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PARIS

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E. PLON et O, IMPRIMEURS-ED1TEURS

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187 5 Tous droits réservis

L'HÉRITAGE

D'UN MANIAQUE

A quelques kilomètres de la petite ville de Châtillon, sur la rive gauche de la Seine, s'élève, fier et imposant encore, malgré ses murs dégradés et ses tours démantelées, le château de Marangy. Curieuse épave du moyen âge, il raconte à celui qui l'interroge la puissance des princes bourguignons, l'histoire de la féodalité. Ses ponts-levis subsistent toujours; mais les ronces envahissantes

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ont nivelé ses fossés profonds, la mousse et le lichen cachent les meurtrières de ses murs, et sur les remparts, derrière les parapets crénelés, on ne voit plus briller au soleil les casques et les hallebardes des sentinelles. Le silence a remplacé le bruit des armes. On n'entend plus les cris de guerre d'autrefois; le vigneron, qui ne regarde plus le château avec effroi, chante joyeusement en travaillant sa vigne.

En 1840, le château de Marangy était habité par M. Jérôme Bonardin. C'était un grand vieillard, trèsmaigre, et qui portait admirablement ses soixante-dix hivers. 11 avait le front large, les yeux vifs, e le sourire quelque chose de lin et "de bon tout à la fois. Rien dans son caractère et ses actions ne démentait la bienveillance empreinte sur sa figure. On disait, en parlant de lui,

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dans le pays, qu'il ne connaissait pas le chiffre de sa fortune. C'est un vieil avare , ajoutaient entre eux les paysans.

La bourse de M. Bonardin s'ctait cependant ouverte pour plus d'un. Mais les apparences étaient bien un peu contre lui : il vivait si économiquement !... Pourquoi le voyait-on toujours si mal vêtu?

Certes, son pantalon et sa veste ronde de gros droguet, jadis vert, n'auraient pas fait envie au plus pauvre du canton.

Le vieux Bonardin avait gagné beaucoup d'argent, on le savait ; il ne possédait au soleil, pour tout bien, que le château et quelques arpents de vigne. Qu'avait-il donc fait de son capital ? Etait-il converti en rentes? ou bien, enfermé dans des sacs, se trouvait-il entassé dans quelque caveau ? On l'ignorait. Les

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avis étaient partagés ; mais tout le monde s'accordait à dire que M. Bonardin laisserait à ses héritiers plus d'un million de fortune.

Fils d'un notaire des environs de Dijon, Jérôme Bonardin avait quitté le pays bourguignon à l'âge de vingt ans pour aller achever à Paris ses études de droit. Il travailla assez consciencieusement pendant la première année, ce qui ne l'empêcha pas de découvrir qu'il n'avait aucun goût pour la chicane et les cinq codes.

11 cessa peu à peu de fréquenter l'Ecole de droit. En revanche, il passa tout son temps au milieu des musées; il s'était pris d'une belle passion pourles beaux-arts en général et la peinture en particulier. Il songeait sérieusement à se faire recevoir comme élève dans l'atelier d'un maître, lorsque son père, ins-

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truit de sa conduite, lui envoya sa malédiction en lui annonçant qu'il lui retirait sa modique pension de soixante-quinze francs par mois. La lettre du sévère tabellion atterra Jérôme ; mais il eut beaucoup moins de .chagrin d'avoir encouru la disgrâce de son père que de se voir dans l'impossibilité d'apprendre à se servir des couleurs et du pinceau. Il pouvait se repentir, retournera l'École de droit et mériter ainsi le pardon paternel; il n'en eut même pas la pensée. Cependant il fallait vivre ; Jérôme ne se dissimula pas que, ne sachant absolument rien faire, il courait grand risque de mourir de faim. Cette perspective peu rassurante k força à se souvenir de la Bourgogne, où n avait mangé pendant vingt ans le pain bis de son père, où le vin était bon et ne coûtait pas cher. Alors il se demanda

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s'il ne serait pas raisonnable en quittant Paris qui ne lui promettait rien de bon pour l'avenir.

