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LES DIAMANTS DE FAMILLE

« qu'elle devienne ta sœur. Je te « laisse le soin de la doter.

« J'ai conservé sans tache le nom « de nos ancêtres, mon fils ; c'est à « ton tour de le porter avec hon- « neur

«Souviens-toi.

« Henri, comte d'AvRONCELLES. »

— M . Mingard , continua le comte, vous remettra les diamants ; ils seront la dot de ma femme.

Deux mois plus tard, Mlle Thérèse de Florens était devenue comtesse d'Avroncelles.

LE

Hier, il faisait froid. Hélas! nous aurons des giboulées et de la neige, jusqu'au jour où les violettes — celles qui ne viennent pas des jardins de Nice et de Monaco — écloront sous les rayons du soleil d'avril.

Je feuilletais les Méditations et je m'attendrissais sur ces pages délicieuses, écrin merveilleux qui renferme toutes les richesses : le cœur,

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l'âme, les larmes et les illusions du poète.

Dans la rue, sous ma fenêtre, une voix de femme chanta ce refrain :

Enfants, vos mains seraient cruelles Et vous auriez un mauvais cœur, Si vous brisiez, des hirondelles, Le nid qui nous porte bonheur.

Quelques sous, enveloppés dans des morceaux de papier tombèrent aux pieds de la pauvre chanteuse.

J'imitai mes charitables voisins et mon aumône descendit dans la rue.

Je revins à mon cher poète, mais au bout d'un instant je fermai le livre et me mis à songer. Le refrain de la romance — était-ce une romance ou une ballade? — m'avait frappé comme un souvenir et je pensais aux hirondelles, ces charmants oiseaux qui, pleins de confiance, bâ-

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tissent familièrement leur nid sous le toit de nos maisons.

« Ce sont les oiseaux des beaux jours, me disais-je; les hirondelles s'en vont lorsque tombent les premières feuilles, elles reviennent avec la verdure et les fleurs nouvelles.

En 1871, lorsqu'elles accouraient vers Paris pour retrouver les anciens nids, quel effroi, quelle douleur les ont saisies! En tournant, dans leur vol rapide, elles ont vu les flammes immenses qui dévoraient les monuments, abris de leur jeunesse. Affreuse déception! Eperdues, affolées, elles se sont éloignées à tire-d'ailes de la malheureuse cité.

Les incendies se sont éteints, elles n'ont pas osé revenir. En cette douloureuse année, Paris n'a pas eut d'hirondelles. Pendant les deux derniers étés, quelques-unes se sont montrées; elles ont vu, comme au-

trefois, les corneilles et les ramiers dans les marronniers des Tuileries et du Luxembourg , et entendu chanter les merles dans nos jardins;* bien sûr elles diront à leurs sœurs :

« Paris, la belle ville où nous sommes nées, a déjà en partie reconstruit ses monuments, on n'entend plus parler des méchants qui ont voulu la détruire et nous pouvons sans crainte y retourner cette année. »

Nous verrons si vous revenez, chères hirondelles.

Regardant le feu, et, par la fenêtre, le ciel gris et l'horizon brumeux, ma pensée, toujours avec les hirondelles, franchissait des espaces de temps et de lieu. J'étais déjà loin de Paris; remontant le cours de ma vie, je me retrouvais à Meuvy, près de ma mère, aux jours heu-

reux et ensoleillés de mes douze ans.

Le refrain que je venais d'entendre dans la rue m'avait transporté sur les ailes du souvenir ou... d'une hirondelle.

Meuvy! Qui connaît ce petit coin ignoré, perdu au milieu de la France industrielle, vivante? Vraiment, il faut y être né, y avoir aimé, pour se permettre d'en parler.

