A Londres, j’ai vu que les hôpitaux sont desservis par des diaconesses ou des femmes qui ont pris rengagement de ne pas se marier (. Bruyantes protestations ).

Ce n’est pas un avis que j’exprime ici. C’est un fait que je constate. M. Robinet a des renseignements qui ne sont pas les mêmes que les miens, ou il les prend d’une autre manière.

A l’hôpital français de Londres, pendant que j’étais occupé ailleurs, plusieurs d’entre

168 LES SŒURS HOSPITALIÈRES, vous demandèrent au docteur Yinglras, le directeur, pourquoi on n’avait pas congédié les religieuses. Le docteur répondit :

« Nous avons essayé; mais nous avons dû revenir aux religieuses. » {Bruit.) Et un membre de la délégation s’écria, en entendant cette réponse : « Heureusement que Desprès n’est pas là! »

J’ajouterai que M. Robinet semble oublier que, à Londres, les infirmières laïques font faire chaque jour la prière, que des versets de la Bible sont inscrits sur les murs des salles. Et les Anglais, plus tolérants que vous, bien qu’ils n’aient pas de saints dans leur religion, ont laissé subsister les noms de Saint-Barthélemy, Saint- Thomas, Saint-Georges, sur le fronton de leurs hôpitaux.

di sco u ns.

Je répète que, si, dans les hôpitaux anglais de Londres, il n’y a pas de religieuses, la raison en est bien simple : les religieuses n’existent pas en Angleterre, les Anglais étant protestants. Mais il s’y trouve des daines diaconesses, qui sont célibataires, des religieuses moins le crucifix.

Je dis — et je tiens à ce que le procèsverbal mentionne intégralement mes paroles— je dis que les hôpitaux anglais, les workhouses , les maisons de secours de Londres, sont desservies par des diaconesses protestantes, ou par des femmes qui se sont engagées à ne point se marier et qui, si elles se marient, doivent quitter les services hospitaliers.

Toute affirmation contraire à celle-là, je la déclare inexacte.

Discours sur la laïcisation de l’hôpital Cochin au point de vue financier (séance du 16 novembre).

M. De s près. — Le conseil me pardonnera de prendre encore la parole dans cetle question. J’ai dit ce que j’avais à dire sur le principe même de la laïcisation; je n’y reviendrai pas et me bornerai à discuter les propositions de M. le rapporteur, au seul point de vue de l’intérêt matériel des hôpi-

taux.

DISCOURS

Je déclare que si, dans toutes les branches de l’administration, on se comporte comme à l’Assistance publique, je ne sais plus où il y a de l’économie et de l’administration sérieuse.

Vous avez voté la laïcisation de l’hôpital Cochin, c’est très bien, ou plutôt c’est très mal.

Mais l’administration propose de changer

un service qui a fonctionné jusqu’ici fort bien, et à peu de frais, en un service qui va lui coûter une part de ses capitaux et une part de ses revenus, et c’est à cela qu’il faut regarder.

Déjà l’administration a été autorisée, en mars 1884, à acheter de gré à g réune mais on 39, rue du Faubourg-Saint-Jacques ; la tradition eût exigé que l’achat se fit par adjudi-

cation. Il n’en a été rien fait. Aussi, on a payé 88 000 francs une maison qui vaut à peu près 50 000 francs.

Je ne puis m’empêcher de blâmer cette manière de gérer les fonds des pauvres. La maison a coûté 88 000 francs. Ce n’est pas assez, on demande 51 000 francs pour la mettre en état. Ainsi vous allez dépenser 139 000 francs, monsieur le directeur, sans qu’un lit de plus soit créé à l’hôpital, et uniquement pour le plaisir de changer un service que vous croyez vainement améliorer.

L’administration propose, en outre, de loger les employés dans une maison du voisinage, portant le numéro 17 sur la rue du Faubourg- Saint-Jacques, une magnifique maison, appartenant à l’Assistance publique en vertu d’une donation. Avec quelques

DISCOURS

milliers de francs pour frais de mise en étal,

on augmenterait sensiblement le revenu de

cet immeuble, qui s’élève déjà, d’après les états joints au projet de budget de 1886, à 10 249 francs. Non contents d’acheter une maison fort cher, vous affectez cette belle maison au logement de serviteurs, ce qui diminuera le revenu très respectable qu’elle vous donne.

Voilà les résultats de vos projets et la manière dont vous cherchez à en réaliser l’exécution.

Gomment se fait-il que les loyers de trois étages de cette maison soient réduits à 4400 francs, chiffre donné par M. Cliautemps, qui s’est entendu, à ce qu’il paraît, avec M. le directeur? Le rez-de-chaussée à

lui seul valait donc près 6000 francs, puis-

que le revenu total dépasse 10 000 francs. Il y a là dessous quelque chose que je ne vois pas bien; je ne veux pas dire plus. Ainsi, avant même d’avoir déplacé un seul employé, vous aurez dépensé 139 000 francs de vos capitaux et 5000 francs de vos revenus. Ces sommes ne seront pas prises sur la subvention municipale; or, je doute que la loi vous permette de les prélever sur les capitaux de l’administration hospitalière, qui ne peuvent être aliénés qu’à charge de remploi.

Vous allez remplacer les quatorze sœurs, qui ne vous coûtent que deux cents francs par an par des infirmières laïques auxquelles vous devrez donner : d’abord un logement, que l’administration évalue à 400 francs, mais qui dépassera cette somme; puis un

DISCOURS

traitement de 000 à 650 francs et un costume de 60 francs soit environ 700 francs. Toutes choses égales d’ailleurs, les laïques coûtent 66 p. 100 de plus que les sœurs, soit 7200 francs.

Je ne discute pas aujourd’hui la question de principe : je sais trop que votre opinion est faite; je me place uniquement au point de vue de la bonne administration des deniers des pauvres.

11 faudra aussi un pharmacien avec 3500 francs de traitement et 1000 francs d’indemnité de logement, 2000 francs pour un cuisinier, total 18 700 francs de vos revenus et déjà, vous l’avez vu, 139 000 francs de vos capitaux.

Voilà ce que vous coûte la laïcisation.