— Mais, se dit-il, que ferai-je làbas? Mon père me recevra certainement fort mai ; peut-être même me fermera-t-il sa porte au nez. Réflexion faite, je préfère mourir de faim ici que d'ennui dans mon village. Et puis, qui sait? la fortune est capricieuse , les hasards sont grands : qu'un seul me serve et je suis sauvé.

C'était édifier son espoir avec des matériaux peu solides ; mais quand on a vingt et un ans, on ne se montre pas bien exigeant.

Un matin Jérôme fouilla toutes ses poches et s'aperçut qu'elles étaient vides; il se rappela que la. veille il avait dépensé ses derniers sous.

— Je crois que le moment est venu de trouver une bourse pleine

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de louis, se dit-il assez gaiement.

ïl sortit de sa chambre et flâna jusqu'au soir dans les rues de son quartier. Il avait espéré qu'un camarade le rencontrant, l'emmènerait dîner avec lui. Mais, en général, les amis ne se montrent guère quand on a besoin d'eux.

Jérôme revint chez lui avec une mine fort piteuse. Il avala un grand verre d'eau, croyant tromper sa faim, et se mit au lit. Le lendemain il sortit de bonne heure ; sa tête était aussi pleine de pensées bizarres que son estomac était vide. Sur la place du Chàtelet, il rencontra un petit ramoneur qui mordait à belles dents dans un énorme morceau de pain. Il lui sembla qu'à cette vue sa faim augmentait, et il se prit à envier le sort de l'enfant. Il s'éloigna rapidement et se dirigea du côté du Palais-Royal. Il entra

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dans le jardin et s'assit sur un banc; ses jambes affaiblies commençaient à fléchir sous son corps. Au bout d'un instant, une jeune mère, tenant dans ses bras une petite tille de deux à trois ans, vint s'asseoir près de lui. Il regarda la petite fille, la trouva jolie, et se mit à jouer avec elle tout en causant avec la mère.

Les enfants aiment qu'on les amuse, ils s'attachent vite à ceux qui Jes caressent. La petite fille tendit les bras à Jérôme ; il la prit et la fit sauter sur ses genoux. La mère heureuse souriait en le voyant faire.

Elle avait sur elle des dragées , la petite le savait bien, elle plongea sa main mignonne dans la poche aux bonbons et la retira pleine. Ne croyez pas que, gourmande comme beaucoup d'autres enfants, elle s'empressa de porter les dragées à sa bouche... Elle les regarda un ins-

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tant, et, en riant, les fourra presque de force dans la bouche de son nouvel ami. Celui-ci rougit; à j^un depuis près de quarante-huit heures, il était bien tenté de croquer les dragées, mais un reste de fausse honte le retenait. La maman avait vu l'action de son enfant et riait de tout son cœur.

— Oh! ma petite Claire a bon cœur I s'écria-t-elle en laissant éclater sa joie.

Et, rayonnante, elle pressa l'enfant dans ses bras.

Jérôme mangea les dragées.

Pour un estomac affamé, c'était un maigre déjeûner ; il lui sembla, cependant, qu'il était complètement rassasié.

— Allons, pensa-t-il, je ne suis pas tout à fait abandonné de Dieu ; il m'a envoyé un de ses anges.

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instant abattu et se retrouva fort tout d'un coup.

Quand la mère voulut quitter le jardin, la petite Claire pleura parce qu'il fallait se séparer de son ami.

Jérôme comprit que le seul moyen de la consoler était d'accompagner la mère jusqu'à sa demeure. La jeune femme habitait rue de Provence.

Pendant le trajet , mademoiselle Claire s'endormit ; il put donc quitter la jeune mère à la porte de sa maison sans avoir à redouter un nouveau désespoir de l'enfant.