Pourtant, ne vous en déplaise, il y' a à Meuvy, comme partout, du soleil et des arbres verts au printemps et même une rivière pendant toute l'année ; seulement, l'été, après quinze jours sans pluie, on pourrait la dessécher avec une éponge. Les

habitants ne veulent pas se distinguer autrement que par leur ressemblance avec tous ceux des autres pays du monde. Il y en a de laids, beaucoup ; d'agréables , peu ; de charmants... je n'ose donner mon avis. Ce sont des paysans, de vrais, ayant les qualités et surtout les défauts particuliers à l'espèce. Ils aiment l'argent, plus encore les carrés de terre, et ont de la vanité à en revendre aux gens des villes. Ils ne sont ni bons., ni méchants, ni bétes; mais ils sont égoïstes... Comme je l'ai déjà dit, ils tiennent à ressembler aux autres hommes.

Physiquement , les femmes de mon village sont différentes de leurs maris parce que la nature ne leur a pas accordé la faveur de porter de la barbe au menton; au moral, elles sont taillées sur le même patron.

Les deux moitiés font un.

Quand j'étais enfant, il y a de cela plus de vingt ans, — ceci ne dit pas mon âge — je m'arrêtais souvent, avant d'entrer à l'école, devant la belle maison de M. Blériot.

Là, pendant un quart d heure, quelquefois plus longtemps, debout ou assis sur une grosse pierre blanche, je prenais un plaisir infini à voir les hirondelles occupées à construire leurs petites maisons de terre contre un chevron, tout en haut, sous la gouttière, ou dans les angles supérieurs des lucarnes des greniers. Je les voyais descendre dans la rue, emplir déterre humide leurs petits gosiers et revenir bien vite à leur maçonnerie. On est très-serviable dans ce petit monde des oiseaux, et bien souvent, les hirondelles qui avaient achevé leur maisonnette, venaient donner un coup de bec au nid des voisins. J'ai vu aussi, plus

d'une fois, des moineaux audacieux s'emparer d'une habitation à peine achevée. Alors, il y avait guerre.

L'usurpateur avait beau battre des ailes, rouler ses yeux hardis et ouvrir son gros bec noir, les hirondelles parvenaient toujours à le chasser du domaine envahi.

Ces petits combats entre moineaux et hirondelles ne me servaient pas d'enseignement ; j'étais encore trop peu civilisé pour pouvoir établir une comparaison entre les hommes et les oiseaux; mais je possédais déjà le sentiment de la justice, et quand je voyais les moineaux vaincus, forcés de battre en retraite, je trouvais que c'était bien.

Elle était vraiment belle, la maison de M. Blériot. Je ne dirai qu'un mot du jardin ; il était très grand, planté de beaux arbres et entouré de murs. On entrait dans

la maison par un superbe perron de pierre qui avait huit marches; audessus du rez-de-chaussée, il y avait un premier étage avec de grandes fenêtres et plus haut des greniers avec des fenêtres aussi. Je trouvais cela magnifique. Je n'avais pas vu encore les rues de la Paix et de Rivoli.

M. Blériot passait pour être deux fois millionnaire ; mais j'ai découvert plus tard que les gens de mon pays ne savent plus compter au-dessus de deux cent mille francs.

Dans tous les cas, ce n'était point la générosité de M. Blériot, ni le bien qu'il faisait autour de lui qui pouvaient justifier le chiffre de sa fortune : c'était l'homme le plus dur, le plus insensible et le plus avare qu'il y eût au monde.

Bourgeois de fraîche date, sans parchemins, ni quartiers, il l'était m. 10

tout comme un autre; et la preuve, c'est qu'il mettait des souliers, portait des habits de drap et qu'aux jours de la moisson, il se promenait dans les champs les mains derrière le dos.

Il avait eu un grand bonheur en entrant dans la vie : celai de naître d'un père ayant quatre frères tous résolus à mourir célibataires. Cinq hommes, dix bras avaient travaillé, s'étaient usés pour lui amasser une fortune et faire sortir un bourgeois d'une souche de paysans.

M. Blériot avait un fils unique; il était au lycée et promettait de faire un bachelier, M. Blériot attendait avec impatience ce grand jour où un diplôme de l'Université entourerait son nom d'un nouvel éclat.