Vous vous en plaindriez, si l’argent sor-

tait de votre poche. Mais c’est l’argent de l’Assistance, l’argent des pauvres, cela vous est égal; du reste, je vous le dis, vous n’avez pas le droit de le détourner de sa destination pour satisfaire vos fantaisies.

Mais il y a quelque chose de plus grave. Les serviteurs sont logés, meublés et nourris.

Accepterez-vous, monsieur le directeur, que les effets de literie, les denrées alimentaires, soient portés hors de l’hôpital au numéro 17 du faubourg Saint-Jacques, sans autre surveillance que celle du portier? Et ne craignez-vous pas que ces objets ne prennent souvent le chemin du Mont-de- Piété? Gela s’est vu. Si vous ne vous préoccupez pas de cela, je vous plains, car c’est de la mauvaise administration, et l’on jugera que, trop peu préoccupé des intérêts que

DISCOURS

vous êtes chargé de sauvegarder, vous ne laissez passer ces projets que pour être agréable à la majorité de ce conseil.

Vous n’ignorez pas, cependant, monsieur le directeur, combien les objets mobiliers des établissements hospitaliers sont exposés au coulage, au vol. Rappelez-vous que l’économe de l’hôpital Tenon, hôpital laïcisé par votre prédécesseur, a été rendu responsable jusqu’à concurrence de 2000 francs, du linge dont un inventaire a fait reconnaître la disparition?

Jusqu’ici, les services de l’hôpital Cochin ont bien fonctionné. Vos projets vont y jeter le désordre; prenez-y garde, je vous le dis encore une fois.

Je demande le renvoi de l’affaire à l’administration, pour une nouvelle étude.

Discours sur la pétition des malades de l’hôpital Cochin demandant le maintien des sœurs (séance du 4 décembre).

M. Des près. — Je serai bref, parce que j’ai la ferme conviction que monsieur le directeur de l'Assistance publique voudra bien dire ce qu’il doit dire des chirurgiens et des médecins des hôpitaux de- Paris.

Monsieur le directeur n’a pas Pair de me

DISCOURS

comprendre. Je vois que vous ne demanderez pas la parole, monsieur le directeur; je me charge donc de parler.

J’accepte parfaitement, messieurs, d’être rendu responsable de la pétition des malades de l’hôpital Cochin; les malades savent des intérêts de qui, depuis quatre ans, je me suis fait le défenseur; ils savaient qu’ils pouvaient compter sur moi. J’ai déposé la pétition des malades d’Ivry demandant à conserver les sœurs; j’ai déposé celle des

parents des malades de Ville-Evrard, qui demandaient le maintien des sœurs dans cet asile. Les malades de l’hôpital Cochin savaient que leur pétition ne resterait pas sans appui, qu’ils pouvaient pétitionner ; ils ont pris courage; c’est en cela que je suis le promoteur de la pétition.

Ce n est pas, vous le voyez, comme l’entend M. Chautemps, votre rapporteur.

M. Chautemps attribue la pétition à ma présence à l’hôpital Cochin le 13 novembre.

Quant à mon passage à l’hôpital Cochin, voici ce qu’il en est. Je vins à l’hôpital le 13, à dix heures et demie du * matin.

Voici pourquoi :

M. le directeur de l’Assistance publique avait soumis le jeudi 12, à la huitième commission, une demande de crédit de 51 000 francs. Or, le président de la commission avait remis l’affaire à M. Chautemps, et le lendemain, 13, elle était à l’ordre du jour, avant que la commission en eût délibéré, et sans que je susse à quel

DISCOURS

objet s’appliquait le crédit ni de quoi il était question.

J’ai voulu avoir des renseignements sur cette affaire, voir la maison de produit dont on voulait renvoyer les locataires pour y mettre des infirmières laïques.

J’ai interrogé le directeur de l’hôpital, (M. le directeur de l’Assistance publique pourra se renseigner à ce sujet), et c’est en sortant que mon collèg ue le Dr*Beaumetz m’a dit : « Les malades signent une pétition au conseil municipal», et j’ai répondu : « C’est bien, envoyez-ia moi avant deux heures. »

Voilà pourquoi j’ai été à l’hôpital Cochin.

Et maintenant, Messieurs, je reviens à la

question. M. Chautemps vous a dit tout à

l’heure qu’il n’avait pu, à l’intérieur de

l’hospice, trouver le promoteur de la pétition. Quel besoin avait-il de le chercher? Ne lui ai-je pas moi-même remis loyalement la lettre des pétitionnaires? Puis, une lettre adressée à moi personnellement et signée : « Baudry, salle Chauffard, lit n° 16 » ? Voici un passage de cette lettre :

« C’est au nom de tous les signataires, dont j’ai l’honneur de vous adresser les pétitions, que je viens vous prier de vouloir bien déposer sur le bureau du conseil municipal les listes de protestation contre la laïcisation de l’hospice Cochin. »

Eh bien, la première chose que devait faire M. Chautemps, c’était de voir le malade Baudry. L’avez-vous vu, monsieur Chautemps? (. Exclamations .)

C’était pourtant le premier devoir du rap-

DISCOURS

porteur. (Tumulte.) Vous avez une telle partialité, Messieurs, qu’on croirait en vérité que vous ne voulez pas entendre les raisons que je vous donne. Messieurs, vous me rappelez cette vieille locution scolastique : « Quidquid dixeris , argumentabor. » Vous en êtes là; mais laissez-moi continuer. La lettre dont je viens de parler n’est pas la seule. 11 y en a une autre que M. le rapporteur a eue entre les mains, adressée au président du conseil municipal et signée par trente-six malades sur trente-cinq ; une autre enfin adressée aux membres du conseil municipal, et signée par les malades femmes de l’hôpital Cochin. Les termes naïfs de cette lettre vous montreront qui l’a rédigée. Je la lis :

« Messieurs,

» Les malades actuellement soignées à l’hospice Cochin, salle Cochin (chirurgie), apprenant par la voie des journaux qu’on allait laïciser l’hospice et les priver des bons soins des soeurs qui s’occupent de leur salle, viennent prier instamment messieurs les membres du conseil de leur conserver les bon soins de ces sœurs, si dévouées pour elles et dont elles ont tant à admirer le dévouement et la bonté. Les malades surtout viennent signaler d’une manière particulière à messieurs les membres du conseil la sœur spécialement chargée de leur salle, sœur Raphaël, qu’elles verraient partir avec le plus profond chagrin et dont elles considère-

DISCOURS

raient la retraite comme la plus grande calamité qui pût leur advenir. Elles viennent rappeler à messieurs les membres du conseil que sœur Raphaël s’est distinguée d’une manière toute particulière pendant la guerre de 1870 où elle a fait preuve du plus admirable dévouement, ensuite que sœur Raphaël a obtenu, par sa conduite au delà de tout éloge, pendant l’épidémie cholérique qui a sévi l’année passée à l’hôpital Cochin, une médaille d’argent du ministère de l’intérieur.

