‹ Les soirées de JonathanChapitre 12 sur 18 · II. n · texte numérisé non relu

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porte encore l'effigie, fui appartenu tic mon temps avix plus beaux esprits de ce siècle : j\ai passé de la poehe d'IIelvétius dans celle de Crébillon fils ; celle même des Voltaire et des Diderot me furent ouvertes; mais c'est, Dieu merci , dans une toute autre société que j''ai acquis le peu que je vaux moralement. Mais, ma chère, tirez-moi de mon embarras; grands dieux î combien votre figure me paraît changée ! Sans votre voix , il m'eût été impossible de vous reconnaître , tant quelques années ont apporté de différence dans vos traits.

-T- Nul n''est maître de ses destinées , répondit la pièce de cinq francs ; tour-a-tour républicaine , impériale et royale , tantôt le front couvert du bonnet de la liberté , ou ceint des lauriers de Tcmpire, j''ai sans-cesse, malgré moi , change de formes et servi a tous les gouvernemens qui ont régi la France depuis trente ans. Si vous avez cultivé les sciences et la littérature, moi, jîioJns heiueuse que vous, je ne

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plis m'adonner qu'à la politique, âyâtît presque toujours appartenu à des hommes d''etat.

— Ah ! ma bomie amie , s'ccria la pièce de six francs, ou plutôt de six livres, qu'il me serait doux d''entendre votre histoire! Nous sommes seules; notre possesseur ne semble pas dispose' a nous se'parer de sitôt ; l'instant est favorable.

— Commencez , dit Tautre ; je suis la plus jeune , et je dois vous céder le pas.

La pièce contemporaine des Voltaire et des Diderot était savante et causeusej elle ne se fit point prier.

— Je dus mon existence h la fonte que fit faire, en 1718, le ministre d'Argenson, avec les barres d\nrgent fournies par les ncgocians de Saint-Malo à la régence. Mais , lielas ! Tinfortune devait m'assaillir à mon entrée dans le monde ! Je ne vis la kunièi e que pour être , ainsi que mes égales , T objet de la plus injuste persécution. Je nrexpliqnc. Ce fut dans cq

temps que le fameux Law fit adopter au re'gent son système ruineux de finances. Pour faire recourir plus facilement à son papier-monnaie, il se crut forcé de nous discréditer dans l'opinion publique. De Ta, les vexations auxquelles nous fumes si long-temps en butte ; a chaque instant un nouvel édit venait mettre en doute nos droits et notre valeur ; enfin , après de longues fluctuations , la victoire nous resta • Law fut honteusement chasse de France , et, après avoir été Thomme le plus riche de Fétat, il mourut de misère a \ enise ; juste punition des affronts sans nombre qu''il avait fait subir à l'or et a Fargent!

» J'appartenais dans ce temps au poète La Mothe , bon homme , pensant bien , faisant peu de cas du papier-monnaie , et professant une grande estime pour nous autres , ce c]ui me donnait, je Favouerai, la meilleure idée possible de son talent et de son cœur. ,

M Je F entendis un soir discuter avec l'abbé

Terrasson sur le système de l'Écossais... Ahl ma mie , c était vraiment superbe a entendre l Quelle verve 1 quelle indignation ! quelle haine plusvertueuseencore que financière, contre cet aventurier a qui le Kégent donnait la France à pressurer 1 Je croyais vraiment qu^au sortir de ce chaleureux conciliabule , le tragique La Mothe allait incontinent poignarder Law , après avoir reçu, par avance, Fabsolution de Vabbé; mais comme ils étaient au plus haut point de leur exaltation , un fâcheux vint les en distraire quelc^ue peu.

„ Ce fâcheux était tout bonnement M. de Fontenelle, qui, les voyant de si belle humeur guerroyante , se garda bien de les heurter de front; mais, tout en déplorant le scandale de tant de fortunes improvisées en un jour, il leur raconta l'histoire du petit bossu , lequel avait gagné cent mille livres en quelques semaines, seukmeut pour avoir souffert que sa bosse lîntlicude pupitre aux agioteurs de la vucQuui-

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campoix. — Jugez de leurs profits par leur q6nerosjtd ! disait Fontcnellc. — Infamie! infamie ! repc'taient La Motlie et Terrasson ; et ils se séparèrent , en lançant de nouveau Tanaihcme contre de pareils abus. Aussi je ne sais comment il se fit que le lendemain le poète La Motlie et Tabbe Terrasson , ces fougueux antilawistes , se trouvèrent tous deux, nez a nez , dans cette fatale rue Quincampoix , et que là, de la poche poétique de La Motlie je tombai dans celle d^m petit commis des fermes , qui, peu de temps après , se sépara de moi en me comprenant dans le paiement d''un de ses équipages.

w Je passe sous silence le temps où , mise en circulation dans le commerce, je parcourus mille coffre-forts , vingt ports de mer, toujours en activité , glissant de main en main , de sac en sac , sans cesse présentée , acceptée , changée, empilée, empruntée, prêtée, volée, perdue, trouvée, et n'ayant pas même le loisir,

dans mes courtes stations , de faire quelques observations morales sur mes nombreux possesseurs.

M Mais à propos , pardieu 1 ma chère , j''oubliais ! Il y en eut un cjue j''eus le plaisir de faire pendre!

— Pendre ! réellement pendre ? là î au bout dWe corde? s'écria la pièce de cinq francs. Cela vous fait honneur, ma respectable amie, car je suppose que si le bourreau se mêla de l'affaire , c''est qu\m insolent avait osé vous faire entrer en sa possession par violence et illégitimement?

— Justement, j'avais été volée, ma mie, et non pour la première fois! sans vanité... mais comme il se trouva cpie mon dernier ravisseur n'était qu''un manant, sans naissance et sans amis , il fut pendu haut et court.

— Bien joué 1 reprit la Cinq-francs. Du moins alors , la loi nous prot('jjcail ! mais ne me

parlez pas de notre temps où c'est vraiment plaisir d''ètre voleur, tant à force de philanthropie on est parvenu a faire à ces messieurs une existence douce, confortable et sure. Il n''y a vraiment que nous qui ne sommes plus en sùrete ! J'ai été vole'e vingt fois , moi qui vous parle; eh bien! mon voleur en a été quitte pour la prison ; et encore , il m'a fallu y aller avec lui ! n'est-ce pas une horreur? Mais continuez, je vous prie.

