‹ Les soirées d'Aix-les-BainsChapitre 37 sur 131 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

LE DOCTEUR. — MADAME DE STAËL.'- CHATEAUBRIAND. MADAME RÉCAMIER. — BYRON.

BYRON

Il est fort question d'établir le divorce.

MADAME RÉCAMIER

Tant pis, je ne suis pas, moi, pour le changement.

CHATEAUBRIAND

Desplein l'explique par la loi du mouvement.

LE DOCTEUR

C'est vrai.

(Il tâte le pouls à ma Mais pour ce soir le temps est à 1 ..orage, Le lac est agité, je crains plus d'un naufrage, Et vous, baronne?

MADAME DE STAËL

I h nin! . an seul regard, docteur, Peuvent donc effacer do longs jours de bonheur!

LE DOCTEUR

Dieu nous mit les jeux là, c'est pour que l'on avance.

MADAME DE STAËL

Sauriez- vous l'avenir qui m'attend dans l'absence?

LE DOCTEUR

L'avenir ne doit pas vous faire peur. Il faut, Belle, riche, vers lui s'avancer le front haut.

MADAME DE STAËL

Femme qui sait garder son cœur froid est heureuse !

LE DOCTEUR

Une femme qui n'a point de cœur est affreuse. On voit naître et grandir les belles passions, Au souffle inspirateur des grandes actions. Le romanesque plaît.

MADAME DE STAËL [à part).

M'aurait-il devinée!...

LE DOCTEUR

Si nous faisions un whist pour finir la journée ? •

CHATEAUBRIAND

C'est cela ! — Vous, milord...

BYRON

De grâce, épargnez-moi!

C'est un beau jeu, savant, fort attrayant en soi, Comme tout ce qui vient de ma blonde patrie ; Mais j'ai toujours haï sa roide tyrannie !

MADAME RÉCAMIER

Vous réprouvez ce qui de tous est accepté?

Je l'ai joué, le whist, jusqu'à satiété !

124 MADAME DE STAËL

L'An.-lrterre est do whist une partie immense! Son nom même proteste. — Ali! jouer au silence I Grâce !

MADAME BÉCAMIEE.

Trop parler nuit.

LE DOCTEUR

Le silence a son prix :

Souvent il prouve un cœur profondément épris.

byrox .

C'est vrai ; mais la parole est octroyée à l'homme Pour qu'il en fasse usage, aux jeux de cartes comme Au jeu d'amour. L'amour...

CHATEAUBRIAND

N'écoutez pas Bvron, Mesdames; d'ordinaire il blasphème ce nom. C'est un sceptique.

BYRON

Moi? non pas! C'est la lumière, Lui seul est. Mais chacun l'entend à sa manière.

MADAME BÉCAMIEE.

Eh! nous sommes en nombre. Erigeons-nous en cour. Messieurs, allons aux voix. — Chère, j'ai mis l'amour Sur la sellette. — A vous, milord.

BYEON.

Que je commence?

Je ne vous ai pas dit encor ce que j'en pense.

M \1>\MK BÉC \MIER.

Tantôt h1 vous ai vu dans un grand embarras.

BYRON

L'amour à haute voix ne se définit pas. Dans un mot, un regard, un rien, il se devine, Je crois; et, comme il est de céleste origine, Il ne faut pas qu'il soit par trop approfondi.

MADAME DE STAËL

Continuez, milord, vous serez applaudi,

Car tantôt vous étiez d'humeur plus agressive,

BYRON

Je niais l'amitié, passion négative,

Clair de lune à côté de la splendeur du jour.

Je crois décidément qu'elle mène à l'amour.

MADAME RECAMIER

Lorsque l'amour s'en va, l'amitié lui succède.

CHATEAUBRIAND

Prenez garde ! Vraiment, le mot contre vous plaide. Qui vous connaît vous aime — et n'est que votre ami.

LE DOCTEUR

L'amitié n'est souvent qu'un amour endormi.

