SUÈDE
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Si l'homme tirrivait au point de perfection dont on le croit susceptible, ses rapports avec le reste de la nature cesseraient aussitôt.
AiisTOTE, Rhôt.^ liv. 3 , ch. 1.
TREIZIÈIME SOIREE.
CCÊnfant îru ^oxcUv,
Le célèbre nécromancien Maugis laissa une partie de ses secrets à l'un de ses disciples, nommé Sirvax, f[ui bientôt étonna les écoles astrologiques de Scville et de Tolède, par sa science profonde dans la double mngie , et sm-tout par laudace de ses tentatives.
— Les sciences transcendantes et sublimes
que nous nous faisons gloire de cultiver, dit-il un jour aux initiés dTlermès , renfermés avec lui dans la caverne de Salamanque , n'atteindront jamais le sommet de la colonne lumineuse tant que les sens de l'homme , seuls instrumens avec lesquels il puisse analyser et décomposer les objets, ne seront pas eux-mêmes arrivés à une délicatesse plus exquise. Dieu, dans le grand œuvre, a pris pour aide le hasard; il se contenta de disperser sur la terre les germes des créatures humaines ; la matière a fait le reste. Les différentes combinaisons des métaux et des terres primitives ont formé Fenveloppe des premiers individus, et produit les variétés existantes dans notre race débile. Les mêmes germes ont formé les nègres et les blancs , les Circassiens et les Lapons; mais les instincts aveugles de la matière brute ont diversifié leurs formes et renfermé le rudiment céleste de l'homme dans une prison étroite et incommode , où sa raison et ses sens ne peuvent se développer. Le hasard enfin a paralysé le pre-
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mier jet de rintelligence suprême! Depuis ce temps, les enfans sont nés avec les infirmités de leurs pères , et les sciences menacent de s'arrêter devant la barrière que leur oppose la faiblesse de nos organes. Je veux ouvrir au génie et à la raison une route sans limites ! Je veux recréer Fliomme, forcer l'argile insensible de s'animer sous mes mains , et donner à la pensée humaine , non plus un cachot misérable pour demeure , mais un vaste palais où elle régnera sans entraves 1
Un léger murmure s*" éleva dans rassemblée ; mais Sirvax, relevant fièrement la tète, s'écria : — Je Tai dit! une nouvelle famille d''ètres plus nobles et plus parfaits que nous, me devra l'existence. Et qui s''y opposerait? Le soleil ne luit-il point maintenant comme aux premiers jours du monde , et le grand Maugis aurait-il laissé à son élève sa science sublime et mystérieuse, pour qu'elle restât enclave et stérile en son pouvoir?
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Tout entier à son projet , il quitta bientôt rEsp.agne et se retira dans une des îles nombreuses et désertes qui couvrent le lac Mêler. La Suéde , riche en métaux , en productions minc'rales , lui sembla le pays le plus propre aux expériences qu'il méditait. Plusieurs années sVcoulèrent sans qu''on entendît parler de lui ; puis, tout a coup le bruit se répandit que , par la puissance de son art , un homme était né sans avoir été conçu dans le sein d'une femme.
Curieux de vérifier un semblable phénomène, je m'embarquai sur laBaltique, remontai le Mêler , et , après avoir laissé derrière moi ces rochers énormes où depuis s''éleva Stockholm , je visitai presque toutes les îles qui couvrent la surface du lac , et découvris enfin celle qu'habitaient Sirvax et son enfant magique.
Sirvax était sur le rivage ; en me voyant , il prit un air de tristesse et de contrainte qui m'élonna : — Eh bien! lui chs-jc, vous avezdonc réussi ?
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- Oui , me répondit-il ; il vit.... il penseil parle; vous le verrez et le jugerez; - et son front se rembrunit de nouveau.
Il sembla prendre alors le chemin de son habitation, et jele suivis en r accablant de ques^ tions. Voici ce que je retins de ses réponses :
— «Vingt fois des cendres humaines, des ossemensdesséchés,laliqueurnoiràtredesvieux
sépulcres ont passé dans mes creusets, ont été décomposés parmoi...L^enveloppederhomme
est la même que celle des cailloux 1
» Le magicum carmen est le dépôt des hautes sciences; mais les sciences sont mères de la vérité qui nous éclaire , et de l'orgueil qui nous égare. J'avais remarqué dans Vile de Malte un rocher frappé aux trois époques sacrées du jour, par les rayons du soleil, auxquels sans doute il doit son existence ; car la lumière a fait le monde ! J^en délachai des fragmens, qui , broyés , mélangés par moi avec les fluides gazeux les plus purs , prirent une forme.»- lie-
las! hëlas! honte à moi! il le faut avouer, les proportions et Tarrangement des organes de rhomme re'vèlent encore une sublime intelligence; j'en ai douté et j''ai blasphémé ! J'ai consumé cinq ans de ma vie a vouloir changer ces dispositions et à donner à mon oeuvre plus de perfection et d'harmonie dans les mouvemens ; je n''ai fait qu'errer pendant cinq ans! Les bras devaient être ainsi placés pour protéger les sources de la vie , renfermées dans la poitrine ; pour porter devant les yeux les objets qu''ils devaient contempler ; à la bouche , la nourriture qu'elle devait recevoir. Cette dernière fonction satisfaisant au besoin qui se fait sentir le plus impérieusement chez l'homme , Forganc de Todorat devait s'élever immédiatement au dessus de celui de la nutrition , pour déguster même avant le palais ; et les yeux, sentinelles actives, devaient encore surveiller les matières offertes a la bouche , afin qu'un corps hostile ne s'y glissât pas à l'insu de Todorat.
