‹ Les soins de toilette: le savoir-vivreChapitre 161 sur 168 · XX · texte numérisé non relu

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beau ou trop riche, ni les colliers ferrés d'or et doublés de velours, ni les fouets en or, en cristal ou en ivoire et décorés de pierres précieuses. Montfaucon a reproduit une miniature qui représente l'arrivée à Paris d'Isabelle, reine d'Angleterre ^ Charles IV, son frère*, qui s'avance au-devant d'elle hors la ville, est précédé d'un petit chien, une levrette sans doute, sur laquelle flotte un manteau orné de fleurs de lis. Il pouvait faire froid, car l'on était alors au mois de mars'.

Je relève dans l'inventaire dressé après la mort de Charles V * les articles suivants :

Treize colliers, tant à lévriers comme à autres chiens, garniz d'argent.

Un collier d'un lévrier, que M(jr de Berry* donna à la royne Jehanne de Bourbon®, garny d'arg^ent.

Un autre collier d'argent, à sonnettes, pour un petit chien.

Un bastonnet d'ybenus', garny d'argent, à faire un couple à chiens.

Un fouet de cristal garny d'argent.

* Femme d'Edouard II .

* Tous deux étaient enfants de Philippe le Bel. ' De l'année 1325.

* 16 septembre 1380.

* Frère de Charles V.

® Jeanne de Bourbon, femme de Charles V.

' D'ébène.

D*aprè8 Montfaucon.

Un collier à chien, d'un veluiau^ bleu, ferré d'argent, dont la longe est de mesme.

Un fouet d'yvoire à trois cordes de soye, à deux boutons d'or.

Un collier à lévrier, (jarny d'or à clou, et a en cbascun clou une fleur de lys entaillée.

Un fouet d'yvoire, à trois pommeaulx d'or, esmaillez des armes de la royne.

Un très petit collier à cbienet*, sur un tissu ynde', ferré à petits lys d'or, trois clochettes, mordant* et boucle d'or.

Un fouet dont le manche est d'or, à trois pommeaulx garniz de pierreries. Et au bout dudit manche a un gros saphir carré. Et a en la chassouère* huit boutons à dix-huit grosses perles •.

Un des frères de Charles V, Jean, duc de Berri^, qui fut peut-être le prince le plus magnifique de son temps, joignit à Tamour des joyaux précieux, des beaux livres etdescurio-

* Velours.

* Petit chien.

3 Bleu.

* On nommait ainsi la petite plaque de métal, qui, placée à l'extrémité d'un collier ou d'une ceinture, en facilitait l'introduction dans la boucle.

* La lanière.

° Inventaire du mobilier de Charles F, édit. Labarte, no* 188*, 1889, 1900, 1901, 1905, 1924, 2211, 2221, 2390, 2797 et 2814.

■^ Né à Vincennes le 30 novembre 1340, mort à Paris le 15 juin 1416.

sites de toutes sortes, celui des animaux. Il eut surtout un faible pour les ours. Non content d'en nourrir plusieurs auprès de lui, il se fait accompagner par ses favoris quand il se déplace. Leur compagnie lui est nécessaire, leurs ébats le réjouissent^ Changé-t-il de résidence, vient-il à quitter le château de Mehun-sur-Yèvre ou le palais de Bourges, ses compagnons fourrés le suivent, enfermés dans une charrette, sous la conduite de leur gardien Colin de Bléron*. Si bien élevés que soient ces personnages admis dans la familiarité d'un prince, leur naturel reparaît par instants ; aussi voyons-nous, en juillet 1398, LorinLarchier, «lequelTours de monseigneur avoit blécié, » recevoir quarante-cinq sous tournois « pour soy faire guérir*. »

On risquait moins à soigner Tautruche et le dromadaire, les cygnes et les paons nourris au château de Mehun. La volière renfermait une foule d'oiseaux, des étourneaux, des chardonnerets, des tourterelles, des rossignols, des

* Sur la facilité avec laquelle s'apprivoisent les ours, voy. ci-dessus, p. 127.

* Voy. J. Guiffrey, Inventaire de Jean, duc de Berry, t. J, p. CXXX.

' Douët-d* Arcq , Comptes de l'hôtel de Jean^ duc de Berri, p. 312.

perdreaux, etc. que Jehannin l'oiseleur fournissait au prince.

