L HERITAGE
tissaient tranquillement leurs toiles depuis deux siècles peut-être.
— Rien, rien ! murmura la sœur de Jérôme.
— C'est étrange, fit le frère.
— Notre frère serait- il donc moins riche qu'on ne le dit?
— C'est bien possible.
— Mais alors, nous serions indignement trompés !
— C'est vrai.
Leurs yeux s'étaient peu à peu habitués à la demi-obscurité qui régnait autour d'eux. Tout-à-coup leurs regards s'arrêtèrent sur une porte haute et large, que l'ombre leur avait cachée jusqu'alors. Oh!
cette fois ils n'en pouvaient douter, les immenses richesses de Jérôme Bonardin étaient derrière cette porte.
Sans cela pourquoi serait-elle couverte, se croisant les unes sur les autres, de ces larges bandes de fer?
D UN MANIAQUE 4 I
Pourquoi, si l'avare n'avait pas son trésor là, trois énormes serrures fermeraient-elles une porte inutile ?
Voilà ce que pensaient le frère et la sœur. Et bouches béantes, écarquillant les yeux, ils regardaient comme deux corps pétrifiés la porte bardée et ses lourdes serrures.
Nous ne saurions dire au juste combien de temps ils restèrent en contemplation devant cette porte étrange ; mais lorsqu'ils se retrouvèrent dans la salle à manger, il était nuit.
— Eh bien, ma sœur, êtes-vous satisfaite? demanda M. Philippe.
— Satisfaite ! vous moquez-vous de moi, mon frère?
— Nous savons que le trésor existe, n'est-ce pas assez?
— Non; j'aurais voulu voir tomber ces affreuses serrures. Vous comptez donc pour rien le bonheur
L HERITAGE
de contempler des richesses qui doivent nous appartenir?
— Voir briller et ruisseler sous ses yeux des monceaux d'or sans avoir le droit d'y toucher, c'est un plaisir qui devient aisément un supplice.
— Mon cher frère, dit-elle en baissant la voix et en jetant de côté un coup d'œil méfiant, vous êtes bien simple en vérité. Après la mort de Jérôme, pourriez- vous me dire à qui doit revenir son immense fortune ?
— A nous.
— Donc ses richesses nous appartiennent. Croyez-vous que si un de ses sacs d'or me tombait sous la main, je me ferais un scrupule de l'emporter?
— Ce serait mal, ma sœur.
Elle haussa les épaules.
— J'ai une conscience comme vous, mon frère, dit-elle.
D LN MANIAQUE -p
— Beaucoup plus large et plus facile, ma sœur.
— Ai-je jamais fait du tort à mon semblable?
— Je ne dis pas cela; mais enfin vous en feriez bien à Jérôme sans vous trouver coupable.
— Notre frère est riche et nous sommes pauvres ; or, le riche doit donner aux pauvres.
— Il ne nous donne guère, dit M. Philippe en souriant.
— Parce qu'il est avare. Ne devrait-il pas avoir honte d'entasser ainsi des richesses inutiles, pendant que nous végétons dans la pauvreté?
Est-ce ainsi que doit agir un bon parent?
— Non, sans doute; mais Jérôme ne nous doit rien, ma sœur.
Elle frappa du pied avec impatience et colère.
— Rien, rien ! s'écria-t-elle. Qui
L HERITAGE
donc est-il, et que sommes-nous?
Selon vous, mon frère, il nous déshériterait que nous n'aurions aucun reproche à lui faire... Vous vieillissez, Philippe, vous vieillissez, et je vois avec douleur que votre intelligence baisse de jour en jour.
Un sourire dédaigneux passa sur les lèvres du Bonardin.
A ce moment , on vint leur servir le souper. Juliette neparut point; mais ils ne s'en inquiétèrent nullement. La jeune fille était si peu de chose pour eux!... Ils quittèrent le château fort tard. Ni Juliette, ni les deux domestiques de Jérôme Bonardin n'auraient pu dire comment le frère et la sœur avaient employé cette journée passée au château.
D UN MANIAQUE
M. Jérôme Bonardin ne fut absent que quinze jours. Il avait trop présumé de ses forces en se mettant en route ; il revint fatigué, brisé , malade. Dans ces quinze jours la vieillesse s'était singulièrement hâtée : Jérôme avait usé plusieurs années. Son maigre corps, droit encore jadis, se penchait vers la terre; son œil devenait terne, ses mains tremblantes, et ses jambes fléchissantes semblaient ne plus vouloir marcher. C'était un avertissement de se préparer à mourir. Il le comprit.
— Quand on n'est plus bon à rien, se dit-il, il faut bien s'en aller. J'ai rempli aussi bien que possible les
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beaux jours que Dieu m'a donnés; j'ai vécu pour les autres plus que pour moi. J'aurais pu être meilleur et plus parfait encore ; mais au milieu d'un monde méchant et égoïste, l'âme la mieux douée se laisse parfois entraîner. Bien heureux est celui qui peut se dire, en embrassant d'un regard son passé : Si mes fautes ont été nombreuses, le bien que j'ai pu faire me les fera peut-être pardonner.
Jérôme éprouva une grande joie en se retrouvant chez lui, en recevant les caresses de Juliette, en voyant ses deux vieux serviteurs heureux de le revoir. On aurait dit qu'il avait eu peur un instant de mourir éloigné de ceux qui l'aimaient. Toute sa vie, cet homme avait eu besoin d'affection, l'amitié réchauffait son vieux cœur.
Quand on lui eut dit que son frère
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et sa sœur étaient venus passer une journée au château, ses sourcils grisonnants se heurtèrent dans un pli du front, et une vive contrariété se peignit sur son visage. Il ne demanda point comment ils avaient employé cette journée; mais il se leva, et après avoir mis un baiser sur le front de Juliette en l'engageant à aller prendre du repos, il se retira dans sa chambre. Il eut bientôt découvert que. ses meubles avaient été ouverts et que des mains étrangères les avaient fouillés. Cela ne parut pas le surprendre; il avait sans doute deviné l'objet de la visite de ses parents. Son regard se fixa sur la petite porte dont sa sœur avait trouvé le secret; aussitôt, son visage devint très-pâle et deux éclairs jaillirent de ses yeux.
Son frère et sa sœur ayant oublié de tourner la feuille de chêne,
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le bouton de cuivre était visible.
— Les malheureux ! murmurat-il, est-ce qu'ils auraient osé?...
Il s'empressa d'ouvrir la porte, et, la lampe à la main, il sortit de sa chambre. Quand il y rentra, une demi-heure après, son visage avait repris toute sa sérénité; il souriait.
— J étais vraiment bien bon de m'inquiéter, se dit-il; la porte est trop solide pour qu'on puisse la briser, et ses trois serrures valent mieux que le « Sésame, ouvre -toi! a d'Ali Baba.
L'heure de la nuit était fort avancée ; le vieillard, tout à fait tranquillisé et peut-être satisfait de n'avoir plus à douter des véritables sentiments de son frère et de sa sœur, ne songea plus qu'à se mettre au lit et à chercher quelques heures de sommeil.
Depuis leur dernière visite au
d un Maniaque 49
château de Marangy et la précieuse découverte qu'ils y avaient faite, M. Philippe Bonardin et sa sœur, madame veuve Duchemin , passèrent de longues heures à réfléchir.
Sans se communiquer aucune de leurs pensées, ils avaient fait les mêmes réflexions , la même idée leur était venue : c'est que Jérôme, aveuglé par son affection étrange pour Juliette, laisserait la totalité, ou tout au moins la plus belle part de sa fortune à l'étrangère. Ainsi, un million, deux, trois millionspeutêtre, allaient leur être enlevés. Les Bonardin, qui pouvaient se placer au premier rang parmi les plus considérables du département, étaientmenaces de rester pauvres et humbles, si un caprice du vieux Jérôme le voulait ainsi.
— Que faire? se demandaient chacun de son côte le frère et la
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sœur. Comment conserver à mon fils l'immense fortune qui doit me revenir à la mort de mon frère ?
Ils se répétèrent tant de fois cette question , qu'ils finirent par trouver un moyen si facile et si simple, qu'ils s'étonnèrent de l'avoir cherché longtemps. Quoi de plus simple, en effet, que de faire de l'orpheline la femme d'un Bonardin!
Le fils de Philippe, âgé de vingthuit ans, était employé chez un notaire en qualité de clerc aux appointements de cinq cents francs; son cousin, moins âgé de quelques mois, était cultivateur et vigneron; il faisait vivre sa mère par son travail.
Un dimanche matin les deux jeunes gens, instruits de ce qu'ils avaient à faire, se présentèrent chez leur oncle. Ils se firent gracieux et aimables pour Juliette. La jeune
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fille, comme toujours, se montra modeste, bonne et affectueuse.
— Voilà une visite qui signifie quelque chose, se disait le vieux Jérôme. Attendons.
Les deux neveux firent au château des visites de plus en plus fréquentes. Juliette, toujours réservée avec eux, leur témoignait, cependant, une amitié moins cérémonieuse; elle acceptait volontiers le bras de l'un ou de l'autre pour faire le tour du jardin ou une promenade au bord de la Seine.
