LION
Si l'homme n'existait pas, le lion serait incontestablement le roi des animaux, dit le moyen âge. Il lui attribue même une foule de qualités que pourrait lui envier l'espèce humaine et qui sont aujourd'hui reconnues pour imaginaires.
Toutes les bêtes admettent la suzeraineté du lion. S'il veut les tenir éloignées j il trace une ligne sur le sol, et nul n'ose la franchir. Son aspect révèle la noblesse unie au courage et à la force. Lorsqu'il est courroucé contre l'homme, il suffit que celui-ci s'agenouille et implore sa clémence pour qu'il lui fasse grâce : « il pardonne à ceulx qui se jettent à terre devant luy, et laisse aller leur chemin ceulx qu'il rencontre, et ne mange point les gens s'il n'a grand faim. » Les femmes et les en-
fants n'ont jamais rien à craindre de lui. Il s'attache à toute personne qui lui témoigne de l'affection. Il n'aime pas à manger seul, et quand il se trouve en face d'une proie succulente, « il la départ libéralement aux autres bestes qui le suivent. » Il est bon époux et bon père, reste toujours fidèle à sa lionne; mais si elle « se forfoit en compagnie du léopard, il l'en pugnist très grièvement. »
Il dort les yeux ouverts.
Poursuivi par l'homme, il efface avec sa queue la trace de ses pas. En général, il dédaigne de se cacher : « Quand on le chasse, il ne se mucepas, mais il se siet en plain champ où on le peut veoir, et là il se met en défense; car il tient que c'est honte de se mucer, et s'il se muce aucunes fois, ce n'est pas paour, mais est à fin qu'on ayt paour de luy. » Pourtant, comme il faut toujours qu'il se rencontre quelque faiblesse dans lés plus nobles caractères, il a peur du feu et des coqs blancs. De plus, quand il se sent mourir, c'est-à-dire vaincu, « il mord la terre et pleure. »
Marco Polo raconte que le grand Khan possède des lions dressés pour la chasse. Ils sont, dit-il, de belle couleur, ont le poil rayé de lignes noires, blanches et vermeilles. Mais on
sait que les Orientauxjne distinguent guère le lion du tigre et de la panthère.
Le lion, qui dort les yeux ouverts, a parfois servi d'emblème à la vigilance. Il a personnifié aussi le Dieu fort, le Christ, Thomme juste.
Ce bel animal est beaucoup plus sociable qu'on ne le croit aujourd'hui, et l'antiquité connaissait bien l'art de l'apprivoiser. Après la bataille de Pharsale (48 ans avant J.-C), Marc- Antoine se montra aux Romains dans un char traîné par des lions '. En revanche, le moyen âge prêtait trop de générosité au lion, car il attaque surtout l'homme en qui il découvre quelque signe de frayeur.
Je retrouve, au sujet de cet auguste souverain des animaux, une note curieuse qu'on me pardonnera de placer ici. Les anciens Égyptiens figuraient par une tête de lion le débordement du Nil, parce que ce phénomène se produit durant le séjour du soleil dans le signe dulion. De là serait venue la coutume, adoptée chez tous les peuples, de faire écouler l'eau des fontaines au moyen d'une gueule de lion*. C'est du moins c8 qu'affirme le docte Valériane '.
' Pline, lib. VIII, cap. 21. — Il se faisait à Rome une effroyable consommation de lions. On en vit combattre, en un seul jour dans le cirque, jusqu'à 600 sous Pompée et 400 sous César (Pline, VIII, 20). Dans la crainte que le cirque ne vint à manquer de combattants, la chasse du lion fut défendue aux particuliers.
' u Institutum est apud gentes uno consen^u, ut canales, tubique et siphones qui aquam éructant, per terebrata foramina in leonina capita... »
' Voy. Pierius Valerianus, Hieroglyphicay p. 7.