— Le pire des choses , dans Faffaire de mon rapt , poursuivit la pièce douairière , c''est que mon larron, poursuivi par le guet, et voulant anéantir en moi la preuve visible de son crime, m'avait jetée par le soupirail d''un égout , où je roulai si malheureusement, que j'' allai ensevelir dans la fange Pimage du successeur de Louis XIV. Je me trouvai prise la , au fond de l'affreux cloaque, serrée entre deux pierres un peu disjointes , et tellement embourbée, que je ne dus plus espérer de revoir la lumière. J'en

étais désolée : outre rhumiliation d'un pareil séjour, je vous avouerai que j'avais regret de ne point aller en aide aux gens du Roi pour faire pendre mon fripon. Puis , je me regardais comme condamnée au repos et à l'inutilité durant des siècles ! Car qui viendrait me dénicher la? Il faudra, me disais-je, que Paris tombe en ruines , et que des Barbares ou des savans fouillent dans ses débris pour me tirer de mon égoùt! Sans doute alors je serai une antique. J'irai prendre ma place dans quelque riche médailler; les doctes , avec respect , feront disparaître la fange pétrifiée dont mon titre et mon inscription seront voilés. Honneur alors a celui qui pourra me déchiffrer 1 Peut-être aura-t-il retrouvé , grâce a moi , un des chaînons brisés de l'histoire; peut-être Louis XV me devra-t-il de vivre dans la postérité la plus reculée, et de faire admirer encore aux jolies dames de Fan trois mille et tant , la finesse de ses traits et le gracieux de son visage; peut-être, — car enfin j'enfantais le plus possible de suppositions ho-

norablcs pour me consoler de ma disgrâce. — Pcut-clrc, disais- je encore, Tlieareux mortel qui me fera entièrement connaître au monde savant, composera-t-il , toujours grâce à moi, un superbe livre in-octavo , qui mettra le comble à sa réputation. Il aura des bonneurs , des décorations, des pensions , comme on fait aujourd'hui pour ceux qui rendent des services aussi grands a la société! Il sera de Ibistitut! s'il y a encore un Institut en l'an trois mille et tant'. Et de tout cela qui devra-t-il remercier? Moi ! La gloire de procréer un académicien vaut bien celle de faire pendre un voleur! Oui, et cependant, je ne sais pourquoi, il me déplaisait fort de passer ainsi des siècles entiers dans un égout a attendre la gloire.

» Par bonheur , un soldat du guet avait pris note du geste de mon fripon lorsque celui-ci me précipitait dans le bourbier. La police tout autant que moi tenait à son pendu. Et

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ce qu''elle n''avait pas fait en faveur de la salubrité de tout un quartier de Paris , elle le fit pour ma délivrance. On visita, on nettoya, on e'cura l'egout qui en avait lion besoin , car deux hommes y furent asphyxie's ; mais enfin je m''en tirai , c''etait là l'essentiel. Un bain pris, je fus présentable et comparus en grande pompe comme témoin , voire même comme accusateur, devant le triljunal, qui condamna mon homme , a mon grand plaisir. L'exécution fut superbe! Il y avait une foule immense 1 noire affaire avait vivement intéressé tout Paris, et plusieurs des plus huppés de la cour louèrent des fenêtres. Bien ils firent, ma mie ! car, a la montée de Péchelle, la presse fut telle , qu'une femme et un enfant y périrent. Cestce que j'appris plus tard d^m assesseur, durant mon séjour au greffe. Ainsi , de compte fait , ma toute belle , en celte affaire , je coûtai la vie à cinq personnes ; deux asphyxiés , deux étouffés et un pendu 1

Ici, la Six-livrcs sembla reprendre haleine

et fit une légère pause , comme pour attendre les félicitations de sa compagne. Après cjue la Cinq-francs lui eut fait son compliment en assez bons termes , elle poursuivit :

— Enfin le ciel prit pitié de moi , et loin du commerce et des commcrçans, des voleurs et des pendus , des egouls et des greffes de justice, j'habitai le Marais a Paris.

» Mon nouveau maître , bon bourgeois , partisan des moeurs anticjues , qu'il entretenait le plus qu'il pouvait dans sa famille , était vieux , riche , économe , sobre , rangé dans son intérieur, faisait des semonces a sa femme , donnait des conseils à sa fille , portait une perruque carrée , parlait toujours , raisonnait rarement , ne riait jamais , et cependant , ami secret des beaux-arts , il se dérobait parfois aux soins de sa maison pour aller leur rendre hommage dans leur temple commun , à l'Opéra.

» Mais , soit fatigue , faiblesse d'' organes , ou

plulôt pour ne point déroger à Tusage établi , le sommeil semblait entrer avec lui dans sa loge, et s'emparait de ses sens , jusqu'à ce que des airs de danse vinssent tout à coup le tirer de sa léthargie. Alors, il ouvrait de grands yeux, de grandes oreilles , embrassait de son regard bourgeois les déesses et les nymphes qui venaient étaler leurs charmes , leurs grâces , leur divinité aux yeux du public. Une d'entre elles surtout semblait Foccuper exclusivement ; il la suivait de Toeil , mimait tous ses mouvemens , retenait sa respiration tandis qu'elle dansait ; et lorsqu'elle avait disparu , soit dans un char, soit dans un nuage, il poussait un gros soupir , prenait sa canne , son chapeau , rentrait chez lui , faisait des semonces à sa femme et donnait des conseils à sa fille.

»Un jour, il se para, se mira, s'adonisa , fut droit à un superbe hôtel , se fit annoncer , et trouva Vénus ou Calypso dans un négligé mille fois plus séduisant que toutes

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les parures de TOlympc. 11 voulut parler , sa langue s''emharrassa ; ne pouvant prêcher les vertus antiques, ni faire de semonces, ni donner de conseils, il bégaya, se trouLla, se déconcerta ; et cependant , par un instinct, rare dans la bourgeoisie d'alors , il remplaça l'expression par le geste, plongea bruyamment sa main dans sa poche , où j'étais logée avec plusieurs de mes compagnefs ; nous rendîmes un son qui , dans l'instant , sembla parler pour lui , et prêter a son silence même une éloquence entraînante.

» La belle, qui , à la carrure de sa taille , à la clarté de ses discours , a sa canne à pomme d'or , a son geste énergique , le prenait pour mi homme de finance , commença a s'attendrir de confiance : il le vit; et , tombant aux pieds de la déesse , il lui montra sa main pleine d'écus tournois. Mais elle ne faisait sans doute' cas que de l'or. Soit mépris de nous autres , soit que la figiu^e grotesque de son ^ieux ^a-

lant étouffât sa sensibilité naturelle , elle poussa un long: éclat de rire , et , frappant rudement en dessous cette main qui nous tenait pélcméle , nous fit toutes voler au milieu de l'appartement , ou rouler sous les meubles. Sonner ses gens , rire de plus belle , faire mettre son vieil adorateur a la porte , fut pour elle Taff^aire d'un moment.

y> Elle riait encore , lorsque , avec fracas , entre un brillant mousquetaire. Nous gisions ça et là sur le parquet. Cette indifférence , ce mépris offensant, dont elle semblait nous accabler , et auquel nous n'étions certes point accoutumées , fit monter au plus haut degré mon indignation ; car sans être un doublon espagnol, chacun sait ce qu'il vaut. Mon amourpropre froissé ne m''empècha pas cependant d'entendre le colloque suivant :

« Ehl ma belle amie, pourquoi ces

hruyans éclats de rire? Lisez-vous les facéties de Yollairc ou les tragédies de La ITari c ?

— Mon cher Dorât , combien vous arrivez a propos! {^En riant. ^ L'hisloire la plus inconcevable , la plus comique ! mais riez donc.

— Je ne demande pas mieux ; mais encore faut-il que je sache..,

— ( En riant. ) Un sujet de pièce , mon cher Dorât; un sujet charmant!

— Mais enfin?....

— De gros yeux des e'cus la figure

la plus singulière ! Mais riez donc !

