DE MONTARGIS
Les Animaux, t. I, p. 304.
Il est surprenant qu'aucun historien du temps n'ait fait mention d'un fait si extraordinaire».
Dès son apparition ce volume fut l'objet d'une critique assez vive dans le Journal littéraire delà Haye*. On s'y étonnait qu'un érudit tel que Montfaucon eiU pu donner comme contemporaine de Charles V une estampe où « les habits, les bâtimens et le goût du dessin décèlent une pure fantaisie de peintre, faite dans un temps fortpostérieuràl'événement^. »
L'auteur de l'article déclarait le duel apocryphe, et concluait par ces mots : « Le P. de Montfaucon trouve surprenant qu'aucun des historiens du temps n'ait fait mention d'un fait si extraordinaire. Pour nous, vu les circonstances de ce fait, nous eussions trouvé bieç plus étonnant encore qu'ils en eussent fait mention. »
Deux amis de Montfaucon prirent sa défense dans le Mercure* et la victoire leur resta. En
1 Tome III, p. 72.
« Tome XIX (an. 1732), p. 259.
' Les coiffures en pain de sucre, pour employer l'expression de Montfaucon, datent seulement du règne de Charles VI. Voy. Les magasins de nouveautés , t. III, p. 155 et suiv.
* Lettre écrite d'Àuxerre à M. MaWarty avocat au Par^ lement de Paris, pour soutenir la vérité du fond de l'histoire du chien de Montargis {Mercure de France, n" de
voici deux preuves entre cent. La cinquième édition du Dictionnaire historique de Douillet, publiée en 1847, raconte l'histoire d'Aubryet de son chien comme l'avait racontée le beau Phébus^ et la Nouvelle biographie générale^ dont le tome III parut en 1855, n'a garde de négliger un si important épisode de nos annales : « Le meurtrier, y est-il dit, aurait échappé aux châtiments de la loi, si un dogue fidèle, attaché et dévoué à Aubry, n'eût depuis le moment du crime , continuellement poursuivi son auteur, et n'eût ainsi fait venir au roi l'idée bizarre, mais conforme aux mœurs du moyen âge, de faire lutter Macaire contre le chien accusateur. Le combat eut lieu à Paris en 1371 *. y^
Ainsi, depuis 1371, date supposée de cet événement inventé de toutes pièces, quatre cent quatre-vingts ans se sont écoulés durant lesquels il a été accepté comme vrai par tout le monde, historiens, jurisconsultes, érudits.
novembre 1734, p. 2343.) — Supplément à ce qui a été inséré dans le Mercure de novembre , au sujet de V histoire du chien de Montargis , oà, par occasion y il est parlé d*un chien renommé dans l'histoire orientale (n* de décembre, p. 2584.;
^ L'article a été modifié dans Tédition suivante.
* Article Aubry de Monididier, t. III, p. 588.
Une critique s'est bien élevée en 1732, une seconde en 1771, d'autres sans doute depuis lors, et toujours sans ébranler la conviction de personne. Nous allons voir que, pour retrouver l'origine de la légende, il faut remonter au moins jusqu'au douzième siècle.
Une dissertation donnée par Bullet en 1 7 7 1 * révéla au monde savant une chronique latine publiée dès 1698 par Leibnitz^, mais que personne sans doute n'avait lue. Elle était l'œuvre d'Albéric, moine de Cîteaux dans l'abbaye de Trois-Fontaines, au diocèse de Ghâlons-sur-Marne. Écrite vers le milieu du treizième siècle, elle commence un peu après la création du monde et s'arrête à l'année 1241. Sous la date de 770 on lit un passage que je traduis littéralement :
An. 770. Char] emagne ayant, par le conseil de sa mère, épousé Sibile, fille de Didier, roi des Lombards, la répudia un an après, on ne sait sous quel prétexte, et prit pour femme Hildegarde, qui appartenait à une famille noble d'Allemagne. Il en eut trois fils, Charles, Pépin, Louis, et trois
' Elle a été réimprimée par Leber, dans ses Dissertations sur Vhistoire de France, t. XVIII, p. 162.