Après l'amour blessé, je n'admets que la haine,

CHATEAUBRIAND

Quand d'un indigne amour on peut rompre la chaîne, La haine venge moins qu'un superbe dédain.

MADAME DE STAËL

Aime-t-on plusieurs fois?- -

BYRON

Plusieurs fois. C'est certain.

126 MADAME DE STAËL

Un consume sa vie en recherche obstinée, Jus m'au jour où paraît l'âme prédestinée ; Alors le ciel s'entr'ouvre !...

CHÀTEA.UBB1AND.

A chercher le bonheur On gaspille son àme et l'on use son cœur. Un seul amour suffit, et ne laisse de place, Après, qu'à l'amitié.

MADAME RECAMIER [lîii SM'TOMt ld main).

C'est bien.

MADAME DE STAËL

Mais l'amour passe !

Debout derrière lui reste l'orgueil flatté, Car l'amour n'est souvent que de la vanité.

MADAME RECAMIER

A quoi se reconnaît un amoureux sincère ?

Vous en demandez.trop ! C'est instinctif, ma chère !

LE DOCTEUR

Eh bien ! moi, j'ai connu l'amant le mieux aimant ; Car ce pauvre garçon n'osait pas seulement Déclarer son amour. Se voyant si timide, Presque insensé, voué d'avance au suicide Il voulut se guérir par un amour banal.

CE \TKU nuiAND.

Le remède souvent est pire que le mal.

LE DOCTEUR

I >iii ; ses distractions devinrent ... dangereuses...

MADAME DE STAËL

Et comment ont fini ses douleurs amoureuses?

LE DOCTEUR

Un certain soir, surpris par un mari jaloux...

Que faire? Une fenêtre et vingt pieds d'eau dessous...

Bah ! fuir, parfois c'est faire un acte de courage,

Surtout avec un lac à passer à la nage !

Sans compter un jaloux qui vous suit en bateau,

Armé jusques aux dents.

MADAME DE STAËL

Mais ce conte est très-beau !

Cette fuite, la nuit...

Le roman peut prétendre A fournir un pendant à celui de Léandre.

LE DOCTEUR

Ah ! la poudre inventée en augmente l'horreur, Car le brutal tirait à plomb sur le nageur !

BYRON

Votre histoire, docteur, ne prouve rien, que diable !

MADAME DE STAËL

Rien qu'un cœur bien épris.

BYRON

Elle est invraisemblable

CHATEAUBRIAND

C'est le roman complet, en deux coups de crayon, D'un preux de Charlemagne, écrit par Crébillon.

MADAME RÉCAMIER

Un amant délicat n'admet point de partage.

(Elle se retire de Byron.)

128 MADAME DE STAËL

LE DOCTEUR

Eh ! je n'ai pas fini...

CHATEAUBRIAND

L'amant toucha la plage !

byron [mal à V aise).

Docteur !

La fin, docteur!

LE DOCTEUR

Le plus intéressant, C'est que notre héros était... convalescent, Faible, et qu'accomplissant cette rare prouesse, Il pouvait en mourir mieux qu'un autre !

MADAME DE STAËL [à part).

Serait-ce?...

Son trouble... sa douleur de me quitter... C'est lui !...

[Elle veste songeuse.) BYRON à MADAME RÉCAMIER.

Trouvez-vous le docteur amusant aujourd'hui ? Je cherche en vain le sel de son historiette ! Regardez la baronne, elle semble inquiète...

MADAME DE STAËL [à part).

Que veut dire cela?...

CIIAUTEAUBRIAND.

Si nous songions alors Au whist?

le voctewr {présentant une carte à madame de S tact). Vous soupirez?...

(Entrent Rocca et />'. Constant.)

CHATEAUBRIAND

Ah ! voici des renforts !

(Il va au-devant de B. Constant et cause bas avec lui ; mais B. Constant jette de temps en temps des regards inquiets vers la baronne.)

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