— J'attends

— {^En riant. ) C'est charmant! c'est divin ! j''en mourrai ! ( Reprenant tout à coup son sérieux.) Un sot, un rustre, une espèce, qui se permet d'être amoureux de moi !

— Je ne vois jusqu'à présent, dans votre histoire inconcevable, rien que de très-naturel.

— ( D'un air forcé. ) Qui ose m'offrir de

Vargent blanc! à moi! Me prend-t-il pour une femme sans mœurs ? pour une fille de rien? De V argent blanc!

— C'est aflFreux 1 c'est presque vous manquer de respect.

— Aussi , je l'ai fait chasser.

— Parbleu! belle dame , à propos d^irgent, ceci me rappelle qu'hier, avec le marquis, nous avons fait une orgie.

— Une orgie ? Fi donc 1

— Que voulez-vous ? vous nous manquiez ; j'ai voulu me distraire ; Pezay m'a entraîné au lansquenet; j'ai joué, j'ai perdu : je dois vingt-cinq louis sur parole , c'est sacré!

— Vous ne douiez point de mon amitié.

— J'en eus plus d'une preuve.

— Mais , mon clicr Dorât , une idée Uimi-r IL - 17

neiise! Mon \ieux singe paiera une partie de votre dette sacrée. Regardez sur le parquet.

- — Des ecus 1 oîi diable 1 placez-vous vos fonds ? Allons , preste! aidez-moi.

» Et voila notre poète mousquetaire et sa généreuse amie , daignant enfin prendre garde à nous , qui nous cherchent dans les coins et vecoins , et nous rassemblent en liàte. La belle com,plëta les vingt-cinq louis , et notre nouveau maître la quitta , en lui jurant qu''elle joignait aux charmes de Ninon une ame mille fois plus grande encore que la sienne. Nous nous attendions à payer la dette sacrée. Il n'en fut rien. Les baisers venaient de paraître : moitié de la somme fut employée à prévenir la sévérité de la critique, espèce de Thémis littéraire, qui sait fort bien se servir de sa balance; l'autre, destinée à payer des frais de vignette , culs-de-lampe , etc. , et dont je faisais partie, alla chez le libraire , qui , sur-le-champ , nous dépécha en grande compagnie, yers l'auteur de

Zaïre ^ a qui il venait d'acheter une petite satire, pour une très-grosse somme. Â.insi Dorât se ruinait pour être immortel, tandis que Yoltaire s'immortalisait en s enricliissant.

«Me voie idonc inslallcc chez celte puissance lilte'raire , cpii mit quarante ans la république des lettres en monarchie. Mélange inoui de faiblesse et de force, de vertus et de petitesses, la vie de Yoltaire est peut-être pour la philosophie , un des spectacles les plus curieux a observer. Pardon, ma sœur, vous êtes ne'c avec le nouveau siècle ; je ne prétends pas détruire vos admirations pour cet homme étonnant mais fai ctc a même de le connaître , d'ctudiei son caractère, et les secrets de son cœur, comme les premières inspirations de san génie, ont souvent éclate devant moi.

«Voltaire était doué d\m jugement sain, d'un goût inaltérable, que la passion même avait peine à troubler; mais cette i>énétratiou prol'ondc, celte prescience de Tavcnir, accor-

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dëes seulement à quelques organisations privile'gie'es , ne lui avaient point été départies par la nature, si prodigue envers lui, sous tant d'autres rapports. Enfin , s'il appartient à une pauvre pièce de mon espèce de juger un pareil homme, j'ose dire qu'il voyait juste, mais qu'ail ne voyait pas loin ! Les abus de son siècle frappèrent vivement cette imagination facile a ébranler. Il résolut de les combattre ; mais, en calculant avec justesse la force des coups qu'il devait leur porter pour les détruire , il ne prévit pas que , par la suite , ces atteintes violentes devaient saper dans sa base, le monument dont il ne voulait effacer que les défectuosités ; car, ne vous y trompez pas , ma mie , Voltaire était presque aussi monarchique que moi ! Donc , il mesura mal la portée de sa baliste. C'est avec défiance qu'il faut touchera la morale des peuples; chez eux, l'erreur anéantie trop vite , donne toujours naissance a d''autres erreurs , qui, quoiqu'opposées aux premières , sont tout aussi dange-

reuses; et Voltaire lui-même, croyez-moi, recula plus d'une fois dans la route qu^il avait tracée, lorsqu^il vit la fougue insensée des Diderot amener la destruction la où il ne voulait que la réforme. - Mais vous dormez, je crois?

-Moi? grand Dieul je réfléchissais. Tout ce que vous venez de dire la est superbe , je vous le répète. Achevez, de grâce.

-Des mains de Voltaire je passai dans celles d'un pauvre bonhomme de jésuite, que le philosophe cachait chez lui , durant la persécution du ministre Choiseul, et ce qu'il y a de plus singulier, c^cstcpe, peu de temps plus tard, après avoir appartenu a M. le comte de Buffon. Il M. de La Harpe, à Helvélius et a cent autres , ic devins la propriété de ce même Diderot, cet alhéc fanatique dont je vous parlais tout-U-rhcure , et je hii servis a l'achat d'un Évangile, le seul livre qu'il laissât entre les mains de ses enfans. Pour le coup, explique

qui vomira celle nouvelle contracliclion du cœur humain !

» Je ne m''anêlciai pas plus long-temps sur des choses inleressanlcs pour moi seule, et je '>îie hâte d'arriver au but.

«Dcja s''avance Pcpocfue de mes malheurs. La Re'vohition se prépare, mûrit, éclate enfin, et, de son sein, je vois sV^chapper une masse considérable de nouveau papier-monnaie , qui long-temps nous fait sid^ir le sort que Law nous avait fait éprouver jadis : mais ce nV'tait là que le prélude d'infortunes plus grandes. La nation que nous avions siîong-tcmps, servie etenrichie, sembla nous répudier; un nouveau système monétaire s'établit, ce système décimal, si mesquin, si correct, si roturier! et chaque année , une foule considérable d** entre nous , envoye'e à la fonderie , y alla perdre sa figure et son identité'.

» Pour échapper a cet affront, je pris le parti

d'émigrer , el avccloiit ce que la France comptait alors de gens comme il faut, je passai en Angleterre. Ohl ma chère amie, c'est quand on est loin du pays natal que l'existence devient pénible et diPrlcile ! Londres est une ville maussade , où la monnaie comme la noblesse emigrantes n'elaient guère prisées Tune plus que Fautre. Ces Anglais éta^enl déjà si bien fournis d'aristocratie et de richesses 1 .... \ rai , là, c'est humiliant à dire; mais, au yeux de John-Bull , l'argent le mieux sonnant a l'air de passer pour simple billon , et n'est pas traite avec plus de respect ! Puis cette nécessite qu'il nous faut subir en pays étranger, de passer sans cesse par la main des changeurs , m'était insupportable 1 heureusement , vers la fin du consulat, je fis partie de l'émigration rentrante.