Comme il allait s'éloigner, une grande affiche jaune attira son attention. Il lut ces mots imprimés en grosses lettres : Vente après décès. Et, plus bas : Beau mobilier, livres rares, bijoux, tableaux, etc., etc..

La vente venait de commencer.

Jérôme ne put résister au désir de voir les tableaux dont il était

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question sur l'affiche. Il monta au premier étage de la maison et entra dans un vaste appartement encombré déjà d'une foule d'acheteurs mêlés, sans doute, à beaucoup de curieux comme lui. Dans un salon, il vit une quarantaine de tableaux, petits et grands, richement encadrés. Il passa devant eux en les regardant dédaigneusement. Il pensait, intérieurement, que les sculptures des cadres et leur dorure valaient beaucoup mieux que les toiles. Mais, dans une encognure, un petit tableau captiva toul-à-coup son attention; il en étudia les détails avec soin et l'admira franchement. Tout absorbé qu'il était, il ne s'aperçut point qu'à deux pas de lui, un petit vieillard assez mal vêtu l'observait curieusement. Au bout d'un instant, ce personnages'étant rapproché du tableau, demanda à Jérôme :

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— Que pensez-vous de cette peinture, monsieur?

— C'est une belle œuvre, répondit le jeune homme.

— Croyez-vous qu'elle ait de la valeur?

— Oh ! s'écria Jérôme, je ne m'y connais guère ; mais je suis persuadé qu'elle ne sera pas vendue ce qu'elle vaut.

— Vous parlez de ce tableau avec bien de l'enthousiasme, jeune homme... Vous êtes artiste, sans doute?

— Hélas ! non, fit Jérôme avec un soupir.

— Je comprends... vous n'êtes pas riche ; sans fortune, les arts sont difficiles à cultiver. Revenons à cette peinture ; pensez-vous qu'elle soit l'œuvre d'un maître?

— Je n'oserais pas l'affirmer, monsieur; cependant...

— Voyons, dites.

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— Eh bien, à ce dessin correct, à ces airs de tête et surtout à ce coloris, cette touche délicate, je dirais presque...

— Achevez.

— Je me trompe probablement.

— Qu'importe !

— Je dirais presque que je reconnais la manière de Greuze.

— Bah ! fit le vieillard d'un air étonné. Après tout, vous pourriez bien ne pas vous tromper, ajouta-til en souriant.

Quelques minutes plus tard, le tableau lui était adjugé pour la somme de cinquante francs. Il le mit sous son bras, et comme il s'en allait, il fitsigne à Jérôme dele suivre. Quand ils furent dans la rue :

— Jeune homme, dit-il, vous êtes intelligent, vous me plaisez. Chaque fois qu'un sentiment sympathique m'a poussé vers quelqu'un, je l'ai

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écouté ; je n'ai jamais eu à m'en repentir. Si vous le voulez, vous serez mon ami.

Jérôme balbutia un remercîment.

— Je me nomme Joseph Mareigne; je suis marchand de tableaux et de curiosités, continua le vieillard. Si vous voulez m 'accompagner jusque chez moi, rue Saint-Honoré, vous y verrez certaines toiles qui ne manquent pas de valeur. Le Greuze que je viens d'acheter ne sera pas déplacé près d'elles.

— Ah ! c'est donc un Greuze? s'écria Jérôme.

— Des plus authentiques.

— Je l'aurais parié.

— Il ne sortira pas de chez moi s'il n'est payé au moins quinze cents francs.

Jérôme ouvrit de grands yeux étonnés.

— Quel bénéfice ! fit-il ; vous de-

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vez gagner énormément d'argent?

— Pas toujours, répondit le vieillard. Comme toutes les industries, la mienne a ses difficultés. Pour gagner sa vie, dans ce métier de revendeur ou de bric-à-brac, — on nous appelle souvent ainsi, — il faut le connaître.

— Vous avez raison ! s'écria Jérôme avec chaleur, et, pour bien le connaître, il faut être presque un artiste.

