‹ Les soirées d'Aix-les-BainsChapitre 49 sur 131 · LUCILE. — CORINNE · texte numérisé non relu

LUCILE. — CORINNE

CORINNE

Je disais Qu'Oswald souffre du mal dont meurent les Anglais.

LUCILE

C'est une folle idée.

CORINNE

Oui, ma chère, il s'ennuie!

Le spleen, c'est un abus de brouillard et de pluie.

(Elle lui passe la main dans les cheveux.)

On chercherait en vain front plus pur, plus charmant, Maison est ton époux et jamais... ton amant. Or, avec tes devoirs indiqués tout à l'heure, Je crains bien que chez toi la paix intérieure N'ait point assez de force ou d'attraits suffisants, Pour faire à ton mari des jours bien séduisants. L'âme d'Oswald a soif d'art et de poésie.

Tu le connais donc bien !

CORINNE

Au déclin de la vie, Toute chose reprend son véritable jour.

La vieillesse a sonné pour moi ; plus de détour ! En moi, vois une mère attachée à t' instruire. Ne te fâcbe donc pas de ce que je vais dire.

iGO CORINNE

— Vois-tu, malgré tes soins et ton cœur généreux, Oswakl, j'en suis certaine, Oswald n'est pas heureux.

LUCILE

0 ciel !

CORINNE

Je le devine. Une froide contrainte Doit régner entre vous, car son âme est empreinte D'un sentiment rêveur, d'une austère fierté, Qui veulent un contraste empreint d'habileté : Il est très-réservé ; sois, toi, très-confiante; Est-il triste, tu dois te montrer souriante. On peut, sans offenser Dieu ni l'honnêteté, Animer sa maison par un peu de gaîté, Et l'homme aime parfois, prodigue en sa tendresse, Dans sa chaste moitié trouver une maîtresse.

LUCILE

Pour accomplir cela, que de force il faudrait !

CORINNE

Ah! cher ange, combien séduisante serait

La femme qui, sévère, en tous points accomplie,

Aurait tout le piquant de la coquetterie,

Ce grand désir de plaire, enfin tout l'abandon

Qu'inspire si souvent le besoin de pardon.

LUCILE

Je n'oserai jamais aborder ce programme.

CORINNE

Bah! cela te viendra. D'ailleurs, n'es-tu pas femme! Il faut aux gens d'esprit tes salons grands ouverts, Donner souvent des bals, arranger des concerts, Même, à l'occasion, jouer la comédie,

CORINNE 161

Rechercher ce qui rend l'existence fleurie. Jamais au sérieux le caprice n'a nui ; Le temps passe, s'envole, et l'on chasse l'ennui! Sur heaucoup de plaisirs le vrai bonheur se fonde.

LUCILE

Mais, pour moi, soulever tout cela c'est un monde!

CORINNE

Il suffit de, vouloir. C'est aujourd'hui le jour De ma fête. Je vais te présenter ma cour. Mes amis vont venir et je veux que tu voies Qu'Oswald aime du monde et le bruit et les joies. (Elle sonne.) LUCILE.

Qu'as-tu ?

Corinne [écrivant).

Louis Quatorze ordonne. Tu vas voir.

[Remettant au valet qui entre le billet qu'elle vient d'écrire.)

De suite au prince, allez! — Je reprends le pouvoir : Nous aurons tout à l'heure et concert et spectacle.

Tu m'éblouis, ma sœur !

CORINNE

Vraiment ! le beau miracle!

LUCILE

Oui, tu m'ouvres les yeux ! Oswalcl est prévenu Contre moi !

CORINNE

Pauvre enfant, ton jour n'est pas venu, Voilà tout. — Garde-toi de te montrer trop vaine De tes perfections, dignes d'une Romaine.

162 CORINNE

Fais des concessions. La vertu, la candeur

N'autorisent jamais l'orgueil ni la froideur.

Cet orgueil, moins fondé, "blesserait moins, peut-être,

Que les grandes vertus qu'on veut faire paraître.

Le sentiment, depuis le Paradis perdu,

Ne se plaît à donner que ce qui n'est pas dû.

LUCILE

Es-tu bonne ! mon cœur à t'écouter s'enivre

Corinne (sombre).

Je ne le serais pas, va, si je devais vivre !

LUCILE

Oh!...

Qu'as-tu donc? Pourquoi ce regard, cet effroi !.. Je te fais peur... Tes yeux se détournent de moi... Tu me hais...

LUCILE

Un soupçon m'oppresse et me domine...

Vous vous êtes aimés, Oswald et toi, Corinne ! Dis-moi la vérité !

CORINNE

Que me demandes-tu?

LUCILE

Réponds !

CORINNE

Mon cœur se brise, et mon front abattu. .

LUCILE

Réponds!

corinne (se cachant le visage).

Oui...

CORINNE 163

LUCILE

C'était vrai! [Elle veut se lever.)

CORINNE

Chère Lucile, reste!

Pardonne-moi, j'ai tant souffert ! Tout m'est funeste,.. Je meurs... si tu savais...

Malheureuse !

CORINNE

0 ma sœur !

Vivre avec un amour sans espoir dans le cœur, C'est un enfer!.. Pardonne, épargne-moi ta haine... Vois, j'ai si peu de temps à vivre! une heure à peine, Je le sens...

LUCILE

Toi ! mourir !

CORINNE

Ne me reproche pas Ce triste sentiment. Il agonise, hélas!

Ce n'est qu'un souvenir....

LUCILE

Oh ! j'oublie et pardonne, Pauvre sœur! Mais du calme, il ne faut voir personne ! L'émotion, le hruit... Ce monde te tuera !

CORINNE

Tu te trompes, enfant; mais c'est vivre, cela!

LUCILE

Pour ces enivrements ton âme est assez forte. Mais je ne puis penser que ton corps les supporte.

164 CORINNE

CORINNE

Si je n'ai plus qu'un jour, je veux le faire beau ! Depuis plus de cinq ans je suis dans le tombeau, Je veux renaître !

LUC ILE

0 ciel ! ton regard m'épouvant e!

Eloigne cette coupe à l'ivresse énervante...

CORINNE

Comme on trône au salon je veux te l'enseigner. Ma pauvre puritaine, il faut t'y résigner, Si tu veux qu'Oswald vive et si tu veux qu'il t'aime. Va t'habiller, mon ange, avec un soin extrême. Fais-toi bien belle !

LUC ILE

Hélas ! pauvre amie, à quel prix !

CORINNE

Je veux faire d'Oswald la perle des maris. Va. [Elles s'embrassent. Zucile s'éloigne, puis elle retient V embrasser encore et sort.)

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