CONSTANT
Attendre ! autant nie dire de mourir ! Déjà je sens en moi la source se tarir Où l'espoir m' retrempe, où la vigueur se puise. Déjà mon âme s'use et mon esprit s'épuise; Encore un peu de temps, et le morne repos Dans mon corps qui s'énerve aura soudé mes os. Attendre ! attendre ! oh ! non, la lutte est terminée. On combat vainement contre sa destinée.
Je suis vaincu... Je cède.
MADAME DE STAËL
Et «lue prétendez-vous ?
B. CONSTANT
La route est devant moi, large et prête pour tous.
MADAME DE STAËL
Et vous voulez... vous !... Oh ! cette idée est fatale ! Sur la pente insensée où la force brutale Pousse le monde entier gous un sanglant drapeau, Vous voulez vous mêler à ce honteux troupeau : Vous voulez...
D. CONSTANT
Oui, je veux! Ils marchent tous, ces hommes ! Je veux marcher aussi, comme eux* C'est nous qui sommes Les traînards condamnés du mouvement humain, Nous qui roi mis assis sitr le bord du chemin. Nous n'avons rien pour nous, pasmêmel'esp :an Le devoir nous prescrit d'aller où va la France. J'irai!
M \n \MK D B STAËL
Réfléchissez encor.
B. CONSTANT
Le premier pas.
Celui qui coûte,, est fait. Tous ne me suivrez pas, Je le sais, — et c'est là pour moi l'épreuve amère ! — Mais j'obéis au sort, au devoir, à mon père, A la sagesse humaine, aux volontés de Dieu ; J'obéis et je pars, et je vous dis adieu.
MADAME DE STAËL
Pour toujours?...
(Signe aftîrmalif de B. Constant.)
Allons donc! je doutais... J'étais folle Dites-la donc enfin cette affreuse parole Qui vous brûlait la lèvre. — Allez, depuis longtemps J'ai compris où tendaient vos discours hésitants : Sachez au moins parler, puisque je sais entendre,
B. CONSTANT
Pardon !
MADAME DE STAËL
Ne croyez pas que je vais me défendre Au moins! je ne suis pas de ces cœurs obstinés A garder leur bonheur lâchement acharnés. Non ! j'ai plus de pudeur, plus de fierté peut-être ; Si vous voulez partir, vous en êtes le maître. Je ne vous retiens pas. Qu'attendez-vous?
B. CONSTANT
Un mot.
MADAME DE STAËL
Tout est dit entre nous.
B. CONSTANT
Non ! je pars, il ie faut ; Mais dites seulement qu'au fond de vos pensées
96 MAIiAMI-: DE STAËL
Vivra le souvenir de dos amours passées, Et que ce noble cœur dont je savais le prix Ne gardera pour moi ni haine ni mépris. Dites-le-moi ce mot de pardon, — ou je reste.
MADAME DE STAËL [avec Cul ('/■'! .
Ah ! rendez-vous donc libre et laissez là le reste ! Que sont-ils donc pour vous ces mots : aimer, haïr ! Impuissants pour aimer et faibles pour trahir, Les voilà bien ces cœurs sans force et sans courage. Qui n'osent regarder en face leur ouvrage. Déserteurs de l'amour, oui, les voilà bien tous! C'en est trop ! Froidement, sans pitié, sans courroux, Vous tuez ! Et, bourreau tremblant devant son crime, Craignant de se savoir maudit par sa victime, Vous voulez qu'elle meure en vous disant : Merci ! C'est trop de prévoyance et c'est trop de souci. Non, non ! je vous le dis, vous m'avez brisé l'âme, Eteignant mon bonheur comme on souffle une flamme, Et si jamais mon cœur renait de cette mort, Vous ne le saurez pas ! Gardez votre remord ! Pour le mal ainsi fait il n'est pas d'indulgence. Gardez votre remords ! Ce sera ma vengeance. Tant mieux, si vous sentez son trait envenimé!... (Eclatant en sanglots).
Ah ! vous êtes cruel !... Je vous ai tant aimé !...
n. constant [attendri .
Vous pleurez !
MADAME DE STAËL \SC rclcniilt .
Non ! je veux recevoir sans faibless 3 Le malheur qui me frappe ei Le coup qui me blesse.
Si je pleure, du moins vous ne le verrez pas ;
Allez au triste but où vous portent vos pas,
Et suivez hardiment \rotre nouvelle route ;
Je souhaite que Dieu vous mène ; — mais j'en doute.
Adieu! Tout est fini.
B. CONSTANT
Donnez-moi votre main.
MADAME DE STAËL [après avoir hésité).
Tenez ! — Encore un mot. Ne partez que demain. Epargnez-moi du moins l'éclat. Je le désire ; Jusqu'à demain j'aurai la force de sourire, Adieu!
b. constant [hésitant, puis se dirigeant vers îa porte). Pauvre femme !...
(Il sort.)