Mme Blériot était une petite femme grosse et grasse, sentimentale sans raison, sans méchanceté,

incapable de manifester la moindre volonté, tout à fait insignifiante.

Elle s'accordait d'autant mieux avec son mari, que celui-ci ne lui adressait pas la parole deux fois dans une semaine. Elle se consolait de l'indifférence de son souverain en élevant des lapins, en faisant couver des dindons et des pintades.

Un jour M. Blériot eut l'idée de faire blanchir la façade de sa maison et, tout de suite, il fit venir les maçons.

« Vous jetterez bas tout cela, »

dit-il.

Il indiquait les nids d'hirondelles.

« Je finirai peut-être, ajouta-t-il,

par me débarrasser de ces vilaines bêtes. »

On était heureusement à la fin d'août ; les dernières couvées avaient pris leur volée, les nids étaient déserts. Les hirondelles qui revenaient encore au nid le soir, dormirent comme le plus grand nombre, sur les branches du noyer voisin.

En sortant de l'école, le tantôt, je vis les badigeonneurs sur de longues échelles et au bas de la muraille, les débris de la villa des hirondelles.

Le vent emportait les plumes et le duvet des nids et les dispersait au loin. De grosses larmes me vinrent aux yeux. Ces petites cabanes de terre étaient une de mes joies; on venait de me l'enlever... Mais dans l'air, volant très-haut, je vis une multitude d'hirondelles; elles paraissaient si heureuses d'être toutes

ensemble, que je me sentis consolé.

Toutefois , pendant plusieurs jours, je gardai un secret ressentiment contre M. Blériot.

L'année suivante, les hirondelles reparurent à la même époque. En ne retrouvant plus les nids, bâtis avec tant de soins et de peine les années précédentes sur la maison de M. Blériot, elles ne furent pas contentes et je m'aperçus qu'elles en construisaient d'autres près des granges des chaumières plus hospitalières que la belle maison bourgeoise.

Cependant, un matin, sous le toit de M. Blériot, je vis deux hirondelles occupées à bâtir. Je les trouvai bien hardies, celles-là. Probablement, elles ne savaient rien. Peutêtre venaient-elles à. Meuvy pour la première fois. Enfin, elles étaient fort imprudentes et j'aurais voulu

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pouvoir leur dire : « Prenez garde, vous feriez mieux d'aller placer votre nid ailleurs. »

M. Blériot, qui avait pourtant de bons yeux, ne les vit point travailler; c'est plus tard qu'il découvrit le nid, lorsque les petits se dénoncèrent en piaillant : tuit, tuit, tuit... Cela le mit dans une grande colère Alors il alla sous son hangar et y prit une longue perche.

— Que vas-tu faire? lui demanda sa femme.

— Tu le verras tout-à-l'heure.

Mme Blériot avait deviné. Elle se

mit à trembler, car elle croyait à l'influence des hirondelles dans la prospérité et le bonheur des familles.

— Oh ! je t'en supplie, dit-elle, ne touche pas au nid d'hirondelles I

En ce moment une bonne vieille femme du pays passait devant la maison.

— La dame a raison, monsieur Blériot, lui dit-elle, c'est une méchante chose que vous allez faire et vous ne tarderez pas à vous .en repentir.

M. Blériot se tourna vers la femme et répliqua avec aigreur :

— Passe ton chemin, vieille folle, et fais-moi grâce de ton radotage et de tes sots discours.

— Monsieur Blériot, prenez-garde, les hirondelles portent bonheur.

— Sornettes que tout cela, fit-il en ricanant, le nid va descendre.

— Mon ami, s'écria Mme Blériot, tu vas attirer le malheur sur nous !

1 haussa les épaules.

— Mais ils ne t'ont fait aucun mal, ces pauvres petits oiseaux qui chantent si gaiement.

— Je n'aime pas que l'oiseau chante, lit-il durement, cela m'empêche de dormir.

