II
Nos philosophes de Salamanque eurent bientôt , par leurs questions multipliées , mis MucUoch a même d'expliquer la théorie de ses sensations. Tous parurent d'abord grandement surpris de la bizarrerie de ses idées ; mais , lorsqu'il en vint à invoquer la supériorité' de ses organes sur ceux des autres hommes , quMl leur cita en sa faveur les propres axiomes de leur école , intellectus in sensu , plusieurs commencèrent h douter. Cependant il leur semblait encore difficile d'admettre que le jour fût consacré au sommeil et à Tobscurité. L'un d'entre eux disait : — C'est pendant le jour que Foiseau chante , que la fleur s'entr'ouvre ; le soleil est le flambleau de la nature ; tout ce qui végète ou ce qui respire se ranime , et se vivifie à sa clarté !
— Sophismes absurdes ! s'écria Mudloch ; la faible clarté du jour peut suffire à votre faible vue, éblouie par le lumineux éclat de la nuit. Le soleil dispense la chaleur, la lune
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dispense la lumière ; la chaleur détend les fibres du corps , affaiblit les ide'es et invite au repos ; qui pourrait nier ces ve'rite's incontestables ? La nuit ranime les fleurs que le soleil fle'trit ; c'est pendant la nuit qu'elles exhalent tous leurs parfums ; que des myriades de papillons , plus nombreux que ceux du jour, voltigent autour d'elles; c'est pendant la nuit que chante le rossignol , que s'agitent les races les plus nobles entre les oiseaux ; Tours , le sanglier, le tamanoir et des milliers d''animaux n'errent-ils point la nuit dans les forêts ? Dç quel droit tout juger par vous-mêmes ? Porfraie et le hibou n*'ont-ils point d''aussi bons yeux que la fauvette et le pinson? Oseriez-vous comparer votre vue à la mienne ? Abjurez donc d'antiques erreurs j la lune seule est le flambeau de la nature ; tout ce qui respire se ranime , se vivifie et se guide à sa clarté 1
La balance commença fortement a pencher en faveur du nouveau discoureur. Le conci-
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liabiile se tenait alors dans Tobscurite' , et nos sapées ne s'c'tonnaient plus que de n'y point voir. Les influences magiques de la lune et des te'nèbres sur l'esprit des mortels et sur les hôtes des tombeaux, se retraçaient à leur pense'e, et venaient renforcer les systèmes de Fliomme sans mère en faveur de la nuit. Sirvax, chez qui l'orgueil subjuguait déjà la raison, paraissait triomphant, et s' adressant à ses confrères :
— Peut-être mes promesses seront-elles accomplies , dit-il , et qu'une nouvelle ère commence pour la science ; ne précipitons point nos jugemens; examinons avant de décider; î ^essaierai d'y voir la nuit, autant que mes faibles moyens pourront me le permettre. Il me semble même que mon oeil , moins abusé , distingue les objets dans Fobscurité qui nous environne
Et , tandis que cette famille cabalistique discutait ainsi en faveur des ténèbres et de l'intelligence sensuelle, la jeune femme, qui
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s'était retirée aux approches du soir, rentra , portant a la main une branche enflamme'e de pin re'sineux. Mudloch , ébloui , furieux , se levait vers elle avec un geste menaçant, lorsque Sirvax se jeta au devant de ses pas :
— Qu'allez-vous faire? porter la main sur une femme ! . . ...
— Qu'est-ce qu'une femme? reprit le monstre. Quoi ! serait-ce donc la cette compagne de l'homme dont vous m'avez parlé ? S'il en est ainsi , cette femme est a moi
— Que dit-il? s'écrièrent a la fois tous les spectateurs de cette scène , saisis de terreur.
— Elle ne peut encore vous appartenir, ajouta le disciple de Maugis : — la société nous impose des lois qu'il faut respecter.
— Que m'importe la société ! dit Mudloch en rugissant de fureur ; je ne connais de lois que celles que m'imposent mes sens , organes <le ma raison !
— Mais cette femme vous aime-t-elle? peutelle vous aimer?
— Je ne connais point Tamour et n'en exige point ! L'habitant des forets parle-t-il d"* amour lorsqu''il retient sa compagne indocile sous ses ongles tranchans? La société ! Tamour l mots barbares invente's pour paralyser la raison et la force! Elle est a moi! vous dis-je; les contrées d''oii vous sortez en doivent produire d'autres pour vous ; seule de son espèce dans cette île où je suis né , elle est à moi !
