PRÉLIMINAIRES
A la fin de mon premier ouvrage sur la Franc-Maçonnerie, une question a été posée :
— Les Frères Trois-Points ont-ils des Sœurs?
Et, répondant affirmativement, j'ai expliqué le sens de certaine phrase que prononce le Vénérable de chaque Loge, en s'adressant à un Compagnon nouvel initié, le jour de sa réception :
« — Vous avez à présent cinq ans, dit le Vénérable au néophyte du 2° degré; cet âge vous rend apte à visiter les Loges d'Adoption, où tout se fait par cinq. »
Les Loges dites d'Adoption sont des Loges de Dames. Les Apprentis Maçons n'y sont pas admis, et même on leur en cache avec soin l'existence. En effet, l'Apprentissage, dans la Franc-Maçonnerie, est une assez longue période d'épreuve; pendant le temps qui s'écoule entre sa première initiation et son admission au Compagnonnage, tout membre de la secte est, de la part de ses Frères, l'objet d'une surveillance secrète des plus assidus, d'un espionnage incessant : les chefs occultes ne le
font parvenir au second degré qu'une fois qu'ils se sont convaincus que Ton peut, sans crainte d'indiscrétion, poursuivre son éducation maçonnique.
Or, en ce qui concerne les Loges d'Adoption, la Franc-Maçonnerie a grand besoin de pouvoir compter sur le silence de ses adeptes. Rien n'est plus immoral que les « Amusements Mystérieux » des Ateliers féminins; en de nombreux points, leurs rituels rappellent les infâmes turpitudes du sabbat des sorciers du moyen âge:
La date de la création des Loges de Dames est assez incertaine.
A ce sujet, un des auteurs de la secte, le F.*. Clavel,
s'exprime ainsi, dans son Histoire Pittoresque de la
Franc-Maconnerie :
« Vers ij3o, dit-il, fut installée la Franc-Maçonnerie des femmes. On ignore quel en fut l'inventeur: mais elle fit sa première apparition en France, et c'est bien évidemment un produit de l'esprit français. Les formes de cette Maçonnerie n'ont toutefois été fixées définitivement qu'après 1760, et elle ne fut reconnue et sanctionnée par le corps administratif de la Maçonnerie qu'en Tannée 1774. »
Aujourd'hui, les Sœurs Maçonnes « travaillent » dans tous les pays où existent des Ateliers de Frères Trois- Points; Maçonnerie féminine et Maçonnerie masculine vont de pair.
Au siècle dernier, il se produisit, de 1779 à 1787, dans plusieurs Etats de l'Allemagne, un mouvement d'opinion contre la secte. Un certain nombre de gouvernements ordonnèrent des enquêtes, notamment celui du prince palatin Charles-Théodore qui occupa avec quelque éclat le trône de Bavière (1777-1799).
Ces recherches amenèrent la découverte de beaucoup d'écrits de Weishaupt, le plus ardent propagateur de la
Maçonnerie en Allemagne, et des principaux sectaires. De hauts personnages se trouvèrent compromis. Parmi les chefs figuraient le baron Dittfurth, conseiller à la Chambre Impériale de Wetzlar, le conseiller aulique Zwacket le baron Knigge, fondateur du Rite Eclectique (Grande Loge de Francfort).
Ces chefs correspondaient entre eux sous des noms supposés. Weishaupt avait adopté le nom d'Hercule, Dittfurth, celui de Minos, Zwack, celui de Caton, Knigge, celui de Philon.
Le document qu'on va lire, saisi à Landshut le 1 1 octobre 1786, fournit des renseignements curieux sur les débuts de la Maçonnerie féminine chez nos voisins d'outre-Rhin.
Minos, faisant fonction de Provincial, expose au Suprême-Conseil de sa juridiction l'état de sa province et mentionne, àcette occasion, le projet formé par Hercule : « Hercule a en tête le projet d'ériger une École Minervale. Ce projet mérite la plus sérieuse considération. J'ai souvent eu cette pensée moi-même, et j'en ai parlé plusieurs fois à Philon. Les femmes exercent une trop grande influence sur les hommes pour que nous puissions réformer le monde si nous ne réformons les femmes. Mais comment l'entreprendre ? Là est toute la difficulté.
« Les dames adultes, les mères surtout, qui sont imbues de préjugés, souffriront-elles que d'autres s'occupent de 1 éducation de leurs filles? Il faut donc commencer par des demoiselles et par des dames d'un certain âge.