Et avec sa perche, il donna un coup si violent dans le nid d'hirondelles, qu'il le brisa en morceaux et tua les cinq petits et aussi la mère, qui était en ce moment avec sa chère couvée.

En voyant les six cadavres au bas du perron, Mme Blériot poussa un cri de douleur et s'en alla pleurer dans un coin delà maison.

Lui se disait :

— J'ai bien fait, et s'il en revient d'autres, elles auront le sort de celles-ci.

Peu de temps après, Gustave Blériot ayant subi ses examens, revenait chez son père. Il était bachelier ès-lettres.

M. Blériot se gonfla. A la façon dont il portait la tête, on devinait les bouffées d'orgueil qui montaient à son front.

— Voilà un fils qui me fait honneur, pensait-il; il sera certainement quelque chose un jour et on parlera des Blériot dans le département.

Il le voyait déjà conseiller général, préfet, député, ministre...

On était au mois d'août. Un soir M. Blériot vint s'asseoir devant sa maison pour prendre le frais. En face de lui, sur une des branches du noyer, il aperçut une hirondelle qui le regardait tristement. Elle paraissait, en effet, bien malheureuse, la pauvre bête. Elle avait la tête baissée, les ailes pendantes et son petit corps grelottait. Ses yeux noirs, fixés sur M. Blériot, brillaient comme des diamants. Ce n'était

qu'un oiseau chétif et souffreteux; n'importe, sous son regard M. Blériot tressaillit et éprouva un malaise subit. Son trouble augmenta encore quand il crut entendre une voix qui disait tout près de lui :

« Les hirondelles portent bonheur! y>

Le lendemain et tous les jours pendant une semaine, il revit l'hirondelle grelottant à la même place.

A toutes les heures, malgré lui, poussé par une force mystérieuse, il venait constater la présence de l'oiseau sur la branche de l'arbre. C'était pour lui un reproche sans cesse renouvelé, une souffrance de tous les instants, car cette pauvre hirondelle si désolée, pleurait la mort de sa chère compagne et de ses petites hirondelles tuées par M. Blériot.

Bientôt, il eut des insomnies cruelles et des cauchemars effrayants.

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Des hirondelles, qui lui paraissaient plus grandes que des aigles, s'approchaient de lui et le frappaient à grands coups de leurs becs pointus. Puis, en volant autour de lui, elles poussaient des plaintes et des cris qui déchiraient ses oreilles.

M. Blériot se réveillait en sursaut couvert d'une sueur glacée. Les hirondelles monstrueuses disparaissaient, mais il en restait toujours une devant ses yeux, celle qui grelottait sur la branche du noyer.

A la fin, ne pouvant plus supporter tant de tourments, il pensa qu'il se délivrerait de ses horribles visions en tuant l'hirondelle.

Il prit son fusil et plein d'irritation il sortit de sa maison. Il mit l'hirondelle en joue et lâcha la détente. Le coup ne partit pas. Trois fois de suite il recommença. La capsule seule éclatait, et l'oiseau

immobile continuait à le regarder.

II comprit que la poudre se trouvait trop éloignée de la capsule et qu'elle ne pouvait être atteinte par le feu; alors il en prit une pincée et remplit la lumière du fusil, puis il remit une capsule choisie avec soin.

A ce moment, Gustave Blériot revenait d'une promenade qu'il avait faite en compagnie de sa mère.

Par un faux mouvement de M. Blériot, le chien s'abattit sur la capsule, une forte détonation se fit entendre et Gustave tomba baigné dans son sang. Le pauvre jeune homme avait reçu, à bout portant, toute la charge en pleine poitrine. 11 rendit le dernier soupir entre les bras de sa mère.

Effrayée par le coup de feu, l'hirondelle avait fui à tire-d'ailes.

M. Blériot était frappé dans ce qu'il avait de plus cher au monde :

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son orgueil. Sous ce coup terrible, il se sentit écrasé. Après lui, qu'allait devenir cette fortune dont il était si fier? Des collatéraux qui le détestaient et qu'il méprisait, viendraient un jour avides, cupides et railleurs, s'en disputer les parcelles.