» Nous ne saurions trop protester, messieurs les membres du conseil, contre cette mesure, ou tout au moins nous ne saurions trop insister pour que l’on conserve nos sœurs et tout particulièrement sœur Raphaël qui est notre mère à toutes et notre bienfaitrice.

» Nous espérons, Messieurs, que vous

voudrez bien prendre en considération notre

demande, et ne pas nous priver des bons soins auxquels nous sommes habituées et qui nous sont si précieux. »

Dans cette salle de femmes, il y avait vingttrois malades. La lettre est recouverte de vingt-trois signatures.

La pétition a été spontanée, car vous admettrez bien -qu’en un quart d’heure qu’a duré ma visite à Cochin, je n’ai pu matériellement faire signer tant de personnes ; aucun de vous ne croit à une pareille énormité. D’ailleurs, mes contradicteurs semblent ignorer que la plus élémentaire politesse interdit à un médecin d’aller dans la salle d’un confrère sans lui. Or je ne suis pas chirurgien à l’hôpital Cochin.

DISCOURS

Il y avait à Cochin quatre-vingt-dix malades femmes ; toutes ont signé la pétition; et cent cinquante-sept malades hommes sur lesquels cent trente-deux ont signé, c’està-dire les onze douzièmes. Dans ces conditions, je le demande à tous ceux de mes collègues chez qui la passion n’obscurcit pas les sentiments d’intérêt pour les pauvres : Peut-on violenter ainsi tout un hôpital?

M. Chautemps a dit : « La pétition manque de sincérité... » ( Interruptions ).

De spontanéité, soit ! Une telle affirmation est-elle soutenable? Ce Baudry, dont je vous ai parlé tout à l’heure et que vous n’êtes pas allé voir, monsieur Chautemps, ce Baudry m’a écrit, depuis la pétition, et je lui ai répondu. En effet, il a eu connaissance des

m LES SOEURS HOSPITALIÈRES.

débats soulevés au sujet de cette dernière dans le conseil (Bruit).

Il s’attendait même à l’enquête, à la visite des membres du conseil municipal ou du directeur de l’Assistance publique, et voici ce qu’il m’écrivait le 26 novembre dernier : « Nous attendions cette enquête sans crainte, sachant que notre pétition n’était entachée d’aucune pression. »

Voici ce que m’a écrit encore ce malade : « Ce qui a agi sur nous, ce sont les bons soins et le dévouement avec lequel ils nous sont prodigués par les sœurs. »

Mais, Messieurs, il y a un point plus sérieux. Quand M. Chautemps a fait sa visite à l’hôpitai Cochin, il n’esi pas allé voir le signataire de la lettre dont je viens de vous lire un extrait et qui comptait cependant sur

DISCOURS

cette visite. M. Baudry m’écrit, en effet, que deux personnes sont venues à l’hôpital au sujet de la pétition des malades; le rapporteur et M. le directeur de l’Assistance publique, qui, lui, n’est pas monté dans les salles; est-ce vrai, monsieur le directeur?

Enfin, messieurs, M. Chautemps a vu les malades et a reçu leurs réponses. M. le directeur ne l’accompagnait pas comme c’eût été son devoir : il était resté en bas chez le directeur de l’hôpital, ou l’on préparait sans doute l’extrait du registre du concierge de l’hôpital pour M. Cliautemps. Ce dernier a demandé aux malades si on les avait forcés de signer ; ceux-ci ont répondu qu’ils avaient signé de leur plein gré. Est-ce vrai, monsieur Chautemps?

Je continue, Messieurs. M. Chautemps

n a pu trouver dans toute son enquête un indice quelconque de pression sur les malades. Les infirmières ont été interrogées, elles ont répondu comme les malades ; voilà l’exacte vérité.

M. Chau temps s’est adressé également à un des malades qui n’avait pas signé la pétition , celui-ci a répondu qu’il n’avait pas signé parce que cela ne lui convenait pas et v o 1 1 a tout. « Et vous etes plus mal soigné depuis? » lui demandait M. Ghautemps. —

« Non, répondait-il, au contraire. » Tel est, Messieurs, le résultat de la visite de M. Ghautemps dans les salles. Ges renseignements, vous savez d’où ils me viennent; le malade qui me les a donnés a signé sa lettre. (Bruit, tumulte.)

Je constate que je suis interrompu à

DISCOU RS.

chaque instant. Quand M. Chautemps a attaqué tout à l’heure les médecins des

hôpitaux, vous n’avez pas protesté. Ecoutez donc, maintenant qu’il s’agit de l’intérêt des pauvres.

Je continue, Messieurs; vous voyez que M. le rapporteur n’a pu, malgré tous ses efforts, trouver aucune preuve de pression; il a questionné tout le monde et sans résultat. Eh bien, Messieurs, laissez-moi vous rappeler qu’il s’agit d’une pétition d’un grand nombre de malades parmi lesquels il y a cent trente-neuf électeurs. Ils ont exprimé leur opinion : allez-vous la mépriser?

(Bruit.)

On a parlé, Messieurs, de la lettre des médecins des hôpitaux. Que signifie cette lettre? Elle montre que les médecins et chi-

l'J2 LES SŒURS HOSPITALIÈRES.

rurgiens des hôpitaux n’ont pas été indifférents aux plaintes des malades ; elle montre qu’ils se sont émus de leur pétition, et c’est pour leur venir en aide qu’ils ont adressé au ministre une protestation. Le corps des médecins des hôpitaux a fait ce que vous refusez de faire. Les médecins ont eu cette dignité de ne pas abandonner les malades auxquels ils doivent leur talent et la considération.