* Accessionum historicarum tomus 11^ continens potissi-' mum chronicon Albericiymonachi TriumFontium, diu desideratum et e manuscriptis editum.
filles. Les poètes ont composé, sur l'histoire de Sibile, un très beau récit. On y parle d'un homme vain et libertin, qui causa la répudiation de la reine, et aussi d'un chevalier nommé Aubri de Montdidierqui, chargé de la reconduire à son père, fut tué par le traître Macaire. Le chien de cet Aubri tua à Paris ledit Macaire dans un duel admirable auquel assista l'Empereur*.
L'épisode du chien de Montargis se voit ainsi reculé jusqu'au règne de Charlemagne, et le chroniqueur reconnaît qu'il l'a tiré d'un beau poème, d'une chanson de gestes, comme l'on dirait aujourd'hui. Celle-ci, qui date de la fin du douzième siècle, a été récemment retrouvée et publiée par M. Guessard *. Sibile y porte le nom gracieux de Blanchefleur, mais h cela et à quelques détails près, l'histoire de notre brave chien y est bel et bien racontée. Voici l'analyse du poème :
Charlemagne a admis dans son intimité le chevalier Macaire. Il a bientôt lieu de s'en repentir,
* a ... De cane venatico ejusdem Albrici, qui dictum Macharium in prcsentia Raroli, Parisius, duello mirabili devicit. » Chronica Albrici, monaclii Trium Fontium, dans G.-H. Pertz, Monumenta Germaniœ historica, Scriptores, t. XXIII, p. 631. Édition bien préférable à celle de Leibnitz.
^ Dans les Anciens poètes de la France, t. IX, 1866, in-18.
car Macaire ose jeter les yeux sur la femme de son seig^neur, la belle et vertueuse Blanchefleur. Repoussé avec indignation^ il jure de se venger. Il ourdît contre la souveraine une trame odieuse. L'innocente reine s'y laisse prendre. On la croit coupable d'adultère et elle est condamnée à périr.
Déjà le bûcher est allumé, mais Blanchefleur demande un confesseur. L'abbé de Saint-Denis vient remplir cet office. Il entend la malheureuse reine, l'interroge, et convaincu de son innocence, il détourne Charlemagne de la livrer au supplice. En outre, elle s'est déclarée enceinte. Alors, sur l'avis du duc de Naimes, son sage conseiller, le roi lui fait grâce de la vie et la bannit seulement de son royaume. Un jeune damoiseau, nommé Aubri, est chargé de la conduire en exil. Il l'emmène, au grand regret de chacun et de Charlemagne luimême.
Macaire, qui juge sa vengeance incomplète, revêt ses armes, monte à cheval, s'élance à la poursuite de l'exilée. Il la rejoint, somme Aubri de la lui livrer, et, sur son refus, l'attaque et le tue. Effrayée à la vue du combat, la reine s'est enfuie dans un bois voisin. Macaire ne la retrouve pas, et revient à Paris* chargé d'un crime de plus.
Aubri avait un lévrier qui le suivait partout. L'animal ne le quitte point, même après sa mort. Il reste là trois jours, et ce n'est que vaincu par la faim qu'il reprend le chemin de Paris. Il arrive à
* Charlemagne ne résida pas à Paris et sans doute n'y vint jamais. .. - ■- . . .
aie LA VIE PRIVEE D'AUTREFOIS.
l'heure du dîner, court au palais, où les barons sont è table, aperçoit Macaire, se jette sur lui, le mord cruellement au visage, prend du pain sur la table, et s'enfuit pour retourner auprès de son maître, laissant toute la Cour dans l'étonnement. Les barons se demandent si Aubri est déjà de retour, car ils ont bien cru reconnaître son lévrier. Le chien se présente une seconde fois à la même heure ; mais les gens de Macaire sont sur leurs gardes, il ne peut l'atteindre et s'en retourne encore avec du pain. Alors les soupçons s'éveillent. Pour les éclaircir, Gharlemagne et ses barons se promettent de suivre le chien quand il reparaîtra. Il revient, fait découvrir le corps d'Aubri et en même temps le crime de Macaire.