" Au bout d'un mois, les jeunes gens, également bien accueillis au château, se félicitaient, intérieurement, d'avoir mérité la préférence de la jeune fille.
Philippe Bonardin et sa sœur, agissant pour leur propre compte, se décidèrent à demander la main de l'orpheline.
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— Pour ma part, répondit Jérôme à chaque demande, je ne vois rien qui puisse empêcher Juliette de devenir la femme de votre fils. Je verrais avec joie une union qui me semble devoir assurer l'avenir bien incertain de cette chère petite. Mais je ne puis rien décider avant de l'avoir consultée. C'est bien le moins que nous lui laissions le temps d'interroger son cœur.
En apprenant qu'elle était recherchée en 'mariage par les deux neveux de son père adoptif, Juliette laissa voir un naît étonnement.
— Je n'ai pas encore pensé à me marier, dit-elle. Pourtant, si vous le désirez, cher père, j'accepterai avec reconnaissance celui de vos neveux que vous me donnerez pour mari.
— Ce n'est pas à moi de choisir, chère mignonne, répondit le vieillard. Dis-moi celui que tu préfères.
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— Je n'ai jamais songé à préférer l'un ou l'autre.
— Voilà qui est fortembarrassant, pensa Jérôme.
Il mit un baiser suf le front de la jeune fille et la quitta en se disant :
— Je veux qu'elle soit heureuse, elle le sera.
Peu de temps après, un matin, Jérôme, dont les forces s'étaient éteintes peu à peu, se trouva dans l'impossibilité de se lever. Juliette le vit si faible, si changé de visage, qu'elle s'empressa de faire venir le médecin.
Le malade, interrogé sur ce qu'il ressentait, répondit qu il ne souffrait point.
— Mon corps est usé, continuat-il; je vais mourir de vieillesse, c'est une belle mort. .. Quand l'huile manque à la lampe, elle s'éteint; il en est ainsi de moi.
54 l'héritage
En l'écoutant, Juliette ne put retenir ses larmes. Le vieillard se tourna vers elle, la regarda longtemps et lui sourit en disant :
— Ne pleute pas, si tu veux que je profite de la grâce que Dieu me fait de mourir sans souffrance.
Juliette essuya ses yeux, s'efforça de sourire, se mit à genoux près du lit et, s'emparantdes mains du moribond, les baisa à plusieurs reprises.
— Ah! comme c'est bon, repritil, de se savoir aimé ainsi!...
Il se pencha vers la jeune fille et lui dit à l'oreille :
— Tu seras heureuse.
Le curé vint dans la journée. Il resta pendant une heure avec le vieillard. Quand il sortit du château, la vieille servante remarqua qu'il tenait un papier plié et cacheté. De son côté, le domestique de
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Jérôme s'apercevait en entrant dans la chambre de son maître, après le départ du curé, qu'une lettre ou autre chose avait été écrit. Sur une table, près du lit, se trouvait une plume humide, et un peu d'encre noircissait le doigt majeur de la main droite du malade.
Le lendemain, les Bonardin arrivèrent tous à Marangy. La veuve Duchemin rit entendre des gémissements en pleurant comme une Madeleine. Les autres, moins bons comédiens, faisaient de vains efforts pour paraître tristes.
— Mon pauvre frère ! disait la veuve, nous ne vous quitterons plus.
— C'est moi qui vous quitterai, répondit Jérôme.
— Oh! chassez cette vilaine pensée. Vous avez encore de belles années à vivre; nos bons soins vous rendront la santé.
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Le malade sourit tristement. Il pensait :
— L'affection de ma sœur pour moi n'a pas changé.
Il adressa quelques paroles à son frère et à ses neveux , puis se sentant fatigué, il ferma les yeux et s'endormit.
Tout le monde resta dans la chambre. Juliette et la vieille servante, près du lit ; les Bonardin, assez éloignés pour ne pas être entendus, causaient ensemble à voix basse. On aurait bien pu deviner le sujet de leur conversation en surprenant leurs regards furtifs dirigés du côté de la porte secrète.
Jérôme dormait depuis deux heures. Tout-à-coup, il fit un bond sur son lit; ses yeux s'ouvrirent démesurément et il appela : « Juliette, Juliette. »
La jeune fille se pencha vers lui.
D UN MANIAQUE
— Tu seras heureuse, murmurat-il. Adieu!...
Ses bras sortirent du lit; ils s'agitèrent un instant au-dessus de sa tête et retombèrent inertes à ses côte's. Un sourire suave effleura ses lèvres pâles et son dernier souffle caressa le front de la jeune fille.
Jérôme Boiîardin avait cessé de vivre.
Un cri jeté par Juliette, attira l'attention des Bonardin. La veuve Duchemin s'approcha du lit, examina le visage de son frère que la mort blanchissait, toucha légèrement son fr:nt glacé et se tourna vers son frère pour lui dire : « Il est mort. »
Alors, d'un ton impératif, elle ordonna à la vieille servante de lui remettre toutes les clefs du château.
L'honnête fille obéit, mais comme à regret : elle n'avait jamais beau-
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coup aimé les parents de son maître.
Le premier usage que le frère et la sœur firent des clefs, ce fut de chercher à ouvrir la fameuse porte aux trois serrures; mais ils essayèrent en vain les clefs l'uneaprès l'autre, aucune n'appar.tenait aux serrures.
— Se moquerait-on de nous? s'écria la veuve rouge d'émotion ou de colère.
Elle fit appeler la servante.
— Où sont les clefs qui ouvrent cette porte? dcmanda-t-elle.
La vieille fille ouvrit de grands yeux étonnés.
— Répondez donc ! Vous restez là comme une buse à me regarder...
— Ma fine, madame, je ne savons point, répondit la servante. Je n'avions même jamais, au grand jamais,
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entendu parler de cette drôle de porte.
La veuve Duchemin jeta sur la vieille fille un regard soupçonneux; mais son visage avait une telle expression de vérité, il montrait une curiosité si naïve, qu'elle jugea inutile de l'interroger davantage.
— Que pensez- vous de cela? ditelle à son frère.
— Jérôme aura caché ses clefs quelque part.
— Comme vous dites cela avec tranquillité. Et si nous ne les trouvons pas?...
M. Philippe sourit.
— Je vous comprends, reprit îa veuve. Nous sommes maintenant les seuls maîtres ici; nous pouvons faire briser cette maudite porte.
La population de Marangy tout entière accompagna, le lendemain, Jérôme Bonardin à sa dernière de-
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meure. Sa sœur eut le triste courage de verser de fausses larmes, mais personne ne se laissa tromper par ce semblant de douleur. 11 y eut même quelques honnêtes gens qui ne se gênèrent pas pour murmurer et dire tout haut, qu'il était honteux de feindre une douleur qu'on n'éprouvait pas. Une seule personne, Juliette, conquit toutes les sympathies. Sa douleur résignée, son attitude pieuse à l'église pendant l'office, édifièrent tout le monde.
— Celle-là ne pleure pas que des yeux, disait-on : on voit qu'elle ne joue pas la comédie de la douleur.
Entre ce qui est vrai et ce qui ment, on ne se trompera jamais. Bonne petite! Au moins, elle regrette sincèrement son bienfaiteur.
Une autre personne ajoutait :
— Si Jérôme a fait un testament, il ne l'aura certainement pas oubliée.
d'un maniaque 6i
Oh ! que je la plaindrais, si elle devait compter sur la générosité des Bonardin!...
— Entre nous, disait une autre, je ne serais pas fâchée qu'elle fût la seule héritière. Les pauvres conserveraient leur bienfaitrice.
Dans l'après-midi, les Bonardin et Juliette étaient réunis dans la chambre du défunt. La jeune fille, absorbée dans sa douleur, écoutait à peine les paroles que lui adressaient, tour-à-tour, le frère et la sœur.
La vieille servante entra.
— Monsieur le curé et le notaire vous attendent dans le salon, ditelle.
— Le notaire? exclamèrent les Bonardin.
Et ils se regardèrent en pâlissant.
Il trouvèrent le notaire, assis de-
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vant une table, examinant divers papiers. Le curé se tenait debout, appuyé contre le marbre de la cheminée. Il salua les Bonardin froidement, s'avança vers Juliette, la prit par la main et la conduisit à un fauteuil près duquel il s'assit luimême.
Le frère et la sœur étaient tremblants; celle-ci lançait déjà des regards de haine du côté de Juliette, et du curé.
Le notaire déplia un papier.
— Ceci est le testament de M. Jérôme Bonardin, propriétaire à Marangy, dit-il; testament écrit de la main du défunt en présence de M. le curé, qui me l'a remis il y a trois jours. Ètes-vous disposés à en entendre la lecture?
— Madame, ces messieurs et mademoiselle sont ici pour cela, dit le curé.
D UN MANIAQUE 63
Le notaire commença sa lecture.
