ÉLÉPHANT
L'éléphant [elephasy olifant^ oliphant) est, après la baleine, la plus grande bête de la création, la plus forte aussi, car il peut porter sans fatigue j usqu'à quarante personnes sur son dos .
On ne saurait refuser aux éléphants beaucoup de mémoire et d'entendement. Us sont braves, utiles en temps de guerre, aussi le roi
(le Tchampa dans Tlndo-Chine conserve-t-il, dit Odoric de Pordenone, « quatorze mille oliphans privez, lesquelz il fait garder et nourrir. » Ibn Batoutah a vu, dans la même contrée, des éléphants auxiliaires de la justice et qui remplacent notre exécuteur des hautes œuvres. Leurs défenses sont revêtues de fers pointus et acérés, semblables au soc d'une charrue. Lorsqu'on lui amène un criminel, l'animal l'enlace de sa trompe, le lance en l'air, le ressaisit, puis l'étend à terre, où il le maintient en plaçant un pied sur sa poitrine. Si l'homme est condamné à mort, l'éléphant le coupe en morceaux au moyen des fers qui garnissent ses défenses.
Il ne redoute que deux animaux, la souris et le dragon. Ce dernier, qui est de très chaude complexion, recherche le sang de l'éléphant, qui, tout au contraire, est très froid.
« L'éléphant a grand boyau devant sa bouche, à quoy il tire à soy sa viande, car il est si grand qu'il ne peult mettre sa bouche à terre. Ses dentz sont appelez yvoire. » 11 ne saurait se relever quand il est tombé, puisqu'il n'a nulle jointure aux genoux.
Sa chasteté est un noble exemple qu'il donne à l'humanité : il ne connaît pas l'adul-
tère ^ Au printemps, il émigré avec sa femelle et se dirige vers TOrient, dans les environs du paradis terrestre*. Il s'y livre aux charmes de la lune de miel , et se nourrit seulement de mandragore. Plusieurs mois après, quand la femelle est sur le point de mettre bas, elle se plonge dans Teau, de peur que le dragon ne vienne dévorer sa progéniture. L'éléphant fait le guet sur la rive, et si le dragon se présente, il lui livre un combat désespéré.
Il est très facile de se procurer des éléphants. On choisit deux jeunes filles vierges; Tune se munit d'un vase, l'autre d'une épée.
On les place dans le bois habité par la béte que l'on veut capturer, et elles se mettent à chanter. Dès que l'éléphant les entend, il vient à elles, «lesche leurs mammelles et s'endordde la doulceurde leur chant; et adonc, l'une luy perce la gorge ou le costé de l'espée, l'autre reçoit le sang au vaisseau, et de ce sang on fait la tainture de la pourpre pour vestir les roys du païs. n
Ces animaux vivent très longtemps, trois cents ans au moins.
* « Dicuntur casta esse animalia et^adulteria nescire. » ' « Vadit in Orientem, cum fœmina sua, usque in locum prozimum Paradiso. »
La science moderne n'a pas confirmé la prédilection de l'éléphant pour la mandrag;ore, mais je rappellerai que cette solanée était jadis regardée comme un anesthésique aussi puissant que notre chloroforme. Ceux, écrit Dioscoride, qui, avant de subir une opération chirurgicale, boivent une décoction de mandragore mêlée à du vin, ne ressentent aucune douleur, même si l'on emploie contre eux le fer ou le feu *. Barthélémy l'Anglais écrit de son côté : u Et pource qu'elle a la racine en la forme d'un homme ou d'une femme, on donne l'escorce de ceste herbe à une personne quand on la veult tailler, et pource elle s'endort tellement qu'elle ne sent point de douleur *. n Les médecins, dit Valeriano ', ont beaucoup écrit sur l'utilité de la mandragore. Celui qui en aura pris une potion demeurera endormi pendant près de quatre heures et ne sentira ni le fer ni le feu *.
J'ai le regret de devoir consigner ici que la chasteté si vantée de l'éléphant est une réputation usurpée, u Ceux qui ont vécu au Muséum l'ont depuis longtemps prouvé, » dit Guvier. Toutefois, ils se reproduisent rarement en captivité. Pour s'en procurer, l'on se sert d'éléphants femelles bien dressées, et qui savent attirer dans des pièges un éléphant solitaire. La légende des deux jeunes vierges est
' « Dum secantur aut uruntur. • De materia medica, lib. IV, cap. 65, édit. de 1567, p. 336.
' Folio clxij recto.
' Pierius Yalerianus, Hieroglyphica, édit. de 1610, p. 613.
* Voy. aussi l'ample commentaire de Bodaeus a Stapel sur Théopliraste, édit. de 1644, p. 584.
lOé LA VIE PRIVÉE D'AUTREFOIS.
certainement née de cette coutume déjà fort ancienne.
Enfin, nous n'accordons plus g;uère à l'éléphant que deux siècles d'existence.