‹ Les soirées d'Aix-les-BainsChapitre 126 sur 131 · LA COMTESSE. — LE COMTE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE. — LE COMTE

LE COMTE

Bonsoir, chère amie. Comment ! votre toilette en est là! Mais songez donc que l'Alboni chante son air au second acte, et que nous ne l'entendrons pas..,

LA COMTESSE

Je me sens un peu souffrante... mes nerfs sonl u-èsexcités par le temps maussade qu'il fait aujourd'hui. Si vous tenez à ce que je vous accompagne, je sonnerai Rose;

et je vous suivrai ; une robe est bientôt mise, et...

LE COMTE

N'en faites rien, de grâce. Je ne voudrais pour rien au monde aggraver le mauvais état de vos nerfs. J'irai seul. D'ailleurs, votre sœur viendra, je pense.

LA COMTESSE

Sans doute, mais vous ne prenez pas pitié de moi. Je vais donc rester solitaire pendant que vous entendrez ces Italiens que j'adore. Que faire ?... Je n'ai rien à lire qu'un romande Balzac, qui m'ennuie en ce moment-ci. Savezvous à quoi ressemble Balzac, selon moi? A un chiffonnier moral qui vide son panier. Voyons! Soyez doublement galant ; restez avec votre femme, et avec votre femme agacée ; il y aurait là de quoi faire fuir un mari moins tendre, moins attentionné que vous. Restez, mon ami, vous me ferez plaisir.

LE COMTE

A vos ordres, chère comtesse ; mais pourquoi me prévenir si tard que vous avez changé d'avis, maintenant que me voilà en toilette? Vous le savez, cravate blanche oblige...

LA COMTESSE

Ah ! vous êtes en toilette? Je ne m'en serais pas aperçue, et je ne sais rien île plus difficile que de distinguer si un homme est en toilette. Savez-vous de quoi les hommes me font L'effet, le soir, au bal?... de croque-morts opulents... Mais soyez Eranc. Est-ce voire habit noir, votre cravati

blanche ou l'air de madame Alboni qui vous font tant désirer de me laisser à ma lecture ? Car, malgré vos protestations de sollicitude, je vois que vous mourez d'envie de m'abandonner.

LE COMTE

Quelle injustice!... Quand je vous offrais ma société de si bon cœur. Mais je n'aurais pu vous la donner que dix minutes, car j'ai, au club, un rendez-vous d'affaires...

LA COMTESSE

Ou d'amour. Voyons ! dites-le franchement. Ne suis-je pas votre meilleure amie? Tenez, vous avez l'air embarrassé... j'ai deviné juste. Que les hommes sont maladroits! Permettez-moi de vous donner une leçon de finesse... Chaque fois que le tocsin du renclez-vous sonne pour vous, au lieu de sortir sans rien dire, sans avoir l'air préoccupé, vous venez nous dire, à nous qui n'y voyons pas de malice : « J'ai un rendez-vous d'affaires. » Cela nous donne aussitôt à penser, tandis que, si vous ne nous aviez rien dit, nous n'aurions rien su.

LE COMTE

Vos soupçons tombent à faux, et je puis vous assurer que si je n'avais promis à . .

LA COMTESSE

Ah! prenez garde ! vous allez mentir, et je vais peut-être devenir affreusement jalouse. Prenez garde ! je sens le mal qui me gagne, et si vous tâtiez le pouls à mon amour-propre, il vous dirait cent pulsations. Convenez-en, vous seriez bien vexé si je vous demandais de rester ! Je vais abdiquer ma dignité, et faire tout ce qu'il faut pour n'être pas obligée de vous donner la clef des clubs. . . Ah ! de grâce, quit-

tez cet air contraint... D'ailleurs, il est huit heures, et votre rendez-vous ne peut être que pour neuf... Est-ce avec madame de Valville?. .. la vilaine personne !... elle a toujours des robes roses... vous aimez le rose?

