‹ Les soins de toilette: le savoir-vivreChapitre 164 sur 168 · CHARLES VI ET ISABEAU · texte numérisé non relu

CHARLES VI ET ISABEAU

Les lions du roi. — La volière de Melun. — Mesures prises contre la rage. — Un cerf contemporain de César. — Supports des armoiries de Charles VI et dé ses successeurs. — Les garennes et les étangs de la couronne. — Passion d'Isabeau pour les bêtes. — Son cbat-buant, ses singes, son léopard, son écureuil , ses chiens et ses chats. — Ses oiseaux. — ' Le traité de Troyes et les oiseaux de la reine.

Charles VI, de triste mémoire, et son odieuse compagne Isabeau eurent tous deux pour les bêtes un penchant très marqué. Mais les chroniqueurs contemporains, qui avaient à nous conserver le souvenir des crimes et des hontes dont ce règne est rempli, n'ont guère eu le

» Opéra, t. VI, p. 680.

loisir de s'occuper des animaux. On ne retrouve donc leurs traces que dans quelques registres de comptes, quelques livres de dépense, humbles épaves de ces temps troublés.

Nous y voyons que « la garde et gouvernement des lions du roi » étaient dévolus à uû sieur Guillaume Siguier, qui toucha quarante-huit livres par mois jusqu'en 1386. Ses gages furent alors réduits à trente-deux livres ^

En 1381, le fauconnier du roi, chargé de soigner ses oiseaux de chasse, était messire Enguerran de Dargies, chevalier. Il jouissait d'un traitement de vingt-quatre sous parisis par jour*.

Pour les oiseaux de mœurs plus douces, le roi fit établir à Melun une volière, « une geôle, » disent les registres, dont la surveillance fut confiée à Perrin l'oiseleur^. On connaissait l'amour du jeune roi ^ pour les bêtes ailées et on lui en offrait sans cesse. Un valet lui apporte un chardonneret blanc; un inconnu lui fait don d'un rossignol, et reçoit

* Compte de Guillaume Brunel, argentier de Charles VI. Dana Douët-d'Arcq, Nouveaux comptes de V argenterie^ p. 255 et 271.

* Douét-d'Arcq, Comptes de T hôtel de Charles VI, p. 18. » Ibid., p. 107.

* En 1380, il n'avait encore que douze ans.

comme récompense soixante -quatorze sous parisis. Le comte de Flandre lui envoie, avec deux singes, deux « poulies d'Ynde. » Puis, c'est un Frère mineur qui présente au roi vingt-quatre « chappons lombars. » Les « galopins de la cuisine » s'en mêlent aussi, ils apportent u au Roy, pour son esbatement, »

vingt-deux jeunes chouettes, et Charles leur fait distribuer seize sous * .

Il était chasseur, et il aimait fort ses chiens. Dès 1380, il commande, pour un de ses lévriers, un collier d'argent*. Plus tard, les croyant menacés de la rage, il va jusqu'à faire dire des messes à leur intention ; témoin ces deux extraits des comptes de la vénerie :

A Robin Raffon, pour argent à lui paie et baillé, dont il a fait chanter une messe, pour les chiens limiers et lévriers, devant Saint-Mesmin. Et pour faire offrande de cire et d'argent pour lesdits chiens, pour doubte du mal de rage, le 28 novembre, 20 sols paris.

Au même, pour avoir mené tous lesdits chiens en pèlerinage à Saint-Mesmet^, et illec avoir fait chanter une messe pour lesdits chiens. Avec ce, pour offrir une chandelle devant ledit saint, pour

' Douët-d'Arcq, p. 108, 266, 109, Hl et 114.

. « Ibid,, p. 36.

» Sic,

doubte du mal de rag^e, le 22* jour de mars, 20 sols paris.

En tout ceci, il s'agit de chiens destinés à la chasse, sujet que j'ai pris soin de m'interdire. Je dois cependant rappeler l'aventure de certain cerf, que j'ai déjà mentionné plus haut ^ et dont un écrivain contemporain nous parle en ces termes :

Un jour que, pour charmer son ennui, il [Charles VI] était allé à la chasse, au milieu d'une troupe de cerfs, il en aperçut un, plus beau que les autres, et qui, chose étonnante à dire et à voir, portait au cou un collier de cuivre doré ', avec une inscription en caractères fort anciens. Par son ordre, on le prit sans se servir des chiens, mais seulement avec les filets de chasse. Plusieurs de ceux qui lurent l'inscription rapportèrent qu'elle contenait ces mots latins : « Caesar hoc mihi donavit. » Ils assurèrent au roi que cet animal était resté dans le bois depuis le temps de Jules-César ou de quelque autre empereur. Le roi, charmé, rendit au cerf sa liberté*.