Oh ! il était bien puni de son égoïsme !

— Le jour où tu as tué les hirondelles, tu as appelé le malheur sur notre maison, lui dit sa femme. Les hirondelles portent bonheur!

Un feu sombre s'alluma dans ses yeux, mais ce ne fut qu'un éclair.

Il resta silencieux et courba la tête.

« Les hirondelles portent bonheur! »

Depuis quelque temps , ces paroles résonnaient sans cesse à ses oreilles.

Il y a toujours un moment où chez l'homme le plus froid et le

plus sceptique la conscience se réveille.

A partir du jour où il enferma dans la tombe avec son fils son espoir et tous ses rêves, on ne le vit presque plus. Des rides profondes se creusèrent sur ses joues et son front; ses cheveux blanchirent et sa taille se courba sous la pesanteur d'un fardeau invisible. Il n'avait jamais beaucoup parlé, il se renferma dans un mutisme absolu.

Pourquoi était-il ainsi ? Pourquoi Mme Blériot avait-elle l'air de cacher son mari? On le sut un jour.

Voici comment la chose se découvrit :

Un fermier, ayant un compte de fermage à régler, se présenta chez M. Blériot en l'absence de sa femme.

II plaça devant son maître le papier sur lequel il avait fait ses additions et le pria de les examiner.

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M. Blériot le regarda en riant d'une façon étrange. Puis, prenant une plume , il écrivit en grosses lettres sur le papier :

<t Les hirondelles portent bonheur. »

M. Blériot était fou!

L'hiver secouait son manteau de neige sur la terre ; le vent du nord, pénétrant et glacial, soufflait avec violence.

Un vieillard, pauvrement vêtu, marchait lentement sur l'un des trottoirs du cours du Chapeau- Rouge à Bordeaux. Ses jambes semblaient fléchir sous le poids de son corps, et, pour soutenir sa marche chancelante, il s'appuyait sur un gros bâton de cornouiller.

Arrivé devant la place de la Co-

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médie, il s'arrêta, comme s'il hésitait à poursuivre son chemin. Alors on aurait pu voir deux larmes descendre le long de ses joues et se perdre dans sa longue barbe blanche.

Enfin il fit un mouvement de la tête et des épaules, qui indiquait une résolution définitive, et se remit en marche.

Il descendit la rue Sainte-Catherine, s'engagea ensuite dans un dédale de petites rues sombres et tortueuses, qui le conduisirent devant un magnifique hôtel situé au centre delà ville.

Pendant un instant il parut admirer la façade de la riche demeure, puis, faisant comme un effort sur lui-même, il s'approcha de la porte cochère et mit la main sur un bouton de cuivre. Le son d'une petite cloche se fit entendre. Le vieillard attendit. Au bout d'un instant la

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porte s'ouvrit et le visiteur se trouva en face d'un domestique obèse, chamarré de passementerie d'argent, qui le toisait insolemment des pieds à la tête.

Sans rien dire, voyant à qui il avait à faire, le valet voulut refermer la porte. Le vieillard l'arrêta d'un geste impérieux.

— Nous ne faisons pas l'aumône, dit le domestique un peu décontenancé , c'est encourager la paresse ; travaillez pour gagner votre vie.

— Oui, on doit travailler, répliqua le visiteur, quand on est jeune et fort; mais à mon âge.... d'ailleurs, pourquoi croyez-vous que je viens ici implorer votre charité?

— Cela se voit à votre mine, mon brave homme. Du reste, j'exécute les ordres qui me sont donnés ; retirez-vous.

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Et le domestique essaya encore de fermer la porte.

Le vieillard le repoussa doucement et entra dans la maison.

— Aujourd'hui, pour moi, dit-il, vous enfreindrez l'ordre de votre maître. C'est lui que je veux voir.

Veuillez m'annoncer.

— Vous voulez parler à M. Henriot? fit le valet du ton d'un homme qui croit rêver.

