CHIEN
Domestiqué depuis l'origine des sociétés, répandu dans le monde entier, aimant, sui* vaut et servant l'homme sous la zone torride comme au milieu des glaces polaires, le chien est, de tous les animaux, celui qui, par ses facultés affectives et par le développement de son intelligence, mérite dans la création la première place après l'homme.
Le moyen âge a rendu pleine justice à ses admirables qualités. « Il n'est beste si sage comme est le chien, ne qui ait tant de sens, car il entend et cognoist son nom, ayme son seigneur, deffend la maison ou les biens de son maistre, s'offre à la mort pour luy, court partout après luy, et ne le veult pas laisser, ne vif ne mort. » . Il retrouve à merveille son chemin, « il a mémoire de sa route, combien qu'elle soit longue, et revient à l'hostel du maistre qui Ta perdu. »
Écoutons maintenant Gaston Phébus : tt Chien est loyal à son seigneur, et de bonne amour et vraye.
Chien est de bon entendement, et a grant congnoissance et certain jugement.
Chien a force et bonté.
Chien a sagesse.
Chien a grant mémoire.
Chien a grant diligence et grant puissance.
Chien a grant vaillance et subtilité.
Chien a grant légeresse et grant apprenance.
Chien est bien en commandement, car il apprendra comme ung homme tout ce que on luy enseignera.
Tous esbatemens sont en chiens.
Tant sont bons chiens que à peine est homme qui n'en veuille avoir, pour un mestier * ou pour un autre.
Chiens sont hardis. Garung chien osera deffendre Thostel de son seigneur et son bestail, et gardera tout ce qui sera sien, et s'en exposera à mort. »
Pour me montrer impartial, même vis-à-vis d'êtres qui me sont chers, je dois avouer ici que Barthélémy l'Anglais consacre tout un chapitre aux « mauvaises propriétez du chien. » Il lui reproche d'abord sa gourmandise, et à cela je n'ai rien à dire, mais qui n'a pas son défaut? Ensuite de craindre « la verge, le baston et les pierres : ^^ répugnance assez naturelle, il me semble; Rabelais nous apprend aussi que son ami Panurge fuyait volontiers les coups, « qu'il haïssait naturellement. » Si un chien étranger entre chez son maître, dit encore Barthélémy, « il le combat et le boute hors s'il peult : » c'est indice de jalousie, née de l'amour qu'il porte à son maître. Enfin, quand il est bien repu, il cache sa viande, afin que les autres chiens ne la trouvent : c'est économie bien entendue. Reste la rage, dont voici un fidèle et émouvant tableau : « Le
^ Pour une nécessité, pour une cause.
chien enragé est toujours vague et fugitif, et va chancelant comme s'il fust yvre. Et va la bouche ouverte, la langue traicte * et la salive yssante hors de la bouche, les yeux tournez et rouges , les oreilles retraictes , et la queue entortillée autour des cuysses. Et combien qu'il ait les yeulx ouverts, si s'abuse-t-il contre tout ce qu'il trouve en sa voye, et abaye contre son umbre et contre la lune. Les autres chiens le fuyent et l'abayent, et ne goustent point de chair où il a mors *. La personne qui en est mors, songe choses moult terribles, et est paoureuse, et se courrouce de léger, regarde çà et là, ne veult qu'on la regarde, a abhomination de tout breuvage, redoute l'eau, abaye comme un chien, et si meurt s'il n'est secouru par médecines vertueuses. >>
Je parlerai plus loin * de l'ingratitude que l'homme témoigne trop souvent à cet admirable serviteur, à ce gai camarade qui sans cesse aspire après ses caresses. Pour le moment, voici de quelle façon conclut Barthélémy : « Le chien quand il est vieil devient si paresseux qu'il ne bouge de dessus le fumier,
* Pendante.
• Mordu.
' Voy. ci-de880U8, p. 261.
entre lesmouscbesetles vers quiluy mangent les oreilles et la chassie des yeulx, et ne se deffend point, pour sa paresse. Et au dernier, il est si vieil et si abhominable qu'on luy met une corde au col et le traîne-t-on en la rivière pour le noyer, et ainsi fine sa pauvre vie. »
L'accouplement du chien et de la louve produit une espèce très farouche ^ Son croisement avec la tigresse « engendre chiens qui sont si forts qu'ilz tuent les lions et les éléphans. »
Les petits chiens naissent aveugles. Dans une portée, celui qui ouvre les yeux le dernier est le meilleur. Le chien malade mange de l'herbe pour se faire vomir, « et par ce, nous enseigne à vuider nos rëplections par purgation de médecine. » En général, le mâle vit plus longtemps que la femelle ; la moyenne de leur existence est de quatorze ans, mais elle se prolonge parfois jusqu'à vingt ans.
Guillaume de Ruysbroek affirme avoir vu dans l'Albanie des chiens capables de tenir tête aux taureaux et aux lions. « Les habitants, dit-il, s'en servent comme de bœufs pour tirer leurs charrettes. »
> Voy. ci-dessous les articles crocotte et Hncisius. SX, 6
La symbolique chrétienne est peu favorable au chien. Les atteintes du démon sont souvent comparées à ses morsures. Satan empruntait volontiers sa figure, et c'est presque toujours sous la forme d'un chien noir quUl se communiquait aux sorciers et aux magiciens.