Et les yeux remplis d'une flamme sombre , la crinière hérissée , avec des mouvemens convulsifs, il s'avançait vers la pauvre créature pâle et mourante. Je me précipitai vers elle et la pris dans mes bras, tandis cjue Sirvax , s'emparant du pin allumé qu'elle soutenait encore, le présenta a la face du monstre , et le força de reculer devant sa clarté.
Nous étions parvenus a calmer les terreurs
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de la jeune femme, et cherchions un endroit qui nous mît, jusqu'au jour, à l'abri des nouvelles tentatives de Mudloch , lorsque nous nous aperçûmes que Sirvax n'était point dé retour vers nous. Inquiets sur son sort , nous re'solùmes d'aller a sa recherche, munis d"'armes et de flambeaux. Des cris aigus nous eurent bientôt guide's vers une partie de l'île où le malheureux sorcier, enchaîné à un arbre , était accablé de malédictions et de coups par Tenfant de son art , qui lui reprochait de mettre obstacle a ses désirs naturels et raisonnables. Mudloch , nous voyant armés , parut effrayé et voulut fuir ; nous l'arrêtâmes pour lui reprocher le traitement infâme qu''il avait fait subir a son bienfaiteur, a l'auteur de son existence. Un sourire infernal parut sur ses lèvres.
— Que lui dois-je? nous dit-il ; tti'a-t-il créé pour moi?.... Quel pacte ai-je pu conclure avant d''ctre né ? J'ai servi ses projets en faisant usage de ses dons ; qu'exige-t-il de plus ? N''est-
il point lui-même mon ol)ligé? Qu'il triomphe aujourcPhui, puisqu''il voit que ma raison a suffi pour convertir la votre, que ma force a vaincu la sienne. Sans vous, il subissait le châtiment que mérite tout être en contradiction avec lui-même , tout être assez cruel pour nuire à son propre ouvrage , pour arrêter des effets dont il est la cause première. Il sait maintenant ma volonté' ; il connaît ma force et mon adresse ; qu'il me satisfasse ou qu'il tremble I En achevant ces mots , il s'enfonça rapidement dans les ténèbres et disparut.
— Voila donc les résultats de cette raison supérieure dont vous vouliez faire la base de votre science nouvelle ? dis-je à Sirvax; croyezmoi , abandonnons au plus tôt cette île fatale , et laissons cette brute à face humaine , ce véritable lycanthrope, ensevelir sa barbare intelligence dans cette solitude. Il résistait; nous l'entraînâmes vers nos barques, toujours attachées au rivage,
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— Non ! s''écria bientôt le malheureux sorcier, en s'arrachant de nos bras ; je veux le voir encore! C est mon fils ! c'est mon œuvre ! Use repent de j a sans doute
Et, comme il achevait ces mots, un rire effroyable partit à une grande distance derrière nous : Sirvax venait de tomber a nos pieds , percé d''un dard. Nous oubliâmes tous le danger pour l'entourer des plus tendres soins; mais son sang s'^échappait à flots ; sa blessure était mortelle , et lui-même nous ordonna de ne plus songer qu'à notre propre sûreté.
i— Suis-je puni d''avoir trop ose! Est-ce donc pour notre bonheur que la nature a donné des bornes à nos sens et couvert ses desseins d'un voile d'airain? dit-il en attachant ses yeux a la terre. Puis, après un moment de silence : — Je devine... Dieu soit loué ! et son dernier soupir s'exhala.
Saisis d'horreur et de pitié , nous quittâmes
cette rive ensanglante'e , et mes compagnons retournèrent bientôt a Salamanque , effrayer j3ar ce t-e'cit tous les sectateurs dliermcs , qui; depuis la réussite prétendue de Sirvax, ne s''occupaient plus qu'à refaire des hommes et à corriger les imparfaits ouvrages de Dieu.
On dit que Mudloch parvint à traverser le 3Ieler, qu'il parcourut plusieurs contrc'es , toujours en guerre contre les lois protectrices de la société et les plus doux instincts de la nature; c[u' enfin, las des autres et de lui-même, il voulut A^siter les rochers de Malte d''oîi il avait été tiré , et qu'il y termina volontairement ses jours, sans remords du passé, sans espoir de l'avenir. Son corps ne subit point les effets de la dissolution charnelle ; par un phénomène singulier, il retourna à son état primitif, en conservant sa forme hideuse et terrible ; et les Maltais montrent encore aujourd''hui au voyageur ce cadavre pétrifié , séparé du roc , suspendu sur les abîmes de la mer, et qu'on désigne