LE COMTE

Sur vos joues, oui, madame.

LA COMTES1E

Ah! quel fade compliment! Savez-vous de quoi le rose me fait l'effet ? d'une jolie femme hète qui montre toujours ses dents, parce qu'elles sont blanches. La rose, cela rit toujours, et il faut être gaie comme une folle pour porter du rose ; c'est indécent. Mais enfin, si vos faveurs sont à ce prix, je vais me commander un uniforme rose; seulement je vous préviens, monsieur, que je n'aurai pas les bras aussi maigres ni la poitrine aussi luxueuse que madame de Valville. Savez-vous de quoi elle a l'air?... D'une cigale hydropique...

le comte [se promenant avec humeur).

Singulière chose ! on ne pardonne jamais la beauté d'une rivale.

LA COMTESSE

Ah ! grâce pour nos sexes, vous allez les mettre en pièces. Aimez-vous les étagères? moi je les déteste; c'est une ostentation de marchand de curiosités qui semble dire : ». Tenez, regardez, j'ai mis là beaucoup de choses qui valent beaucoup d'argent. » Et puis je soupçonne les maris jaloux d'en avoir entouré leurs femmes, de même qu'on dresse des mannequins pour préserver les cerises des atteintes des moineaux. Qui donc serait assez audacieux peur se mettre à genoux, faire une déclaration pour une étagère

de Darnoclès et avec un dommage de cinq cents francs en perspective!... Il y a de quoi effaroucher nos oiseaux de salon. Et pauvres cerises que nous sommes, vous nous retirez lespicoteurs! ! Que de déclarations vous nous volez !...

LE COMTE

Vous leur donnez un titre à ma reconnaissance, comtesse. Je trouve même qu'il n'y en a point assez dans cette chambre de ces étagères bénies, je veux en tapisser votre boudoir.

LA COMTESSE

Au voleur!... au voleur!... cher comte... Vous donnez habilement le change à ma petite querelle. Vous me volez ma jalousie, et vous espérez que je vais me fâcher de vos soupçons, vous chercher noise, vous prier de sortir, et que vous irez ainsi à votre rendez-vous, la conscience soulagée, au risque d'un petit nuage que votre tendresse et votre douceur de demain sauront dissiper. Je ne suis pas d'une intelligence aussi enfantine que vous le supposez. Voyons, asseyez-vous là et causons.

LE COMTE

Je ne demande pas mieux, et je vous écoute. Ne voulezvous pas me donner une tasse de thé ?

LA COMTESSE

Fi donc! du thé, je l'ai pris en horreur. Savez-vous de quoi le thé me fait l'effet? C'est une sorte de tisane aristocratique. Le thé ressemble à ces femmes laides dont on dit : « Elles ont l'air distingué. » Il est distingué, voilà tout... [Rose passe dans le fond du théâtre, et fait un signe qu' aperçoivent le comte et la comtesse.} Non, parlons de madame de Val ville.

LE COMTE

Ah! l'ennuyeux sujet! Je ne reste, madame, que pour parler de vous; si nous entamons le chapitre Valville, je m'envole.

LA COMTESSE

Vous en mourez d'envie. Allons, je ne veux pas être cruelle. Allez me tromper, cher ami. Il y a deux ans que nous sommes mariés; ce ne sera ni la première ni la dernière fois. Je sais me résigner, je dévorerai mes larmes en silence, et ne vous ennuierai pas de mes lamentations.

LE COMTE

Vous êtes d'une révoltante injustice.

LA COMTESSE

J'ai l'équité de Salomon.

LE COMTE

Vous vous trompez étrangement. Mais, ma foi, puisque j'ai les inconvénients de la situation, au moins est-il juste que j'en aie les bénéfices. Je vous souhaite le bonsoir, comtesse.

LA COMTESSE

Bonsoir, comte, je vous revaudrai cela.

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