Le défunt léguait à ses neveux le château de Marangyet ses dépendances : six arpents de vigne. Il léguait cinq cents francs de rente à chacun de ses vieux serviteurs, et à sa sœur, les titres d'un capital de quarante mille francs placés sur l'état. Quant à Juliette, le testateur n'indiquait point la nature des valeurs qu'il lui léguait. Il était dit dans le dernier article du testament, celui qui la concernait, que son legs était renfermé dans la salle dite des ancêtres, dont les trois clefs étaient remises au curé , nommé exécuteur testamentaire.
La veuve Duchemin et son frère Philippe poussèrent un cri de douleur et de rage sourde. Ils pensaient :
— C'est là que sont cachés les .millions amassés par Jérôme , et'
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c'est l'étrangère qui les aura : nous sommes déshérités.
En présence du notaire et du curé, ils se continrent cependant.
Puis, la première impression subie, ils se dirent que tout espoir n'était pas perdu. La mort de Jérôme leur avait fait oublier l'idée de faire de Juliette la femme d'un Bonardin. N'était-ce pas le moment de revenir à ce projet vite abandonné ?
Alors, ils s'approchèrent de l'orpheline et, après mille compliments flatteurs, ils lui rappelèrent que le cher défunt avait désiré la voir mariée à un de ses neveux.
Juliette ne savait que répondre.
La veuve Duchemin se mit à pleurer et se jeta à son cou en s'écriant que son plus grand bonheur serait de la voir la femme de son fils.
Juliette, embarrassée, étourdie,
d'un maniaque 65
balbutiait des paroles sans suite. La naïve enfant ne comprenait rien à toutes ces démonstrations dont elle était l'objet. Pendant ce temps, le curé souriait malicieusement. Il se chargea de répondre pour la jeune fille.
— Juliette, dit-il, ne peut qu'être flattée de l'affection que vous lui témoignez. Tous deux vous désirez l'avoir pour fille; le cas est embarrassant, vous le comprenez. Ce n'est ni à vous, ni à moi, de juger du mérite des deux cousins et de choisir entre eux; ce soin regarde Juliette seule. Laissez-la se consulter , et son cœur, le vrai juge quand il s'agit d'affections, décidera.
Le notaire , en homme habitué à voir jouer devant lui toutes les scènes de la comédie humaine, regardait d'un œil froid et railleur ce
qui se passait.
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— Monsieur le curé a raison, dit la veuve, nous attendrons que notre petite Juliette choisisse entre mon fils et mon neveu.
Et tout bas elle pensait :
— Je ne manque pas d'adresse , je m'en servirai et il faudra bien que le choix de l'héritière se porte sur mon fils.
Le curé se leva et, s'adressant au notaire :
— Ne serait-il pas temps, dit-il, de voir en quoi consiste le legs de mademoiselle Juliette?
— Rien ne s'y oppose, répondit le notaire.
Il tirade sa poche trois clefs réunies dans un anneau et les remit au curé en disant :
— Vous me les aviez confiées, je vous les rends. C'est vous qui devez ouvrir la porte de cette chambre qui, pour nous tous, jus-
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qu'à présent, renferme un mystère.
— Mesdames et messieurs, si vous voulez me suivre... dit le curé en s'inclinant.
Tout le monde sortit du salon.
La veuve s'empara du bras de la jeune fille.
— Vous serez toujours la maîtresse au château de Marangy, lui ditelle tout bas, car vous deviendrez lia femme de mon fils, et nous achèiterons à son cousin sa part de projpriété.
On entrait dans la chambre de Jérôme.
— Je vous fais passer par cette chambre, dit le curé, parce que la grande porte de la salle des ancêtres, qui ouvre sur la galerie, a été condamnée.
Il dérangea la feuille de chêne, fit jouer le ressort caché dans la boiserie, et la petite porte secrète s'ouvrit.
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— On voit bien, grommela la veuve Duchemin, que mon frère a parfaitement renseigné monsieur le curé.
Celui-ci avait préparé les trois clefs ; il les plaça dans les serrures et les tourna l'une après l'autre.
Les Bonardin, attentifs et palpitants, ne perdaient pas un de ses mouvements. Quand ils virent la porte s'entr'ouvrir , ils s'élancèrent en avant.
Le curé n'eut que le temps de se jeter de côté pour éviter un choc terrible.
Les Bonardin entrèrent les premiers dans la chambre mystérieuse.
Monsieur Philippe et sa sœur poussèrent une exclamation étrange.
d'un maniaque 69
Hélas! le trésor en imagination depuis si longtemps, n'existait pas.
La fameuse salle des ancêtres, si bien fermée, ne contenait que vingt ou trente tableaux, la plupart sans cadre, tousvieux, ridés, malpropres, et une dizaine de groupes et statuettes couverts de poussière.
— C'était, ma foi ! bien la peine de faire tant de mystère ! s'écria la veuve Duchemin. Jérôme s'est tout simplement moqué de nous. Et de vous aussi, ma belle, ajouta-t-elle en s'adressant à Juliette.
La jeune fille ne cherchait pas à cacher sa surprise. Le notaire, luimême, regardait le curé et semblait lui dire :
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— Ceci me fait l'effet d'une mystification.
— Jérôme a toujours eu des manies, dit M. Philippe. Depuis quelque temps, surtout, il avait des moments où sa tête n'y était plus. Qui sait? il s'est peut-être imaginé que toutes ces portraitures valent beaucoup d'argent.
— C'est cela, sans aucun doute, reprit la veuve. Mais ses millions, où sont-ils?
— J'affirmerais bien qu'ils n'ont jamais existé, dit le notaire en souriant.
— Pourtant, monsieur le notaire, reprit la veuve, au su et au vu de tout le monde, Jérôme a gagné une grande fortune; et ce n'est pas ce qu'il nous laisse...
— Notre frère aura fait de fausses spéculations, dit M. Philippe.
— Oui, il faut qu'il se soit ruiné
DUN MANIAQUE Jï
Cela nous explique les voyages fréquents qu'il faisait à Paris et ailleurs. Ah! comme souvent on est exposé à se tromper... Allons-nousen, continua-t-elle.
Et elle ajouta d'un ton ironique :
— Laissons mademoiselle Juliette prendre possession de son héritage.
Le curé arrêta les Bonardin d'un signe.
— Votre intention est sans doute de vous installer au château dès aujourd'hui? demanda-t-il.
— Certainement, répondit la veuve.
— Juliette n'y peut demeurer en même temps que ces messieurs, continua le prêtre en désignant les deux cousins. Le notaire et ami de M.
Jérôme lui offre une chambre dans sa maison, près de sa femme. Juliette y restera jusqu'au jour de son mariage. Je me charge de vous dire
L HERITAGE
moi-même lequel de ces messieurs mademoiselle Juliette acceptera pour mari.
— Oh ! fit la veuve , je comprends si bien l'embarras dans lequel se trouve mademoiselle, que mon fils, ne voulant pas prolonger cette situation, renonce, dès à présent, à devenir le mari de mademoiselle.
— Est-ce bien là votre pensée, monsieur Duchemin? demanda le curé.
— Oui, monsieur le curé. Du reste, j'ai cru voir que mademoiselle Juliette accordait à mon cousin une préférence très-marquée.
— Vous avez vu cela un peu tard, dit le curé avec une ironie mordante.
Et, se tournant vers M. Philippe :
— Vous pouvez remercier votre neveu, lui dit-il, de ce qu'il abandonne ses prétentions en faveur de votre fils,
D UN MANIAQUE
— Mon neveu est un garçon plein de générosité, dit M. Philippe avec dépit ; mais mon fils ne saurait profiter de l'heureuse chance qui lui est offerte. Pour qu'il devienne notaire un jour, il lui faut de l'argent, et vous comprenez...
— Juliette n'a pas de dot, interrompit le curé; c'est un tort grave à vos yeux. Ce n'était pas Juliette que ces messieurs voulaient épouser, mais le trésor dont ils la supposaient héritière.
Et, avec une froideur méprisante, il continua en s'adressant aux deux cousins :
— Mademoiselle Juliette vous remercie de lui avoir fait connaître vos véritables sentiments.
Les Bonardin se retirèrent.
— Allez, sots et sans cœur! fit le prêtre en les accompagnant de son regard courroucé.
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Il se tourna vers Juliette, pensant avoir à la consoler ; mais le visage de la jeune fille ne portait la trace d'aucune douleur. Elle souriait.
— Ne vous étonnez pas, monsieur le curé, dit-elle. Loin de me causer de la peine, le refus de ces messieurs me rend heureuse.
Un matin, trois hommes arrivant à Marangy, demandaient qu'on leur indiquât la demeure du curé.
Une bonne femme, qui filait sur le seuil de sa porte, leur montra le presbytère, qu'un orme âgé de.
plusieurs siècles abritait. Les étran gers s'y rendirent aussitôt. L'un d'eux dit au curé :
— C'est à moi, monsieur, que vous avez écrit dernièrement ; voici
D UN MANIAÇUE
votre lettre. Vous m'annoncez la mort de M. Jérôme Bonardin, que ces messieurs et moi connaissions.
Est-ce lui qui vous avait prié de m'écrire?
— Lui-même, répondit le curé.
— Quand pourrons-nous voir les tableaux ?
— A l'instant même. Veuillez m'accompagner jusqu'au château.
