XX
Victor. — 11. Le Bestiaire divin de Guillaume de Normandie. — III. Ulmage du monde, par Gautier de Metz.
— IV. Le De proprietatièus rerum de Barthélémy l'Anglais. — V. Le Spéculum naturale de Vincent de Beauvais. — VI. Le Bestiaire d*amour de Richard de Fournival. — VII. Le De natura animalium d'Albert le Grand.
— VIII. Li livres dou trésor de Brunetto Latini. — IX. Le traité Commodorum ruralium de Pietro Crescenzi. — X. Le Réductorium morale de Pierre de Bressuire. — XL Les voyages de Guillaume de Ruysbroek. — XII. Les voyages de Marco Polo. — XIII. Les voyages d'Odoric de Pordenone. — XIV. Les voyages d'ibn Batoutah. ^ XV. Les voyages de Jean de Mandeville. — XVI. La mappemonde dite d'Hereford. — XVII. Le livre de la chasse de Gaston Phébus.
Dans son Histoire de la zoologie *, M. le docteur Hœfer consacre à
la zoologie dans l'antiquité 152 pages.
— au moyen âge 15 —
— dans les temps modernes. 241 —
Son excuse est qu'au moyen âge il n'existe encore, à vrai dire, ni zoologistes, ni science zoologique. Les bêtes n'en ont pas moins été en ce temps-là l'objet d'ouvrages fort curieux. Je me suis ici proposé de rechercher ce qu'enseignaient sur ce sujet les plus éminents docteurs des treizième et quatorzième siècles, et aussi le rôle quejouèrent, durant cette période, les animaux dans la vie privée.
* Paris, 1873, in-18. C'est un précis très succinct.
Aristote régnait alors en maître au sein des écoles, et l'aveugle déférence de ses disciples n'hésitait pas à y propager les erreurs qu'avait enfantées le siècle d'Alexandre. De nos jours même, on a prodigué à Aristote ^ et à Pline ^ des éloges un peu exagérés, mais il n'est pas rigoureusement exact de dire que la zoologie du moyen âge est celle d' Aristote et de Pline. Elle en procède plutôt qu'elle ne la représente. Entraîné par son amour du surnaturel, le moyen âge a surtout emprunté à ces deux écrivains les fables dont ils s'étaient faits les trop complaisants vulgarisateurs.
* « L'histoire des animaux d'Aristote est peut-être encore aujourd'hui ce que nous avons de mieux fait en ce genre, et il seroit fort à désirer qu'il nous eût laissé quelque chose d'aussi complet sur les végétaux et les minéraux. » Buffon, Manière d'étudier l'histoire naturelle, édit. de 1827, t. 1, p. 96.
« De toutes les sciences, celle qui doit le plus à Aristote, c'est l'histoire naturelle des animaux. Non seulement il a connu un grand nombre d'espèces, mais il les a étudiées et décrites d'après un plan vaste et lumineux. » G. Guvier, dans la Biographie universelle, art. Aristote.
* a C'est, si l'on veut, une compilation de tout ce qui avoit été écrit avant lui, une copie de tout ce qui avoit été fait d'excellent et d'utile à savoir ; mais cette copie a de si grands traits, cette compilation contient des choses rassemblées d'une manière si neuve qu'elle est préférable a la plupart des livres originaux qui traitent de^ mêmes matières. » fiuffon^ Manière, etc, t. I, p. 102.
Sans aucun profit pour l'humanité, les plus hautes intelligences se dépensent alors en efforts impuissants et s'égarent dans les insondables obscurités de la théologie, quand elles ne s'absorbent pas dans les puériles disputes de la philosophie scolastique. De leur côté, les poètes se donnent carrière en d'interminables et fantastiques épopées. Les rares esprits qu'attire le spectacle de la nature tentent de le décrire , et leur imagination transforme la terre en un monde enchanté, où le réel tient moins de place que le merveilleux, où surgissent à chaque pas des êtres fabuleux doués d'étonnantes propriétés.
Le lynx a la vue si pénétrante qu'elle traverse tous les corps solides, sauf le verre.
L'écheneis est un petit poisson qui s'attache aux navires et en arrête à son gré la marche, même durant les plus terribles tempêtes.
Il existe des fourmis de la taille d'un chien, qui fouillent la terre et en extraient de l'or.
L'éléphant ne craint au monde que deux animaux, le dragon et la souris.
Le bouc a toujours la fièvre. Son sang est si chaud qu'il brise le diamant.
Le cerf hait les serpents et les mange. Sa mort est certaine quand il reste trois heures
sans boire après un pareil repas ; mais s'il trouve alors une fontaine, il rajeunit en un moment de plusieurs années.