— Oui, au fils du négociant Henriot, mort il y a cinq ans.

Le domestique restait immobile, comme pétrifié de surprise.

— Eh bien, reprit le visiteur, ne m'avez-vous pas entendu et compris?

— Si fait, monsieur, seulement...

— Achevez.

— M. Henriot ne vous recevra pas.

— C'est ce que nous verrons.

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Alors, sans ajouter une parole, le domestique conduisit le vieillard vers les appartements de son maître.

— Qui dois-je annoncer? lui demanda-t-il avant d'entrer.

— Antoine Henriot.

Le domestique ouvrit une porte, et d'une voix mal assurée, il annonça à son maître : monsieur Antoine Henriot.

Le vieillard entra dans le saion et se trouva en présence d'un jeune homme d'une trentaine d'années, qui s'était levé vivement en entendant annoncer une personne portant les mêmes nom et prénom que lui.

A la vue du pauvre homme, son visage prit une singulière expression de dureté, ses lèvres se contractèrent visiblement et il détourna la tête avec un mouvement de contrariété qui n'échappa point au vi-

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siteur, car, malgré son émotion, il semblait vouloir lire jusqu'au fond du cœur de l'homme riche.

— Que me voulez-vous?demanda brusquement celui-ci, en se laissant tomber dans un fauteuil.

— Il y a longtemps que je suis éloigné de la France et que je vis à l'étranger, répondit le vieillard; avant de mourir, j'ai désiré revoir ma famille et je suis revenu dans ma patrie.

— Mon cher monsieur, vos affaires ne me regardent point, fit le jeune homme d'un ton ernuyé.

Il faisait certainement de grands efforts pour cacher son trouble, car l'homme qui était devant lui et qu'il ne voulait pas reconnaître l'embarrassait.

— En arrivant, continua le vieillard d'une voix attristée, j'ai appris que mes deux frères étaient morts,

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l'un pauvre, laissant un fils pauvre comme lui, l'autre riche, laissant un fils millionnaire. Ce frère riche, que j'ai perdu, c'était votre père.

Le jeune homme tressaillit et une vive rougeur colora ses joues.

— D'après vos paroles, répliquat-il en se tournant vers le visiteur, vous avez la prétention de vous faire passer pour un membre de ma famille?

Un éclair rapide passa dans le regard du vieillard; mais aussitôt il baissa la tête et répondit d'un ton humble :

— Monsieur Henriot , je suis votre oncle.

— Mon cher monsieur, votre comédie est fort bien jouée; mais vous ignorez, sans doute, que le frère aîné de mon père est mort à Ceylan il y a plus de vingt ans.

— Votre père et vous aussi ave?

pu le croire, mais cela n'a jamais été prouvé.

— Je n'en sais rien. Dans tous les cas, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, et pour terminer cet entretien, veuillez me dire l'objet de votre visite.

— Je vous avouerai que je suis sans ressources , dit tristement le vieillard, et je suis venu...

— Je comprends , fit ironiquement le jeune homme , vous me savez riche et vous venez, croyant facilement me prendre pour dupe, me demander de l'argent avec un nom qui ne vous appartient pas...

En vérité, la tentative est hardie et j'admire votre audace. J'en suis désolé, mon cher monsieur, mais j'ai mes pauvres, mes charges particulières; je ne puis rien faire pour vous.

En achevant ces mots, il tira le

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cordon d'une sonnette. Un domestique parut :

— Conduisez ce monsieur jusqu'à la porte, lui dit-il, et que, désormais, on ne laisse jamais pénétrer ici de pareilles gens.

Le vieillard pâlit d'indignation.

Il fit un pas vers la porte, puis, se retournant vers le jeune homme :

— Monsieur, lui dit-il en le regardant sévèrement, est-ce là un des exemples que vous a donnés votre père? Je ne le crois pas. Souvenezvous de mes paroles : Celui qui ne sait pas soulager la misère d'autrui, mérite d'en être un jour accablé.