Quand les trois étrangers eurent examiné les œuvres d'art rassemblées dans la salle des ancêtres, ils prirent du papier sur lequel ils tracèrent des chiffres. Puis, après s'être consultés, ils demandèrent au curé :
— Combien M. Bonardin estimait-il sa galerie?
Le curé tira de sa poche une feuille de papier.
— Cinq cent mille francs, répondit-il.
76 l'héritage
Les étrangers se regardèrent en souriant.
Les chiffres de Jérôme et les leurs étaient les mêmes.
Tout est-il à vendre? demanda celui à qui le curé avait écrit.
— Oui, monsieur.
— Quelle réduction faites-vous sur la somme totale?
— Aucune. Voyez ce que M. Bonardin a écrit lui-même sur ce papier.
L'étranger prit la feuille et lut :
« Monsieur le curé présentera à
M. Mazurier, qui l'approuvera, le
compte que j'ai établi ci-dessus. »
— Il y a trente ans que je rencontrai pour la première fois M. Bo nardin, reprit l'acheteur; j'ai eu le bonheur de mériter sa confiance.
Cette confiance, je ne la trahirai pas aujourd'hui : j'approuve l'estimation de chaque œuvre faite par
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M. Bonardin. Et vous, messieurs?
ajouta-t-il en s'adressant à ses collègues.
Remarquez, messieurs, reprit-il, que pour réunir ici ces chefs-d'œuvre des écoles française, italienne et flamande, M. Bonardin a dépensé près d'un million, sa fortune presque entière. Comme tant d'autres, M. Bonardin aurait pu placer ses capitaux dans l'industrie et tripler sa fortune; mais il avait l'amour des chefs-d'œuvre, l'art était sa passion unique. Sa vie fut modeste et laborieuse. Devenu riche, il continua à vivre pauvrement; car, en rassemblant dans sa demeure des trésors précieux qu'il devait laisser après lui, il s'appauvrissait réellement.
Quelques-uns blâmeront peut-être sa conduite; mais beaucoup d'autres l'admireront.
Le jour même les chefs-d'œuvre
78 l'héritage d'un maniaque
de Jérôme Bonardin sortirent du château, et cinq cent mille francs en valeurs furent remis entre les mains du notaire.
En apprenant le changement qui venait de se faire si rapidement dans la fortune de Juliette, la veuve Duchemin faillit étouffer de colère.
Les deux cousins essayèrent de se rapprocher de la jeune fille qu'ils avaient dédaignée la croyant pauvre, mais le curé, à la prière de Juliette, les congédia en ayant soin de ne leur laisser aucun espoir.
Peu de temps après, Juliette rentra au château de Marangy acheté par elle. Les pauvres du pays qui s'en étaient éloignés y revinrent et le bonheur y élut domicile auprès de la charité.
Il était neuf heures du soir. Le chevalier de Florens, retiré dans son appartement, se livrait aux charmes d'une agréable rêverie. Les pensées qu'il caressait devaient être bien calmes et bien douces, car son visage, habituellement grave et austère, paraissait rayonner de bonheur. Par instants, un sourire de satisfaction glissait sur ses lèvres.
Dans une pièce voisine, une main
délicate et exercée courait avec agilité sur les touches d'un clavecin, et envoyait aux oreilles du vieux chevalier une série de notes et d'accords qui semblaient vouloir le bercer pour l'endormir doucement.
Ceci se passait en 1789, à quel-* ques kilomètres de Blois, au vieux château d'Avroncelles.
Comme le chevalier subissait peu à peu l'enivrement de la musique et allait, sans aucun doute, continuer sa rêverie dans le sommeil, la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement derrière lui.
Le vieillard tressaillit et se redressa vivement. Son front s'était assombri et ses sourcils, épais et grisonnants, en se rapprochant des yeux, donnèrent à sa physionomie une expression menaçante.
Le visiteur inattendu, interdit et tremblant, n'osant faire un pas,
DE FAMILLE 8l
s'arrêta entre les deux chambranles de la porte.
— Eh bien, dit le chevalier d'un ton sévère, qu'y a-t-il? Pourquoi venez-vous me déranger à cette heure? Vous savez pourtant, Thomas, qu'une fois rentré chez moi, je veux y être tranquille.
— Oui, monsieur le chevalier; mais... c'est que...
— C'est que... parlez!
— Trois personnes, deux hommes et une femme, viennent d'arriver au château; ils se disent porteurs de divers ordres de M. le comte notre jeune maître.
— Oh ! oh ! ceci est extraordinaire, pensa le chevalier.
— L'un des hommes veut absolument vous parler ce soir, ajouta le domestique.
— Allons donc recevoir les or-
DI. t»
dres du comte d'Avroncelles, dit simplement le chevalier.
Le clavecin continuait à égrener ses notes capricieuses, graves, légères ou plaintives.
Au bout d'un quart d'heure, M. de Florens rentra dans sa chambre. Il était fort pâle et très-agité.
A la sévérité de son regard se joignait une nuance de tristesse qu'il eût essayé vainement de dissimuler.
Il s'assit dans son large fauteuil et se mit à réfléchir.
Depuis un instant , le clavecin ne se faisait plus entendre.
Une porte s'entr 'ouvrit doucement et une forme blanche se dessina dans l'ouverture. Gracieuse et suave apparition!... C'était une belle jeune fille de seize ans.
Elle était grande; ses beaux cheveux blonds dénoués retombaient en longues tresses sur ses épaules
demi-nues, d'une blancheur éclatante. Elle souriait, et entre ses lèvres roses on aurait pu admirer les plus jolies dents du monde.
Elle attacha sur le vieillard son regard plein de tendresse et le considéra attentivement pendant quelques minutes.
Absorbé dans ses pensées, le chevalier ne la vit point et ne fit aucun mouvement.
— Il dort, murmura-t-elle.
Elle appuya sur sa bouche l'extrémité de ses petits doigts roses, ses lèvres firent entendre le bruit d'un baiser, et la porte se referma plus doucement encore qu'elle ne s'était ouverte. La charmante apparition avait disparu.
Dans le château, ordinairement silencieux, on entendait les portes s'ouvrir et se refermer violemment.
Un grand nombre de pièces étaient
éclairées. On préparait les appartements pour recevoir le comte d'Avroncelles, propriétaire du château, et plusieurs de ses amis. Le comte devait arriver le lendemain, amenant avec lui, de Paris, quelquesuns des joyeux compagnons de sa jeunesse.
Le comte d'Avroncelles n'avait pas encore vingt-deux ans.
Le chevalier de Florens sortit, enfin de son immobilité. Il se leva et se mit à marcher dans sa chambre d'un pas inégal, tantôt lent, tantôt précipité, en agitant ses grands bras dans le vide.
M. de Florens était évidemment en proie à une violente colère.
— Intendant! intendant! murmura-t-il d'une voix sombre, ils m'ont appelé intendant ! ils ont eu cette audace!... Je ne suis l'intendant de personne; non, certes, de
personne, et du comte d'Avroncelles, dont le père a été mon ami, moins que de tout autre. Si, pendant vingt ans, je me suis occupé des intérêts de mon vieil ami, c'est parce que, retenu à la cour du roi, il avait besoin d'un autre luimême. C'était de ma part une preuve d'amitié, un dévouement. Et son fils, l'ingrat ! me fait appeler aujourd'hui intendant par ses valets! Oui, et autre énormité, il m'ordonne de remettre les clefs du château, — ces clefs que j'ai gardées pendant vingt ans, — entre les mains d'un autre !
Quelle est donc son intention ?
Veut-il me chasser de' cet asile de ma vieillesse? Mais il n'en a pas le droit; j'ai vieilli ici, je dois y mourir. Ma fille bien-aimée, ma Thérèse chérie y est née... A-t-il donc, ce jeune homme, le droit de dire à
cette enfant que son père aimait, que son père caressait dans les rares instants qu'il passait avec nous : Je ne vous connais pas, vous et votre père, vous êtes des étrangers pour moi; allez-vous-en!
O d'Avroncelles ! mon noble ami, tu m'as dit, cependant : « — Chevalier, tu es ici le maître avant moi. » — Allez-vous-en ! Mais si cela arrivait, ton spectre, d'Avroncelles, sortirait de son tombeau, et tu viendrais crier à ton fils :
« Arrête, malheureux, arrête ! tu commets un crime!... »
L'heure après minuit était sonnée.
Le chevalier s'étant calmé peu à peu, faute de trouver de nouveaux aliments à sa colère, pensa qu'il était temps de se livrer au repos.
— Qui sait? pensait-il, si la nuit prochaine je pourrai dormir dans cette chambre ?
Avant de se mettre au lit, il ouvrit la porte où s'était montré le visage souriant de la jeune fille, et plongea son regard dans l'appartement.
M. de Florens soupira.
— Mon bonheur, ma vie sont là,
dit-il.
Ses yeux s'étaient arrêtés sur le lit où reposait sa fille, la charmante Thérèse de Florens. Il laissa la porte entre-bâillée et se jeta sur sa couche sans prendre la peine d'ôter ses vêtements.
