SCÈNE II
RAYMOND (caché). — JULIEN et LAURE {se donnant le bras). JULIEN.
Non... ne crains rien... Personne en ce lieu solitaire Ne peut de notre amour troubler le pur mystère,
Raymond (caché).
Qu'elle est belle ! . . .
JULIEN
Sieds-toi sous ces tremblants rameaux Qui penchent mollement leurs feuilles sur les eaux.
(Ils s'assoient.)
Oh ! livre cette main à mon ardente fièvre ; Ne fuis pas les baisers qu'y dépose ma lèvre...
laure [retirant la main).
Assez...
julien.
Non... non... encor...
EAYMOND.
J'étais comme cela... .
JULIEN
Plus qu'un baiser... un seul!
LAURE
Un seul?
JULIEN
Oui.
laure [donnant la main .
La voilà..,
RAYMOND
Les amoureux sont tous et de tous temps les mêmes.
laure [à Julien .
N'as-tu pas dit : Un seul?
JULIEN
C'est vrai... mais si tu m'aimes. Pourquoi me refuser cette main?...
LAURE
Ah!... Pourquoi {...
Parce que cette main n'est pas encore à toi...
JULIEN
Mais elle doit bientôt m'appartenir. mauvaise !...
LATJBE.
Vous la pourrez alors embrasser à votre aise ! ..
JULIEN
Un à-compte?...
LAURE
Non pas...
JULIEN
Plus m" "" baiser?
LAURE
Toui doux!
C'esl un vol que l'aiiiant ferail à mon épOUX. JULIEN.
El bien ' \;i pour le vol.
laure [te repoussant).
Du bruit ! on nous écoute...
JULIEN
Eh ! non. C'est quelque oiseau qui voltige sans cloute.
LAURE
Si l'on nous surprenait L
JULIEN
Bah! Qu'importe après tout?..
Nous sommes fiancés, et cela nous absout.
(77 lui baise encore la main, qu'elle ne retire plus.) RAYMOND.
Allons, je n'aime plus autant cette rencontre; Elle me rajeunit un peu trop... Je me montre...
laure [V apercevant).
Ah!
julien [se levant).
Quelqu'un!...
RAYMOND
Excusez un importun témoin , Je m'en vais achever ma lecture plus loin.
JULIEN
Morbleu ! monsieur, on lit chez soi.
RAYMOND
Je le confesse.
J'ai tort, comme toujours aura tort la vieillesse. Le vieillard doit rester seul au coin de son feu ; Les arbres, les ruisseaux, le gazon, le ciel bleu, Les concerts des oiseaux, que le printemps ramène, Ne sont qu'aux amants, rois de ce riant domaine.
Sur vos propriétés j'ai mis un pied l'unit';
Les amours se tout tus devant mon fronl pensif...
Qu'ils chantent!... Je m'exile...
lauee [à Julien .
Il a l'air bon.
RAYMOND
J'emporte Les doux sons d'une langue, aujourd'hui langue morte. Comme vous j'en ai su l'accent: et, comme moi, Vous l'oublierez un jour. . .
LAURE et JULIEN.
Non, jamais...
RAYMOND
C'est la loi. .
Adieu; lisez, enfants, dans le cœur l'un de l'autre.
ntre son livre.) Au livre que je lis je préfère le vôtre...
JULIEN
J'aime votre langage... Il n'a rien de moqueur. J'y sens je ne sais quoi qui me touche le cœur. Vous n'êtes pas de ceux qui vont raillant sans cesse Les naïves erreurs de l'ardente jeunesse. Touchez là...
i; WMOND.
Volontiers... El vous avez raison...
Ne craignez pas, enfants, mon arrière-saison. L'âge qui m'a flétri n'a pas séché mon âme;
J'ai ;ï me réchauffer à votre jeune flamme,
Et je reconnais Dieu dans ces liens des cœurs, Dans ces attraction.- que vous nommez erreurs...