Messieurs, je salue ceux de mes collègues qui ont signé cette protestation! (Bruit et exclam a t io ns nom breuses . )

On a dit à cette tribunequ’il y avait une question des médecins et des chirurgiens des hôpitaux, comme il y a eu une question des médecins du bureau de bienfaisance. Si on veut mettre en cause et attaquer

DISCOURS

ceux d’entre eux qui ont signé la protestation qui vient de paraître, je veux en être, et en être le premier. Et je parle ici au nom des médecins et chirurgiens des hôpitaux, au nom de ces savants, qui ont signé la pétition, et parmi lesquels il y a trois membres de l’Institut et dont je n’ai pas besoin de faire l’éloge.

Je n’ai pas dit, Messieurs, tout ce que j’aurais voulu dire... (Oh! Oh! Tumulte.)

Je n’ai jamais vu le conseil montrer autant d’animosité et de passion. Mais je n’abandonnerai pas la lutte, je ne m’arrêterai pas, parce que, dans la laïcisation, vous ne voulez pas voir ce qu’y voit un républicain sincère et convaincu : un danger pour la République même.

Ah! vous choisissez pour accomplir cette

1U4 LES SOEURS HOSPITALIERES.

œuvre qui donne naissance à tant de dissentiments et de discordes, vous choisissez le moment où les républicains ont tant besoin de se grouper, de se serrer les uns contre les autres pour se prêter un mutuel appui, et lutter contre la crise économique la plus formidable qu’ait jamais connue l’Europe, vous choisissez ce moment pour augmenter encore le mal. C’est alors que vous expulsez des femmes qui, pour un salaire dérisoire, prodiguent aux malades leur dévouement, ne reculent pas devant le travail rebutant d’être sans cesse près des morts et des mourants, des femmes que vous ne remplacerez jamais que par des mercenaires. Et je dis que, de gaieté de cœur, vous voulez tarir une des sources les plus fécondes du dévouement et du sacrifice.

DISCOURS

Depuis qu’il y a des hommes, il y a eu des femmes qui se sont vouées au célibat et ont charitablement rempli leur mission volontaire en donnant leurs soins aux pauvres, aux malheureux et aux déshérités. Ne touchez pas à cela.

Question de M. Desprès sur un cas d’empoisonnement par imprudence, cà l’hôpital Saint-Antoine, par une infirmière, et sur les moyens d’en prévenir le retour, (séance du 12 mars 1886).

M. Desprès. — Déjà des observations ont été présentées à cette tribune sur les difficultés d’admission dans les hôpitaux, et l’administration a été invitée à prendre des mesures pour que les refus d’admission soient moins fréquents. M. le directeur de l’assistance publique a apporté, dans ses

DISCOURS

réponses, la preuve de l’intérêt qu’il porte à nos malades, et j’espère que nous recevrons aujourd’hui de lui les mêmes déclarations.

Un l’ait douloureux s’est produit le mois dernier dans un de nos hôpitaux : un accident suivi de mort dû à un défaut de surveillance. Peut-être est-il bon que le conseil municipal soit informé des détails et édifié sur les responsabilités autrement que par les débats de la cour d’assises.

Voici les faits :

A l’hôpital Saint-Antoine, mon collègue le docteur Delens avait ordonné à une femme de vingt-trois ans atteinte d’un abcès au sein et sur le point d’être guérie un purgatif devant lui faire passer son lait. L’infirmière ayant oublié de lui administrer le

purgatif ordonné le 6 janvier, alla le lendemain matin 7, à la première heure, en l’absence de la surveillante laïque qui n’était pas encore levée, chercher dans une armoire un paquet qu’elle croyait contenir un purgatif, car l’enveloppe était semblable à celle usitée pour un purgatif ordinaire, le sulfate de magnésie, par exemple. Elle en fit deux doses. Après avoir ingéré le premier verre, la malade fit un haut-le-cœur. « Je ne peux pas, dit-elle, c’est horrible, c’est trop mauvais. » Les malades faisant d’habitude des réflexions pareilles, l’infirmière ne s’en émut pas. « C’est, dit-elle, toujours comme comme cela, prends, prends. »

Après l’ingestion du deuxième verre, la malade ressentit des coliques ; des vomissements se produisirent ; la mort arriva. La

DISCOURS

malheureuse infirmière, que j’absous presque, surprise de ce qui arrivait, prévint la surveillante, l’interne ; mais il était trop tard. La malade avait absorbé de Poxalate de potasse ou sel d’oseille, au lieu d’un purgatif.

Ce fait douloureux, qui m’aurait profondément affligé et que je ne me pardonnerais jamais s’il était survenu dans mon service, atteint une mère de famille entrée à l’hôpital avec une maladie dont on ne meurt jamais ! Il ne doit plus se reproduire.

Depuis trois ans, trois accidents semblables ont eu lieu; le premier à Tenon. Là, une dose trop forte d’acide phénique a été donnée en lavement à un malade. A la maternité de Cochin, tenue par des laïques, un fait semblable s’est produit ; toujours la

cause première de l’accident remonte plus haut que l’infirmière ; c’est la surveillance qui a manqué, c’est dans le manque de surveillance qu’est la cause réelle du mal, et la responsabilité de cette situation remonte même jusqu’au directeur de l’Assistance publique, qui doit veiller à la rigoureuse application des règlements sur ce point.

Il ne suffit pas, monsieur le directeur, de changer les sœurs; il faut s’arranger de telle manière que les laïques ne soient pas simplement à la place des sœurs ; il faut qu’elles remplacent les religieuses. (Interruptions.)

Aussi bien que vous, monsieur Joffrin, j’ai le courage de mes opinions, et si, dans les hôpitaux desservis par des congréganistes, j’avais vu des accidents semblables se produire, je ne les cacherais pas. Depuis

trente ans que je suis dans les hôpitaux, je n’en ai jamais vu.

J’ouvre une parenthèse pour répondre à M. Robinet au sujet de l’accident de Beaujon. Là, un infirmier ivre, impatienté par un malade grognon, l’enferme dans

la soute au iinge. Un moment après, à onze heures, la religieuse passe devant le lit vide et demande où est le malade. Si elle n’était pas passée dans la salle, et si elle ne s’élait pas aperçue de l’absence du malade, il se serait produit le même fait, — peu connu d’ailleurs, — qui s’est produit dans un autre hôpital laïcisé, la Pitié. Là, une femme hystérique a pu quitter son lit la nuit, en chemise, et errer dans les cours, où elle a été retrouvée le lendemain à sept heures du matin, Personne ne s’était

202 LES SŒURS HOSPITALIERES.

aperçu de son absence; il n’y avait pas eu de ronde. La surveillance, si bien observée par les sœurs à Beaujon, avait manqué à la Pitié.