Croire que cet animal eût vécu du temps de César, c'est folie. Buffon admet, il est vrai, a qu'il pouvoit venir d'Allemagne, où les em-

* Voy. ci-de88U8, p. 85.

' « Collarium cupreum deauratum. »

' Chronique du religieux de Saint'Denis, trad. Bellaguet, t. I,p. 71.

pereurs ont, dans tous les temps, pris le nom de César ' . » Il est plus sage de voir ici une de ces légendes qui se forment autour d'un fait vrai, travesti par l'imagination, l'ignorance ou la sottise. Voici ce que je lis dans le compte des dépenses de Charles VI en 1381 :

A Colin le serreurier, pour une fleur de liz de fer, achatée de lui pour saigner* un cerf, lequel le Roy chassoit en la forest de Compiègnc, lequel cerf se vint rendre en une estable en la maladerie de Choisy. Et fu seigné ledit cerf à ladicte fleur de liz, et puis ot congié^ de retourner en la forest, par le commandement dudit seigneur, mardi 17* jour de septembre *.

Je ferai encore remarquer que Charles VI, à la suite sans doute de quelque incident de ce genre, remplaça par des cerfs les deux anges qui avaient jusque-là servi de supports aux armes de France ^. Froissart attribue, il est vrai, une autre origine à cette fantaisie, dont on retrouve encore la trace un siècle plus tard. En effet, Charles VII, ainsi que son petit-fils Charles VIII, restèrent fidèles aux deux cerfs.

» Histoire naturelle, édil. de 1756, t. VI, p. 93.

* Mettre un seiog, marquer.

' Eut liberté.

* Comptes de V hôtel de Charles VI, p. 182.

* Voy. Se. de Sainte-Marthe, Histoire généalogique de la Maison de France, édit. de 1628, t. I, p, 498,

On sait que Louis XII y substitua deux porcsépics * et François P' deux salamandres. Mais il nous faut passer à des animaux moins héraldiques.

La couronne possédait autour de Paris des garennes et des étangs qui fournissaient d'utiles appoints à la cuisine royale. Voici, comme exemple, la liste des emprunts qu^elle lui fit en 1380 et en 1383.

En 1380, la maison du roi consomma :

88 connins* de la queue * de Fontaines.

100 — de la garanne de Pons.

. 349 — — S.-Gloust.

178 — du boys de Vincennes.

72 — de la queue de Glandas.

156 — de la garanne de Graeil *. 887 carpes de Testanc de Dammartin.

58 broichez*.

160 anguilles du gort • de Beauté.

168 carpes de l'estanc de Meurlent^.

2 quarreaux * —

* Voy. ci-dessus, p. 278.

^ Le mot connin dési^rne toujours des lapins de garenne. ' L'extrémité. On disait la queue d'un bois, la queue d'un étang.

* De Creil.

* Brochets.

® De la pêcherie.

^ De Meulan.

* Le gros brochet, ayant plus de 18 pouces entre la tête et la queue, se nommait carreau ; le moyen, gros comme le

50 tanches de l'estanc de Meu rient.

13 perches —

282 carpes de l'estanc des Halais K 214 — de l'estanc du Vivier en Brie.

1 quarreau

19 broichez ri,» i it* ,^ > de 1 estanc de Moret, 45 carpes

88 tanches

63 broichez

26 bresmes r i i> . j /-.

^ , V de lestanc de Gouvieux.

2 tanches

1 carpe

Consommation de l'année 1383.

84 connins de la garenne du boisdeVincenhes.

*^27 I — ■ de S. Cloud.

42 — de Creel.

80 — — deGlandaz.

6 — de la queue de Fontaines.

20 lappereaui de la garenne de Château-neuf.