L'agilité de certaines cavales provient de ce que leur mère a été fécondée par le vent.
Le taureau devient doux et sans force si on l'attache à un figuier.
Le tigre se laisse prendre au miroir.
L'hyène change de sexe à volonté.
Le lion poursuivi efface avec sa queue la trace de ses pas. Il a peur du feu et des coqs blancs.
Le 15 mars de chaque année, l'onagre brait douze fois le jour et douze fois la nuit, pour annoncer que les jours sont alors égaux aux nuits.
L'hirondelle prévoit la chute des maisons, ce qui lui permet d'abandonner à temps celle où est placé son nid.
La souris meurt aussitôt qu'elle boit.
La belette conçoit par l'oreille et enfante par la bouche.
La chèvre respire Jion par le nez, mais par les oreilles.
La taupe ne possède pas d'yeux, mais son ouïe est si fine qu'elle y supplée avantageusement.
La taupe se nourrit de terre, le caméléon d'air, la salamandre de feu.
L'aigle force ses petits à regarder fixement le soleil. Si l'un d'eux baisse les yeux, il ne veut pas le considérer comme étant de sa noble race, et il le jette hors du nid.
Le coq devenu vieux pond des œufs d'où naît le basilic.
L'hirondelle mange, boit et dort en volant.
Le diagnostic de l'alouette mise en présence d'un malade est infaillible. Si elle le regarde, c'est qu'il guérira; si elle détourne la tète, c'est qu'il doit mourir.
Quatre bêtes représentent chacune la perfection d'un sens. Ce sont : le singe pour le goût, le vautour pour l'odorat, le lynx pour la vue, et l'araignée pour le toucher.
Au moyen âge et même longtemps après, une foule d'animaux terrestres avaient des représentants de leur nom parmi les habitants des eaux. Il y avait un chien de mer, un lion de mer, un tigre de mer, etc. Je citerai seulement parmi les plus connus :
L'aigle.
Le bélier.
L'âne.
Le bœuf.
L'araignée.
Le chat.
La belette.
Le cheval.
Le chien.
La cigale.
La civette.
Le coq.
Le corbeau.
Le crapaud.
Le dragon.
L'éléphant.
La grenouille.
Le hérisson.
Le héron.
L'hirondelle.
Le lézard.
La licorne.
Le lièvre.
Le lion.
Le loup.
La loutre.
Le milan.
Le moine.
L'ours.
Le paon.
La perdrix.
Le porc.
Le porc-épic. Le pou.
La poule.
Le perroquet.
La puce.
Le rat.
Le renard.
La sauterelle.
La scolopendre.
Le scorpion.
Le serpent.
Le singe.
Le tigre.
La tortue.
La vache.
Le veau.
La vipère.
La piqûre de presque tous les serpents cause une mort rapide, mais ce résultat est obtenu par des procédés très variés :
Mordu par un spectaficus ou par un seps, on fond entre ses dents.
Mordu par un hypnalis, on s'endort aussitôt pour l'éternité.
Mordu par un prester, on enfle à tel point que le corps finit par éclater.
i LA VIE PRIVEE D'AUTREFOIS.
Mordu par un dipsas, on meurt de soif.
Mordu par un hémorrhoïs, on perd tout son sang.
Le céraste se cache dans le sable, et il suffit qu'il touche le sabot d'un cheval pour tuer non seulement l'animal, mais aussi le cavalier.
Tout être sur qui Farmène jette la vue tombe mort. Il en est de même de celui qui aperçoit les yeux du catoblèpe, un mammifère qui représente peut-être notre gnou.
Les attributs particuliers à l'espèce humaine se rencontrent dans un certain nombre d'animaux :
La harpie est un oiseau qui a le visage d'une femme.
La mantichore est un quadrupède et le moine de mer est un poisson qui ont le visage d'un homme.
Le dracopopodes ou draconpedes est un serpent dont la tête ressemble à celle d'un jeune homme imberbe.
Le marintomorion ou maricomorion est un quadrupède à tête d'homme.
Les sirènes ont un buste de femme uni à un corps de poisson.
Le zityron est un chevalier bardé de fer,
armé de toutes pièces et dont le corps est terminé par une queue de poisson.
Les centaures ont un buste d'homme sur un corps de cheval.
Les cynocéphales et les onocentaures ont, sur un corps d'homme, les premiers une tête de chien, les seconds une tête d'âne.
Vivant sans cesse au milieu des bois, les animaux connaissent la vertu des simples :
L'hirondelle guérit ses petits au moyen de la chélidoine.