— Et ajouter à certaines qualités de ce dernier l'esprit du négoce, reprit le marchand de curiosités avec un fin sourire.

La boutique de Joseph Maréigne, dans laquelle Jérôme fut introduit, était encombrée d'objets d'art, riches, précieux et d'une grande rareté. C'étaient des bronzes curieux reproduisant, en petit, les plus beaux chefs-d'œuvre de l'antiquité et du

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moyen âge ; c'étaient des sujets en ivoire merveilleusement sculptés, des coupes finement ciselées, des tableaux, véritables chefs-d'œuvre de toutes les écoles, des pendules, des meubles de prix de toutes les époques.

— Je suis au milieu d'un musée 1 s'écria Jérôme avec admiration.

— Ce que vous voyez ici n'est que pour la vente courante, dit le marchand ; mon vrai musée est au premier, dans une vaste pièce que j'ai transformée en magasin. Tout à l'heure je vous y conduirai.

— Mais seulement dans ce que j'ai sous les yeux il y a une fortune...

— Modeste.

— Et vous trouvez des acquéreurs pour tout cela? fit Jérôme naïvement.

— Sans doute.

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— Des artistes ?

— Non. Je n'ai guère affaire qu'à des amateurs. Ceux-ci appartiennent à toutes les nations, l'Ângleterresurtout. Venez, continua-t-il, je vais vous présenter à ma femme.

Vous voulez bien dîner avec nous, n'est-ce pas? En dînant nous causerons.

On devine si Jérôme s'empressa d'accepter.

Madame Mareigne attendait son mari dans l'arrière-boutique où une table était servie. Elle accueillit fort gracieusement le jeune homme.

— J'ai une faim de loup affamé, dit le marchand. Et vous? demanda-t-il en s'adressant à Jérôme.

Celui-ci sentit le rouge lui monter au front.

— J'ai très-faim, répondit-il.

— Eh bien donc, à table et mangeons.

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Tout en dévorant les mets qu'on lui servait, au grand contentement de son amphitryon, Jérôme songeait aux divers événements qui avaient marqué dans sa vie et principalement dans cette journée où il était sorti le matin de chez lui, profondément découragé, avec des pensées de suicide dans la tête. Il voyait passer devant ses yeux, souriante, la figure de l'enfant qu'il avait rencontrée au Palais-Royal.

— Sans cette petite fille qui m'a rendu la foi qui m'avait abandonné, où serais-je maintenant? se disait-il.

Et un frisson courait partout son corps.

— J'avais compté sur le hasard, continuait-il. Si ce n'est pas lui qui m'a conduit sur le banc où la mère est venue s'asseoir avec son enfant, si ce n'est pas lui qui a voulu que j'accompagnasse cette femme jusque

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chez elle, c'est évidemment la main de Dieu qui m'a dirigé. Dieu!... Il veille sur moi. Oh ! je crois en lui ! La voix du marchand l'arracha brusquement à ses réflexions.

— Vous n'êtes pas artiste, m'avez-vous dit ; que faites-vous à Paris?

— Vous vous êtes montré pour moi bienveillant et bon, répondit Jérôme ; je me croirais indigne de l'honneur que vous m'avez fait en m'accueillant chez vous, si je ne vous témoignais unef entière confiance. Je ne veux rien vous cacher.

Et, sans rien omettre, il raconta son histoire.

— Pauvre jeune homme ! fit madame Mareigne attendrie.

— Votre cœur est bon et votre tête aussi, quoique un peu folle, dit le vieillard en riant. Maintenant, que pensez-vous faire ?

— Je ne sais pas encore.

— Vous avez des connaissances, de belles dispositions ; voulez-vous rester avec moi? Je vous apprendrai ma partie.

Des larmes de reconnaissance et de joie mouillèrent les yeux de Jérôme. Il eut l'intention de se mettre à genoux devant le marchand pour le remercier. Celui-ci l'en empêcha.

— C'est bien, c'est bien, dit-il avec sa brusque bonhomie, vous me remercierez plus tard. Tâchez seulement que je sois content de vous.