Au moment où la dernière étoile du matin s'éteignit dans l'azur du ciel, avec le premier chant de la fauvette matinale, le chevalier de Florens quitta son lit et commença,
comme la veille, une promenade rapide autour de sa chambre.
Quelques instants après, Thomas se présenta. Il était suivi du cuisinier, du jardinier et de la femme de ce dernier. Ces quatre personnes composaient, avec M. de Florens et sa fille, les habitants ordinaires du château d'Avroncelles.
— Monsieur le chevalier, dit Thomas d'un air piteux, nous venons vous dire adieu avant de quitter le château.
— Avant de quitter le château !
Qu'est-ce que cela veut dire?
— Hier soir nous avons reçu notre congé.
— Et qui donc s'est permis, sans mon ordre, de renvoyer les anciens et fidèles serviteurs de mon ami le comte d'Avroncelles.
— L'intendant du jeune comte, monsieur le chevalier.
— . L'intendant! s'écria M. de Florens devenu blême. Ah ! ah ! reprit-il avec un calme qu'il ne possédait point, le jeune comte a pris un intendant; il n'était pas satisfait des services désintéressés que lui rendait un homme honoré de la confiance et de l'affection de son vénérable père. C'est bien. Il ne lui manque plus que de me faire chasser, moi aussi, par son intendant.
Vous le voyez, mes amis, continua-t-il avec amertume, je ne suis plus rien ici, au lieu de commander, on aura peut-être la hardiesse de me donner des ordres. Bien qu'il me soit pénible de vous voir sortir d'une maison où vous êtes depuis tant d'années, je dois, hélas ! vous laisser partir; je veux m'interdire jusqu'au droit, que je puis avoir encore, de parler en votre faveur.
Allez, mes amis, et que le ciel vous conduise.
Les serviteurs se retirèrent en baissant la tête et vivement émus.
Le chevalier passa dans la chambre de sa fille. Thérèse achevait sa toilette du matin.
— Bonjour , cher père, lui ditelle ; comment avez-vous passé la nuit?
— Assez bien. Et toi, mon enfant, as-tu bien dormi?
— Mais oui ; seulement il s'est fait beaucoup de bruit dans le château. Pourquoi cela, mon père?
— On a préparé les appartements du jeune comte.
— Est-ce qu'il doit venir bientôt?
— Aujourd'hui même.
— J'étais toute petite lorsque je l'ai vu, j'aurai beaucoup de plaisir à le revoir.
— Thérèse, c'est un plaisir auquel tu dois renoncer.
— Pourquoi cela, mon père ? fit la jeune fille avec surprise. •
Tu le sauras plus tard. Je vais
en outre t'imposer un grand sacrifice : Pendant quelques jours, tu ne feras plus ta promenade matinale dans le jardin et le parc ; tu resteras dans ta chambre ; tu as des livres et ton clavecin, avec eux tu ne t'ennuieras pas trop. D'ailleurs, je serai Souvent avec toi, nous causerons.
La jeune fille était stupéfiée.
— Qu'est-ce que cela signifie? se dit-elle. Que se passe-t-il donc, pour que mon père m'interdise ma promenade favorite et me condamne à rester dans ma chambre, comme si j'avais mérité une punition?
— Tu ne me réponds pas, reprit le chevalier.
— Je vous obéirai, mon père.
— C'est bien, mon enfant ; je suis content de toi.
Il l'embrassa au front et rentra chez lui.
Vers deux heures, le roulement de deux chaises de poste attira l'attention de M. de Florens.
— C'est le comte et ses compagnons, se dit-il.
Au lieu de courir à la rencontre du fils de son ami, il ne fit pas un mouvement et resta étendu dans son grand fauteuil.
Le chevalier gardait rancune au jeune comte, qui l'avait gravement offensé. Son autorité méconnue était un manque d'égards qu'il ne pouvait ni pardonner, ni excuser. Atteint dans ce qu'il avait de plus cher au monde : sa fierté, son amourpropre, son orgueil, il croyait avoir le droit d'exiger une réparation. Il s'était dit :
— Le comte ne me verra pas, s'il ne me fait appeler.
Selon lui, il était impossible que le comte ne lui fît pas l'honne.ur de l'inviter à sa table. Il attendit. Mais M. d'Avroncelles ne le fit point demander. Le pauvre chevalier et sa fille étaient complètement oubliés. Il fut obligé de commander son dîner lui-même. Cette dernière offense le rendit furieux.
Quatre jours se passèrent ainsi.
Malgré sa grande pénétration, M. de Florens fut forcé de convenir en lui-même qu'il n'y comprenait absolument rien.
La soirée était belle. Thérèse, habituée à courir matin et soir dans le parc, sous les toits verts des larges allées, commençait à éprouver l'ennui inévitable d'une solitude forcée.
Appuyée au bord de la fenêtre,
elle jetait un regard plein de tristesse et de convoitise sur les grands arbres du parc, sur les rieurs du jardin, ces jolies rieurs qu'elle aimait tant, qu'elle ne pouvait plus caresser de la main, qu'elle ne pouvait plus cueillir pour en orner ses cheveux et son corsage. Elle entendait chanter les rossignols et les merles, et cela sans plaisir. Puis, lorsqu'une brise égarée lui apportait les mille parfums de la campagne fleurie, elle respirait avec force, comme si elle eût craint de laisser échapper un seul de ces parfums.
Elle était là depuis près d'une heure, lorsque, tout-à-coup, elle aperçut quatre jeunes gens, qui s'avançaient lentement dans une allée du jardin, en face de sa fenêtre.
L'un d'eux devait être le comte d'Avroncelles. Ce fut la pensée de
la jeune fille. Mais comment le reconnaître?
Ils étaient également jeunes et beaux. Toutefois, celui que Thérèse avait vu le premier, attira plus particulièrement son attention. Etaitce le jeune comte? A une émotion singulière qui s'empara d'elle, la jeune fille sentit que ce devait être lui. Elle s'étonna de trouver son front brûlant, de sentir sa poitrine oppressée et son cœur battre plus vite. Elle eut peur d'être remarquée et elle quitta précipitamment la fenêtre. Elle était fort troublée, elle alla s'asseoir devant son clavecin et, machinalement, ses doigts se posèrent sur le clavier. Elle commença en allegretto, mais dès les premières mesures le rhythme et le mouvement changèrent . Alors , l'instrument fit entendre une sorte de symphonie, exprimant la ten-
dresse, mélancoliqueet douce comme une prière.
La jeune fille composait , en même temps que ses doigts couraient sur les touches d'ivoire. Cela dura un quart d'heure. Les jeunes gens s'étaient arrêtés sous la fenêtre et avaient écouté avec admiration.
Ils ne s'éloignèrent que lorsque la dernière note arriva mourante jusqu'à eux.
En se levant, Thérèse vit son père, debout et les bras croisés, au milieu de la chambre. Deux larmes arrachées par l'émotion , descendaient sur les joues du vieillard.
La jeune fille se jeta à son cou et l'embrassa avec effusion. Que de tendresses et que de pensées il y avait dans ce baiser !
Le lendemain, enfin, le comte fît prévenir M. de Florens qu'il allait avoir l'honneur de se rendre près de lui. Le chevalier mit un soin minutieux à sa toilette. Disons aussi que sa grande colère était un peu apaisée. Il avait beaucoup aimé le feu comte d'Avroncelles et, en souvenir du père, il était moins sévère pour le fils. Ce dernier aurait eu, vraiment, peu à faire pour conquérir l'affection du vieillard.
Ce fut avec un visage souriant qu'il accueillit le jeune comte ; mais, aussitôt, un nuage reparut sur son front en voyant qu'il était suivi d'un autre personnage.
C'était le nouvel intendant du
château. M. de Florens devina dans cet homme un ennemi.
Il indiqua un siège au fils de son ami et s'assit lui-même, sans daigner accorder un regard à l'intendant.
Celui-ci le regarda en dessous, d'un air peu respectueux.
— Je suis venu passer quelques jours seulement à Avroncelles, dit le comte; je veux en profiter pour me rendre compte des choses qui m'intéressent et examiner s'il n'y aurait pas à faire des réformes dans certaines parties du domaine ; j'entends par réformes toutes les améliorations utiles. Mon intendant, que j'ai Fhonneur de vous présenter, Monsieur le chevalier, est chargé d'exécuter mes ordres.
— Je croyais que monsieur le comte pouvait se passer d'un intendant à Avroncelles, répliqua le
vieillard. Les rentrées se font bien et les comptes ont toujours été exactement tenus.
— Oh ! il ne s'agit pas de cela !
— Il faut, monsieur le comté, que vous ayez à vous plaindre de moi, pour retirer votre confiance au vieil ami de votre père.
— Monsieur le chevalier, je n'oublie pas les services que vous avez Irendus à mon père, mais vous n'êtes plus jeune.
— Monsieur le comte pourrait faire supposer qu'il doute de mon intelligence et qu'il me croit incapable de veiller à ses intérêts?
— Tout cela est loin de ma pensée, monsieur le chevalier; je veux dire seulement que vous avez besoin de repos.
