‹ Les soirées d'Aix-les-BainsChapitre 75 sur 131 · THÉRÉSA. - BEPPO · texte numérisé non relu

THÉRÉSA. - BEPPO

(Thérésa entre la première, asses vivement, jetant un regard de curiosité sur tout ce qui l'entoure, Beppo la suit tristement. Il porte divers paquets, qu'il dépose en entrant sur un meuble.)

BEPPO

Nous voici arrivés... Maintenant, adieu!

théeésa [s' asseyant).

Adieu, Beppo.

BErro.

Adieu... [Il s éloigne ; mais, arrivé près de la porte, il revient précipitamment sur ses pas.) Quoi! vous me laissez partir ainsi! sans un regret, sans une parole de tendresse! Thérésa! Thérésa! Quel méchant esprit s'est emparé de votre cœur? quel mauvais rêve vous aveugle? C'est mal ! bien mal ! et vous vous en repentirez !

THÉRÉSA

Que voulez-vous que je vous dise? à votre adieu je réponds adieu !

BEPPO

Voilà donc la récompense de cinq années d'amour, de dévouement et de constance ! Ne vous souvient-il plus des jeux de notre enfance, des longues promenades que nous avons faites ensemble sur la grève, les mains entrelacées, les regards perdus dans l'azur du ciel napolitain ! Nous mêlions alors nos voix à la voix puissante de la mer, et nous répétions le refrain de cette vieille romance italienne que vous aimiez tant alors!

THÉRÉSA

Oh ! je ne l'ai point oubliée; écoutez plutôt ! [Elle chante à demi- voix):

De Naplè à Sorrcntc, Au déclin du jour, Tout aime et tout chante Un refrain d'amour (1) !

(1) Ce refrain sera avantageusement remplacé à la scène par une petite chanson napolitaine, lu Baiser, par exemple, Ti cojlio dure, etc., etc.

BEPPO

C'est bien cela! mais, hélas! ce n'est plus ma Thérésa d'autrefois que j'écoute. Ces paroles et cet air n'ont plus de sens pour moi. Hier encore elle me disait éloquemment : « Je t'aime ! » Elle me promettait que la Napolitaine Thérésa n'aurait jamais d'autre époux que Beppo; aujourd'hui ce n'est plus qu'un pâle souvenir, un dernier éclair du rêve tristement envolé!

thérésa.

Hélas !

BEPPO

Ce que je veux! vous le demandez? Je veux que vous teniez vos serments; je veux que vous ne brisiez pas en un instant et d'un mot tout le bonheur de ma vie. Ce que je Veux, Thérésa, c'est que vous ne me disiez pas adieu avec cette indifférence pareille à du dédain.

THÉRÉSA

Comment faire cependant ?

BEPPO

Quittez cette gravité de commande, ces airs de cérémonie qui vous siéent mal et qui me désespèrent, moi! Il faut écouter la voix de votre cœur, car vous m'aimez encore ; vous m'aimez toujours ! j'en jurerais, j'en suis sûr. Il faut abréger enfin cette comédie qui vous amuse, parce qu'elle me rend trop malheureux; allons! un bon mouvement, tournez vers moi vos beaux jeux, tendez-moi votre petite main et dites-moi , avec cette douce voix si chère à mon oreille : « Beppo! mon Beppo! je t'aime! ne nous séparons pas ! »

THÉBÉ3A hésitant). Eh Lien...

BEPPO

Eli bien?...

thérésa (se contenant).

C'est impossible ! Vous oubliez le testament de ma tante !

BEPPO

Ah! oui, le testament de cette vieille folle qui, parce qu'elle est restée fille toute sa vie, veut que sa nièce coiffe aussi sainte Catherine... Mais je m'y oppose, moi!

THÉRÉSA

Je vous le répète, Eeppo, il faut m'oublier. Je suis pauvre, ma tante Sévérina s'est souvenue de moi à son heure dernière; elle m'a légué la petite fortune qu'elle avait acquise par son travail, et la propriété de cette maison, l'auberge de la Madone, à la condition expresse que je ne me marierai jamais. Je ne comprends donc pas votre colère. A la bonne heure si je vous étais infidèle; mais vous savez bien que je ne vous oublierai jamais.

Eh ! que m'importe après tout, s'il ne m'est plus permis de vous aimer, si je ne dois plus vous revoir ! C'est par grâce que vous m'avez laissé vous accompagner jusqu'ici ; il m'a fallu, pour vous suivre, prendre la place du facchino qui devait porter votre bagage... Ah! je ne croyais pas qu'au moment de nous séparer pour toujours vous persisteriez dans cette affreuse résolution.

THÉRÉSA

Il le faut !

BEPPO

Devriez-vous penser à la fortune ! L'amour, c'est la vie, c'est le bonheur! Quittez, Thérésa, quittez bien vite cette maison maudite où vous n'auriez jamais dû mettre le pied; dans ce tombeau de votre jeunesse et de votre beauté vous mourrez vieille, désolée et seule, comme votre tante. Déchirez le testament, laissez à votre cousine l'auberge et l'argent : revenez prendre au Corso votre place de marchande de fleurs; moi, je continuerai mes études au conservatoire de Naples; on dit que j'ai quelque talent, je débuterai, et nous nous marierons... Est-ce dit?

thérésa [émue).

Beppo ! Beppo ! Je vous l'ai dit. C'est impossible !

BErPO.

Vous le voulez... que votre destinée s'accomplisse. Ah! pauvre enfant, vous ne savez pas à quels dangers vous allez être exposée , quelles épreuves vous allez subir. Maîtresse d'auberge à votre âge!... Vous regretterez bien vite le pauvre Beppo! Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard...

(Il s'éloigne.) THÉRÉSA.

Vous partez fâché !

BEPPO

Je pleure et je pars, voilà tout!... Un dernier mot : Je vous aimerai toujours, Thérésa! Puissent mon amour et mon cœur, que je laisse ici près de vous, vous servir d'égide et de protection. Je pars, mais si jamais vous avez

besoin do moi, placez-vous à cette fenêtre d'où l'on aperçoit votre beau golfe, chantez le refrain aimé de votre jeunesse : la luise de la mer portera jusqu'à moi le son de cette voix aimée. Jusque-là, adieu... adieu !

(Il sort en parlant la main à ses yeux.)

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