‹ Les soirées d'Aix-les-BainsChapitre 125 sur 131 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

LA' COMTESSE. — ROSE

LA COMTESSE

Eh bien, Rose, tu restes là seule à causer, sans me rendre compte de ton ambassade... Viendra-t-il? Si sa réponse est négative, je meurs...

EOSE.

Oui, madame, il viendra, et dans une heure vous le verrez à vos pieds.

LA COMTESSE

Tant mieux ! Rose, suis-je jolie ce soir?

ROSE

Ravissante! cette coiffure sied à madame dans la perfection. La modiste estime fée, et ses créations tiennent du génie.

LA COMTESSE

Mais comment suis-je jolie?... Le suis-je plus qu'hier? Plus qu'avant-hier?... Jolie!... Tout le monde me le dit. Je le sais, et l'on ne m'apprend rien. C'est le point auquel on l'est qu'il est difficile de savoir; et je voudrais qu'on inventât un thermomètre de beauté, afin que, le soir, quand je vais au bal, je puisse me dire : J'ai vingt, trente ou quarante degrés au-dessus de la laideur. Du reste, rien ne m'ennuie comme ma figure; je la trouve insignifiante, monotone. Les compliments me fatiguent, et c'est une menue monnaie dont je n'admets plus le cours. — Non. ! ces fadaises banales, ces douceurs de mauvais aloi, je les repousse. Je crois vraiment que j'aimerais mieux des épigrammes; cela ferait diversion, cela me distrairait.

ROSE

Je plaindrais fort le maladroit qui oserait distraire madame de cette façon, et je crois qu'elle serait vite guérie de son goût pour le changement... Je conçois que madame se plaigne... Elle esl comme certain roi de l'antiquité, Midas, si je ne me trompe, donl les mains avaieni le funeste privilège de changer tout en or, et qui pril L'or en horreur,,

— Madame a le pouvoir de provoquer partout les hommages, et ses yeux transforment les paroles en compliments. Madame se meurt de trop de beauté, comme Midas de trop de richesses.

LA COMTESSE

Tu me flattes, Eose, et tu te railles de mon pauvre visage, auquel je tiens plus que tu ne le penses... Je ne fais pas de modestie avec toi ; et, d'ailleurs, s'il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, il n'y a pas de jolie femme pour sa soubrette.

ROSE

Oh ! que si, madame, et je vous assure que je vous trouve charmante. Votre beauté est une de celles qui plaisent le plus. D'ailleurs, vous le savez, c'est ce qui m'a attachée à vous; et je ne servirai jamais une personne qui n'aurait pas un nez grec. Ainsi, voilà déjà l'équivalent du thermomètre que vous souhaitiez. Quand je vous demanderai mon congé, c'est que la beauté vous aura donné le vôtre.

LA COMTESSE

Mais, Rose, voilà qui me fait peur, et si de ton séjour auprès de moi dépend la conscience de ma beauté, je ferai tout pour la garder. Le comte a commandé ses chevaux sans doute, et croit qu'il va m'emmener aux Italiens, puis au bal de ma cousine l'ambassadrice de Naples. Il n'en sera rien, cher comte, et quand vous viendrez me tendre votre main gantée de blanc, je vous dirai: Merci, je reste... Oh ! non, j'ai mieux à faire chez moi.

ROSE

Mais, madame ne craint-elle pas que M. le comte n'ait

mi AUX PIEDS DUNE FEMME

des soupçons, etn'est-il pas bien imprudent de ren un spectacle que l'on aime?

LA COMTESSE

Tu me crois donc bien naïve, Rose? Penses-tu que je vais aller dire tout bonnement au comte : - Monsieur] allez-vous-en bien vite ; dépêchez-vous de me laisser seule, car j'ai affaire. » Ce serait par trop élémentaire! Rassure-J toi, et, dans une demi-heure, je serai libre sans m Y-ne compromise; sois tranquille...

ROSE

Je m'en rapporte bien à madame; je connais son tact etj son esprit.

LA COMTESSE

Flatteuse !...

ROSE

D'ailleurs madame n'aura pas de peine à persuader M. le comte, car il est encore amoureux de madame comme an premier jour...

LA COMTESSE

Rose, ceci est une question un peu indiscrète, et je suis partie trop intéressée pour vouloir y répondre... Cependant je crois que tu as raison, et que ce pauvre comte m'adore... Il y a longtemps d'ailleurs, et son amour est à l'épreuve, car il a résisté aux ondées de l'indifférence et au soleil de la lune de miel. Quand il m'a vue pour la premier.' fois, j'étais mariée à M. de Blagny; tu le sais, c'était un vieillard cassé*, à moitié aveugle e1 toul à fait sourd... àussije ne lus madame de Blagny qu'wî partièus. .le devins veuve. et je pus alors récompenser le comte en lui donnanl moi cœur avec ma main.

EOSE.

Un peu plus de main que de cœur, je crois. Mais quoi, madame, le veuvage ne vous a point tentée, et vous n'avez pas voulu jouir du plus doux des états ?.. .

LA COMTESSE

Non, Rose, la solitude m'a fait peur, et puis le comte m'aimait. Je suis si charitable !... Je lui ai fait l'aumône... J'ai craint d'avoir mes pauvres, et, en pareil cas, le singulier me paraît préférable au pluriel. Le veuvage n'a de mérite que quand il est occupé, et je sentais bien que je me marierais au comte... Avoue qu'il valait mieux le faire avant qu'après, et que le mariage doit être une révélation et non une reconnaissance. Tiens! sais-tu de quoi le ma-* riage me fait l'effet?... C'est la quarantaine du bonheur.

EOSE.

Sauf que la peste vient après.

LA COMTESSE

On ouvre une porte... Ce doit être le comte... Laissenous, et entre quand la personne que j'attends sera là; tu me feras signe sans me parler.

(Rose sort.)

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