— Je comprends. Monsieur le comte désire se passer de mes services; il me prie, poliment, de
quitter au plus tôt son château.
— Vous vous méprenez encore sur mes intentions, monsieur de Florens, reprit le jeune homme en faisant un geste d'impatience. Vous resterez à Avroncelles, je ne demande pas mieux. Seulement, je vous prierai de remettre les papiers de ma famille ainsi que vos pouvoirs entre les mains de mon intendant.
— Je ne profiterai certainement pas de votre permission, monsieur le comte; du moment que je deviens inutile, je dois quitter votre maison.
Le chevalier de Florens est pauvre; mais il lui reste encore assez de fierté dans l'âme pour savoir refuser une aumône.
Le sang était monté à la figure du vieillard.
— Quant à vos papiers, ajouta-t- 'il, je ne les remettrai qu'à vous-
même, monsieur le comte. Veuille?
prendre la peine de passer avec moi dans la pièce voisine où ils se trouvent.
Le comte se leva et, en sortant, il échangea un regard singulier avec son intendant.
Le chevalier le fit entrer dans un cabinet, qui lui servait de bureau, et lui remit immédiatement, plusieurs liasses de papiers et de parchemins jaunes, rangés et étiquetés avec ordre.
Le comte s'assit devant la table et examina les pièces sur lesquelles il fit diverses annotations.
Le chevalier s'était appuyé contre le marbre de la cheminée.
— Ces papiers sont parfaitement en ordre, dit le comte en se tournant à demi vers M. de Florens.
Mais, ajouta-t-il, n'avez-vous pas encore quelque chose à me remettre?
— Tous vos titres sont là, monsieur le comte.
— Ce ne sont pas des papiers que je réclame, monsieur le chevalier.
— En ce cas, je ne vois pas...
— N'avez-vous donc pas connaissance de l'écrin qui renferme les bijoux et les diamants de ma famille ?
M. de Florens tressaillit. Mais ce mouvement ne fut point remarqué par le comte.
— Je sais, monsieur le comte, répondit-il, que votre famille possédait des diamants d'une valeur considérable.
— Un million, monsieur le chevalier ! Les uns appartenaient à ma mère, les autres ont été, pendant plusieurs siècles, l'héritage des comtes d'Avroncelles.
— Je sais encore cela.
— A la mort de ma mère, mon père en devint le dépositaire. Vous
DE FAMILLE I o3
devez savoir cela aussi, monsieur le chevalier.
— Oui, ces particularités me sont connues ; mais je ne vois pas...
Le chevalier commençait à se trouver mal à l'aise. L'interrogatoire que lui faisait subir le jeune homme devenait pénible ; il cherchait le moyen de sortir de la situation où il se trouvait engagé et il ne parvenait pas à découvrir une issue.
— Depuis que j'ai eu le malheur de perdre mon père, reprit le comte, j'ignore ce que l'écrin est devenu. Il s'agit d'une partie trop importante de ma fortune pour que la disparition des diamants me laisse indifférent. Mon père avait l'habitude de vous consulter sur tout avant d'agir, monsieur de Florens, vous ne devez donc pas trouver mauvais que je m'adresse à vous pour obtenir des renseignements. Vous seul pouvez
me dire où les diamants ont été déposés.
Le comte s'était levé et regardait fixement le vieillard.
Le pauvre chevalier sentait une sueur froide à la surface de sa peau.
— Je ne puis vous le dire, monsieur le comte, répondit-il avec résolution, je... je l'ignore.
— Ah! vous l'ignorez, fit le comte d'un ton sec, je m'attendais à votre réponse.
— Votre père peut les avoir vendus, hasarda le chevalier.
— Vous pourriez sans doute affirmer le contraire, dit le comte avec intention.
— Monsieur le comte ! s'écria le vieillard , oseriez - vous me soupçonner?
— Oui, monsieur, répliqua le comte en élevant la voix, je vous soupçonne d'être plus instruit que
DE FAMILLE Iû5
vous ne voulez le paraître, pour ne pas attaquer autrement votre honneur.
— Monsieur le comte !..
Une rougeur subite monta au front du vieillard. Il était profondément ému . Son corps tremblait.
— Une accusation aussi odieuse ne vient pas de vous, reprit-il, vous n'auriez pas voulu insulter un vieillard qui fut le compagnon et l'ami de jeunesse de votre père. Mais n'importe, je quitterai aujourd'hui même votre château. J'étais pauvre en y entrant, j'en sortirai pauvre, après avoir usé ma vie au service de votre famille.
En achevant ces mots sa voix était devenue éclatante.
La porte du cabinet s'ouvrit et Mlle de Florens, le visage bouleversé, se précipita vers son père.
IOÔ LES DIAMANTS
— Qu'y a-t-il ? s'écria-t-elle. Mon père, mon père ! qu'avez-vous ?
— C'est monsieur le comte Henri d'Avroncelles, ma fille, qui nous chasse de son château ! répondit le vieillard.
La jeune fille se tourna vers le comte et lui envoya un regard plein de reproche et de tristesse, mais exempt de colère.
Sous ce regard expressif, dont il comprit toute l'éloquence, le comte se troubla; il baissa les yeux et il eut honte d'avoir accusé le père de cette charmante jeune fille qui répandait autour d'elle comme un parfum d'innocence et de pureté.
— Viens, dit le chevalier en entraînant sa fille, il faut songer à notre départ.
Ils sortirent et laissèrent le jeune
homme debout, immobile, pensant
toute autre chose qu'à l'écrin
renfermant les diamants de famille.
Sur l'ordre de son père, Thérèse se mit à rassembler les divers objets qui leur appartenaient. Ses yeux étaient baignés de larmes. Pauvre enfant!.... Elle allait quitter pour toujours sa chère petite chambre où elle avait vécu heureuse si longtemps, le parc, le jardin et ses jolies fleurs, enfin tout ce qui avait été jusqu'alors un monde pour elle :
son univers.
Et puis, il y avait encore cette pensée cruelle, que le comte Henri et son père allaient devenir, sinon ennemis, mais tout au moins étrangers l'un à l'autre.
Et, sans savoir pourquoi, cela la rendait malheureuse.
Elle s'étonnait de ne point prendre parti pour son. père contre le comte et de trouver dans son cœur mille raisons pour l'excuser.
Pendant qu'elle s'occupait des préparatifs, le chevalier, seul dans sa chambre, ouvrit un meuble et y prit un petit coffret qu'il caressa longuement du regard.
— Une fortune, deux fortunes sont enfermées là, murmura-t-il, un million !... Que faut-il faire?
Il hésita un instant.
— Non, non, reprit-il tout haut, je les garde !...
Voulant réparer ses torts envers le chevalier, le comte d'Avroncelles vint lui faire des excuses et le prier d'oublier ce qui s'était passé entre eux. Il le supplia de ne point quitter le château.
M. de Florens ne voulut lien entendre.
A midi, une voiture vint le prendre avec sa fille pour les conduire à Blois.
En les voyant s'éloigner, le jeune
comte poussa un profond soupir. Il n'avait fait qu'entrevoir la jeune fille ; mais il lui restait la vive impression que sa vue avait fait naître.
L'année 1793 venait de s'ouvrir en voyant tomber la tête de Louis XVI. Le sang de quelques autres nobles victimes de la révolution avait déjà rougi les échafauds élevés par la Convention.
Nous n'entreprendrons pas de tracer ici le tableau douloureux de ces scènes terribles, qui coûtèrent à la France le meilleur de son sang, qui la firent pleurer pendant tant d'années, et qu'elle voudrait effacer aujourd'hui au prix de quelquesunes des plus belles pages de son
histoire. Des plumes plus éloquentes que la nôtre ont tout dit sur ce sujet.
Le roi étant mort, les nobles qui habitaient à Paris et à Versailles, abandonnèrent ces deux villes, où leur liberté et leur vie étaient menacées, les uns pour grossir le nombre des émigrés, les autres pour se retirer au fond de leur province, où ils croyaient pouvoir échapper à la fureur révolutionnaire.
Voilà pourquoi le comte Henri d'Avroncelles arrivait incognito, par une soirée du mois de février, au château d'Avroncelles. .
Plus de quatre ans se sont écoules depuis que le chevalier de Florens a quitté le château. Pourtant, le comte n'a pas oublié ses torts envers le vieil ami de son père et encore moins Mlle de Florens. L'image de
la jeune fille l'a accompagné partout : à Versailles et à Paris, à la cour, dans les salons, au spectacle.
Recherché par les mères ayant des filles à marier, le comte' resta insensible à toutes les avances, à toutes les séductions.
Quant aux diamants de famille, s'il y pensait encore, c'était pour déplorer sa conduite envers le chevalier, qui n'avait point voulu lui pardonner d'avoir méconnu ses services et douté de son honneur.
Comme la plupart des gentilshommes de son âge et de son temps, le comte plaçait avec raison sa fortune au-dessous de son honneur, et aussi bien plus bas que les satisfactions de son cœur. Il l'aurait sacrifiée volontiers pour se rapprocher de Mlle de Florens, pour en être aimé et l'épouser.