17 carreaulx

77 brochez

83 bresmes

8 carpes

13 tanches

133 rosses*

de l'estanc de Gouvieux.

poing, brochet ou poignard ; le petit, brocheton, lanceron ou lançon.

' Des Hallais.

' Divers poissons de rivière, le rouget et le célerin entre autres, ont porté ce nom.

17 carreaulx \ 147 brochets > des fossez de Paris K 6 tanches /

Comme Charles VI, Isabeau de Bavière recherchait la société des animaux, mais ce qui n'était chez le roi qu'un goût, devint pour elle une véritable passion. Elle alla jusqu'à s'attacher à des chats-huants, à des singes, même à une femelle de léopard. Les comptes royaux nous le révèlent en ces termes :

A Robinet d'Encre, pour l'achat fait par lui de deux poules, pour donner à mangera un chahuyant qui estoit à la royne : 4 sous.

A Jehan Le Lorrain, cousturier, pour avoir fait et livré, pour le cinge de la royne, une robe fourrée de gris * : 60 sous.

Pour un collier de cuir rouge ferré et garni de boucles, mordant ^, etc., pour mettre au col dudit cinge : 9 sous.

A Perrin Saoul, boucher de Nogent-sur-Marne, pour un mouton acheté de lui par le varlet et garde de la liéparde envoiée par Mgr le Daulphin, pour donner à manger à ladite liéparde : 18 sous*.

* Le droit de pêclie dans la Seine, durant la traversée de Paris, avait été aliéné par le roi. Voy. La cuisine, p. 31 et »uiv.

* Voy. ci-dessus, p. 130.

' Voy. ci-dessus, p. 293.

* Extraits des comptes royaux. Dans Vallet de Viri ville, Histoire de Charles YIJ^ édit. elzév. , t. III, p. 283.

En 1412, le duc de Bourgogne voulant faire sa cour à la reine, lui envoie encore quatre petits singes ^ En 1417, le gardien de la liéparde paraît avoir été un Tripolitain nommé George *.

Lors de l'arrivée d'Isabelle en France, la mode était pour les dames de porter un écureuil, comme elles firent, un siècle et demi plus tard, des petits chiens. Maintes femmes de ce temps sont représentées avec un écureuil sur le bras. Le préféré d'Isabelle avait un collier brodé de perles et orné d'une boucle et d'un mordant en or ^.

Elle s'éprit aussi des chiens et des chats.

En 1387, elle commande, pour son favori, à l'orfèvre Simonet le Bec, un grand collier, dans lequel entrèrent plus de cinq onces d'argent doré *. En 1406, l'argentier J. Leblanc paye seize sous une aune de drap « de couleur vert gai, pour faire un couvertoir pour la chatte de la reyne*. » En 1416, elle veut que

* Du Fresne de Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. I, p 13.

« Vallet, p. 284.

' Extrait du compte de Guill. Brunel. Dans V. Gay, Glossaire archéologique, t. I, p. 607.

* Douët-d'Arcq, Nouveaux comptes, p. 185.

* Compte de j/. Leblanc, Dan» V. Gay, p. 345.

ron donne huit sous à deux jeunes enfants qui lui avaient apporté un petit chat ^

Mais, ainsi qu^on Ta vu, les animaux les plus choyés à cette époque étaient les oiseaux. Un manuel de la vie pratique ^, écrit vers 1393, insiste sur le soin que toute bonne ménagère doit prendre des « oiselets de chambre. » Ils seront, dit-il, toujours présents à votre pensée, « car ils ne peuvent parler, et pour ce, vous devez parler et penser pour eulx. » C'était bien l'avis d'Isabeau, comme le prouvent les fragments suivants, que j'extrais de ses comptes de dépense :

Année 1387.

Pour quatre aulnes de drap vert, achatté le 2h jour de janvier. C'est assavoir, deux aulnes pour faire malettes à mettre et poser les robes de la royne, et deux aulnes pour couvrir la cage au pappegay d'icelle dame.

Année 1392.

Pour deux aulnes de drap vert de Rouen, pour couvrir la cage du papegaut de ladite dame.

Année 1402.

A Jehan Clerbourt, orfèvre, pour avoir fait pour la royne une caîge d'argent à mettre oyseaulx.

Année 1415.

* Vallet, t. III, p. 27T.

• Le ménagier de Paris^ t. II, p. 62.

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