La belette guérit et même ressuscite les siens au moyen d'une fleur rouge qu'elle seule sait distinguer.
Le chevreuil blessé a recours à une herbe appelée diptame.
Le cerf mange une plante nommée serpentine, et fait ainsi « saillir le fer hors de la playe. » •
Une herbe dite flonius rend la santé à l'ours malade.*
Le sanglier et le loup se servent de l'origan pour aiguiser leurs dents.
Quelques bêtes privilégiées sont douées d'une longévité que l'homme n'atteint pas :
Le chameau, le perroquet et le vautour vivent un siècle.
Le dauphin vit environ cent quarante ans.
L'éléphant vit trois cents ans, le phénix cinq ou six cents ans, la corneille au moins six cents ans.
Quant au cerf, quelques auteurs lui accordent jusqu'à près de quatre mille ans, d'autres limitent sa vie à un siècle.
Le cerf, le cygne et le lion pleurent leur mort prochaine.
Certains animaux possèdent des connaissances astronomiques ; d'autres savent prédire l'avenir ; d'autres prévoient les changements de temps, comme nos baromètres ; d'autres indiquent les heures, comme nos pendules :
L'autruche attend pour pondre le lever d'une étoile nommée Virgile ou Juizille.
La femelle du cerf ne peut concevoir qu'après le lever d'une autre étoile appelée Arcton. »
Le coq, l'onagre et l'oie annoncent par des cris régulièrement répétés les heures du jour et de la nuit. L'oie signale même les vigiles des grandes fêtes religieuses.
L'avenir n'a pas de secrets pour la corneille.
Le plongeon prévoit les tempêtes.
Le lièvre et la rainette savent, dès la veille, le temps qu'il fera le lendemain.
Les naturalistes nous présenteront plus loin bien d'autres merveilles semblables. Au début, d'ailleurs, ils se préoccupent surtout de glorifier Dieu dans ses créatures. L'esprit théologique, qui domine et stérilise cette période, les asservit à leur insu ; ils voudraient, ils croient être des zoologistes, et ne sont le plus souvent que des métaphysiciens captifs de doctrines imposées, des contemplatifs attirés par le décevant mirage des rêveries mystiques. Sous leur plume, nous allons voir les animaux personnifier des vertus et des vices, devenir le prétexte d'interprétations morales, d'allégories pieuses; se métamorphoser en orthodoxes propagateurs de la foi, en zélés défenseurs de dogmes dont les pauvres bêtes ne se soucient guère. Les légendes sacrées abondent dans les bestiaires, les volucraireSy les lapidaires, où l'on demande aux quadrupèdes, aux oiseaux, aux pierres précieuses de révéler les mystères de leur création bien plutôt que les conditions de leur existence. Les Pères de l'Église, premiers commentateurs de V Œuvre des six jours, transmettent ainsi aux générations suivantes un abon* dant patrimoine d'édifiants exemples, de fables ridicules et d'ingénieuses fictions qui,
reproduites par les encyclopédistes et les poètes, furent, durant plusieurs siècles, acceptées avec autant de confiance que de naïveté.
En veut-on quelques exemples ?
Le lion, qui efface avec sa queue la trace de ses pas, est l'image du Seigneur, qui se plaît à cacher ses voies.
Le pélican, qui répand son sang sur ses petits pour les rappeler à la vie, est bien le symbole du Christ, qui a versé son sang pour nous racheter.
Le phénix, qui se renouvelle après cinq cents ans, représente le chrétien ressuscitant après sa mise au tombeau.
Le singe est l'incarnation du démon, un ange déchu qui n'a conservé qu'une grotesque image de sa beauté primitive.
A la belette, qui sans cesse change de place, sont assimilés les gens qui, après avoir promis de servir Dieu, le renient et cessent de respecter ses commandements.
La fidèle colombe, c'est l'Église qui garde à Jésus- Christ une foi pure et éternelle.
La salamandre, éteignant le brasier sur lequel elle passe, désigne l'homme de bien, « le prud'homme de bonne vie éteignant tout autour de lui le feu et l'ardeur de la luxure. »
L'aspic, qui craint la voix des enchanteurs, qui pour ne pas l'entendre, bouche l'une de ses oreilles avec sa queue et l'autre en la collant sur la terre, est l'emblème des riches de ce monde qiii, assourdis par le péché et la convoitise, ne peuvent entendre la parole de Dieu.
Quand le corbeau croasse, ses cris de crus !
cras ! demain ! demain ! avertissent le pécheur qui, pour faire pénitence, remet toujours au lendemain.