En arrivant à Blois, le chevalier
descendit chez un de ses anciens amis, homme riche et très-considéré dans la ville, qui le reçut avec joie et lui offrit, pour lui etsa fille, un logement dans sa maison.
M. de Florens accepta avec empressement et reconnaissance, mais il refusa absolument de vivre aux dépens de son ami.
— Ma fille est jeune et moi je suis encore robuste, dit-il, nous travaillerons.
Thérèse trouva facilement quelques leçons de musique. Le chevalier, qui avait fait de sérieuses études, devint professeur de mathématiques.
Ils purent ainsi suffire à leurs besoins.
Si le comte d'Avroncelles pensait beaucoup à Mlle de Florens, Thérèse, de son côté, avait gardé le souvenir du jeune gentilhomme;
mais elle renfermait secrètement toutes ses pensées dans un coin de son cœur. Son père ne prononçait jamais le nom du comte devant elle, et elle ne voulait pas, en lui adressant certaines questions, rappeler le passé et la scène pénible qui avait provoqué leur départ d'Avroncelles.
Toutefois, — cela étonnait beaucoup la jeune fille — le chevalier ne manifestait aucun ressentiment contre le comte. Elle avait même appris qu'il se faisait donner constamment des renseignements au sujet du jeune homme et que, jour par jour, il savait l'emploi de son temps.
Mais ce qui était étrange, incompréhensible et redoublait encore son étonnement, c'était de voir la satisfaction et la joie du chevalier, chaque fois que de bonnes nouvelles m. 8
du comte Henri lui étaient transmises.
Le chevalier de Florens et sa fille vivaient donc tranquillement à Blois, lorsque les graves événements qui s'accomplissaient à Paris les forcèrent à prendre leur part des inquiétudes générales.
Par une froide nuit du mois de février, Thérèse et son père veillaient, assis devant un feu clair qui flambait dans la cheminée.
La jeune fille terminait un petit travail à l'aiguille. Le chevalier avait le front soucieux et semblait préoccupé.
Evidemment, de sombres pensées l'agitaient.
De temps à autre il regardait du côté de la porte et écoutait attentivement tous les bruits du dehors.
Enfin il se leva.
La porte venait de s'ouvrir et de
livrer passage à la personne si impatiemment attendue.
C'était M. Mingard, l'ami chez qui logeait le chevalier.
— M'apportez-vous une bonne nouvelle? demanda-t-il vivement.
M. Mingard secoua la tête.
— Parlez ! parlez ! s'écria M. de Florens; vous n'avez rien appris?
— Je sais où il se trouve en ce moment.
— Mais c'est une excellente nouvelle, celaJ
— Non, car le danger l'a suivi...
— Au nom de la liberté, il n'y a donc plus un coin où l'on puisse être libre sur la terre de France ?
— Les idées nouvelles se propagent partout.
— Enfin, que fait-il? Où est-il?
Que savez-vous ?
Thérèseécoutaitsans comprendre.
— Il est à Avroncelles, où il se
tient caché depuis huit jours. Ce soir, un misérable est venu le dénoncer dans un club. L'ordre de l'arrêter demain matin à la première heure a été envoyé à la gendarmerie.
— M. Mingard, de qui donc parlez-vous ? demanda Thérèse d'une voix oppressée.
— Du comte d'Avroncelles.
La jeune fille poussa un cri étouffé et devint pâle comme une morte.
— O mon père, mon père ! s'écria-t-elle, sauvez le comte Henri, sauvez-le !.. .
— Pour cela, nous n'avons pas une minute à perdre, dit M. Mingard.
M. de Florens regarda sa fille avec surprise.
— Je m'en doutais, pensa-t-il.
Et il fut effrayé des chagrins que
sa Thérèse chérie se préparait dans l'avenir.
— L'intérêt que tu nous montres pour le comte d'Avroncelles me semble bien exagéré, lui dit-il avec douceur; je ne croyais pas que ma fille pût oublier si complètement l'injure faite à son père.
— Mon père, répliqua Thérèse en rougissant, Dieu veut qu'on pardonne même à ses ennemis, et le comte est le fils d'un homme qui fut pour vous un frère. Est-ce aujourd'hui qu'il est malheureux, que sa vie peut-être est menacée, que vous devez vous souvenir de ses torts envers vous ?...
Le chevalier sourit avec tristesse.
— Tu as raison, mon enfant, reprit-il, oui, il faut pardonner et oublier... Grâce à Dieu, nous sommes prévenus à temps, et, je l'espère, nous pourrons le sauver.
Il8 LES DIAMANTS
— O mon père ! merci, merci !
— Prends garde à ton cœur, chère enfant, prends garde, dit le chevalier en mettant un baiser sur le front de Thérèse.
Puis, se tournant vers M. Mingard:
— Partons ! ajouta-t-il.
Thérèse tomba à genoux devant
un crucifix et se mit à prier avec ferveur.
Au bout de quelques minutes, elle entendit les sabots de deux chevaux retentir sur le pavé de la rue.
Elle se leva vivement et courut à la fenêtre.
M. Mingard et le chevalier partaient ventre à terre pour Avroncelles.
La jeune fille avait déjà calculé la distance et fixé l'heure du retour des deux libérateurs.
Quatre heures s'écoulèrent, Ion-
gues comme des années pour Thérèse. Elle attendait avec anxiété, car elle n'osait se livrer complètement à l'espoir.
Enfin le galop des chevaux se fit entendre de nouveau. Son cœur bondit dans sa poitrine, agité par la crainte, l'espérance et la joie.
— Il est sauvé ! cria le chevalier en se précipitant dans la chambre.
Thérèse retomba sur ses genoux, joignit les mains et, tournant ses yeux mouillés de larmes vers l'image du divin Rédempteur, elle prononça ces paroles :
— Seigneur Jésus, vous m'avez exaucée, votre fidèle servante vous rend grâces !
Le comte, qui suivait de près le chevalier, l'entendit.
— Aussi longtemps que vous prierez pour moi, mademoiselle, dit-il en s'avançant vers la jeune
fille, mes jours ne seront pas en danger. Vous devez être le bon ange gardien à qui Dieu m'a confié. ..
Ah ! chevalier , ajouta-t-il en se jetant dans les bras du vieillard, je suis bien heureux, bien heureux 1...
Le lendemain, on apprit qu'une perquisition avait été faite au château d'Avroncelles; mais, grâce aux précautions qu'avait prises M. de Florens, les gendarmes ne purent découvrir la trace du fugitif.
Certes, on ne songeait guère à venir le chercher chez M. Mingard, qui passait pour être un des plus ardents patriotes de la ville.
Après le déjeûner, le comte demanda au chevalier un moment d'entretien.
— M. de Florens, lui dit-il, vous m'avez sauvé la vie, vous êtes devenu mon père, permettez-moi de
vous donner ce nom. L'immense fortune des comtes d'Avroncelles n'existe plus aujourd'hui, car, obligé de me cacher pour conserver ma tête, lors même que je ne quitterais pas la France, je serai considéré comme émigré, et mes propriétés confisquées deviendront celles de l'Etat. Mais il existe un trésor bien autrement précieux pour moi, un trésor pour lequel je donnerais ma vie; il vous appartient, M. de Florens, vous pouvez en disposer en ma faveur... Je veux parler de votre fille ; monsieur le chevalier, accordez-moi la main de mademoiselle Thérèse?
— Y pensez-vous, monsieur le comte ! s'écria le chevalier. L'héritier des d'Avroncelles ne peut pas épouser une jeune tille, d'une bonne noblesse, il est vrai, mais absolument pauvre. Un comte d'Avron-
celles doit vouloir une plus illustre alliance.
— Forcé d'abandonner mon héritage, je ne suis plus l'héritier des comtes d'Avroncelles, M. de Florens. Oh ! si jamais j'ai le regret de me voir dépouillé de ma fortune, croyez-le, monsieur, ce sera parce que je ne pourrai pas l'offrir tout entière à Mlle de Florens. Mais peut-être ne perdrai-je pas tout.
Quelques anciennes créances de mon père, si elles sont recouvrables, m'assureront encore une petite aisance.
— Je suis flatté de l'honneur que vous faites à ma fille, monsieur le comte, mais, quant à présent, je ne me rends point à votre désir. Des jours plus heureux peuvent revenir pour vous, et...
— Douteriez-vous de mes sentiments, chevalier ?
— Non, monsieur le comte. Mais laissez passer la tourmente révolutionnaire. Lorsque l'ordre et la tranquillité seront rétablis, -si vos intentions sont encore celles que vous venez de m' exprimer, eh bien, je ne mettrai plus aucun obstacle à votre bonheur.
— Ah ! chevalier, si je possédais aujourd'hui le quart seulement de mes diamants perdus, nous serions tous fiches, et je n'attendrais pas, je vous le jure.
Les deux jours suivants, le chevalier et M. Mingard causèrent longuement ensemble. Quelque chose de grave devait s'agiter entre les deux amis.
Thérèse ne voyait le comte qu'aux heures des repas, ea présence du chevalier, qui voulait empêcher sa fille de concevoir une espérance que
l'avenir ne réaliserait sans doute jamais.