)) Je me souviens que, dans ce temps, parle plus grand des hasards, j'appartenais à la respectable veuve de ce bon bourgeois qui faisait dessemoncesà sa femme, et donnait des conseils

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àsafillc.Nommce, depuis la mort de son époux, dame de charité de son arrondissement, la digne cre'ature s'acquittait a merveille desdevoirs de sa charge , et , visitant les greniers et les masures , y conduisait avec elle la consolation , l'espérance et TouLli des douleurs. Un jour, elle me comprit au nombre de ses aumônes , (j'avoue c]u'on est fier d*'étre employé à un pareil usage), et bientôt nous arrivâmes au dernier étage cPun hôtel , dans un réduit obscur , oii la clarté du ciel ne pénétrait tout juste que pour laisser apercevoir sur un grabat une malheureuse femme , dans un état de dénùment difficile a concevoir. Notre présence sembla pour un instant faire apparaître un rayon de joie sur ce visage décoloré par la douleur et la misère. Ma maîtresse alors se sépara de moi en faveur de cette infortunée , qui me reçut avec toutes les marques de la reconnaissance la plus expressive. Elle baisait les mains de sa bienfaitrice, me baisait moi-même , fixait sur moi un oeil étonné, humide de larmes. Mais quelles fu-

renl ma surprise et ma stupéfaction quand je reconnus, dans celte misérable créature, si pauvre , si défigurée , si abandonnée , la brillante danseuse qui jadis m'avait reçue avec un dédain si gai , si méprisant , lorsque je lui avais été offerte par Tépoux de cette bonne dame dont elle venait de baiser les mains !

« Je ne sortis du grabat de la généreuse amie de Dorât que pour entrer dans les coffres d'un Israélite, grand avare, grand brocanteur, prêteur sur gages , qui , passant sur mon front une lime infamante , me mutila lâchement , et força mes nouveaux maîtres a prendre pour un outrage du temps ce qui n'était que Teffet de sa sordide avarice.

«Peu de temps après, la foudre tomba sur notre tête. Le gouvernement impérial, oubliant toutes les lois divines et humaines , froissant tous les intérêts et toutes les fortunes, nous fit arbitrairement déchoir de notre valeur. Depuis ce temps, objet de mépris, portant un titre

20G QUATORZIÈWE SOIRÉE.

que je ne puis justifier , j'ai vu mes possesseurs nombreux ne me fjarder qu^ivec incpiietutle , iii'c'clianger sans cesse , et je n''ai connu de joie cjue lorsque le sort me plaça près de vous. Enfin j'attends le jour fatal oii , désignée pour la fonte, il md faudra dépouiller cette forme, cette effigie royale, que j'ai conservées fidèlement de^ puis le jour de ma création. Si quelque chose cependant adoucit mes regrets amers , c^est Tespoir d^ctrc alors comptée au nombre de vos pareilles.»

Ici la pièce de six livres cessa de parler; celle de cincj francs , après Favoir remerciée , commença ainsi ■

— Ce fut en 1793 que je nacjuis , au milieu des troubles civils de la France. L'assemblée législative fit alors un appel au peuple , que Ton vit bientôt, abjurant l'intérêt et le luxe, porter a FHotel des monnaies ses vaisselles et sesbijouxd''or et d'argent; je dus le jour à cet élan patriotique.

» Helas ! je ravouerai , je ne restai pas fidèle, ainsi que vous, a mon empreinte primitive* Chacun des gouvernemens qui se succédaient avec tant de rapidité , me fit cliangei' de forme et de figure. LVVssemblée législative, la Convention , le Directoire , le Consulat, l'Empire , me virent tour-a-tour parée de leurs légendes , de leurs attributs ; et , soit faiblesse de caractère, soit plutôt la force irrésistible des circonstances , je devins ce qu'on appelle une franche girouette. 11 fut même un instant où je me trouvai, ainsi que beaucoup d'autres honnêtes gens , être de deux partis a la fois ! Oui , pendant l'an xni , tandis que d'un côté j'arborais encore les emblèmes de la république expirante , de Fautre je présentais la face , le nouveau nom , le nouveau titre de son destructeur. Au surplus, nous autres, nous ne sommes pas soumises au serment.

— Nous y serions soumises , ma sœur ; repai'tit la Six-Uvrcs, que cela engage bien peu.

— Je comprends , dit la Cinq-francs d'un petit ton railleur , et je m'aperçois que vous avez e'té la locataire dVm bonhomme de jésuite, comme vous me le disiez tout à Theure.

La Six-livres se tut ; Tautre poursuivit.

— Sans me vanter, je puis dire cju'alors je jouai un certain rôle dans les affaires publiques. Mes compagnes etmoi, rëpanduesavec profusion parmi le peuple, nous formions ses sentimens, nous excitions son amour et préparions son enthousiasme. Je n''en finirais pas si je voulais raconter tous les services que je rendis au gouvernement c]ui venait de s''etaljlir. Notre présence seule , comme par enchantement , faisait tomber le masque des faux amans de la liberté : je voyais ces Brutus financiers quitter aussitôt leur physionomie sévère , abjurer la rudesse delégalité, pour essayer le sourire protecteur la révérence de cour.

» J'appartins dans ce temps à un riche four-

nisseur des armées , qui , quoique d'une nature fort roturière , avait au plus haut degré la manie des ancêtres. Les portraits de tous ses aïeux bourgeois , classe's par ordre de naissance , tapissaient avec orgueil les murs de son appartement, lorsque la révolution éclata. Craignant pour des tcles si chères, qui , a la vérité , étaient presque toutes poudrées a blanc, signe certain de féodalité , il pensa que le seul moyen de conjurer la proscription, qui pouvait fondre sur elles, était de les couvrir prudemment des insignesdela liberté. Un peintre fut aussitôt mandé ; a la place d^me rose , mon maître fit tracer une large cocarde sur le cadogan de sa bisaïeule , en dépit de deux énormes paniers qui dévoilaient Tanachronisme de la cocarde. Son père fut affublé du bonnet phrygien, malgré sa bourse et ses ailes de pigeon , et son oncle , curé de son vivant , par conséquent plus imminemment encore en danger que les autres, fut cuirassé , botté , éperonné ; un casque de dragon couvrit son front tonsuré , et deux épaisses

^l0ustaclles ombragèrent ces lèvres cFoii jadis ne devaient sortir que des paroles de paix.

» Mais le nouveau changement politique de 1804 vint prescrire a mon digne maître de nouvelles métamorphoses de famille. La monarchie semblait vouloir renaître. Nommé tout à coup Baron , il commençait à rougir du bonnet phrygien de monsieur son père. Peut-être le peintre allait-il revenir détruire son propre ouvrage , et, cjui sait, a force de broderies, de cordons et de croix , faire des comtes , des marquis et des commandeurs de la race roturière de M. le Baron! Le curé-dragon allait, tout au moins , être promu au cardinalat; mais l'amour en décida autrement.

» Une fille d'ancienne maison plut à mon.sieur le fournisseur des armées , cjui , grâee à sa fortmie , Fobtint en mariage. Dès lors, re« nonçant entièrement à ses aïeux, il les remplaça par ceux de sa femme , qu il fit peinilre à ses ?rais. Ln jour cependant , par uu reste

IBS DEUX icusJ T/l

de tendresse qu'il ne pouvait vaincre , tant les premières impressions sont durables chez les hommes , tous ses ancêtres furent refaits a la silhouette ; et, tandis que la partie noble de sa famille occupait ses somptueux appartemcns de la ville, toute la partie roturière alla tapisser les murs du pavillon chinois de sa maison de campagne.