Vous me repoussez, vous me chassez de votre demeure comme un vagabond, un vil intrigant... Ah!

si votre cœur ne vous dit rien en ce moment, vous êtes bien à plain dre! Je suis pauvre, la vue des vêtements que je porte vous répugne

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et, sans chercher à vous assurer de mon identité, vous me répondez :

Je ne vous connais pas!... Soit, le frère de votre père, votre oncle, l'homme qui vous a donné son nom sur les fonts baptismaux , est un étranger pour vous . Soyez sans crainte, monsieur, je ne viendrai plus vous importuner et offrir à vos yeux le triste spectacle de ma misère. Adieu, monsieur, adieu!...

En achevant ces mots le vieillard sortit vivement de l'appartement et gagna la rue. La force qui l'avait soutenu jusque-là l'abandonna toutà-coup et il fut forcé de s'asseoir sur une pierre. La tête penchée sur sa poitrine, il se mit à pleurer.

— Egoïste, sans cœur et méchant !

murmurait-il.

A l'extrême limite du quartier des Chartrons, au bord de la Garonne, on voyait encore, il y a quelques années, une vingtaine de cabanes construites avec des planches recouvertes de terre, dont le misérable aspect formait un singulier contraste avec les belles maisons de cet opulent quartier de la ville.

Une de ces cabanes était habitée par Adolphe Henriot, le cousin de M. Antoine Henriot.

Adolphe Henriot était très-jeune lorsqu'il entra chez son oncle pour y apprendre le commerce ; il ne tarda pas à rendre de sérieux services et il parvint à remplir un poste important et à mériter de bons appointements.

Plein de confiance dans l'avenir que lui promettait sa position, il se maria. Il vivait heureux, entouré de l'affection de sa femme et de ses enfants, lorsque la mort de son oncle vint lui enlever sa douce tranquillité.

Son cousin, possesseur d'une immense fortune, pensa qu'il avait le droit de se reposer avant d'avoir travaillé. Il procéda brusquement à la liquidation de ses affaires commerciales et congédia tous les employés de la maison.

— Toutes relations vont cesser entre nous, dit-il froidement à Adolphe Henriot, et je vous engage à trouver un autre emploi.

Adolphe connaissait assez son cousin pour ne se faire aucune illusion sur le sens de ses paroles. Il se retira sans même vouloir invoquer les souvenirs du passé.

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Il trouva facilement à se placer, mais à des conditions beaucoup moins avantageuses. Afin de pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, il fut obligé de prendre un logement en rapport avec ses modestes ressources. On s'imposa toutes sortes de privations. Malgré tout, le ménage se trouva gêné souvent.

Un jour, Adolphe s'arma de courage et alla trouver son cousin pour lui demander de lui venir en aide.

Il fut éconduit sans pouvoir obtenir la plus petite somme, même à titre d'emprunt. Sa femme et sa petite fille tentèrent aussi de toucher le cœur du mauvais parent ; ce fut en .vain : ce cœur était de marbre, la douleur ne pouvait l'attendrir.

Adolphe Henriot se résigna à souffrir. Il avait pu lutter contre la misère jusqu'à l'époque où commence ce récit, mais l'hiver était rude et le

ménage manquait de bois ; il avait été malade deux mois entiers et le terme de la cabane qu'il louait n'était pas payé ; le propriétaire menaçait de renvoyer le locataire insolvable, et il n'avait pas d'argent.

Pendant que la bise pénétrait en sifflant dans la cabane, par les trous et les lézardes, Adolphe Henriot, assis dans un coin, regardait douloureusement sa femme qui réchauffait son jeune fils sur sa poitrine, tandis que sa fille aînée, charmante enfant de douze ans, essuyait avec un mouchoir, les larmes qui perlaient sur les joues amaigries de la pauvre mère.

— Ah! il est mieux maintenant, il a chaud ! s'écria la mère en couvrant de baisers le petit garçon.