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)) Mais sî j'ai été forcé de respecter ces dispositions principales du corps humain , je crois du moins avoir trouvé le moyen de les perfectionner en les compliquant : aux moyens naturels de respiration de l'homme, j'ai ajouté au mien des artères aspirantes comme celles des oiseaux , des stigmates a Tinstar de ceux des insectes , afin de donner a son sang une chaleur et une activité dont ses pensées doivent se ressentir. Nos yeux débiles ne peuvent distinguer les formes et les couleurs de trop près ni de trop loin ; les siens ont une si forte étendue de regard, que trois lieues de distance ne l'arrêtent pas; enfin, j'ai donné a ses sens un tel développement que je dois tout attendre d\me raison dirigée par de pareils moteurs.
— 3Iais comment , lui dis- je , après avoir combiné tous les ressorts de cette machine humaine , avez-vous pu y faire entrer la vie ?
— C'est là le secret de mon art, réponditïl'f puis, déroulant devantmoi unlongparche-
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min couvert de caractères orientaux , et me les indiquant du doigt : — Le sang d'un jeune taureau, e'touffé au moment de ses premières amours ; la liqueur de l'euphorbe et de la jusquiamc , extraite en certain temps , eussent suffi à un autre pour faire intervenir Taide du dëmon ; le démon n'était point un hôte digne d^m tel logement. J'ai su contraindre une des intelligences cjui habitent les mondes mixtes à venir habiter et diriger ma création matérielle.
Sirvax s''arrèta tout à coup à celte partie de son discours ; puis , avec un long soupir , et reprenant son air rêveur : — Xu surplus , vous en jugerez; mais faisons silence; nous approchons de l'endroit où il repose; craignons de le réveiller trop brusquement.
J'étais saisi d'une sorte de terreur que je ne pouvais expliquer , et comme averti, par instinct, d'un prochain danger. Quoi que le bruit de nos pas se fit a peine entendre , un grognement sourd et prolongé nous salua aussitôt;
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puis parut devant moi un être difforme et gigantesque , soulevant avec peine une tête énorme qu'il balançait sur ses épaules. Ses yeux, d\me couleur jaune et terreuse, semblaient ne lancer que des regards obliques ; sa peau , pâle et blafarde , n'était nullement colorée par les mouvemens du sang ; et ses cheveux , ou plutôt- sa crinière , d'une teinte grisâtre , cachaient a peine deux larges oreilles qui, façonnées en conque, partageaient avec celles des lièvres la propriété de tourner sur elles-mêmes du côté d'où le bruit se faisait entendre.
— Qui vient troubler mon repos , s'écria-t-il en dirigeant vers nous des yeux hagards : — le jour n'est-il pas fait pour dormir ?
— Taisez-vous, lUudloch , lui dit Sirvax, dont le front se couvrit d'une subite rougeur; quel usage faites-vous de votre raison ? Ne vous ai-je pas déjà prouvé que l'exquise sensibilité de votre vue s'était seule , jusqu'à présent, op-
posée à ce que vous pussiez supporter les rayons du soleil comme les autres hommes ?
Ici l'enfant du sorcier fut saisi de transports frénétiques.
— Faux raisonneur! lui dit-il , vous élevez la voix avec une telle force , que mes oreilles en sont déchirées. Le jour n''enfante que ténèbres! votre esprit n enfante que mensonges !
Cela dit, il nous tourna le dos, et alla s'étendre sur un énorme tas de bruyère.
— Ses sens l'abusent encore , murmura Sirvax ; le temps les rectifiera ; mais cpielle finesse d'odorat et d''ouïe! pendant les ténèbres, quelle sûreté de regard ! 11 sent les émanations d''une fleur qui s'ouvre dans une des îles environnantes ; il entend bruire une feuille qui tombe à six cents pas de lui ; et , d'un coup de flèche , il atteint un rossignol à une distance qui nous permettrait à peine de distinguer l'arbre sur lequel l'oiseau serait perché.