Contraints et embarrassés , les deux jeunes gens n'osèrent se parler de leur mutuelle affection.
Un matin , M . Mingard vint trouver le comte dans sa chambre.
Il lui remit un petit coffret d'ébène et une lettre de la part de M. de Florens.
Le comte étonné s'empressa d'ouvrir la lettre et il lut ce qui suit :
« Monsieur le comte,
« Vous n'êtes pas aussi pauvre « que vous le croyez. En me con- « fiant quelques jours avant sa « mort, le coffret renfermant les « diamants de votre famille, Ile « comte votre père m'avait donné « l'ordre de ne vous le remettre que a la veille de votre mariage, mais
« il n'avait pas prévu les événe- « ments qui s'accomplissent. Les « circonstances, monsieur le comte, « vous autorisent à faire de vos bi- « joux l'emploi qui vous paraîtra le c< meilleur, et je ne crois pas déso- « béir à votre noble père en vous « les remettant aujourd'hui.
« Quittez la France, monsieur le a comte, où vous n'êtes pas en sû- « reté. M. Mingard, mon ami, le « vôtre, qui fut aussi celui de votre « père, vous a ménagé le moyen de « passer à l'étranger, en vous fai- « sant délivrer un passe-port sous « un nom supposé.
« Allez attendre en Allemagne le « retour de la tranquillité en France, « et tâchez d'oublier un vieillard et « une jeune fille, qui ne cesseront « jamais de faire des vœux pour « votre bonheur.
« Chevalier de Florens. »
Le comte ouvrit le coffret et y prit un papier cacheté aux armes de son père. Il rompit le sceau et lut avidement.
Sur ces lignes tracées par une main chérie, le jeune homme laissa tomber des larmes.
— Oh ! oui, mon noble père !
s'écria-t-il, je remplirai fidèlement vos dernières volontés. Le bonheur de ma vie est là.
— Monsieur le comte, voici votre passe-port, dit M. Mingard.
— Mon passe-port ! Un ne suffit pas, monsieur : il en faut trois.
— Trois ?
— Oui. M. de Florens et sa fille m'accompagnent.
— Mais, monsieur le comte...
— Le chevalier, le chevalier!
priez-le de venir.
— M. de Florens n'est plus ici.
Lui et sa fille sont partis la nuit dernière.
— Partis! fit le comte stupéfait.
Et où sont-ils allés ?
— Je l'ignore, monsieur le comte.
— Je comprends, dit le jeune homme en baissant la tête.
Il remit l'écrit de son père dans le coffret, le ferma et, le présentant à M. Mingard :
— Je partirai ce soir, monsieur, lui dit-il. Veuillez, jusqu'à mon retour, devenir le dépositaire de ces diamants. Si je meurs, ils deviendront la propriété de Mlle Thérèse de Florens.
C'est à Nancy que nous retrouvons le chevalier de Florens et sa fille.
Le chevalier a atteint sa soixantequinzième année ; mais il porte admirablement son âge. Sa haute taille n'a point encore pris cette courbure légère que donne la vieillesse, et ses yeux ont conservé toute leur vivacité.
Comme à Blois, le chevalier donne des leçons de mathématiques.
Thérèse a également quelques élèves pour la musique.
Ils vivent modestement et le peu qu'ils gagnent suffit largement à leurs besoins.
Le chevalier pense souvent à l'avenir de sa fille. Celle-ci ne s'occupe que de son passé. Peu lui importe l'avenir, ce grand inconnu vers lequel on marche les yeux bandés, l'avenir où rien ne l'attire !
Le passé, c'est différent : il a ses souvenirs.
Thérèse n'est plus une toute
jeune fille, mais elle est toujours admirablement belle, belle de cette beauté que les années ont complétée en la caractérisant.
Parfois , cependant , son beau front se charge de tristesse et ses yeux laissent couler des larmes, loin du regard de son père. Hélas ! son pauvre cœur soupire en secret; au lieu de s'éteindre, son affection pour le comte d'Avroncelles a encore grandi.
Ce jour-là, Thérèse et son père étaient assis en face l'un de l'autre, près d'une fenêtre ouverte sur un beau jardin ombragé de grands arbres. Le vent faisait en vain frissonner leur feuillage vert, rien ne semblait pouvoir distraire la jeune fille. Le ciel était sombre et brumeux, et Thérèse inclinait son front pâle, et rêveur.
Le chevalier la considérait en siih. 9
l30 LES DIAMANTS
lence et secouait la tête, semblable à un médecin qui voit s'éteindre lentement son malade et cherche vainement le remède qui pourrait le guérir.
— Tu es toujours triste, Thérèse, lui dit-il.
— Mais non, mon père, réponditt-elle en tournant son visage vers le chevalier.
— Tu me mens. Tiens, il y a des larmes dans tes yeux.
— Vous voyez tout, mon père.
— Oui, je vois tout ce qui vient de toi, ma fille ; joie ou chagrin, ne faut-il pas que j'en prenne ma part?
— Mon père 1
— Tu t'ennuies donc bien?
— Auprès de vous, est-ce possible ?
— Pourquoi n'es-tu pas heureuse?
Thérèse ne répondit pas.
Le chevalier se mit a réfléchir.
DE FAMILLE l3
— Nous avons beau faire, pensait-il, quelle que soit notre vigilance, l'amour est notre maître.
— Il me semble, dit Thérèse en rompant brusquement le silence, qu'il y a longtemps que vous n avez reçu une lettre de M. Mingard?
— Il y a huit jours, et tu sais que Mingard ne nous écrit qu'une fois par mois.
— C'est vrai. Ne trouvez-vous pas étonnant le silence de M. le comte d'Avroncelles, mon père?
— Etonnant !. . . Pourquoi ?
— Voici bientôt cinq ans qu'il a quitté la France; il pourrait y rentrer maintenant.
— M. d'Avroncelles ne se souvient plus de nous, sans doute.
Une pâleur mortelle couvrit subitement le visage de Thérèse.
— Tu l'aimes donc bien ? reprit le vieillard.
l32 LES DIAMANTS
Cette fois, ce fut une vive rougeur qui colora les joues de Mlle de Florens.
— Oh ! oui... murmura-t-elle.
— S'il ne l'a pas oubliée, pensait le chevalier, s'il arrivait, elle serait sauvée ! La vie de ma fille est entre ses mains, qu'il vienne donc vite pour me rendre mon enfant!...
« Thérèse, reprit-il à haute voix, si nous sortions un peu, le grand air te ferait du bien.
— Merci, mon père, je préfère rester ici.
— Je ne veux pas te contrarier, ma chérie; tu sais que j'ai une petite course à faire dans la ville, et je crains qu'en te laissant seule tu ne t'ennuies.
— Je ne m'ennuierai pas, mon père, soyez tranquille.
— Alors, à bientôt. Je marcherai
très-vite afin de raccourcir le chemin.
Le chevalier sortit. Thérèse s'enfonça dans une rêverie où le passé revivait par le souvenir.
Tout-à-coup, un pas léger se fit entendre dans l'escalier.
La jeune fille prêta une oreille attentive.
— Ce n'est pas mon père, se ditelle ; c'est sans doute une élève.
On frappa à la porte. Thérèse alla ouvrir.
Un cri de joie et de bonheur s'échappa aussitôt de sa poitrine. Le comte d'Avroncelles était devant elle. Son premier mouvement fut de se jeter dans ses bras; mais la pudeur, ce sentiment instinctif de la femme, lui fit faire deux pas en arrière.
— Thérèse, lui dit le comte, je vous aime et je sais que vous m'aimez.
Tremblante, éperdue, brisée par l'émotion, la jeune fille se laissa tomber dans un fauteuil.
Le comte se mit à ses genoux. Il embrassa ses mains. Thérèse pleurait.
Le bonheur a aussi ses larmes.
— Où est-il? où est-il? criait M. de Florens en montant l'escalier.
— Regardez, lui dit M. Mingard en lui montrant le comte à genoux devant sa fille.
Le jeune homme se leva et, s'avançant vers le chevalier :
— Monsieur de Florens, lui ditil, je viens réclamer aujourd'hui la parole que vous m'avez donnée.
Pour la seconde fois, j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle de Florens votre fille.
— Monsieur le comte... balbutia le vieillard que la joie suffoquait.
DE FAMILLE l35
Il s'arrêta pour reprendre haleine.
— Quand vous m'avez demandé ma fille la première fois, reprit-il, vous étiez pauvre et proscrit ; aujourd'hui vous êtes riche.
— Oui. Grâce à vous et à M. Mingard, mes propriétés n'ont pas été vendues. Mais votre fille est riche aussi, chevalier.
— Ma fille?...
— Voici le testament de mon père, reprit le comte en tirant un papier de sa poche ; je l'ai trouvé dans le coffret qui renferme les diamants de ma famille. Ecoutez :
a Je vais mourir, mon cher fils, « mais je te laisse un second père « dans le chevalier de Florens.
« Honore-le, respecte-le toujours, o Quoique pauvre, ce fier gentil- « homme n'a jamais voulu rien ac- « cepter de moi ; mais il a une fille,