« Hercule propose d'y employer l'épouse de Ptolémée Lagus{\), et je n'ai pas d'objection à y faire. Moi, je
(1) On n'a pas pu découvrir quel personnage se dissimulait sous le pseudonyme de Ptolémée Lagus.
propose mes quatre belles-filles. Ce sont de bonnes demoiselles. L'aînée, principalement, a tout ce qu'il faut : elle a vingt-quatre ans, a beaucoup lu et est bien au-dessus de tous les préjugés. En fait de religion, elle pense comme moi. »
Il est bon de savoir que le baron Dittfurth était matérialiste.
« Mes belles-filles, continue-t-il après cet éloge de son aînée, ont beaucoup de connaissances parmi les demoiselles de leur âge, et une petite société, sous la direction de l'épouse de Ptolémée-Lagus, serait bien vite formée. Mais il leur faut quelque chose qui leur serve de règle et qui les stimule : un rite, une réception, des mystères, etc. Cela devrait être conforme au but et en même temps leur présenter un attrait ; il faudrait cinq ou six grades.
« Les hommes ne devraient pas être admis à leurs . réunions. L'épouse de Ptolémée-Lagus correspondrait seule avec son époux, mais à l'insu des autres; l'aînée de mes filles serait régente et correspondrait avec moi. Ce serait à nous à veiller en cachette à ce qu'aucune indigne ne fût admise; à nous, aussi, de leur suggérer quelques compositions.
« Mais qui arrangera ces grades pour la Maçonnerie des Dames?... Il existe un recueil intitulé Dames-Maçonnerie (i); on pourrait se modeler là-dessus... Si l'on me procure un cahier de grades convenablement confectionné, je vous garantis que tout sera organisé en peu de temps. »
Dans un autre rapport maçonnique, celui-ci émanant du conseiller aulique Zwack, il est dit:
« Cet ordre (la Maçonnerie des Dames) aura deux
(i) Il s'agit sans doute ici d'un rituel français.
classes, formant chacune leur société, ayant même chacune leurs secrets à part. La première classe sera composée de femmes vertueuses; la seconde, de femmes volages, légères, voluptueuses.
« Les unes et les autres devront ignorer qu'elles sont dirigées par des hommes.
« Les Frères chargés de les diriger, leur feront parvenir leurs leçons, sans se laisser connaître. Ils conduiront les premières par la lecture de bons livres (Helvétius, Rousseau, Diderot, Voltaire, Mirabeau, etc.), et les autres en les formant à l'art de satisfaire secrètement leurs passions. »
Voilà le grand mot lâché.
L'objet et l'utilité des Sœurs Maçonnes sont exposés en ces termes :
« L1avantage que l'on peut se promettre de cet Ordre, serait de procurer au véritable Ordre, d'abord, tout l'argent que les Sœurs commenceraient par payer, et ensuite tout ce qu'elles promettraient de payer pour les mystères auxquels on aurait à les initier. Cet établissement servirait encore à arriver à la connaissance de certains secrets, à trouver des protections par Tintermédiaire des Sœurs, à satisfaire ceux des Frères qui ont du penchant pour les plaisirs »
A ce plan, signé Caton, le conseiller Zwack avait joint le portrait caractéristique de quatre-vingtquinze demoiselles ou dames de Mannheim, sur lesquelles Weishaupt et ses complices pensaient pouvoir compter pour fonder cette Maçonnerie annexe.
M. Amand Neut, qui a traduit et publié ces documents saisis par le gouvernement du prince de Bavière, ajoute, après les avoir reproduits :
« L'extrême immoralité de Weishaupt et de ses prin-
cipaux adeptes perce dans bien des endroits de leur correspondance (i). »
Le projet de corruption systématique des mœurs, qui est un des buts de la Franc-Maçonnerie, éclate dans tous les rapports des chefs de la secte, à quelque pays qu'ils appartiennent.
En Italie, où les Loges dites d'Adoption pullulent, il en est comme en France et comme en Allemagne. De nombreux auteurs ont cité la correspondance, particulièrement édifiante, du F.-. Piccolo, dit Piccolo-Tigre, membre de la Haute-Vente romaine en 1822, et, bien que cette correspondance, dont l'authenticité rfa jamais été contestée, ait déjà été publiée à plusieurs reprises (2), je ne puis résister au désir de la mettre sous les yeux de mes lecteurs; cette nouvelle reproduction d'un document, absolument écrasant pour la secte, établira, dès le début, mieux que toute dissertation personnelle, ce que cet ouvrage va démontrer.
