L'APPRENTI. — HERMANN. — MARGUERITE. — JEANNE
(Les personnages qui entrent sont en grande toilette : exagérée chez Hermann et chez .Jeanne: riche et simple (liez Marguerite.)
HERMANN
Ouf!... nous voici chez nous... Ce n'est pas sans peine.
Jeanne [aidant Marguerite à ôter son manteau, pendant que l'apprenti les lorgne sournoisement Moi! j'ai les yeux éblouis et les jambes dans les talons... Asseyez-vous sur ce fauteuil, Marguerite, car vous devez êi ce bien fatiguée.
MARdUEUTTE.
Merci, ma lionne Jeanne.
hermann [à l'apprenti .
Prends mon chapeau... Quelle chose sublime que ce tournoi! Le baron de 'Wardeck avait un collier de cinq cents écus au moins, et les éperons du comte dé Maltingen valaient bien cent livres la pièce. Débarrasse-moi de ma canne; si les soins de mon commerce n'avaient nécessité ta présence ici, tu aurais vu le plus beau des casques ciselés qui soient sortis de la boutique d'un joaillier sur la tête du chevalier de Pilzen,.. Aide-moi à retirer mon manteau... Ah ! me voilà à mon aise... Merci...
l'apprêt TI.
Vous vous êtes bien amusés, à ce que je vois... Marguerite a rapporté de cette partie de plaisir des couleurs plus vives. Et il n'y a pas jusqu'à la vieille Jeanne qui ne semble rajeunie d'une dizaine d'années.
MARGUERITE
Il est bien naturel que je sois émue... Jamais de ma vie je n'avais a^u tant de nobles seigneurs avec de si beaux cortèges.
l'apprenti.
Sans doute ce spectacle est plus brillant que l'intérieur calme d'une boutique...
JEANNE
Et puis quelle belle tournure vous ont ces gentilshommes, et quelle mine fière sous leurs armures dorées ! .. . Il fallait les voir courir le long des gradins, faisant caracoler leurs palefrois sous les yeux des dames, qui leur souriaient des tribunes...
l'apprenti.
Ah! ces dames leur souriaient!... En effet, ils sont si
188 L'ÉPKBDVE
beaux, ces gens de la noblesse!... Tout est pour eux.
HEEMANN.
Et il faut cela, mon ami; si nous n'avions pas de ces fêtes et de ces tournois, nous garderions nos pierreries en magasin, et nous fermerions bientôt boutique.
MARGUERITE
Sans doute, il faut bien des grands seigneurs pour porter le velours, et des nobles dames pour porter les diamants. l'apprenti.
Et qu'est-ce que tout cela leur coûte?... la peine de venir au monde dans de la soie. A eux le velours et les perles, à nous le marteau et l'enclume... A eux le plaisir, à nous la peine et la fatigue... Si le partage n'est pas égal, au moins ils ne se plaignent pas de leur lot. Seulement vous me permettrez de ne pas trop me louer du mien.
MARGUERITE
Vous êtes injuste!... Vous êtes né dans une autre sphère. 11 faut avoir le courage de supporter dignement la vie. l'apprenti.
Supporter est le mot...
MARGUERITE
Vous savez bien que vous n'aurez jamais raison avec moi sur ce sujet : l'envie est un vilain péché... Frant'z, sachezle bien...
HERM AN N
Allons, la paix!... la paix !... Tout est bien comme il est. D'ailleurs, nous n'y pouvons rien. Nous vendons... Ils achètent... Ne nous inquiétons pas du reste.
JEANNE
Sans compter que vous n'avez déjà pas tant à vous
plaindre... Vous vivez sans danger dans vos boutiques... Et vous n'avez pas à craindre de vous faire casser la tête dans un tournoi par un maladroit...
l'apprenti.
C'est donc utile au bonheur du monde, un tournoi? Le beau mérite de se pavaner devant des femmes, sur un cheval, et d'échanger des coups de lance avec des gens qui ne vous ont rien fait !
MARGUERITE
. Que vous avez l'esprit étroit, Frantz!... Quoi! vous ne comprenez pas l'héroïsme de ces chevaliers qui, pour un regard de leur dame, ou pour un sourire de leur souverain, font assaut de courage et de valeur... Vous trouvez ces luttes inutiles... Mais vous ne réfléchissez pas?... Ces tournois ne sont pour ainsi dire que des répétitions de guerre... et ne doit-on pas croire que ces nobles gentilshommes,- qui exposent leur vie pour un jour de gloire, seraient dans une occasion sérieuse de vaillants soldats, et mourraient pour leur patrie avec la même ardeur qu'ils combattent pour un motif frivole en apparence? l'apprenti.
Je ne sais... La chaleur que vous mettez à défendre ces héros pourfendeurs me prouve tout l'intérêt que vous avez apporté à cette passe d'armes.
JEANNE
Et il y avait de quoi intéresser tout le monde. Si vous aviez vu avec quel acharnement ils se jetaient les uns sur les autres, vous auriez frémi jusque dans la racine des cheveux.
l'apprenti? i
Peut-être...
IIERMANX.
Le fait es1 que la mêlée étail terrible^. Te rappelles-tu. Marguerite, ce beau chevalier qui t'a causé une si belle
peur?...
l'apprenti.
Ah ! vous avez eu peur pour quelqu'un ?
JEANNE
Je crois bien Figurez-vous que Marguerite a poussé
un cri en le voyant tomber de son cheval... mais un cri...
HERMANN
Tu as eu tort, ma fille... Il faut savoir modérer ses sentiments, et je m'étais réservé de te faire comprendre qu'en cette circonstance tu as agi comme une folle et une étourdie.... Tu nous as fait remarquer par toute l'assemblée, et je voulais te gronder à ce propos.
l'apprenti.
Quel est l'heureux mortel qui a provoqué cet émoi?
HERMANN
Mon Dieu, je ne sais... Figure-toi que ce chevalier fut frappé d'un coup de lance qui brisa son casque et lui fit
perdre les arçons Alors cette petite sotte se mit à crier
de telle sorte que tous les regards se portèrent sur nous. l'apprenti.
Ah ! il est mort ?
marguerite.
Mort! non pas, grâce à Dieu! Je crois le voir encore, l'œil menaçant, les cheveux en désordre, sauter de nouveau en selle, et, emporté par un élan sans exemple, renverser tous ses rivaux en moins de temps qu'il ne m'en
faut pour vous le raconter, et rester enfin vainqueur de tous, aux bravos enthousiastes de la foule subjuguée par tant de force et d'adresse.
JEANNE
Ce n'était plus un homme, c'était un lion.
HEEMANN.
Tout cela est fort bien... Mais il ne fallait pas, je te le répète, te faire remarquer partes cris de frayeur... Il n'est pas convenable qu'une jeune fille donne ainsi publiquement des marques d'intérêt à un noble chevalier.