— En vérité , c'est scandaleux ! interrompit la pièce de Six-livres : avec quoi ce Bonaparte faisait-il des Barons! je vous le demande? Au moins , nous autres , que nous descendions d''un lingot , ou que nous provenions de la fonte d'une idole, nous sommes aujourd'hui ce que nous devons rester a tout jamais. Tant mieux pour nous si le ciel nous a créées de bel et bon argent, et dignes de figurer dans les hauts rangs de la monnaie !

— Un instant! un instant 1 ma commère» dit la pièce de Cin![-Francs. Ne nous glorifions pas mal à propos. Nous ne faisons pas partie

non plus de la noblesse mone'taire, nous n'en sommes , croyez-moi , que la bourgeoisie , tenant le juste milieu entre Icbillon et i'or!

— Eh! qu'importe! répliqua Tautrc avec une sorte craigreur. Du moins , il n''en est pas moins vrai que chez nous on ne voit pas le cuivre vouloir se faire passer pour argent , ou l'argent singer la couleur de l'or!

— Oh! oh! quelquefois!

— Du moins , alors , on est dc'clare'e fausse monnaie! comme vos Barons de Bonaparte sont de faux Barons ! Comment des filles de bonnes familles peuvent elles consentir a porter tous ces vilains noms d'enrichis et d'anoblis l J''ai horreur des mésalliances !

— Soyons indulgentes, ma sœur, dit malignement la Cinq-francs; quoique d'argent, nous avons bien aussi un peu d'alliage !

— Vous n'êtes qu^me libérale , une repu-

blicainel s'^écria la pièce monarchique; mais poursuivez votre histoire, je ne vous interromprai plus !

Et la Cinq-francs reprit tranquillement, sans que je pusse remai^quer la moindre altération dans sa voix :

— « Monsieur le Baron , gouverné par sa femme, ne tarda pas à éblouir la capitale par le ' luxe de ses hôtels et de ses équipages. Madame la Baronne aimait à briller. Mais T ex-fournisseur s''aperçut que les dépenses excédaient les revenus ; il parla d'économie ; la Baronne , qui n'aimait point ces moyens abjects , car, vous le savez , ma sœur , elle était de bonne famille , quoique mésalliée ; la Baronne, dis-je, se chargea de rétablir l'équilibre dans ses finances ^ sans changer l'ordre ordinaire de sa maison.

»Un nouveau plaisir fut ajouté aux plaisirs nombreux dont on jouissait déjà dans riiôtel. Un superbe jeu de roulette s'y établit. Peu à II. 48

^^li QUATORZIÈME SOIRÉE.

'jïètt, les jeuti'es gens à la hiode dcdaignèreht la danse , la hiusique , et le tableau se'ducteur de ces groupes de femmes élégantes , répandus dans les salons. L'accès de Thotel devint facile aux e'trangers, et il fat transforme enfin en un véritable tripot! Vous allez apprendre, ma chère, comment le ciel daigna se servir de moi, faible et pauvre créature , pour changer la face brillante de cette maison , et punir monsieur le Baron du mauvais usage qu'il faisait de ses richesses.

3>Au milieu d'une fête magnifique qu'on donnait dans Thôtel , un homme mal vêtu s'y pre'sente. — Monsieur le Baron me reconnaît-il ?

— j'ai une idée confuse...

— Je suis votre parent , monsieiu* le Baron ; Gaspard....

— Parlez plus bas.

—Fils de....

—Plus bas, vous dis- je. Je vous reconnais ;

LfeS DEUX ECUS. 275

mais je suis importuné dans cet endroit ; veuillez bien me suivre.

Et il le conduit dans Faliëe principale du jardin. — Que puis-je faire pour vous, monsieur ?

— Comme un bon parent , m' aider à sortir d'embarras , je possède quelques talens , j'ai de Factivitë....

—Il suffit ; laissez votre adresse à mon concierge ; je penserai à vous.

—J'avais une place , monsieur le Baron ; je Tai perdue , et votre protection....

—Adieu ; Madame s'inquiète sans doute de mon abseuce ; je la rejoins.

Et , s'éloignant, il semble offrir la main à son cousin Gaspard, et celui-ci, ne voyant dans ce geste qu mi signe d''amitië , la saisit avec empicsscmcnt, mais bientôt retire brusquement la sienne, en sentant queUpies pièces de

monnaie, dont je faisais partie, s'ccliappcr de celle du Baron. Le mouYement d'orgueil du cousin Gaspard nous fit clioir au milieu de rallëc. — Gardez vos aumônes et votre protection! s'e'crie-t il, et il franchit précipitamment les portes de l'hôtel, tandis que le Baron, honteux et indigné , rentre, et ne sent calmer son de'pit qu'en voyant, dans la salle de roulette , le tapis couvert d'or et d'argent, et les râteaux de ses banquiers ramener dans ses caisses de quoi faire les frais de vingt fêtes, pareilles à celle qu'il donnait alors, avec tant de faste et de ge'nërosité.

» Parmi les joueurs que la fortune trahissait dans cet instant , se trouvait un jeune héritier de province, récemment débarqué a Paris avec son trésor. Présenté dans la maison du Baron, il y avait contracté la fatale passion du jeu. La chance lui avait été tellement funeste ce jour même , qu'après avoir vu s'échapper de ses mains tout l'héritage de ses pères , consumé

de honte et de regrets , en proie au desespoir et a la misère , il s''ëtait arrache de ce lieu fatal, cil, depuis plusieurs heures, T avarice et la cupidité le tenaient sous leurs serres d\iigle. Roulant dans sa tête de sinistres projets , il franchit les cours de Fhotel, s''élance vers les jardins... Gisante encore dans Talle'e où le Baron et son cousin Gaspard s'étaient disputé l'honneur de m'' abandonner , je m^offre tout à coup a la vue du jeune infortuné. 11 s'arrête , me ramasse , une lueur d'espérance brille sur son visage. Il rentre dans les salons , me jette sur le tapis vert , en me suivant du regard avec une incroyable anxiété , moi , pauvrette , qu^me heure auparavant , il eût laissée tomber avec insouciance entre les mains d^m mendiant !

» Admirez avec moi , ma chère , les vues profondes de la Providence! je venais sansdoute de sauver la vie à mon nouveau possesseur; il allait encore me devoir une fortune dix fois au dessus de celle qu'il venait de per-

278 QUATOnZIÈME SOIRÉE.

dre. Ilelas! il ne devait pas jouir long-temps de tous les Liens que je lui rendais l

» Quelque temps inaperçue au milieu du fatal tapis , je vois enfin, peu à peu s*'amonce- 1er sur moi une masse considérable de numéraire , résultat inattendu d''un paroli couronné du plus brillant succès I j''étouffais sous l'or ! Mon jeune maître multiplie audacieusement ses chances de fortune , fait sauter la banque et ruine totalement le Baron !