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Vers le soir, Mudioch vint frapper a l'habitation de Sirvax , et demanda son déjeuner.
— 3Ion ami , lui dit celui-ci, en modérant le son de sa voix, le repas du soir n'est point un déjeuner ; nous allons souper : vous souperez avec nous.
— Déjeuner, c'est rompre le jeune , répliqua Mudioch ; ma nuit vient de s''écouler ; le jour commence , je viens faire mon premier repas. Cessez donc de vouloir sans cesse me faire adopter des mots contraires a mes idées. Les sens sont les organes de Fintelligence , comme vous me Tavez appris vous-même ; vous convenez que les miens, ont une perfection a laquelle vous ne pouvez atteindre ; ma raison est donc supérieure à la vôtre; avouez l'insuffisance de vos moyens , servez-moi à déjeuner, et déjeunez avec moi, si vous le jugez a propos 1
Un énorme saumon du llalland fut mis de-
vant lui ; mais , après y avoir goûté, il l'éloigna bien vite, en se plaignant de sa trop forte saveur. J'en mangeai ; il me sembla presque fade.
Cependant je sus m''attirer la confiance de Mudlocli, en ne prenant point parti contre lui. Après le repas, je Paccompagnai presque a tâtons dans sa course nocturne. Trois nuits entières je me fis le compagnon de cet homme des ténèbres , dont je voulais connaître Fexistence. Sa vue avait une porte'e prodigieuse ; mais les espaces interme'diaires lui échappaient; il ne voyait bien c|ue ce qu''il ne pouvait toucher; le parfum d'une fleur semblait donner un ébranlement douloureux à tout son corps, et le moindre bruit tenait son esprit en suspens. Il concevait, d''après ses sens, l'espace, le nombre , la figure et le mouvement ; mais les causes occultes , le possible , Pinstinct , Pavenir, les subites révélations de lame , tout lui échappait. Sa pensée ne s'élançait point hors
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de la sphère d''un froid raisonnement, basé sur les sensations extérieures. Ses organes renfermaient toute son intelligence , abusée par eux. C'était un corps où il manquait une ame , une raison privée d'instinct. Sans prévoyance, sans enthousiasme, sans imagination, déshérité de sa partie divine , de ses idées venues du ciel , c'était l'homme tel que Locke nous Ta présenté depuis, c''étaitr homme de la science, Thomme de l'homme, enfin 1
— Que pensez-vous de lui et de moi ? me dit un jour Sirvax.
— Je pense, lui répondis-je, que, pour achever votre ouvrage , il vous faut maintenant faire un nouveau monde pour votre nouvel homme ; mais n'espérez jamais voir cette terre de votre création ombragée par les rameaux de l'arbre du génie. La raison seule n'invente et ne découvre rien ; votre Mudloch est privé de toute espèce d''imagination ; et , même dans les sciences physiques, c'est par cette faculté
qu'on arrive aux plus hautes vérite's. On commence par inventer , et lorsque , par Texpérience et le raisonnement , moyens de vérification , on est parvenu à donner des bases et des appuis a son système , on croit l'avoir découvert ; on Ta créé ! L''instinct et Timagination sont chez l'homme comme les souvenirs d''une première existence , comme les émanations de ce monde de lumière qu''il habita sans doute jadis : il doit à Tun ses vertus naturelles, à Tautre toute l'étendue de son génie et sa prééminence sur les autres êtres de la création! votre Mudloch , fils de la matière , ne peut posséder aucune de ces deux sublimes facultés !
Tandis que je m'entretenais ainsi sur un des rivages de Fîle , avec Sirvax , cjui cherchait h. combattre Fopinion désavantageuse que j''avais conçue de son favori , nous vîmes s'approcher du bord un petit bâtiment doii s'élancèrent bientôt plusieurs hommes et une femme jeune
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et belle. Sirvax paraissait désole' de ce nouveau surcroît de population poui' son île.
— Remerciez au contraire la Providence , lui dis- je ; elle vous envoie aujourd'hui le plus sur moyen d'éprouver de quelles sortes de sentimens humains peut être susceptible l'enfant de votre art. La vue d'une femme doit agir immédiatement sur son cœur, et y développer des émotions jusqu'à présent assoupies.
Nous allâmes au devant des nouveaux débarqués ; et Sirvax reconnut en eux quelques uns de ses amis de Salamanque , curieux , ainsi que moi, de vérifier la réalisation de ses promesses.
La nuit nous ramena bientôt Mudloch ; à la vue de la jeune femme , il ne témoigna ni entraînement, ni surprise ; son coeur resta froid , sa figure impassible ; seulement son regard méprisant semblait lui reprocher d''clrc le plus faible des individus qui Tcnvironnaient.