Si on avait fait une ronde à la Pitié entre trois et cinq heures du matin, on aurait trouvé le lit de cette femme vide. C’est donc le défaut de surveillance et d’attention qui est le vice radical du nouveau service de vos hôpitaux laïcisés. Nous voudrions qu’à la place des sœurs, — puisque vous n’en voulez plus, — on mît des femmes aussi sérieuses qu’elles et qu’on leur imposât la même besogne.

Avez-vous modifié les règlements relatifs à la surveillance pour les hôpitaux laïcisés, monsieur le directeur ? Vos laïques se lèvent à six heures. Les sœurs se levaient

DISCOURS

à cinq. Si la surveillante de l’hôpital Saint- Antoine avait été dans la salle à cette heurelà, l’infirmière, cette pauvre fille, qui mérite toute l’indulgence, aurait pu lui demander le purgatif, et la victime vivrait encore. Dans ces conditions, qui est responsable de l’accident? La surveillante et vous, par conséquent, monsieur le directeur, et vous serez exposé à voir se renouveler des accidents semblables, tant que vous n’aurez pas imposé à votre personnel comme aux religieuses, une discipline de fer, l’exactitude et la régularité d’une horloge.

Dans la lettre adressée à M. Allain-Targé et signée par cent dix médecins, il n’y avait que cette pensée ; car nous prévoyions les accidents qui, malheureusement, sont arrivés et nous en prévoyons encore d’autres.

Et qu’on ne vienne pas nous accuser de partialité ! Nous n’avons eu en vue que l’intérêt des malades et nos instances, nos supplications, nos accusations que nous regrettons de porter, croyez-le, cesseront le jour où, monsieur le directeur, vous aurez obtenu de vos surveillantes laïques quelles fassent exactement et vigilamment leur service et qu’elles vivent enfin matériellement comme les religieuses, si toutefois vous pouvez l’obtenir.

Le jour où vous aurez pris des mesures telles, il ne pourra pas arriver qu’un mari, ayant amené à l’hôpital sa femme atteinte

d’un mal léger, ne remporte plus qu’un cadavre.

Ce fait est navrant, et je ne m’explique pas que l’administration de l’Assistance publique

DISCOURS

en ait paru aussi peu émue. Et, je le répète, ce n’est pas un sentiment d’hostilité contre les laïques qui m’a amené à la tribune... (Bruit.)

Je m’en suis expliqué en réunion publique.. . (. Interruptions .)

Je ne me suis arrêté, d’ailleurs, dans la voie des débats publics que le jour où j’ai redouté de diminuer l’importance du sujet pour la population parisienne; il ne fallait pas qu’on put faire de comparaison avec l’apostolat de Louise Michel. (Tumulte.)

Votre passion vous égare. Je trouve, en tout cas, MM. Jofïrin et Vaillant bien hardis de prétendre représenter exclusivement ici les sentiments de la population républicaine de Paris. Je trouve qu’ils le prennent de bien

haut. Quand on s’est présenté aux dernières

élections à la députation de Paris, et qu’on a recueilli à peine 30 000 voix, on a le droit d’être plus modeste. (Tumulte.)

J’arrive à la conclusion de ma question à M. le directeur de l’Assistance publique. Elle est simple, et je ne pense pas que personne ici puisse s’en offenser. Il s’agit uniquement de l’intérêt des pauvres et des malades, et je demande à M. le directeur de faire un règlement plus sérieux que celui qu’il applique, un règlement qui obligera les surveillantes laïques à se lever, comme les sœurs, à cinq heures du matin, et qui ne leur laissera point la latitude de sortir soir et matin et pendant la journée.

Vous voyez, Messieurs, que je ne demande rien que tous les membres de cette assemblée ne puissent approuver.

Discours sur le personnel nouveau de l’hospice des enfants assistés laïcisé (séance du 19 mars 1886).

M. De sp r Ès. — Je ne reviens pas sur la question de la laïcisation; vous avez laïcisé c’est-à-dire désorganisé un hospice de plus, c’est un fait. Mais je dois demander à M. le directeur de l'Assistance publique qui il entend mettre à la place des sœurs.

En précipitant la laïcisation de l’hospice des Enfants Assistés, vous commettez, mon-

20 î LES SOEURS HOSPITALIÈRES.

sieur le directeur de l’Assistance publique, une imprudence que vous regretterez plus tard. Vous renvoyez cinquante-quatre sœurs et soixante-quinze infirmières qui sont des demi-sœurs de la Bretagne. (. Interruptions .)

Messieurs, vous ne voulez donc pas m’écouter, quand il s’agit uniquement pour moi de l’intérêt des enfants. Je laisse de côté le mérite des sœurs; je ne m’occupe que de la manière dont vous remplacez un excellent et remarquable service.

Et je suis obligé de venir, au lieu et place de M. le directeur de l’Assistance publique, vous informer des résultats immédiats d’une telle mesure.

Ainsi, vous renvoyez des sœurs, vous renvoyez des demi-sœurs qui obéissent à une discipline presque aussi dure que celle

DISCOURS

des sœurs, qui ne sortent presque jamais...

Je ne parle pas, bien entendu, des laveuses de vaisselle et des servantes ordinaires; je parle des demi-sœurs préposées à la garde des enfants, celles qui font le service des salles et de la nourricerie.

Eh bien ! qu’allez-vous mettre à la place de ces personnes?

Où prendrez-vous cinquante-quatre surveillantes laïques? Vous n’avez plus que douze jours pour installer votre nouveau personnel et vous ne savez pas qui vous allez placer dans cet hospice.

L’assertion, que vous avez un personnel prêt pour cette laïcisation, n’est, pas exacte. Ce n’est pas votre école d’infirmières qui va vous le fournir. Vous prendrez des surveillantes des autres hôpitaux n’ayant aucune

notion des enfants assistés. Vous les prendrez même ailleurs !