» Avide de nouvelles émotions, mon nouveau possesseur fréquenta les maisons de jeu publiques , et fut réduit, en peu de temps , à Tétat de dénùment dont je Pavais tiré si miraculeusement. Je lui appartenais encore, car depuis le jour où je lui avais sauvé la vie et rétabli sa fortune, il m'avait regardée comme sa pièce de bonheur l II semblait attendre un nouveau servicede moi, et malheureusement j''aidai a le lui rendre.

» Un soir , il réalisa le peu qui lui restait ,

LES DEUX IÇUS. 279

tentîiune dernière fois la fortune, perdU tout, à l'exception de i2i pièce de bonheur! et le lendemain , je nie reveillai dans le tiroir 4 '^tt armuriei; de la rue Saint-Honorë.

w Jetée long-temps , ainsi que vous , dans le commerce , reçue chez nos plus forts banquiers, je fus à même d'observer cette grosse boujcgeoisie d^aujourd'hui , si différente de I^ bonue bourgeoisie d'autrefois. Que les inop.urs §ont changées ! combien votre cafard du Marais , qui dqnnait des. conseils à sa fille et faisait des semonces à sa femme , est loin de ressembler à nos richards de la ChausséC'd''Anlin , pleins de franchise et de générosité , qui ne donnent à leur fille et à leur femme ni semonces ni conseils, et qui, loin d'aller avec hypocrisie offrir de Varfrent blanc a nos Vénus d'Opéra, ' protègent ouvertement le Dieu des beaux-arts, et entretiennent publiquement ses prêtresses!

» Subissant bientôt une nouvelle mélamorphosc à riiotel de la 31oiinaie , je n'eiq sorfi^

que pour entrer chez un se'naleur , grand homme à la cour , grand orateur au conseil secret , qui remplissait dignement vingt places à la fois, pronostiquait hautement l'immortelle durée du nouveau règne, et faisait des économies.

» Cependant de grands cvenemens politiques vinrent changer la face delà France ; Pancien trône de nos rois remplaça subitement le trône européen dont un illustre conquérant avait écrasé la république et déshérité la monarchie. J** allai aussitôt , par Tordre de monseigneur , habiter le coffre-fort cPun écrivain politique , qui alors protégeait de sa plume toutes les excellences toml:)ées ou à tomber.

))La France, à cette épocjue , étant envahie par les étrangers , mes compagnes et moi , nous jouâmes un rôle fort important en diplomatie. Dans une faible excursion, faite hors des murs de la capitale, je tombai entre les mains des Cosaques. Ce fut dans la ceinture de l'un d'' entre eux que je me trouvai renfermée

LES DEUX ÉCrs. ISl

avec un grand nombre de monnaies e'trangères , des roubles , des impériales , des griwnas, des florins, des ducats, des frëdérics, etc., dont je ne pus comprendre le baragouinage , mais qui toutes me semblèrent être arrive'es dans notre prison commune d** une manière violente. Hélas! je dus bientôt sortir de France! J'eus aussi mon époque d** émigration ; mais forcée , et , moins heureuse que vous , ne pouvant faire pendre mes voleurs , je fus contrainte a les suivre.

Il me fallut donc habiter parmi les Cosaques, dans leur propre pays ! Là du moins, je dois déclarer que je n'eus qu'à me louer de la manière dont on me traita. On m''y rendit des honneurs auxquels , moi , étrangère et pauvre captive , j''élais loin de m''attendre. Parfois les hommes me portèrent à leur veste, en signe de décoration militaire ; les femmes me suspendaient sur leur front , comme un bijou précieux. Mais ce qui m'arriva de plussingidier.

282 'quatorzième soirée.

de plus bizarre, de plus extraordinaire, dans celte contrée de barbares , ce fut la manière dont j** en sortis pour rentrer en France. Vous ne voudrez jamais le croire , et i''en ris encore, rien qu'en y pensant.

a Imaginez vous , ma chère sœur , que l'empereur Alexandre...,

La pièce de cinq francs en était à cette partie de sa narration , et je Técoutais avec une attention soutenue , lorsque je me sentis tout à coup saisir par le collet. Je levai les yeux; j'aperçus devant moiunhomme, moitié citadin, moitié paysan , demi-bourgeois , demi-militaire ; il était brun , grand , fort , armé d''un long sabre ; c*'était un garde champêtre enfin , puisqi|*'il faut l'appeler par son nom. Tout entier à la conversation des deux interlocutrices , je ne m''étais point aperçu que depuis une demiheure je niarchais dans les terres ensemencées ; cmg jiaes pieds avaient foulé deux plants d'as-

perges, écrase un carré de fèves naissantes. J''étais pris in flagrante delicto ^ les pieds sur les fèves! Il fallait payer le dommage. A mon grand regret , une des causeuses y passa. Ce fut la plus jeune. Avis aux gens distraits, qui vont rêver dans les champs, sans songer aux plants d''asperges et aux gardes champêtres !

QUIMIÈME SOIRÉE.

(AFRIQUE. COAGO.)

C'est de la hauteur où la sagesse humaine peut atteindre , que Socrate criait aux hommes ; v il ne vous est jamais permis de rendre le mal pour le mal. »

{fiai., cité par Barthél., Anach., t. vn , p. 72.)

€a \>mj^(anc(*

Vers la fin du dix-huitième siècle, le royaume de Congo était gouverne par un prince, Pidole de SCS sujets ; on ne parlait , dans toutes les contrées environnantes , que de sa prudence et de sa justice. La violence et la cruauté, cependant , formaient le fond de son caractère ; mais en montant sur le trône , conseille par la

raison de prendre pour ministre un homme modère dans ses passions , franc dans ses discours , de mœurs incorruptibles , son choix était tombe sur le sage Maèlo, avec lequel i''avais naguère parcouru une grande partie du continent africain , et nul n'^était plus digne de la confiance du Roi que ce philosophe éthiopien. •

Connaissant a fond les penchans naturels de son maître, Maèlo était sans cesse contraint d'user d'adresse avec lui jusque dans sa franchise. Tantôt il le caressait de louanges méritées, pour Texciter à conquérir encore celles qui manquaient au complément du panégyrique ; tantôt, lui racontant Thistoire de quelque chef de nation sauvage, il établissait entre le héros barbare et son royal auditeur des rapports presque détournés, mais promptement saisis parla conscience de celui-ci , et tels qu'il se hâtait de se dérober par de généreuses actions à la honte du parallèle. Et qui mieux que

Maèlo pouvait user avec avantage de Farme de la parole ! lui , le savant, lui , le poète! et qui se servait avec tant d''habileté de cette admirable langue du Congo , si belle qu'il Faut qu''elle ait été laissée à l'Afrique par quelque grande nation , disparue sous les sables peut-être , après avoir brillé de tout Téclat d''une civilisation perfectionnée !

Flottant entre une bonne intention et un instinct vicieux, entre un devoir et un caprice, le Roi tentait cependant de se soustraire parfois à la vertueuse tutelle de son ministre , et la noble enveloppe sous laquelle il apparaissait aux yeux de ses sujets , fut souvent sur le point de se déchirer.

Outré d'une humiliation imprudente et injuste , son frère, Mani, ou gouverneur de Bamba (province considérable du Congo), prit les armes et proclama son indépendance. Aussitôt la fureur du Roi ne connut plus de bornes ; il jura la mort du rebelle et de ses com- II. i'J

plices, et une levée générale fut ordonnée tlans tous ses Etats.

