B. CONSTANT. — MADAME DE STAËL, B. CONSTANT
Fanny, j'ai réfléchi ; je ne partirai pas.
MADAME DE STAËL
Ah!...
B. CONSTANT
Je ne pourrais pas vous quitter, vous que j'aime, Sans me croire frappé d'un pesant anathème. C'est par vous que je suis, c'est par vous que je vaux. Je sais par vos conseils plus que par mes travaux,
MADAME DE STAËL
Je vois avec plaisir que l'homme politique Saura m'utiliser à la chose publique.
B. CONSTANT
Chère Fanny, l'ami se souvient par le cœur. Je n'ai qu'à regarder ce lac, et mon bonheur, Comme dans un miroir fidèle de ma vie, Se retrace à mes yeux dans toute sa magie I
MADAME DE STAËL
Au vicomte je dois ce tardif souvenir.
120 MADAME DE STAËL
Les raisons que j'avais, moi, pour vous retenir, N'ont pas suffi ! Du vrai, rarement je m'écarte.
B. CONSTANT
Je vous jure, Fanny...
Cependant Bonaparte Me hait et vous alliez à lui !
B. CONSTANT
Vous vous trompez.
Mais que ces noirs soucis enfin soient dissipés ! Quittez cet air railleur, indifférent, sévère, Vrai masque à qui connaît votre grand caractère. Ne prenez pas plaisir à me désespérer, Quand je reviens vers vous, prêt à vous consacrer Mon cœur, mon avenir, tous mes jours qui sont vôtres, Sans désirer la gloire ou le pouvoir des autres !
MADAME DE STAËL
Il me serait pénible aujourd'hui de venir Me placer en obstacle à tout votre avenir.
B. CONSTANT
De calculs odieux à tort on me soupçonne, Je le prouve en restant.
MADAME DE STAËL
Je ne retiens personne.
Ma maison est ouverte à tous : on vient , on pari ; Chacun peut à son gré retarder son départ. Mon salon est un peu le salon de Molièrt, Où tout le monde a droit d'agir à sa manier'' : Amis, indifférents, pour être remplacés Par d'autres !...
B. CONSTANT
Je comprends, madame, c'est assez !
Mon cœur, assez longtemps étudia le vôtre Pour ne point me tromper... — Vous en aimez un autre !
Vraiment, l'homme voudrait pour lui seul les égards! De quoi vous plaignez-vous? Vous m'avez dit : « Je pars. » — C'est toujours le premier mot de toute rupture.
B. CONSTANT
Qui redoute une absence est de soi bien peu sûre !
MADAME DE STAËL
Vous manquez de franchise ! et trop tard je le voi ! ... Vous m'avez abusée, et n'avez eu pour moi Que cette affection futile et passagère Qui laisse dans le cœur une trace légère.
B. CONSTANT
J'ai lieu de m'étonner de l'accusation, Vous, mobile premier de mon ambition !
Le passé laisse peu de traces en votre âme! Et je veux une fois vous le dire, madame, Si je suis égoïste, ah ! vous l'êtes bien plus ! Votre égoïsme est âpre en vouloirs absolus, Et de me retenir près de vous non contente, Dans une inaction lâche et désespérante, Vous avez exercé sur tous mes sentiments Un despotisme altier, fécond en longs tourments! Je me lasse à la fin, et mon collier me gêne, Car vous m'avez montré le fouet et la chaîne 1
MADAME DE STAËL
Ah! voilà des mots durs, et vous regretterez
122 MADAME DE STAËL
Ce que vous dites là plus tard, quand vous saurez...
B. CONSTANT
J'avais demandé grâce, et du fond de mon âme;
Vous m'avez repoussé ! Demain matin, madame, Je partirai.
MADAME DE STAËL
C'est bien. Nous verrons d'ici là.
[A part.) J'ai vaincu. Sa fureur le prouve. Il restera.
b. constant (à part).
Je le veux; mais partir... en aurai-je la force... [Il sort.)