Je suis fort bien renseigné, en ce qui concerne les infirmières. Je sais que vous avez fait la presse des gardes-malades de la ville. Mais vous ne pouvez vous servir d’elles sans les soumettre à un contrôle rigoureux. Avez-vous le temps matériel pour cela? 11 ne faut pas oublier qu’il s’agit d’enfants et qu’on ne peut leur donner une garde-malade quelconque, comme lorsqu’il s’agit d’un particulier entouré de sa famille.

Je demande, monsieur le directeur, que vous nous apportiez la liste, avec leur provenance, des surveillantes et des infirmières, afin que le conseil voie d’une façon indéniable que l’administration n’est pas plus cette fois que les autres prête à laïciser. Et

DISCOURS

cette vérité, votre prédécesseur, M. Quentin, gavait loyalement reconnue.

En 1884, la question de laïcisation de l’hospice des Enfants Assistés vint devant le conseil. M. Quentin se déclara prêt à laïciser divers hôpitaux, mais, pour celui-là, il n’hésita pas à dire que la laïcisation était chose difficile, et qu’il ne pourrait songer à l’effectuer qu’après s’être longuement préparé à cette mesure. M. Quentin était cependant un républicain de bonne marque, mais, comme directeur de l’Assistance publique, il avait peu à peu compris, par expérience, ce que valait la laïcisation, il avait reconnu, peut-être à l’usage, que l’intérêt des malades qui lui étaient confiés était supérieur aux intérêts politiques.

M. Quentin vous a dit très franchement :

t\ 2 LUS SŒURS HOSPITALIÈRES.

(( Je laïciserai Lourcine, Tenon, Cochin; je ne puis laïciser l’hospice des Enfants Assistés. » Vous pouvez en croire cette autorité.

M. Peyron a moins de scrupules. Soit! Il ne s’arrête pas à ces considérations. Mais au moins a-t-il un personnel prêt? et, sur ce personnel, a-t-il les renseignements nécessaires et suffisants? S’il n’en a pas, il se verra exposé à multiplier les mutations dans son nouveau personnel, et vous savez combien, dans les hôpitaux laïcisés, il se produit de ces mutations et combien elles sont désastreuses.

Je vous en supplie donc, monsieur le directeur, mettez de côté toute considération politique, ne voyez que l’intérêt des enfants, et ne m’obligez pas sans cesse à dire ici, en votre lieu et place, la vérité.

Discours prononcé à la réunion publique de la salle Favié à Belleville (30 janvier 1886).

Citoyens, citoyennes,

La question delà laïcisation des hôpitaux, c’est-à-dire du renvoi des sœurs des hôpitaux a été soulevée il y a cinq ans. Le directeur de l’Assistance publique, qui était alors M. Ch. Quentin, prit sur lui de remplacer les sœurs d’un petit hospice, Yhospice de La

Roche foucault, par des surveillantes laïques. Ce changement passa inaperçu. Mais, au mois de février 1881, le directeur de l’Assistance publique, dans un long mémoire, proposa au conseil de surveillance des hôpitaux un projet de laïcisation de tous les hôpitaux de Paris. Aucune plainte, aucun mouvement d’opinion soit dans les journaux, soit dans les réunions publiques, ne légitimait cette brusque détermination. Ce fut une surprise.

Le corps médical des hôpitaux s’émut, et quatre-vingt-quinze médecins et chirurgiens adressèrent au directeur de l’Assistance publique une lettre par laquelle ils demandaient, dans l’intérêt de l’ordre et de la tenue des hôpitaux, le maintien des sœurs dans les services hospitaliers. La question

DISCOURS

religieuse n’était point ici enjeu, car parmi ces médecins il y avait des protestants des juifs, des grecs orthodoxes, des Irancsmaçons, et un bon nombre étaient républicains et libres penseurs.

L’administration ne tint aucun compte de l’avis motivé du corps médical. Deux hôpitaux, l’hôpital de la Pitié et l’hôpital Saint-Antoine ainsi que deux hospices furent laïcisés.

Alors j’ai entrepris une campagne contre le renvoi des sœurs, j’ai parlé, j’ai écrit. Je me suis adressé à tous ceux de qui dépendaient de près ou de loin les destinées des hôpitaux, c’est-à-dire aux ministres, aux préfets et aux conseillers municipaux. Je leur ai dit et répété que nous ne pouvions nous priver du service exact, honnête,

propre et à bon marché que depuis des siècles les religieuses assurent aux hôpitaux. Tous les administrateurs à qui je m’étais adressé reconnaissaient la valeur de mes arguments, mais ils répondaient : « Il /une majorité au conseil municipal pour la laïcisation des hôpitaux, il faut que nous cédions quelque chose. » Et deux hôpitaux furent encore laïcisés.

Sur ces entrefaites, les élections municipales eurent lieu, je sollicitai et obtins un mandat de conseiller municipal. Alors, soit dans les séances publiques, soit en particulier, j’ai cherché à convaincre mes collègues. En vain je leur ai tenu le langage que j’avais fais entendre aux ministres et aux préfets. Mes collègues me répondaient : « Nous et notre comité électoral nous avons mis la

DISCOURS

laïcisation sur notre programme, il faut que nous laïcisions. » Cent dix médecins et chirurgiens avec moi protestèrent de nouveau et adressèrent une lettre à ce sujet à M. le ministre de l’intérieur.

Ayant ainsi tout tenté, il ne me restait plus qu’une chose à faire : venir loyalement devant la population parisienne, parler aux véritables intéressés et leur dire : « Voulez-vous, oui ou non, le renvoi des sœurs des hôpitaux; croyez-vous que ce changement serve l’intérêt des malheureux et des malades ; croyez-vous que la prospérité de la République y soit réellement engagée? »

Sije ne suis pas venu plus tôt devant vous,

c’est parce que la période des élections

générales était virtuellement ouverte depuis

le mois de mars dernier. Il ne fallait pas que la question des services hospitaliers fût mêlée aux compétitions électorales. Il ne fallait pas que vous pussiez supposer qu’il se cachait derrière un tel sujet un projet de candidature.

Aujourd’hui, la place est libre, vous êtes maîtres de votre jugement comme vous êtes maîtres de vos votes, maîtres de vous prononcer. Mais auparavant, voulez-vous m’entendre... ( Voix nombreuses : Oui, oui!).