Je me trouvais dans ce temps à Banza-San- Salvador, et le singulier spectacle dont je fus alors témoin me semble mériter d'être rapporté.

En moins de quinze jours , une population immense , accourue de toutes les parties de l'empire , afflua vers la capitale ; les campagnes environnantes en furent couvertes, les chemins encombrés; des huttes, bâties a la hâte , occupèrent dix lieues de terrain autour de la ville royale, et celte multitude, privée de subsistance , foulant aux pieds les moissons , transportant ses villages nomades partout oîi existaient les dernières ressources du cultivateur, la famine menaça bientôt de pénétrer juscju''au palais du monarque.

Maëlo veillait ; son activité ramena Tabondance , mais sans pouvoir éviter le désordre j

LA A'ENGIÎANCE. 291

et le Roi, sentant la nécessite de tlisseminer ce surcroît immense de population , hâta le jour de sa grande revue.

San-Salvador est situe sur une montagne escarpe'e de tous côtes ; un chemin taille dans le roc conduit au palais , non loin duquel est une vaste place , appelée le Champ-Vert ^ jadis lac immense que fit combler Luquéni , premier souverain du Congo. C'est là que parut le Roi , entoure des comtes de Ratta , de Sogno , du marcpiis de Pemba , du duc de Souncli, etc. Car depuis que les Portuguais ont porte le christianisme dans ces contrées , tous les naturels, qui professent cette croyance, affectent de prendre les titres , les usages , et même une partie des vétemens de cette nation.

Le monarque, préce'dé d^inc nombreuse garde d'Anzikis \ arme's de mousquets et de

* Les Anzikls sont une ualioii sauvag:e qui habitj sur les bords ilu liaucai'U, pics dos futulièros seploiitiioiiales du royaume de Loango. Pleins de couiairo cl d'adresse dans la guene , ils vcn-

lances, sortit du jalais au lirait des trompettes, des cornemuses et d'un tambour appelé ingomto , fait d'un tronc d'arbre creux , et dont le son , accompagné de celui du longa , espèce de sonnettes , telles qu''on les attache en Europe au cou des bestiaux , produit un ensemble fort discordant. Il avait à ses côtés deux jeunes seigneurs , dont l'un portait son bouclier et son épée , étincelante de pierreries , Fautre le bâton du commandement ; et tandis que des officiers, armés chacun d'une queue de zèbre , rafraîchissaient l'air autour de lui , un autre soutenait au dessus de son front un large parasol de soie , pour le défendre des ardeurs du soleil.

Mais ce qui étonna le plus mes regards , ce

dent leurs services aux rois africains qui peuvent les pajer ; leur fidélité est à toute épreuve. Selon Davity, Dapper et Labat, ils sont anthropophages ; et , dans les marchés de Monsal , capitale du royaume d'Anziko , la chair humaine se rend publiquement. M. de Grandpré , qui a parcouru ces pays plus récemnient , met ce fait en doute.

furent les vètemens divers sous lesquels apparaissait ce corte'ge bizarre.

Ceux qui s'honoraient du titre de chrétiens, se montraient , à Finstar des anciens Portugais, coiffes de la toque légère et de la plume d''autruche, ou du large chapeau a Lords rabattus. Le velours , la soie , les brocarts d'or et d'argent rehaussaient leur parure. Ceux, au contraire , qui , imbus encore des superstitions paternelles , auraient cru commettre à moitié' le crime d'apostasie en ne se revêtant pas des mêmes ornemens que leurs aïeux , se présentaient fièrement, couverts d'un habit fait de Fécorce de l'aliconde, ou baobab, d''un léger surplis que leurs femmes avaient tissu des fibres déliées de Tinsanda ou du laurier mulemba , et qui, fixé sur Tépaule, à la manière des Grecs, voyait la brillante agraffe remplacée par une queue de zèbre, ornement en honneur au Congo. Une peau de ligre accompagnait dignement cette parure, cmprunléc tout entière

au pays, et complétée par des sandales de bois (le palmier et un petit bonnet de couleur vive , sous lequel ressortait pleinement leur teint noir ou cuivreux.

Le Roi s'arrêta près du Champ-Vert , dans mi endroit oii Ton avait dressé pour lui un petit pavillon , surmonte' d^m e'tendard portant pour armoiries une croix d''argent , cantonne'e de quatre e'cussons et accompagnée de tourteaux de sable , mis en sautoir ; présent qu'avait jadis fait le roi Emmanuel de Portugal à son allié congois, Alphonse I".

Aussitôt que le monarque se fut assis , on vit déborder en tumulte , par le chemin de là montagne, toute cette populace inexpérimentée dont on comptait faire des héros. Chacun d'eux s'hélait armé et vêtu de son mieux. Les uns portaient une lance et un petit bouclier impénétrable au fer, fait de la peau de l'hippopotame; les autres, presque nus, comme la plupart de leurs compatriotes , s''avançaient en

agitant des haches , des sabres , des fusils rouilles, dont beaucoup étaient prive's de leurs parties essentielles , et ne figuraient dans Fequipenient que comme objets de luxe. Plusieurs de ces futurs guerriers , désirant même se donner des airs de cour , avaient aussi emprunté aux Européens une partie de leurs ajustemens. On en voyait qui , le front couvert d''un casc[ue, formé d''un cuir de boeuf, ou de la peau écailleuse d''un énorme serpent, portaient, pour accompagner cette coififure terrible , une veste portugaise brodée d''or , ou un manteau de soie ; d'^autres, avec une espèce de bonnet de coton sur la tète, étaient revêtus dHm habit d'uniforme anglais. J''en aperçus qui ne voilaient cet état complet de nudité, commun au pays , que par une légère toque empanachée , et par une longue épée dont ils se ceignaient les reins. Un d''entre eux n'avait même pour tout vêtement , des pieds jusqu'à la tête , qu^m hausse-col et des manchettes. Ils défilèrent devant le Roi ; et leurs chefs

296 QUINZIÈMli soiRÉi:.

principaux reçurent de ce prince des enseignes faites de plumes d''autruclies et de paons, agre'ahlement mariées ensemble. Alors des cris de joie s''ele\'èrent de tous côte's , retentirent dans la ville , qui regorgeait du superflu de cette arme'e immense , retentirent dans les plaines environnantes , encore couvertes de soldats non inspectes. Le monarque déclara être content de la revue , et rentra dans son palais , après avoir ordonné que Ton distribuât aux troupes du manioc, des patates, des tambas, du gibier, et une grande quantité d''outres, remplies d'un vin tiré du matoba , sorte de palmier qui fournit une boisson très-agréable *.

Cependant Maèlo fit observer à son maître que la difficulté de nourrir un tel ramas de soldats amènerait nécessairement une désertion, dont pouvait profiter son frère, le duc Alvarès, maître de la côte où se pèchent le plus abondamment les zimbis ( petit coquillage qui sert

»" C'est sans doute le cocos guinensis de Liiinée.

de monnaie au Congo et dans une grande partie de l'Afrique "). Le Roi vit d'abord sa venjreance plus assurée en entourant le rebelle d'un semblable appareil de force ; de plus , par orgueil , il se croyait intéressé a marcher à la tète d'une armée aussi considérable que celles qu avaient rassemblées ses prédécesseurs ; mais le prudent ministre lui ayant cité , d'après leur propre histoire , dans combien d'occasions le grand nombre de guerriers avaient nui au succès de leurs entreprises, il se rendit, et le chargea de tout disposer de façon a mettre bientôt son mortel ennemi en son pouvoir.