Les chiens aussi occupent une grande place dans la ménagerie du duc de Berri, et tous sont l'objet des soins les plus affectueux. Il a des lévriers, des épagneuls^ des mâtins, des toutous de petite taille. Un préféré porte un collier de soie garni d'argent doré, avec la devise du prince : A ma vie. Un autre, appelé Lion, s'égara un jour; il fut heureusement retrouvé et rapporté à son maître par un page. Un autre, donné par l'empereur, répond au nom de Prince. Un quatrième, nommé Chapelain, tomba malade en 1398; on n'épargna, pour lui rendre la santé, ni les onguents, ni les emplâtres. Si l'on corrige parfois ces intelligents amis, c'est avec un fouet de cristal. Si, mordus par un autre chien, on peut craindre pour eux la rage, l'on ne recule pas devant la dépense d'un voyage à la mer, le meilleur remède alors connu*. S'ils sont perdus ou volés, celui qui les ramène est assuré d'une bonne récompense^.

' Des « espaigneux. »

* Voy. Les médicaments, p. 118.

' Douët-d'Arcq, p. 290 et suiv. — J. Guiffrey, t. I, p. CXXV et suiv.

C'est SOUS Charles V que se place un épisode célèbre dans Thistoire des animaux, celui du chien de Montargis. Quoi qu'en puisse souffrir ma prédilection pour l'espèce canine, mon devoir d'historien consciencieux va me forcer à démontrer que ce beau trait d'intelligence et de dévouement n'est en réalité qu'une ingénieuse légende. J'emprunte d'abord à Vulson de la Colombière* un récit détaillé de l'événement; c'est le plus complet qui existe et, comme on le verra, il a eu l'honneur d'être accepté et reproduit par Mont faucon. Il est accompagné d'une grande planche représentant, ou étant censée représenter, le tableau deMontargis dont il va être parlé :

Cecy est nouveau et estrange qu'on ait accordé le combat à une beste. L'histoire en est admirable, et on la voit encore peinte sur le manteau d'une des cheminées de la grande salle du chasteau de Montargis : le roy Charles V ayant eu soin de l'y faire représenter pour une marque des merveilleux jugemens de Dieu.

11 y avoit un gentil-homme que quelques-uns qualifient avoir esté archer des gardes du Roy, et que je crois plustost devoir nommer un gentil-homme ordinaire ou un courtisan, pource que Thistoire latine

* Le vray théâtre d'honneur et de chevalerie, édit. de 1648, p. 300.

dont j'ay tiré cccy le nomme « aulicus, » nommé par quelques historiens le chevalier Macaire. Lequel, estant envieux de la faveur que le Roy portoit à un de ses compagnons nommé Aubry de Montdidier, l'espia si souvent, qu'enfin il l'attrappa dans la forest de Bondis*, accompagné seulement de son chien (que quelques historiens et notamment le sieur d'Audiguier', disent avoir esté un lévrier d'attache'), et trouvant l'occasion favorable pour contenter sa malheureuse envie, le tua, et puis l'enterra dans la forest. Et se sauva après le coup, et revint à la Cour tenir bonne mine.

Le chien de son costé ne bougea jamais de dessus la fosse où son maistre avoit esté mis, jusqu'à ce que la rage de la faim le contraignit de venir à Paris, où le Roy estoit, demander du pain aux amis de son feu maistre. Et puis, tout incontinent, s'e n retournoit au lieu où ce misérable assassin l'avoit enterré. Continuant assez souvent cette façon de faire, quelques-uns de ceux qui le virent aller et venir tout seul, heurlant et plaignant^ et semblant par des abois extraordinaires vouloir descouvrir sa douleur et déclarer le malheur de son maistre, le suivirent dans la forest. Et observant exactement tout ce qu'il feroit, virent qu'il s'arrestoit sur un lieu où la terre avoit esté fraischement remuée. Ce qui les ayant obligé d'y faire fouiller, ils y trou-

» De Bondy.

' Voyez plus loin.

' On nommait chiens d'attache ceux qu^on laissait enchaînés tout le jour, comme nos chiens de garde.

vèrent le corps mort, lequel ils honorèrent d'une plus digne sépulture, sans pouvoir descouvrir l'autheur d'un si exécrable meurtre.

Comme donc ce pauvre chien estoit demeuré à quelqu'un des parens du deffunt et qu'il le suivoit, il apperceut fortuitement le meurtrier de son premier maistre, et l'ayant choisi au milieu de tous les autres gentils-hommes et archers, l'attaqua avec grande violence, luy sauta au collet et fit tout ce qu'il peut pour le mordre et pour l'estrangler. On le bat, on le chasse, il revient toujours; et comme on l'empesche d'approcher, il se tourmente et abbaye de loing, adressant ses menaces du costé qu'il sent que s'est sauvé l'assassin. Et comme il continuoit ses assauts toutes les fois qu'il rencontroit cet homme, on commença de soupçonner quelque chose du fait, d'autant que ce pauvre chien, plus fidèle et plus reconnoissant envers son maistre que n'auroit esté un autre serviteur, n'en vouloit qu'au meurtrier, et ne cessoit de luy vouloir courir sus pour en tirer vangeance.

