LUCILE. — CORINNE
CORINNE
Je disais Qu'Oswald souffre du mal dont meurent les Anglais.
LUCILE
C'est une folle idée.
CORINNE
Oui, ma chère, il s'ennuie!
Le spleen, c'est un abus de brouillard et de pluie.
(Elle lui passe la main dans les cheveux.)
On chercherait en vain front plus pur, plus charmant, Maison est ton époux et jamais... ton amant. Or, avec tes devoirs indiqués tout à l'heure, Je crains bien que chez toi la paix intérieure N'ait point assez de force ou d'attraits suffisants, Pour faire à ton mari des jours bien séduisants. L'âme d'Oswald a soif d'art et de poésie.
Tu le connais donc bien !
CORINNE
Au déclin de la vie, Toute chose reprend son véritable jour.
La vieillesse a sonné pour moi ; plus de détour ! En moi, vois une mère attachée à t' instruire. Ne te fâcbe donc pas de ce que je vais dire.
iGO CORINNE
— Vois-tu, malgré tes soins et ton cœur généreux, Oswakl, j'en suis certaine, Oswald n'est pas heureux.
LUCILE
0 ciel !
CORINNE
Je le devine. Une froide contrainte Doit régner entre vous, car son âme est empreinte D'un sentiment rêveur, d'une austère fierté, Qui veulent un contraste empreint d'habileté : Il est très-réservé ; sois, toi, très-confiante; Est-il triste, tu dois te montrer souriante. On peut, sans offenser Dieu ni l'honnêteté, Animer sa maison par un peu de gaîté, Et l'homme aime parfois, prodigue en sa tendresse, Dans sa chaste moitié trouver une maîtresse.
LUCILE
Pour accomplir cela, que de force il faudrait !
CORINNE
Ah! cher ange, combien séduisante serait
La femme qui, sévère, en tous points accomplie,
Aurait tout le piquant de la coquetterie,
Ce grand désir de plaire, enfin tout l'abandon
Qu'inspire si souvent le besoin de pardon.
LUCILE
Je n'oserai jamais aborder ce programme.
CORINNE
Bah! cela te viendra. D'ailleurs, n'es-tu pas femme! Il faut aux gens d'esprit tes salons grands ouverts, Donner souvent des bals, arranger des concerts, Même, à l'occasion, jouer la comédie,
CORINNE 161
Rechercher ce qui rend l'existence fleurie. Jamais au sérieux le caprice n'a nui ; Le temps passe, s'envole, et l'on chasse l'ennui! Sur heaucoup de plaisirs le vrai bonheur se fonde.
LUCILE
Mais, pour moi, soulever tout cela c'est un monde!
CORINNE
Il suffit de, vouloir. C'est aujourd'hui le jour De ma fête. Je vais te présenter ma cour. Mes amis vont venir et je veux que tu voies Qu'Oswald aime du monde et le bruit et les joies. (Elle sonne.) LUCILE.
Qu'as-tu ?
Corinne [écrivant).
Louis Quatorze ordonne. Tu vas voir.
[Remettant au valet qui entre le billet qu'elle vient d'écrire.)
De suite au prince, allez! — Je reprends le pouvoir : Nous aurons tout à l'heure et concert et spectacle.
Tu m'éblouis, ma sœur !
CORINNE
Vraiment ! le beau miracle!
LUCILE
Oui, tu m'ouvres les yeux ! Oswalcl est prévenu Contre moi !
CORINNE
Pauvre enfant, ton jour n'est pas venu, Voilà tout. — Garde-toi de te montrer trop vaine De tes perfections, dignes d'une Romaine.
162 CORINNE
Fais des concessions. La vertu, la candeur
N'autorisent jamais l'orgueil ni la froideur.
Cet orgueil, moins fondé, "blesserait moins, peut-être,
Que les grandes vertus qu'on veut faire paraître.
Le sentiment, depuis le Paradis perdu,
Ne se plaît à donner que ce qui n'est pas dû.
LUCILE
Es-tu bonne ! mon cœur à t'écouter s'enivre
Corinne (sombre).
Je ne le serais pas, va, si je devais vivre !
LUCILE
Oh!...
Qu'as-tu donc? Pourquoi ce regard, cet effroi !.. Je te fais peur... Tes yeux se détournent de moi... Tu me hais...
LUCILE
Un soupçon m'oppresse et me domine...
Vous vous êtes aimés, Oswald et toi, Corinne ! Dis-moi la vérité !
CORINNE
Que me demandes-tu?
LUCILE
Réponds !
CORINNE
Mon cœur se brise, et mon front abattu. .
LUCILE
Réponds!
corinne (se cachant le visage).
Oui...
CORINNE 163
LUCILE
C'était vrai! [Elle veut se lever.)
CORINNE
Chère Lucile, reste!
Pardonne-moi, j'ai tant souffert ! Tout m'est funeste,.. Je meurs... si tu savais...
Malheureuse !
CORINNE
0 ma sœur !
Vivre avec un amour sans espoir dans le cœur, C'est un enfer!.. Pardonne, épargne-moi ta haine... Vois, j'ai si peu de temps à vivre! une heure à peine, Je le sens...
LUCILE
Toi ! mourir !
CORINNE
Ne me reproche pas Ce triste sentiment. Il agonise, hélas!
Ce n'est qu'un souvenir....
LUCILE
Oh ! j'oublie et pardonne, Pauvre sœur! Mais du calme, il ne faut voir personne ! L'émotion, le hruit... Ce monde te tuera !
CORINNE
Tu te trompes, enfant; mais c'est vivre, cela!
LUCILE
Pour ces enivrements ton âme est assez forte. Mais je ne puis penser que ton corps les supporte.
164 CORINNE
CORINNE
Si je n'ai plus qu'un jour, je veux le faire beau ! Depuis plus de cinq ans je suis dans le tombeau, Je veux renaître !
LUC ILE
0 ciel ! ton regard m'épouvant e!
Eloigne cette coupe à l'ivresse énervante...
CORINNE
Comme on trône au salon je veux te l'enseigner. Ma pauvre puritaine, il faut t'y résigner, Si tu veux qu'Oswald vive et si tu veux qu'il t'aime. Va t'habiller, mon ange, avec un soin extrême. Fais-toi bien belle !
LUC ILE
Hélas ! pauvre amie, à quel prix !
CORINNE
Je veux faire d'Oswald la perle des maris. Va. [Elles s'embrassent. Zucile s'éloigne, puis elle retient V embrasser encore et sort.)