THÉRÉSA, NINETTA
i NINETTA.
La signora a sonné : que désire-t-elle ?
THÉRÉSA
Je demande Ninetta, la nièce de ma tante Sévérina.
NINETTA
Sévérina, votre tante; vous êtes donc?..,
THÉRÉSA
Je suis Thérésa,
NINETTA
Et moi je suis Ninetta, pour vous servir.
THÉRÉSA
Pour me servir, non pas : pour m'embrasser...
NINETTA
Signora...
THÉRÉSA
Appcllc-moi cousine, et embrassons-nous.
NINETTA
De tout mon cœur... Eh bien, chère cousine, vous voilà donc venue pour prendre possession de ce fameux héritage : nous vous attendions depuis deux jours; je préparais votre
chambre lorsque vous êtes arrivée, c'est ce qui vous explique...
THÉRÉSA
Oh ! pas d'excuse... Je suis trop heureuse de trouver en entrant ici un visage ami. Je suis ta cousine, Xinetta, je ne l'oublierai jamais, et si la volonté de ma tante m'a proférée, je ne compte pas me faire une arme de son testament : tu resteras avec moi dans cette maison, nous y vivrons comme deux sœurs. . .
NINETTA
Deux sœurs... Oh! je sais trop bien la distance qui doit séparer la maîtresse et la servante.
THÉRÉSA
Quel vilain mot! ne t'en sors jamais, je te prie: il ne peut y avoir ici que deux amies. D'ailleurs n'est-ce pas moi qui vais être ton obligée : je n'entends rien à la conduite d'une hôtellerie, tu as aidé ma tante, tu m'aideras à mon tour. Dis-moi, ce doit être une chose bien agréable d'être à la tête d'un semblable établissement.
NINETTA
Pas tant que vous croyez 1
THÉEÉSA.
Vraiment ?
NINETTA
Le métier est dur ; les voyageurs sont exigeants!... Sans compter les nouveaux inconvénients auxquels vous serez exposée, et que n'avait pas à craindre votre vieille tante.
THÉEÉSA.
Quels dangers? tu m'effrayes...
Vous êtes bien jeune, et c'est scabreux ; les gens qui fréquentent cette auberge ne sont pas toujours aussi respectueux qu'ils devraient l'être... et dame ! il faudra bien vous défendre.
THÉEÉSA.
Si ce n'est que cela, j'ai moins peur... Ce n'est pas pour rien que je vends depuis cinq ans des bouquets dans les rues deNaples...
NINETTA
Oui... mais c'était àNaples...
THÉEÉSA.
[A part.) Elle veut m'intimider. [Haut.) Bon! tu me verras à l'oeuvre... Et puis, après tout, si j'ai des ennuis, tu seras là pour me consoler. Tu sais le vieux proverbe : Passato il pericolo galbato il santo : eli bien , le danger passé, nous en rirons ensemble, nous chanterons les airs de notre enfance, nous causerons de nos jeunes années...
ninetta (avec intention).
Et de nos amours?...
THÉRÉSA
Ne parlons pas do cela : il m'est défendu d'y penser... A propos, as-tu rencontré un jeune homme qui sort d'ici. nInèîtâ.
Oui... un fort beau garçon, tout triste, qui s'éloignait en sanglotant.
thérésa {pensive).
Pauvre Beppo !
N1NETTA.
Il m'a fait bien de la peine... S'il n'avait pas été déjà si loin, je l'aurais rappelé pour tâcher de le consoler. thésésa [vivement).
Je t'en dispense... D'ailleurs tu n'y aurais pas réussi ; ce jeune homme est mon fiancé, auquel je viens de dire un éternel adieu.
NINETTA
Sainte Madone ! est-ce possible ?
THÉRÉSA
Hélas! ce n'est que trop vrai! Il m'en a bien coûté, va! mais aussi maintenant je suis libre, et me voici toute aux affaires. Dis-moi, chère Niriettà, mon auberge est-elle bien fréquentée ?
NINETTA
Mais oui; les jours de marché de Gaëte, cette salle ne désemplit pas. Les voyageurs qui vont à Naples s'arrêtent ici de préférence; il est même étonnant qu'aujourd'hui nous n'ayons encore vu personne ; mais, patience !
THÉRÉSA
Tu crois donc que nous aurons des visiteurs?
NINETTA
J'en suis sûre.
THÉEÉSA.
Alors je vais changer de costume, car ma toilette est dans un désordre... C'est bien le moins que je ne sois pas laide à faire peur, pour un premier jour.
Mais vous avez renoncé à plaire... vous me l'avez dit, n'est-ce pas?
THÉRÉ3A.
Bah! le testament de ma tante ne me défend pas d'être un peu coquette. Où est ma chambre?
NINETTA
Ici, à droite.
Bien... Un coup d'œil au miroir, et je reviens.
[Elle sort) .