Interrogé par Gharlemagne, l'accusé nie, et offre de prouver son innocence par les armes ; mais personne n'ose combattre un adversaire aussi puissant, aussi bien apparenté. La justice restera-t-elle donc sans champion ? Le vieux duc de Naimes s'indigne à cette pensée, et propose de mettre aux prises l'accusé et l'accusateur, Macaire et le chien d'Aubri. L'Empereur s'empresse d'y consentir ; les parentsmême de Macaire acceptent avec joie une épreuve qui ne leur semble pas redoutable. Le duel a lieu, Macaire est vaincu. Il fait l'aveu de son crime et en subit la peine. Il est traîné par tout Paris à la queue d'un cheval, et brûlé ensuite.
Cette fois, il n'y avait plus à s'y méprendre, l'origine de la fable était démontrée de façon irréfutable. Et c'est seulement depuis la pu-
blîcation de ce poème, c'est-à-dire depuis 1866, que l'odieux Macaire a repris son vrai rôle, celui de traître dans un larmoyant mélodrame.
Si j'ai insisté, un peu trop peut-être, sur cette jolie fiction, c'est qu'il m'a paru curieux de montrer comment le court épisode d'un poème écrit vers 1 180 pouvait se transformer en vérité historique, traverser ainsi les âges, et n'avoir pas encore perdu tout crédit sept siècles plus tard * .
Les chats me paraissent avoir mérité, à cette époque, moins d'éloges que les chiens, au moins si l'on en juge par le nombre des souricières alors employées. Nos pièges actuels étaient déjà bien connus, et j'en trouve la description exacte dans un ouvrage écrit au milieu du quatorzième siècle, w Les souris, y est-il dit, sontprinses en maintes manières.
L'une, de chatz privez, l'autre à souricières de boys, comme chascun scet. L'autre à ung aiz, et quant elles y touchent, il chiet^ sur elles. L'autre à ung arc attaché à ung clou bien agu*, et quant elles mordent la viande, l'arc se
' Voy. en un autre exemple dans Lenfant, t. II, p. 27. * Tombe.
' Aigu.
descend ', et le clou entre en la teste. »
On répandait aussi de la paille sur un vase plein d'eau, la souris s'aventurait sur cette litière factice, et se noyait. Parfois, Ton remplaçait la paille par un carré de parchemin : avec des ciseaux fins, on l'avait coupé en petits triangles, au centre desquels était posé un morceau de lard. Je passe sous silence d'autres procédés encore, qui sont exposés dans Le livre des prouffitz champestres de Pietro Crescenzi ^.
Vers la fin du siècle, l'empoisonnement semble être préféré. On offrait aux souris des boulettes de viande mélangée d'aconit ou de fragments d'épongé; a et lors, si elles les avallent, plus tost buveront et plus tost enfleront et mourront*. »
Je rencontre dans le compte des dépenses faites pour Louis XI, en 1481, cette mention : tt A Jehan Vendehart, serreurier, pour deux nasses de fil de fer, à prandre des ratz, 60 sols tournois, et pour quatre sourissières à prendre souris, 1 sols tournois ^ . »
* Se détend.
' ^ Folio CXXIIII recto. — Voy. ci-dessus, p. 60. ' Le ménagier de Paris, t. II, p. 64.
* Comptes de la chambre du roy Louis A7, p. 386.
Si
es u
si si
Sn
i^ Ci
Des chiens et des chats aux puces, la transition est facile. Bien que Ton fût plus propre au quatorzième siècle qu'au seizième et surtout au dix-septième \ il paraît que l'on avait fort a souffrir de ces bestioles. Le ménagierde Paris indique, à lui seul, six manières de les détruire : ^
V Semer la chambre de feuilles d'aulne :
« les puces s'y prennent. »
2* Mettre une chandelle allumée au milieu d'une rouelle de pain enduite de glu.
3* Étendre sur le lit une étoffe de laine à longs poils : « toutes les puces qui s'y pourront bouter s'y prendront, tellement que vous les pourrez porter avec l'étoffe où vous vouldrez. î)