Déblayons tout d’abord le terrain. Oui, les religieuses parlent de religion aux malades; c’est le propre des religieux de toute nature de tenter de convertir les autres à leurs pratiques. H y a des malades qui l’acceptent, pour ceux-là il n’y a rien à dire. Mais, pour ceux qui s’y refusent, il est juste

DISCOURS

qu’ils ne soient point obsédés, on doit les garantir contre le prosélytisme. Nous n’y avons jamais manqué, nous, les médecins, et c’est parce que nous sommes en mesure de réprimer les excès de zèle que nous ne nous en préoccupons pas davantage. Il y a d’autre part tant d’intérêt à conserver les sœurs, que nous ne nous arrêtons pas aux inconvénients auxquels nous pouvons parer. Au surplus, ces excès de zèle sont rares. Je n’ai eu, dans une carrière déjà longue, trente années passées dans les hôpitaux, que quatre fois l’occasion d’intervenir.

Encore n’était-ce point la religieuse seule qui était en cause : c’était l’aumônier qui reproche souvent aux sœurs de n’avoir pas assez de zèle. Du reste, depuis que les aumôniers ne sont plus logés dans les hôpi-

taux où ils n’avaient presque rien à faire, les faits de prosélytisme sont prodigieusement rares.

Pour bien se rendre compte de l’incontestable utilité des sœurs, il faut savoir comment est organisée une salle de malades.

Il y a, pour servir les malades d’une salle de trente lits, un garçon de salle, homme de peine chargé des gros ouvrages, frotter, laver, transporter les lits, les malades et apporter la nourriture dans la salle. Il y a ensuite un infirmier dans les salles d’hommes, une infirmière dans les salles de femmes, qui ont pour fonction de faire les lits, nettoyer les vases des malades, administrer les injections, placer des cataplasmes et donner aux malades le bassin quand ils ne

DISCOURS

peuvent se lever, et enfin donner à boire aux malades lorsqu’ils ne peuvent se servir eux-mêmes.

11 v a enfin la surveillante, une religieuse ou une laïque, fille, femme ou veuve. Son rôle consiste à distribuer les aliments aux malades à leur administrer les médicaments prescrits et dont elle doit garder le souvenir, et à faire avec l’infirmière le lit des grands malades ou des grands blessés que l’infirmière ne peut faire seule. Elle a en outre la garde du linge, des instruments et appareils et enfin de la petite pharmacie (purgatifs communs, laudanum, eau-de-vie camphrée, etc.), qu’on ne peut laisser à la disposition des infirmières. Pour me servir d’une comparaison que vous allez saisir, la

surveillante est à l’hôpital ce qu’est, dans

vos ateliers, le contremaître, ou dans vos ateliers de femmes, line première.

La nuit, le service, beaucoup moins pénible que le jour, est fait par un veilleur ou une veilleuse qui remplissent le rôle des infirmiers de jour, donnent à boire aux malades ou leur passent le vase de nuit.

Ces infirmiers de nuit, moins expérimentés que ceux de jour, doivent être surveillés plus attentivement que les derniers, et deux fois par nuit une surveillante de garde doit passer dans la salle vers onze heures du soir et de deux à trois heures du matin. C’est dans une de ces rondes qu’une religieuse surveillante de nuit a découvert qu’un infirmier avait jeté dans une soute à linge sale un malade qui l’importunait. Si un accident arrive, si un grand blessé est apporté, la

DISCOURS

surveillante doit être là, elle fait prévenir l’interne de garde et administre les remedes

que celui-ci prescrit.

Toute question de sentiment mise de coté, le bon sens indique que, pour (aire le métier de surveillante d’une salle de malade, le célibat est une condition essentielle que l’on doit exiger des surveillantes. Ce n’est pas la comme à l’école, ou la laïcisation est juste et où la condition d’être mère de famille est une incontestable supériorité sur la condition du célibataire. Eli bien, je le demande aux citoyennes qui sont ici, pense-t-elles > qu’une femme mariée, mère de famille, puisse avoir l’esprit toujours présent pour songer à ses malades, quand le mari sera indisposé ou l’enfant au lit? Non ! citoyens, dans ces conditions, une femme serait ou

une mauvaise mère ou une mauvaise gardemalade. Une religieuse, au contraire, n’a ni famille ni intérêts pécuniaires; elle couche en dortoir, mange en réfectoire, se lève à quatre heures, paraît avant cinq heures dans la salle qui lui est confiée et en sort le soir à huit heures et demie, sauf le temps de manger; et cela trois cent soixante-cinq jours par an avec la régularité d’un mouvement d’horlogerie. Jamais un jour de sortie; la religieuse n’a plus de famille, ses père, mère, frère et sœur peuvent mourir ; elle n’a pas comme une laïque le devoir d’aller leur fermer les yeux; la religieuse est un être impersonnel, elle n’a même plus de nom, elle s’appelle la sœur. (Applaudissements,) Jamais une visite ne vient la distraire; il n’en est pas comme des laïques

DISCOURS

qu’un parent de province vient voir, à qui elles donnent à coucher, avec le linge de l’hôpital bien entendu, puisque c’est l’hôpital qui l’entretient.

Ce n’est pas seulement le temps quelles peuvent donnera leur service qui nous rendent si utiles les sœurs, c’est encore l’absence de toute préoccupation extérieure. Je ne dis pas que les laïques ne soient point souvent dévouées ; mais les sœurs seules peuvent l’être toujours. (Voir les pièces annexes).

Vous avez vu par la lecture des journaux l’erreur irréparable commise par une infirmière. Une jeune femme de vingt-trois ans, ayant un abcès du sein, une maladie dont on ne meurt jamais, était en traitement à l’hôpital Saint-Antoine. Mon collègue Delens

lui prescrivit un purgatif pour activer sa guérison. Le purgatif fut oublié le jour où il avait été prescrit; le lendemain, à la première heure, l’infirmière veut réparer l’oubli de la veille, prend dans une armoire de l’oxalate de potasse dans un paquet et l’administre à la malade qui succombe quelques heures après. Ce fait douloureux est exclusivement imputable à l’absence de la surveillante. Si la surveillante était descendue à cinq heures moins le quart comme le font les sœurs, c’est-à-dire comme cela doit être, avant l’arrivée de l’infirmière, celle-ci eût demandé le purgatif, et il n’y eût point eu d’accident. Ce qu’il y a de démonstratif dans ce fait, c’est que l’infirmière était depuis quinze ans à l’hôpital qu’elle avait servi, avant la laïcisation, onze ans sous les sœurs,

discours.

et depuis, voilà que cette excellente infiimière commet la plus lourde des eneuis.