Le lendemain, Jérôme Bonardin s'installait en qualité de commis dans la maison du marchand de curiosités.

Deux ans plus tard, Joseph Mareigne lui dit :

— Mon cher Jérôme, ce que j'esoérais de toi s'est réalisé et au-delà;

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à partir d'aujourd'hui, je te donne un intérêt dans mes affaires.

De ce moment, Jérôme commença à comprendre qu'il lui était possible de s'enrichir. Après deux nouvelles années, son maître lui dit encore :

— Jérôme, je t'envoie à Amsterdam où nous allons établir une maison semblable à celle-ci. Je te fais mon associé.

Quelques jours après, Jérôme partait pour la Hollande. Grâce à lui la nouvelle maison prospéra et put faire envie à celle de Paris. Le vieux Mareigne se frottait les mains de plaisir.

— L'élève est devenu plus fort que le maître, disait-il. Jérôme a le génie de notre commerce. Il a un œil, un flair... Rien ne lui échappe, il trouve tout .

Cependant Jérôme n'oubliait pas sa famille; il avait écrit plusieurs

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lettres à son père. Mais il n'avait reçu qu'une réponse très-froide et fort peu paternelle. « Si tu fais tes affaires , tant mieux , lui disait le sévère notaire. Je ne désire qu'une chose, c'est que tu n'aies jamais besoin de moi. » Ce qui voulait dire assez clairement : Oublie que tu as un père. Jérôme fut affreusement peiné de tant de sécheresse de cœur. Avec le temps il se consola un peu. Il avait également écrit à son frère et à sa sœur, plus jeunes que lui de plusieurs années ; mais ils n'avaient pas seulement daigné lui répondre.

— Les miens m'abandonnent, s'était-il dit, c'est bien cruel à penser quand mon cœur plein d'affection s'élance vers eux. Mais, parce qu'ils ne m'aiment pas, ce n'est point une raison pour fermer mon cœur.

Et toute cette affection au'il avait

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besoin de répandre autour de lui se porta sur des étrangers. Par un sentiment dont il est inutile de faire l'éloge, il voulut que la petite fille du Palais-Royal occupât dans son cœur la plus belle place. Il était convaincu qu'il lui devait son bonheur.

Un jour, après quinze ans d'absence, Jérôme revint à Paris pour quelques jours. Il avait quarante ans alors. L'enfant dont il avait mangé les bonbons autrefois était devenue une grande et belle jeune fille. Mademoiselle Claire allait épouser un honnête ouvrier graveur qu'elle aimait. Jérôme venait pour assister au mariage. Il venait encore pour remettre aux jeunes époux une somme de vingt mille francs. C'est lui qui dotait la jeune fille.

L'année précédente, son père était mort ; il l'avait appris par son frère

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qui, au moment de partager le modeste héritage du notaire, s'était vu forcé de lui écrire afin de lui demander une procuration. Jérôme avait répondu en envoyant à son frère un acte par lequel il renonçait à la succession de son père. Et, depuis, il n'avait plus entendu parler ni de son frère ni de sa sœur.

Bien des années après, Jérôme Bonardin revenait en Bourgogne et prenait possession du château de Marangy dont il venait de faire l'acquisition. Depuis longtemps Joseph Mareigneet sa digne femme n'étaient plus. Jérôme était devenu un vieillard : il approchait de la soixantaine. Il avait abandonné les affaires avec plaisir pour revenir au pays natal où il voulait passer tranquillement ses derniers jours.

Son frère, sa sœur et leurs enfants — ils avaient chacun un fils

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— accoururent près du châtelain.

Ils le serrèrent dans leurs bras à l'étouffer tout en versant de fausses larmes. Jérôme feignit de croire à la sincérité de leurs démonstrations ; il les reçut avec plus de politesse que de tendresse et ne les invita point à revenir le voir. Cela ne les empêcha pas de se montrer fort assidus auprès d'un parent qui avait la réputation d'être millionnaire.

