SCÈNE VIII
LA COMTESSE (entre en souriant)! —LE COMTE. LA COMTESSE.
Comment ! déjà fini ! vous venez faire la paix , mon cher Alfred; c'est la mode aujourd'hui. Voyons! vous avez le droit de me baiser les mains. Savez-vous quel rôle joue ma main en ce moment? c'est l'Esterhazy de la situation. Oui, je l'avoue, j'ai été tyrannique, acariâtre, grondeuse. Eh bien , maintenant je suis gaie, souriante, j'aime le thé. Voulez-vous que j'en demande ?
LE COMTE
Quel changement!... Mais je vais désirer que vous vous mettiez souvent en colère. Après l'orage luit le soleil, et j'en ai vu peu de plus radieux.
LA COMTESSE
Y a-t-il du monde aux Italiens?
LE COMTE
Je n'ai pas regardé...
LA COMTESSE
Ma sœur avait-elle les cheveux relevés ? Elle devait les essayer ce soir.
LE COMTE
Je n'ai pas vu...
LA COMTESSE
Aimez-vous les cheveux retournés?... Moi je les aime assez... c'est franc et carré; c'est une profession de front.
LE COMTE
Oui... Je ne sais pas.
LA COMTESSE
Ah ça! mon ami, vous êtes du dernier maussade, et je prierai madame de Valville de vous renvoyer à moi plus gai que cela. Vous avez l'air d'un écho qui aurait une indigestion. Voulez-vous aller au bal? je suis à vos ordres.
LE COMTE
Eh parbleu ! non, madame, trêve de railleries; je ne suis pas disposé à plaisanter ce soir...
LA COMTESSE
Des boutades! mais voilà le moyen de tarir ma bonne humeur, et vous jetez des douches d'eau froide sur le feu de mon esprit. Eh bien, une fantaisie me prend, c'est d'y aller seule à ce bal où vous refusez de m'accompagner. J'ai tout le temps... Il est neuf heures... Deux heures et demie pour m'habiller, cela fait onze heures et demie... J'arriverai même trop tôt, et c'est bien bourgeois d'être au bal •avant minuit... Pourvu que ma cousine soit prête... Justement je me souviens que j'ai promis le cotillon. Une femme qui ne tient pas un cotillon compromet sa parole.
LE COMTE
Elle sera compromise , madame , et je vous assure que vous n'irez pas à ce bal.
LA COMTESSE
Allons, vite... dépêchez-vous, et avant que je ne me
mette en colère et que je ne vous dise des impertinences, expliquez-moi votre silence brutal et vos réticences incompréhensibles.
LE COMTE
Je n'aurai point d'explications, attendu que je les déteste ; je vous fais mes adieux, et je ne vous dis qu'un mot : Je suis revenu des Italiens, j'ai regardé à travers la porte, et j'ai vu.
LA COMTESSE
Mais c'est indigne de violer mes secrets! Vous voyez donc bien que j'avais raison de vous le cacher, puisque vous ne me le pardonnez pas.
LE COMTE
Comment! raison de me le cacher, je le crois bien...
LA COMTESSE
C'est une faute, mon ami, j'aurais dû vous l'avouer avant de me marier; mais je craignais que cela ne vous inspirât de la répugnance.
LE COMTE
Comment! et vous croyez que je vous aurais épousée...
LA COMTESSE
Cela n'a pas arrêté M. de Blagny, et d'ailleurs, dès l'âge de cinq ans...
LE COMTE
Quelle infamie!... dès l'âge de cinq ans!... N'achevez pas... vous me faites horreur!
kose {derrière le rideau).
Ma foi, je n'y tiens plus; je meurs d'envie de rire. Il faut sauver madame, ils ne s'entendront jamais.
{Elle fait semblant d'entrer par la porte.)
LE COMTE
Pourquoi entrer sans qu'on vous sonne ?
KOSE.
Mais, monsieur...
LE COMTE
Vous venez espionner, écouter aux portes...
ROSE
Non, monsieur.
LE COMTE
Répondez plus poliment.
KOSE.
Mais, monsieur, c'est que le pédicure de madame a laissé tomber une lime, et je venais la chercher.
LE COMTE
Comment! là, tout à l'heure... c'était... ce n'était pas...
(// incline un genou, et veut baiser la main de la comtesse, qui recule d'un pas.
LA COMTESSE
Quoi! vous avez cru que c'était... Ah! monsieur le comte!... Quelindigne soupçon! — Fi! Jamais je ne vous pardonnerai... Mais non, je veux être généreuse. [Elle se rapproche et donne sa main.) Relevez-vous, et, à l'avenir, avant de condamner, voyez ce qu'on fait aux pieds d'une femme.