Y a-t-il quelque chose qui démontre mieux le prix que l’on doit attachei a la suivcil lance régulière des soeurs hospitalières?

Nous avons des salles réservées aux maladies contagieuses, la rougeole, le croup, la variole ; pouvons-nous y mettie une meie de famille qui portera peut-être le mal à son mari et à son enfant? Et puis l’administration ne sera-t-elle pas obligée, si la surveillante succombe à la maladie contagieuse, de donner une indemnité, des dommagesintérêts à sa famille? Avec la religieuse, vous n’avez rien de tout cela à craindre : si elle prend le mal contagieux, elle s’y attendait; elle meurt, on la remplace par une autre religieuse, et tout est dit.

Dans les hôpitaux desservis par des religieuses, un malade condamné à mourir ne meurt jamais seul : la religion de la sœur lui commande de dire au pied du lit du moribond les prières des agonisants; alors, quand le malade a rendu le dernier soupir, la sœur lui feime les yeux et l’ensevelit. Tout ce qui se trouve sous l’oreiller du malade est recueilli et remis fidèlement au directeur de l’hôpital pour en faire l’usage que prescrivent les règlements. Ceci me touche, citoyens; j’ai vu, sur le champ de bataille, les poches des morts retournées, et, si j’en ai conservé le plus pénible des souvenirs, de combien n’est-il pas plus odieux de voir dépouiller le malade d’hôpital (. Applaudisse ment s).

J’ai résumé devant vous, citoyens, les rai-

DISCOURS

sons pour lesquelles nous demandons, dans l’intérêt seul des malades, le maintien des sœurs. 11 me reste à traiter un autre côté de la question. Si nous avons le devoir de veiller au bien-être et à la sécurité des malades confiés à nos soins, nous avons aussi le devoir de veiller à l’économie des deniers du pauvre. La laïcisation des hôpitaux, sans compter le coulage, coûte à l’administration des sommes énormes.

Une religieuse ne reçoit point de salaire; l’administration donne à la supérieure de l’hôpital 200 francs par tête de sœur, c’est ce que l’on appelle le vestiaire des sœurs, et cela sert à leur fournir souliers, chemises, bas et vêtement. Une laïque compris le costume coûte 700 francs par an. On lui donne

un logement séparé et la nourriture à part.

Vous vous rendrez mieux compte de ce qu’il en coûte quand vous saurez que la laïcisation de l’hôpital Gochin a coûté 138 000 francs en capital et 18 000 de revenus. G’est-à-dire qu’avec cet argent, on aurait fondé un hôpital pour y entretenir vingt malades, et ce n’est pas encore là tout ce qu’on dépensera.

La laïcisation d’Ivry a coûté 300 000 francs en capital et 45 000 francs de revenus, juste de quoi entretenir cent vieillards de plus à l’hospice. Ce n’est pas au moment oû les lits manquent aux malheureux qu’il faut faire un emploi aussi inutile des ressources de l’administration de l’Assistance publique. (. Applaudissements .)

Dans cette question de laïcisation des hôpitaux, la question du cléricalisme ne se pose

pas. Le monde entier, à l’heure où je parle, a reconnu que la sœur hospitalière est ce qu’il y a de plus sur et de plus utile pour le service des hôpitaux, que rien ne la remplace, et que, si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer.

A quelque religion qu’on appartienne, il est impossible de le nier, sous la cornette, il y a une femme, une femme qui a sacrifié tout ce qui fait la joie des autres femmes et se dévoue à la besogne rebutante d’être sans cesse près des malades, des morts et des mourants, et cela pour un salaire dérisoire dont aucune autre femme ne veut en échange de pareils service. 11 y a une femme qui accepte de vivre de la vie du prisonnier, qui est soumise à une discipline de fer, plus dure cent fois que le travail ma-

nuel le plus rude, et c’est là ce qui nous fait attacher un si grand prix à ses services.

Je ne vous dirai pas que le renvoi des sœurs des hôpitaux, c’est la guerre à la religion par les petits côtés et que cela n’est pas fait pour ramener à nous ceux qui semblent vouloir s’en éloigner. Non ; il me suffira de vous citer l’histoire de la Révolution française et de la Convention, là où nous prenons volontiers nos exemples. Relisez-la donc, l’histoire de ces hommes de la Révolution qui ne craignaient aucune responsabilité et payèrent enfin de leur tête les réformes démocratiques dont ils ont doté notre pays. Croyez-vous donc que nos hommes politiques des chambres et du conseil municipal et moi-même, nous soyons plus grands, plus sages et plus forts que ces géants. Rs ont

DISCOURS

frappé le clergé à la tête, séparé d’un seul trait déplumé l’Eglise de l’Etat et fermé les églises... Ils n’ont pas touché à la religieuse d’hôpital ! Ah ! c’ est qu’ils avaient, ceux-là, le respect du pauvre, et que, pour eux, la fraternité, cette autre manière d’appeler la charité n’était pas un vain mot et qu’ils ont fait

passer l’intérêt du malade avant la préoccupation des comités électoraux. Il y a même un décret de la Convention qui met les religieuses de Saint-Thomas de Villeneuve, de la rue de Sèvres et qui tiennent encore l’hôpital des Enfants Malades, au rang des bienfaiteurs de l’humanité.

Enfin, si vous me demandez la raison de

mon obstination, je vous dirai que nous

aimons l’hôpital comme vous aimez votre

village, votre province; c’est là que nous

avons acquis le savoir, la considération et la clientèle; il nous rappelle les maîtres qui nous ont enseigné par le précepte et par l’exemple l’attachement au pauvre et le respect pour ceux qui nous ont aidé à rendre service aux vôtres. Et ce serait de notre part la plus noire ingratitude que d’oublier ceux et celles avec qui nous avons fait le bien. (. Applaudissements . )

PIÈCES ANNEXES

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