Je ne recueillerai pas toutes les moralités de ce genre. Au reste, elles abondent surtout dans les deux plus anciens naturalistes dont je vais résumer les travaux.
Il m'a fallu d'abord les découvrir, eux et leurs successeurs, tâche moins facile qu'on ne pourrait croire. L'étude de la zoologie au moyen âge a été si négligée, que je me suis trouvé presque sanç guide quand j'ai voulu établir la liste des écrivains qui avaient abordé cette science pendant le treizième et le quatorzième siècles. Ils sont assez nombreux pourtant et , malgré mes consciencieuses recherches , je n'ose me flatter de n'en avoir oublié aucun. En voici l'énumération, à laquelle j'ajouterai quelques mots sur chacun d'eux, et en outre
lA LA VIE PRIVEE D'AUTREFOIS.
le titre et la date des éditions dont je me suis servi.
I. Hugues de Saint-Victor, Debestiis et aliîs rébus. Dans les Opera^ 1526, 3 vol. in-folio.
Le traité De bestiis figure tome II, folio 241, parmi les Institutiones monasticœ. Il se compose de trois livres, dont le premier, consacré aux oiseaux, a été attribué par erreur au Victorin ; il est T œuvre de Hugues de Fouilloy ^ (Hugo de Folieto), religieux augustin qui mourut en 1173 *.
Hugues de Saint- Victor jouit d'une grande autorité au moyen âge. Il décrit l'extérieur et les mœurs des animaux, puis tire de son récit d'assez ingénieuses moralités. De tous les écrivains de cette école, il est, avec Pierre de Bressuire, celui qui donne le plus de place au symbolisme chrétien. On se fera une idée exacte de son procédé en lisant l'article qu'il a consacré à la colombe^. Il faut reconnaître que l'article est un peu long, huit colonnes in-folio en mauvais latin, mais j'en donnerai plus loin l'analyse^.
* Il était né à Fouilloy (et non Fouilloi), près de Corbie. ' Voy. B. Haureauy Estai critique sur les œuvres de Hu-'
gués de Saint-Victor y p, 169.
' Tome II, folios 243 et suiv.
* Voy. ci-dessous, p. 152.
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Bien que Hugues de Saint- Victor et Hugues de Fouilloy appartiennent tous deux au douzième siècle, la notoriété attachée à leur nom justifie les quelques emprunts que je leur ai faits.
II. Guillaume de Normandie, Le bestiaire divin. Publié par C. Hippeau, dans les Mémoires de la société des antiquaires de Normandie, t. XIX, année 1851, p. 316.
On ne sait de Guillaume que ce que luimême nous en apprend. Pendant un séjour de plusieurs années à Paris, il avait entendu les sermons du bon évéque Maurice de Sully, qui occupa le siège épiscopal entre 1160 et 1196 et commença la construction de Téglise Notre-Dame. Guillaume écrivit son bestiaire après 1208, comme l'indiquent ces quatre vers :
Geste ovraiçe fu faite nueve Ou tans que Philippe tint France, Ou tans de la grant mesestaace Qu'Angleterre fu entredite
Donc, sous Philippe- Auguste, au temps où l'Angleterre gémissait sous l'interdit dont Innocent III l'avait frappée.
Dans ses descriptions, Guillaume se préoccupe peu de l'exactitude. Il ne meintionne,
d'ailleurs, pour chaque animal, que les propriétés qui peuvent servir de prétexte à un pieux enseignement. Celui-ci arrive à la fin de chaque article, exactement comme la moralité à la fin d'une fable.
Voici la nomenclature du petit nombre de bêtes mentionnées dans cet ouvrage :
Ici commence le bestiaire en franceis.
Aptalos K
Esturjon.
Asne salvaige *.
Fénix K
Aspis 2.
Formi *.
Baleine.
Fullica».
Belete.
Goupil *.
Bièvre *.
Hériçon ^,
Caladre K
Hupe ^.
Cerf.
Lion.
Cete ».
Nicorax ^.
Chièvre.
Olifant «.
Colump ^.
Ostruce ®.
Goqùatriz *
Pantière ^^
Dragon.
Pélican.
Ëgle K
* Le phénix.
* L'élan ou le daim.
* La fourmi.
' L'onagre.
^ La foulque.
^ L'aspic.
* Le renard.
* Le castor d'Europe.
^ Le hérisson.
^ L'alouette.
^ La huppe.
* Le cachalot.
■^ Le hibou ou le duo
'' La colombe.
^ L'éléphant.
® Le crocodile.
^ L'autruche.
» L'aigle.
^^ La panthère.
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