II I
Il était sept heures du matin.
Voulant souhaiter le bonjour au vieillard , Adolphe Henriot entra dans le cabinet où il avait passé la nuit et fut extrêmement surprix en constatant qu'il avait disparu ; ses yeux tombèrent sur les papiers laissés sur la table.
— Il m'a écrit pour m'expliquer son départ précipité, pensa-t-il.
Il prit les papiers et aussitôt poussa un cri d'étonnement. Honorine, effrayée, accourut vers son mari.
— Qu'as-tu donc, mon ami? demanda-t-elle.
— Tiens, regarde! fit-il.
— Des billets de banque! s'écriat-elle.
— Oui. Et le vieillard, que nous avons pris pour un mendiant; est
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parti en les laissant pour nous.
— Mais qui est -il donc, cet homme?
— Il est... la Providence, répondit Adolphe.
— La Providence! Hier, j'avais donc raison?
— Raison de compter sur elle, ma chère femme, et raison aussi de me dire qu'il ne faut jamais douter de la bonté de Dieu.
Un instant après, la famille reconnaissante priait pour le vieillard inconnu.
Depuis cinq ans, le fils du négociant Henriot menait joyeuse vie.
Pour se livrer à tous les plaisirs et satisfaire ses goûts insensés, il jetait l'or à pleines mains, gaspillait sa fortune et ruinait sa santé. Il avait de nombreux courtisans qui, semblables à une bande de vautours tombant sur une proie, lui faisaient
hommage de leur fausse amitié et l'accablaient de louanges outrées, afin d'avoir le droit de s'asseoir chaque jour à sa table et de puiser dans ses coffres-forts.
Imprévoyant comme tous les dissipateurs, M. Henriot dévorait en quelques semaines le revenu de plusieurs mois, et chaque année, sans qu'il parût s'en apercevoir, il attaquait fortement le capital. N'ayant jamais eu le courage de penser sérieusement à ses affaires, les plaisirs absorbant tout son temps, il les négligeait entièrement et les laissait entre les mains de gens peu scrupuleux qui, gaspillant de leur côté et le volant avec audace, semblaient s'entendre avec lui-même pour préparer sa ruine.
Ses plus belles propriétés étaient déjà hypothéquées pour des créances considérables, lorsque deux vais-
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seaux sur lesquels il avait de nombreuses actions périrent dans une tempête. Cet événement acheva de le perdre. Ses créanciers mirent la main sur tout ce qu'il possédait.
Un jour, de grandes affiches roses annoncèrent aux Bordelais que les biens , meubles et immeubles de M. Henriot allaient être vendus aux enchères publiques par autorité de justice.
Au jour indiqué, une foule compacte se pressait dans les appartements du magnifique hôtel de M. Henriot. Encore un instant et il ne possédera plus rien, des mains étrangères vont se partager ses dépouilles.
« Celui qui ne sait pas soulager la misère d'autrui, mérite d'en être un jour accablé, » avait dit le mendiant.
Parmi les personnes qui attendaient l'heure de la vente, on eût
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pu remarquer Adolphe Henriot.
Pourquoi sa présence en ce moment dans la maison de son cousin ? Venait-il insulter à son malheur et se réjouir de son désastre ?
Non, sans doute, car cela eût été indigne de son noble cœur.
Que voulait-il, alors?
Un portrait de son oncle, qu'il avait tant aimé, allait être vendu.
Il ne voulait pas le voir passer dans des mains étrangères et il était là pour faire cette seule acquisition.
Cependant la vente ne commençait pas. Les notaires, les clercs et les crieurs étaient à leur poste. Dans la foule, sur la plupart des visages, se peignait l'impatience. Un bruissement vague se fit entendre, augmenta progressivement et finit par éclater en cris tumultueux.
Chacun se demandait :
— Que se passe-t-il?
Soudain, on vit entrer un avoué accompagné d'un vénérable vieillard. Le bruit cessa immédiatement.
Un silence solennel s'établit.
Alors l'avoué prit la parole.
— Messieurs, dit-il d'une voix sonore, la vente n'aura pas lieu; les créanciers sont tous désintéressés et l'acquisition générale des biens a été faite par M. Antoine Henriot, de Batavia, au nom de son neveu, M. Adolphe Henriot.
Ces paroles furent suivies d'un murmure d'étonnement.
On vit alors un homme s'élancer vers le vieillard. C'était Adolphe Henriot. Il venait de reconnaître le mendiant qui avait joué pour lui le rôle de la Providence.
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Devant tout le monde l'oncle et le neveu s'embrassèrent avec effusion.
— Demain, la Providence y pourvoira, dit le vieillard, répétant les paroles d'Honorine.
De grosses larmes coulaient le long <?-*, ses joues.
La foule émue sortit lentement de l'hôtel.
Antoine Henriot ne s'était jamais marié. Il avait amassé dans les colonies une fortune de plusieurs millions. Désirant revoir sa famille et passer tranquillement ses derniers jours au milieu d'elle, il avait réalisé ses biens et était arrivé en France suivi de plusieurs vaisseaux auxquels il avait confié ses richesses.
Il apprit la mort de ses deux frères, et lorsqu'il connut la position si différente de ses neveux, il éprouva une douloureuse surprise.
Certes, la fortune ne sourit pas a
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tout le monde et elle ne favorise point également les membres d'une même famille; mais ce qu'il ne put admettre, c'est que les deux cousins, habitant la même ville, fussent devenus étrangers l'un à l'autre. Pourquoi, lorsque l'un jouissait d'une immense fortune, l'autre était- il dans la misère?... Le riche avait donc dédaigné et repoussé son parent malheureux.
Il voulut tout savoir. Afin de juger par lui-même il se présenta chez son neveu Antoine. Nous savons comment il fut accueilli.
— Mon filleul est un méchant, pensa-t-il; il court vers sa ruine, je pourrais facilement l'arrêter au bord de l'abîme, mais je ne me reconnais pas ce droit, car ce serait m'opposer au châtiment que Dieu lui réserve.
Il laissa venir la punition du riche et ne se montra que pour ré-
compenser le pauvre qui avait su souffrir dignement.
Antoine Henriot quitta Bordeaux; il eût craint de paraître devant son oncle, qu'il avait chassé de sa maison, le croyant pauvre. Au bout de quelques années , il mourut dans un état très-misérable, repoussé par tous ceux qui, autrefois, l'avaient appelé leur ami.
Le vieillard passa ses derniers jours entouré de l'affection de ceux qui lui devaient leur bonheur.
Adolphe Henriot a su mériter l'estime et la considération de ses concitoyens; il est aujourd'hui un des notables de la ville de Bordeaux.
Mais il n'a pas oublié qu'il fut pauvre et malheureux.