Le F.*. Piccolo, un des chefs de la Maçonnerie Forestière italienne, écrivait donc, le 18 janvier 1822, ce qui suit, à son collègue le F.-. Vindice :
« L'essentiel est d'isoler lhomme de sa famille, de lui en faire perdre les mœurs. Il est assez disposé, par la pente de son caractère, à fuir les soins du ménage, à courir après de faciles plaisirs et des joies défendues. Il aime les longues causeries du café, l'oisiveté des spectacles.
« Entraînez-le, soutirez-le, donnez-lui une importance quelconque. Apprenez-lui discrètement à s'ennuyer de ses travaux journaliers, et, par cette manœuvre,
(1) La Franc-Maçonnerie, tome Ier, douzième série, document n<> 1.
(2) Saint-Albin, Us Francs-Maçons; Cré:ineau-Joly, VEglise romaine et la Révolution; N. Deschamps et Claudio Jannct, les Sociétés Secrètes.
après Tavoir séparé de sa femme et de ses enfants et lui avoir montré combien sont pénibles tous les devoirs, vous lui inculquez le désir d'une autre existence.
« L'homme est né rebelle. Attisez cette flamme de rébellion jusqu'à l'incendie ; mais que l'incendie n'éclate pas. C'est une préparation à la grande œuvre de rébellion que vous devez commencer.
« Quand vous aurez insinué dans quelques âmes le dégoût de la famille et de la religion, — l'un va presque toujours à la suite de l'autre, — laissez tomber certains mots qui provoqueront le désir d'être affilié à ta Loge la plus voisine. Cette vanité du citadin ou du Dourgeois de s'inféoder à la Franc-Maçonnerie a quelque chose de si banal et de si universel que je suis toujours en admiration devant la bêtise humaine.
« J'entendais dernièrement un de nos amis rire d'une manière philosophique de nos projets, et me dire : « Pour détruire le catholicisme, il faut commencer par (< supprimer la femme ». Le mot est vrai dans un sens; mais, puisque nous ne pouvons supprimer la femme, corrompons-la.
« Le but est assez beau pour tenter des hommes tels que nous. Ne nous en écartons pas pour quelques misérables satisfactions de vengeance personnelle. Le meilleur poignard pour frapper l'Eglise au cœur, c'est la corruption. A l'œuvre donc, jusqu'à la fin ! »
A ce style brutal, on reconnaît bien le cynisme mazzinien, impudence audacieuse et sans voiles. Le chef de la Jeune Italie n'eût pas écrit autrement. Nos Maçons français, au contraire, quand ils exposent leurs desseins, emploient un langage plus artificieux.
Mais ce n'est point ici le lieu de faire l'histoire de la
Franc-Maçonnerie. Après ce rapide coup d'œil sur les
î origines des Loges dites d'Adoption, arrivons à la di-
vulgation des « travaux » en honneur, de nos jours, chez les Sœurs Maçonnes.
Tout d'abord, disons comment sont organisés, actuellement, les Ateliers de Dames.
Dans le principe, un certain nombre de Loges d'Adoption portaient un titre distinctif, différent de celui de la Loge Symbolique (masculine) sur laquelle l'Atelier féminin était souche; car, chaque Loge d'hommes, tel est le système, a le droit de créer et de s'annexer une Loge de femmes. Telles furent les Loges : la Candeur, la Fidèle Maçonne, les Cœurs Constants, le Val d'Amour, Belle et Bonne, la Sainte- Caroline , etc. Mais, des scandales ayant éclaté, il fut décidé que, pour sauver désormais les apparences, les Ateliers féminins demeureraient complètement dans l'ombre et n'auraient plus une personnalité à part. En conséquence, — et c'est là la pratique d'aujourd'hui, — les Loges d'Adoption n'ont plus d'autres titres que ceux des Ateliers masculins auxquels elles sont inféodées. Les lettres de convocation sont même adressées aux Sœurs par le Secrétaire de la Loge d'hommes.
Voici un spécimen de ces convocations :
R:-: L: : [Nom delà Loge).