Au commencement de notre récit, nous avons dit qu'elle était l'opinion des paysans bourguignons sur leur compatriote Jérôme Bonardin. Mais ce qui avait été surtout un objet de grande curiosité pour eux, ce qui avait donné lieu aux commentaires les plus étranges, c'est que dans les premières années de son séjour à Marangy, le vieux Bonardin faisait souvent des voyages aui duraient un et quelquefois deux

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mois. On savait qu'il se rendait à Paris, et les parents, qui tremblaient de perdre son héritage, se demandaient : — « Que peut-il donc faire à Paris si longtemps? » Chaque fois qu'il revenait à Mârangy, Jérôme ramenait avec lui une ou plusieurs caisses clouées avec beaucoup de soin.

— Qu'est-ce que cela signifie? se demandaient les curieux. Que renferment donc ces grandes boîtes?...

Mais comme le vieux Bonardin ne disait jamais un mot de ses affaires, les paysans, ne pouvant rien savoir, tâchaient de se dédommager en se livrant aux suppositions les plus absurdes. Ils continuaient à saluer bien bas l'homme devenu riche; mais ils cherchaient à incriminer ses actes, et les propos méchants allaient leur train. C'était le triomphe de l'envie!...

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Au retour d'un de ses voyages, Jérôme Bonardin ne rentra pas seul dans son château : une jeune- fille de quinze à seize ans, couverte d'habits de deuil, le suivait.

Ce fut un événement, tout le pays s'étonna; les commères jouèrent de la langue. Le frère, la sœur et les neveux jetèrent les hauts cris; ils voyaient l'héritage leur échapper.

Dès le lendemain ils accoururent au château. Jérôme fut accablé de questions au sujet de la jeune fille; il feignit de ne pas deviner la pensée de ses parents, il les remercia même de l'intérêt qu'ils voulaient bien témoigner à une pauvre orpheline qui n'avait plus que lui seul au monde. Il leur raconta comment, un jour qu'il allait mourir de faim à Paris, une petite fille appelée Claire lui avait mis dans la bouche une poignée de dragées, et comment

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sa position avait tout-à-coup changé. Il ajouta :

— Claire s'était mariée; elle vécut heureuse pendant des années; son mari, ouvrier honnête et laborieux, avait amassé une petite fortune. La maison dans laquelle son capital était engagé fît faillite il y a un an; ce fut un coup terrible pour lui. Il en mourut. Sa veuve, brisée par la douleur, ne pouvait lui survivre.

Dernièrement, je reçus ces mots :

« Venez vite, je vais mourir. » Je partis. Claire est morte en me serrant la main.

Ici la voix du vieillard s'affaiblit et de grosses larmes mouillèrent ses joues ridées.

— Son âme s'est envolée heureuse vers le ciel, car je lui avais promis de veiller sur le sort de sa fille bienaimée, ajouta-t-il. J'ignore si Dieu me réserve encore bien des jours ;

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mais je ne m'endormirai pas du dernier sommeil sans avoir préparé, sinon assuré, le bonheur de l'enfant de Claire.

Bonardin cessa de parler. Les parents applaudirent en faisant la grimace et s'en allèrent furieux contre l'étrangère qui pouvait leur voler l'héritage convoité.

Un matin M. Bonardin se dit :

— Il y a un an que je ne suis pas allé à Paris ; il faut que je fasse encore une fois ce voyage. Ce sera le dernier, probablement, car je me sens faible, usé, et la mort ne tardera pas à venir me trouver.

Il ouvrit un secrétaire, et prit, dans un tiroir, un portefeuille qu'il

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vida sur une table. Il compta quinze cents francs en billets de banque.

— Quinze cents francs, dit-il; je n'ai économisé que cela depuis mon dernier voyage, c'est peu. Mais je n'ai rien refusé à Juliette; elle aime les pauvres, elle a toujours eu quelque chose à leur donner. Pour elle, je fais des folies : je veux qu'elle soit mise aussi richement que les dames du pays. Une toilette fraîche et jolie lui va si bien!... Elle est vraiment belle , ma Juliette.