Le Roy estant adverty par quelques-uns des siens de l'obstination de ce chien, qui avoit esté reconnu pour appartenir au gentil-homme qu'on avoit trouvé enterré et meurtry misérablement, voulut voir les mouvemens de cette pauvre beste. L'ayant donc fait venir devant luy, il commanda que le gentil-homme soupçonné se cachast au milieu de tous les assistans, qui estoient en grand nombre. Alors le chien, avec sa furie accoustumée, alla choisir son homme entre tous les autres. Et comme s'il se fust senty assisté de la présence du Roy, il se

jetta plus furieusemeut sur luy, et par un pitoyable abboy, il sembloit crier vangeance et demander justice à ce sage prince. Il l'obtint aussi. Car ce cas luy ayant paru merveilleux et estrange, joint avec d'autres indices, il fit venir devant soy le gen* til-homme soupçonné, et l'interrogea et pressa assez puissamment pour apprendre la vérité de ce que le bruit commun et les attaques et abbayemens de ce chien (qui estoient comme autant d'accusations) luy mettoient sus. Mais la honte, et la crainte de mourir par un supplice honteux, rendirent tellement obstiné et ferme ce criminel dans la négative, qu'enfin le Roy fut contraint d'ordonner que la plainte du chien et la négative du gentil-homme se termineroient par un combat singulier entre eux deux, par le moyen duquel Dieu permettroit que la vérité seroit reconnue.

En suitte de quoy, ils furent tous deux mis dans le camp comme deux champions, en présence du Roy et de toute la Cour : le gentil-homme armé d'un gros et pesant baston, et le chien avec ses armes naturelles, ayant seulement un tonneau percé pour sa retraite et pour faire ses relancemens.

Aussi tost que le chien fut lasché, il n'attendit point que son ennemy vinst à luy : il sçavoit que c'estoit au demandeur d'attaquer. Mais le baston du gentil-homme estoit assez fort pour l'assommer d'un seul coup, ce qui l'obligea à courir çà et là à l'entour de luy pour en éviter la pesante cheute. Mais enfin, tantost d'un costé tantost de l'autre, il prit si bien son temps que finalement il se jetta

d'un plein saut à la g^orge de son ennemy, et s'y attacha si bien qu'il le renversa parmy le champ, et le contraignit à crier miséricorde et supplier le Roy qu'on luy osta ceste beste et qu'il diroit tout.

Sur quoy, les escoutes* du camp retirèrent le chien, et les juges s'estans approchez, il confessa devant tous qu'il avoit tué son compagnon, sans qu'il y eust personne qui l'eust pu voir que ce chien, duquel il se confessoit vaincu.

L'histoire dit qu'il fut puny, mais elle ne dit point de quelle mort, ny de quelle façon il avoit tué son amy.

Si ce chien eust esté au temps des anciens Grecs, lors que la ville d'Athènes estoit en son lustre, il eust esté nourry aux despens du public ; son nom seroit dans l'histoire ; l'on luy auroit dressé une statue, et son corps auroit esté ensevely avec plus de raison que celuy de Xantipus.

J'oubliois de dire que le combat fut fait dans l'isle Nostre-Dame*, en présence du Roy et de toute la Cour.

Ce récit a été reproduit, abrégé, commenté de mille manières.

Un auteur presque contemporain de l'événement affirme que « en l'isle Nostre-Dame sont encore les traces des lices qui furent faictes

' Les gardes. Voy. Ducange, au mot eschuta, . * L'ile Notre-Dame a été réunie à l'ile aux Vaches ver» 1615, et à elles deux elles ont formé l'île Saint-Louis ac- ■ tuelle.

pour le chien et pour le champ ^mU semble même regarder ce combat comme si connu , si avéré, qu'il y consacre quelques mots seulement destinés à expliquer une allusion.

Gaston Phébus, comte de Foix, qui aurait pu être témoin du duel, puisqu'il mourut en 1391, en a, au contraire, donné un récit très complet. J'y relève un détail intéf'essant. Le « roy de France » (Gaston ne dit pas lequel) , voulant éprouver Macaire avant d'ordonner la rencontre, usa d'un stratagème assez ingénieux. Il « fist prendre à Machaire une pièce de chair, et la luy fist donner au lévrier; et tantost que le lévrier vit Machaire, il laissa la chair et courut sus à Machaire. Et quant le roy vit cela, il eut grant souspeçon* sur luy*. 5>

Le chroniqueur Olivier de la Marche, contemporain de Charles V, fournit un récit qui diffère sur quelques points de celui qu'a donné Vulson de laColombière. Il écrit ^ qu'Aubry ne fut pas enterré par son meurtrier, mais « couvert de feuilles et d'herbes, en telle manière

' Le ménagier de Paris (1393), t. I, p. 95.