Aimez-vous... aimez-vous î .. . et que la jeune fille Apprenne les vertus des mères de famille. Vous disiez que l'amant serait bientôt l'époux : A ces conditions, aimez-vous... aimez- vous !... Voilà la vérité, voilà la loi suprême... Malheur à l'insensé qui vit seul... pour lui-même ! Il aura de l'amour ignoré les tourments, Mais il n'en connaît pas les doux enivrements. Un seul moment d'amour rachète bien des peines ! Auprès de ce bonheur toutes choses sont vaines ; Aimez-vous!... La jeunesse est faite pour l'amour, Et la froide raison trop tôt aura son tour. Comme vous m'écoutez! Vous m'approuvez?...
LAUEE.
Sans doute.
JULIEN
Certes.
LAURE
Le bon vieillard !
RAYMOND
Bien ! je poursuis ma route...
julien [le retenant).
Non!...
RAYMOND
Laissez-moi partir... car, si vous m'arrêtez , Vous vous plaindrez bientôt du vieux bavard.
LAURE
Restez...
Eh bien ! soit...
A Julien.) Votre main ?
JULIEN
La voilà...
haymond à Lawe).
Vous... la vôtre...
Nous allons tout d'abord mettre l'une dans l'autre... Comment vous nommez- vous?
LAUEB.
Laure.
eaymoxd [à Julien).
Et vous?
JULIEN
Julien.
RAYMOND
Julien, aimez-vous Laure?
JULIEN
Oui...
RAYMOND
L'aimez-vous bien?
JULIEN
Oh! oui...
raymond [à Laure).
Vous, l'aimez-vous \
LAI RK.
Oui...
1; wmond.
Jurez sur votre âme, Vous, d'être son époux, e1 vous d'être sa femme...
JOLIE» et 1.AUK1'.
Nous le jurons...
Raymond [à Julien).
Elle est votre premier amour?...
JULIEN
Oh! oui...
raymond {à Laure).
Vous n'avez pas aimé jusqu'à ce jour ?
LAURE
Oh ! non ..
RAYMOND
Vous avez donc, en vos mains fortunées, Mes enfants, la clef d'or des belles destinées... Si vous savez ne pas dissiper en erreurs Ces premières amours, trésor des jeunes cœurs... "On n'aime qu'une fois... Quand une main grossière A flétri dans sa fleur l'affection première, C'en est fait pour jamais des jours délicieux, Où nous croyons sur terre ouïr la voix des cieux... Où nous oublions tout, en une extase sainte, Du passé les douleurs. . . de l'avenir la crainte ; . . . Où chaque instant heureux, en fuyant, nous fait voir Dans l'instant qui le suit un bonheur en espoir... Où, du vil égoïsme étouffant le blasphème, Nous vivons pour aimer et pour que l'on nous aime. Je vous le dis, enfants, quand ces biens sont perdus, Nous les cherchons sans cesse et ne les trouvons plus... Vous avez ce trésor... Sachez en faire usage... Croyez-en mon conseil, jeunes gens, il est sage.,,
JULIEN
Nous le suivrons.
LATJBE.
Oh! oui...
RAYMOND
Jurez dune maintenant Que nous nous revendons ton* les trois clans un an, En ee jour, à cette heure, et sous ce même ombrage...
JULIEN
Oui... c'est dit...
laure (timidement).
Mais alors nous serons...
julien .
En ménage.
Eh bien ! raison de plus... je suppose...
RAYMOND
Parbleu !
Ainsi, c'est convenu... Je vais vous dire adieu. Je viens de recevoir l'aveu d'une tendresse Vive, pure... J'ai vu votre charmante ivresse... Si tout cela devait s'envoler !...
(Julien et Laure vont se récrier.)
Douze mois!. .
C'est bien long !...
LAURE
C'est bien court...
JULIEN
Nous viendrons. .
RAYMOND
Je vous crois...
Mais, quelque événement que l'avenir nous cèle,
Soyez exacts tous deux... Moi, je serai fidèle...
JULIEN
Vous nous verrez ici l'an prochain...
RAYMOND
Au revoir !
L'an prochain... le vingt mai...
(Il tire sa montre.)
Vers cinq heures du soir...
JULIEN
C'est dit...
RAYMOND
Et que le ciel, à mes désirs propice, Ardents comme à cette heure alors vous réunisse !...
(Il sort.)