Ah! ah! fit-il en riant, si je suis avare, comme ils le disent tous, ce n'est pas pour elle. Chère petite, elle ne me demande jamais rien, mais j'ai soin de prévenir tous ses désirs. Il ne lui manque qu'une chose : un mari, car elle a dix-neuf ans.

M. Bonardin mit les billets de banque dans sa poche, prit sa canne,

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un gros jonc à pomme d'or, et descendit au jardin où il trouva sa fille adoptive qui brodait sous une charmille.

Juliette, avec son plus gracieux sourire, souhaita le bonjour à son protecteur.

— Ma mignonne, lui dit-il, je vais m'absenter pour quelques jours.

Le visage de la jeune fille s'attrista.

— Ce voyage est donc bien nécessaire? demanda-t-elle.

— Oui, je ne puis m'en dispenser.

Juliette jeta ses bras autour du

cou du vieillard, l'embrassa tendrement et lui dit :

— Ayez bien soin de vous, cher père. Et puis revenez vite. Quand vous êtes loin de moi, vous le savez, je ne puis être heureuse, je souffre.

— Sois sans inquiétude, ma Juliette. A. mon tour, je te recom-

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mande de ne rien te refuser en mon absence. As-tu de l'argent?

— Est-ce que j'en manque jamais?

— Je voudrais bien voir que tu en manquasses; que diraient les pauvres gens du pays? Tu es leur providence, ma mignonne.

— Et vous leur bienfaiteur. Ils le savent, ils vous aiment et vous bénissent.

— Allons, que je t'embrasse encore une fois, et au revoir.

M. Bonardin partit.

Le lendemain , son frère et sa sœur, qui le savaient absent, arrivèrent au château. Ils parurent trèscontrariés lorsque la jeune fille leur eut dit que M. Bonardin était parti depuis la veille et qu'il ne reviendrait que dans quelques jours.

— Nous étions venus pour passer toute la journée avec notre excellent

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Jérôme, dit la sœur. Savez-vous où il est allé ?

— A Paris, je pense.

— Faire un si long voyage à son âge ! Notre cher frère n'a pas assez soin de sa santé. Il faut que des affaires importantes... Vous savez sans doute ce qui l'appelle à Paris, mademoiselle?

— Non, je l'ignore.

— C'est étonnant ; nous croyions qu'il n'avait rien de caché pour vous; car il vous aime beaucoup, notre frère Jérôme.

— Comrr". si j'étais sa fille, dit Juliette avec émotion. Oh! il n'a pas affaire à une ingrate !...

— Mijaurée! va, murmura l'excellente sœur de M. Bonardin.

Elle pensait : Sans cette petite péronnelle, après la mort démon mari j'aurais pu venir réinstaller au châ-

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teau et je saurais tous les secrets de mon frère.

— Je vais vous faire servir à déjeûner, dit Juliette.

Et elle sortit pour donner des ordres.

— On dirait vraiment qu'elle est ici chez elle, dit M. Bonardin.

— Ne m'en parlez .pas, mon frère; j'en suis outrée. Si nous n'y prenons garde, cette Juliette, avec ses airs de n'y pas toucher, est très-capable de nous frustrer de l'héritage de Jérôme.

— Ce serait monstrueux. Notre frère ne fera pas cela.

— Ne vous y fiez pas trop, Philippe, L'amitié que Bonardin nous témoigne ne me paraît pas bien sincère ; il est rusé comme un vieux renard, et j'ai bien peur que nous ne lui ayons pas fait oublier complètement le passé.

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En ce moment, la vieille domestique de leur frère vint les prier de passer dans la salle à manger. .

Sur la table il n'y avait que deux couverts; Juliette, par discrétion, n'avait pas voulu déjeûner avec le frère et la sœur de son protecteur.