— Chère Honorine, murmura le mari, quel trésor d'amour renferme ton cœur!... Hélas! pourquoi ne

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puis-je te donner le bonheur que tu mérites ?

— Mais je suis heureuse, trèsheureuse, répliqua-t-elle vivement.

Une rougeur subite couvrit son front. Pourtant, ce n'était pas la première fois que, voulant lui cacher ses angoisses, elle mentait à son mari.

Il se rapprocha d'elle.

— A quoi bon chercher à me tromper? dit-il tristement.

La jeune femme l'embrassa.

— Tu as raison, reprit-elle, quand nos enfants souffrent, je ne dois pas dire que je suis heureuse...

Alors tous deux se mirent à pleurer.

— Il faudra donc mourir ! s'écria le malheureux père en jetant autour de lui un regard plein de sombres pensées.

La jeune femme tressaillit.

— Oh ! fit-elle effrayée en étreignant son mari dans ses bras , comme si la mort fût prête déjà à le lui enlever, pourquoi parles-tu de mourir? As-tu si vite perdu la confiance que nous devons avoir en Dieu?... C'est en ce moment de suprême détresse, surtout, que nous devons nous souvenir qu'il n'abandonne jamais ceux qui espèrent en lui.

Adolphe ne répondit pas ; il était accablé. Il se voyait impuissant contre la misère qui s'asseyait, hideuse, au milieu d'eux. Et cet homme si énergique et si plein de courage, perdait toutes ses forces et se laissait aller au désespoir en voyant dans quelle horrible situation se trouvaient ceux qu'il aimait.

En ce moment, quelqu'un frappa à la porte de la cabane.

Les malheureux sont craintifs.

Les deux époux tressaillirent et les enfants se rangèrent contre eux avec effroi. Cependant le mari alla ouvrir. Un mendiant entra. D'un regard rapide il fit l'inspection de la chambre délabre'e et son visage s'assombrit à la vue d'une semblable misère.

— Bonnes gens, dit-il, ayez pitié d'un pauvre vieillard mourant de froid et de faim.

Adolphe lui prit la main.

— Si je le pouvais, fit-il, je serais heureux de rendre la chaleur à vos membres glacés ; mais, voyez, nous n'avons pas de feu... Il nous reste encore un demi-pain et quelques poissons, vous partagerez avec nous.

Le mendiant frissonna.

— Pas de feu... murmura-t-il entre ses dents, tandis que là-bas...

— Oh ! que l'aspect de notre misère ne vous effraye pas, reprit

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Adolphe, nous avons encore à manger pour aujourd'hui.

— Et demain? demanda le mendiant.

— Demain... fit Adolphe d'un ton lugubre en pensant à l'affreuse réalité.

— Demain, la Providence y pourvoira, dit Honorine, achevant la phrase commencée par son mari.

— Oui, oui, vous avez raison, madame, répondit le vieillard, il faut compter sur la Providence.

Et il détourna la tête pour essuyer ses yeux pleins de larmes.

La jeune femme le fit asseoir au milieu d'eux, et un instant après les enfants causaient et jouaient avec lui comme s'ils le connaissaient depuis longtemps.

Il fut bientôt instruit de la position de ces bonnes gens. Plusieurs fois des larmes s'échappèrent de ses

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yeux au récit naïf et touchant de leurs infortunes. Il partagea le frugal souper qui lui était offert de si bonne grâce, et l'heure du repos étant arrivée, après avoir serré la main de son hôte et embrassé les enfants, il se retira dans un petit cabinet où la jeune femme lui avait préparé un lit à la hâte.

Le mendiant, que le lecteur a déjà reconnu, passa une nuit très-agitée.

Les émotions de la journée et le froid ne laissèrent point approcher le sommeil de sa modeste couche.

Le lendemain il se leva de bonne heure, voulant quitter la maison avant le réveil de la famille. Au moment de partir, il tira de sa poche cinq billets de banque de mille francs et les plaça sur une petite table avec un papier sur lequel étaient écrits ces mots au crayon :

« Ceci est pour mon hôte. »

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