* Soupçon.

' Des desduitz de la chasse. Parie, Vérard, s. d., 10-4", goth., chap. XV. Ce passage manque dans le manuscrit de la Mazarine.

* Traité des duels f édit. de 1586, p. 8.

que on ne se pouvoit apercevoir du mort. »

Puis, lors du combat, Macaire fut « enfouy jusques au fau du corps * en telle manière qu'il se povoit tourner et virer tout à sa guise. » Il affirme enfin que Macaire « fut pendu et estranglé au gibet de Montfaucon, et le corps d'Auberi allé querre par ses amis et sépulture honnourablement comme léal chevalier qu'il estoit. » •

Scaliger, très acerbe critique du seizième siècle, raconte le fait fort en détail, et nous apprend que la peinture exécutée au château de Montargis fut plus d'une fois « semel atque iterum » rétablie ou restaurée par ordre du roi *.

Brantôme paraît ravi que le souvenir d'un événement si touchant ait été conservé par cette peinture, « car sans la peinture, dit-il, il seroit ensepveli pour jamais^. »

Le jurisconsulte Philippe Caméra rius avait fait au combat une allusion très discrète dans ses Meditationes historicœ^. Son traducteur Simon Goulard profita de l'occasion qui lui était

* Jusqu'à la ceinture.

* Exercitationes contra Cardanum, édit. de 1576, exercitatio 202, p. 652.

^ Édit. Lalanne, t. X, p. iii.

* Édit. de 1615, t. I, p. 125.

offerte et raconta tout au long l'aventure. Il termine ainsi : « Finalement, le chien vainquit, et le combat est peint en une table de certain chasteau en France. La peinture s'effaçant de vieillesse a esté quelquefois renouvellée par le commandement du Roy. Elle mériteroit d'estre dressée en statue de bronze pour ne périr point ^. y>

D'Audiguier met la rencontre du chien avec Macaire au rang des duels les plus célèbres^.

C'est en 1731 que le savant Montfaucon publia le troisième volume de ses Monumens de la monarchie françoise. Il y reproduit en entier le récit de Vulson, puis il ajoute :

L'histoire de ce duel se voit encore aujourd'hui peinte sur le manteau d'une des cheminées de la grande salle du château de Montargis, mais la poussière qui s'y est attachée depuis si longtemps fait qu'on ne peut distinguer qu'avec peine les parties qui la composent. Le R. P. Noël Seurrad, ci-devant prieur de Ferrières, m'a procuré une vieille estampe, faite il y a près deux cents ans, de l'histoire représentée sur cette cheminée {c'était tout bonnement celle qu'avait publiée Vulson en

* Les méditations historiques de Camerarius tournées de latin en françois, édit. de 1610, t. I, p. 128.

* Le vray et ancien usage des duels, édit. de 1617, p. -363.

1648*). C'est d'après cette estampe qu'on a fait faire la planche suivante...

Ce duel se fit l'an 1371, s'il faut s'en rapporter à la date marquée au haut de la planche, ajoutée à la main longtemps après que la planche fut faite. Le meurtrier étoit le chevalier Macaire, gentilhomme archer des gardes du Roi... L'autre gentilhomme archer qui fut massacré par Macaire s'appelloit Aubri de Montdidier... Le théâtre où se passe l'action est ovale, comme étoient anciennement les champs pour les combats dans les amphithéâtres. Celui-ci est bordé d'une balustrade autour de laquelle sont les spectateurs, seigneurs et dames. La place qu'occupe le Roi est disposée à plusieurs étages. Le Roi est au plus élevé, accompagné de plusieurs dames. Toutes ces dames, tant celles qui sont auprès du Roi que les autres qui bordent le théâtre, portent cet ornement de tête fait en pain de sucre, qui a été en usage pendant près de deux cents ans. Le peintre^ qui n'a pu montrer qu'un instant de l'action, a représenté le gentilhomme au moment que le lévrier le prend à la gorge. Il se démène, tient son gros bâton levé et son bouclier de l'autre main.

Ce combat eut l'issue que la Colombière marque ci-dessus. Le chevalier Macaire, pour être délivré du chien qui l'étrangloit, promit de confesser tout. 11 avoua qu'il étoit auteur du meurtre et fut envoie au gibet, disent les mémoires qu'on m'a envoies de Montargis.

* Je la reproduis ci-contre«

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