Ceux-ci interprétèrent mal la réserve de la jeune fille.

Aprèsle déjeûner, ils demandèrent où était mademoiselle Juliette. La gouvernante répondit qu'elle était au jardin. Le frère et la sœur échangèrent un regard d'intelligence.

— Elle nous laisse libres, dit Philippe, profitons du moment.

— Nous ne sommes venus que pour cela, reprit sa sœur. Commençons nos recherches.

Ils sortirent de la salle à manger, traversèrent une grande salle ornée de fresques assez bien conservées, représentant les principaux épisodes

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de la vie de Charles le Téméraire, et se trouvèrent dans une longue galerie sur laquelle donnaient plusieurs portes. Aucune n'était fermée à clef; ils purent donc visiter l'une après l'autre toutes les pièces ouvrant sur cette galerie. C'était un spectacle assez triste de voir ces grandes chambres nues dont les boiseries vermoulues tombaient en poussière; il en sortait une odeur acre et fétide qui repoussait ; de profondes lézardes rayaient les plafonds humides et l'on ne voyait plus que par places les dorures à moitié effacées. Nos deux visiteurs, un peu désappointés, quittèrent cette partie du château , abandonnée depuis longtemps , et revinrent au point d'où il étaient partis, en suivant un couloir circulaire très-étroit. La première porte qu'ils ouvrirent les conduisit dans la chambre de leur frère.

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Ils continuèrent leurs recherches.

Les clefs étaient sur les meubles; ils n'hésitèrent pas à ouvrir les portes^ fouiller les tiroirs; mais ils furent pleinement convaincus que si Jérôme cachait des sacs d'or et d'argent, ce n'était pas dans sa chambre. Ils allaient se retirer fort mécontents de n'avoir pu satisfaire leur curiosité, lorsque Philippe Bonardin découvrit, dans un angle de la chambre, une porte dissimulée dans les moulures de la boiserie. Du doigt il l'indiqua à sa sœur.

— Enfin ! s'écria-t-elle, le trésor est là, nous l'avons découvert !

Tous deux se précipitèrent de ce côté; mais cette fois il n'y avait pas de clef pour ouvrir, il n'y avait pas même apparence de serrure. Ils se regardèrent avec stupéfaction.

— Nous en serons pour nos peines, ma sœur, dit Philippe.

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— Mon frère, je ne quitterai pas le château que nous n'ayons ouvert cette porte.

M. Philippe remua la tête en signe de découragement.

— Je n'en connais pas le moyen, dit-il.

— Il y a un secret, cherchons-le.

Et leurs mains, devenues tremblantes par l'émotion qu'ils éprouvaient, se promenèrent de long en large sur la porte. Au bout de quelques minutes, la femme poussa un cri de joie. Sa main avait fait tourner une feuille de chêne sculptée sur le bois, et avait mis à découvert un petit bouton de cuivre. Elle le pressa légèrement ; un bruit sec se fit entendre dans la muraille et la porte s'ouvrit. Mais alors ils eurent honte de ce qu'ils venaient de faire, et restèrent immobiles devant la porte sans oser en franchir le seuil.

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— Ma sœur, dit M. Philippe, si vous voulez me croire, nous refermerons cette porte et nous nous retirerons.

— Est-ce que vous avez peur, mon frère ?

— Non, mais...

— Vous tremblez. C'est montrer bien peu de force pour un homme.

Que craignez-vous?

— Si l'on nous surprenait?...

— Cette Juliette ! Oh ! je saurais bien lui imposer silence. L'occasion de voir les richesses de Jérôme est trop belle pour que nous la laissions échapper. Alors, suivez-moi.

Elle prit la main de son frère et l'entraîna dans la chambre qu'elle venait d'ouvrir , où elle espérait lui montrer des tas d'or. Nouveau désappointement ! Cette pièce, assez mal éclairée, était entièrement vide.

Aux angles des murs, les araignées

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