Alvarès était d'un caractère dur et inflexible. En révolte ouverte contre son maître et son frère , après avoir inutilement tenté de le faire assassiner par un anziki de sa garde, il lui déclara insolemment que , s'il mettait les pieds sur le territoire de Bamba , lui et toute son armée

• Ce sont les Cauris, ou porcelaines. Cijprœa mongta.

298 OUINZIÊME somÉE.

seraient jetés aux pismircs ; et, commenrant

• Los pisniires on Icrmiles ( termes de Linnée ) , appelées fourmis blanches, lxt(](jal\iijs , va(juc-va<jues , sutalcs , par divers voyageurs, sont le lléan des Indes et d'une partie de rAfriijue, par les dégâts qu'elles causent, non seulement parmi les fruits, les moissons et même les meubles , les ustensiles de bois , les étoffes , bientôt percés, moulus, anéantis sous leurs mâchoires voraces, mais encore parmi les iionimcs, qu'elles attaquent quelquefois, durant la nuit , par myriades , et qu'elles dévorent jusqu'aux os.

Considérés sous le riipport de leur industrie, ces petits insectes peuvent passer pour une des merveilles de la création. La slrnclurc , la grandeur de leurs habitations , qui s'élèvent parfois à douze et quinze pieds de hauteur, avec une solidité telle que des troupeaux de buffles et d'autres animaux sauvages vont bondir dessus sans les ébranler; leur prudente économie, leur admirable prévoyance , la symétrique combinaison de leurs canaux , de leurs routes souterraines , tout les place pour l'intelligence, ou l'instinct, beaucoup au dessus des guêpes, des fourmis, des abeilles, des loxias et des castors.

D'après l'observation de M. Smeatman , dans sa Relation sur les Termites, adressée à la Société royale de Londres, si l'on compare leurs monuniens aux nôtres , en calculant, d'après une échelle proportionnelle , la hauteur de nos ouvriers et des leurs, on trouvera que ces lourniilières sont quatre ou cinq fois plus élevées que nos plus hauts monuniens , et surtout beaucoup plus solides ; ce qui est fort humiliant pour nous !

Adanson , trompé par la rcgul rite , le nombre et l'élévation de ces constructions singulières , crut voir de loin un village considérable, et, en cela, il faisait beaucoup d'honneur aux habitans du pays , dont les huttes sont moins vastes et moins bien disposées que ces palais formicaires {f^oya<je au Sénégal , p. 453). M. Mollien les prit pour des colonnes symétriquement

déjà rexécution de ces imprudentes menaces ,

façonnées par la main des hommes. ( roijage dans l'intérieur de l'Afrique ).

Jobson , peut-être avec exagération , leur donne vingt pieds de hauteur, et prétend qu'un de ces nids abandonnés lui servit de retraite , ainsi qu'à une douzaine de ses compagnons , embusqués pour guetter le gibier {Hist. do Gambie). Bosman ne leur donne qu'une, élévation double de la stature ordinaire d'un homme ( Description of Guinea , p. 276 ) ; et l'abbé de La Caille certifie qu'un chariot, lourdement chargé, ne pourrait les briser en passant dessus.

La nature n'a pas , dans ces climats brûlans , d'agens plus actifs que les pismires, pour empêcher les vapeure pestilentielles que pourraient produire les cadavres des éléphans , des élans, des chevaux sauvages , etc., ou ces peuplades entières de Nègres, égorgées et abandonnées par leurs ennemis. Grâce à ces insectes , le sol africain éprouve encore sur sa surface des changemens et des mutations prodigieuses. En quelques mois, ils éclaircissent les forêts les plus impénétrables, détruisant ,' emportant des milliers d'aîbres gigantesques, qui semblaient devoir braver les siècles i mais si des champs sont cultivés, si des habitations humaines s'établissent sur la place qu'ils ont déblayée , parfois aussi des villes entières, désertées par les naturels du pays, pour une position plus favorable , disparaissent sous leurs mandibules de fer. liienlôt il n'en reste plus aucun vestige ; le manglier et le baobab y jettent de nouveau leurs vastes racines, et la végétation , plus jeune et plus brillante , revient , reine légitime , quebpic temps proscrite , s'établir sur le terrain dont elle avait été dépossédée.

Les différentes espèces de termites on pismires , bien connues des anciens , et dont Pline parle sous le nom de Solpugcs , leurs mœurs, leurs transformations; les évolutions, les marches, la

il avait fait subir cet horriJîle supplice a Fambassadcur du roi , qui venait le sommer dç rentrer dans le devoir.

Le squelette de cet infortuné , dévoré vivant par ces insectes avides , avait été envoyé , comme réponse , au maître légitime du Congo. C'est devant ces restes affreux que celui-ci s'enivrait des projets de sa vengeance. Les tortures, le fer et la flamme lui paraissaient trop doux pour punir de tels crimes ; il accusait son imagination de stérilité en fait de supplices , car il lui fallait voir la lenteur dans la mort et le désespoir dans la souffrance.

Cependant en moins de deux mois , le duché

tactique de leurs nombreuses armées ; leurs cris de guerre et de ralliement , l'amour de ces insectes monarihi(jues pour leur roi ou pour leur reine , tout offre le plus vif intérêt , le tableau le plus curieux et le plus animé, et nous engageons le lecteur à recourir, pour de plus amples détails, aux Mémoires du baron de Géer, ou à la Relation de M. Smeafman , traduite par Lelourneur, dans le Voyage d'André Spairman, au Cap de Bonne- Espérance.

de Bamba fut soumis par une petite armée que Maèlo n'avait compose'e que d''liommes ayant déjà fait la guerre , et bientôt Alvarès, abandonné de ses soldats, fut enfermé dans un vaste souterrain , avec son immense famille ; car depuis long-temps , ayant renoncé au culte des chrétiens , pour suivre les lois du fétichisme , plus favorables au plaisir, il avait pris un grand nombre de femmes , et ne comptait pas moins de deux cents enfans.

Le Roi s'apprêtait à assouvir sa soif de vengeance sur le coupable et sur tous les siens. Mais Maèlo n'était poiYit encore instruit de ses cruels projets. Cette idée tourmentait ce prince, cj[ui avait contracté Fhabitude de ne pouvoir agir sans ses conseils et sans son approbation. D'un côté , il craignait que le sage ministre , tout en reconnaissant la justice du châtiment , n'en blàniàt les terribles excès; d^m autre, il espérait que ce savant homme, ayant visité presque toutes les contrées de l'Afrique j où

la vengeance est en honneur, pourrait servir sa fureur, en lui révélant quelque action en rapport avec sa situation présente, quelque supplice inconnu au Congo. Pour sortir de cette incertitude , usant d^adresse , il résolut de ne lui demander que le récit des aventures de ce genre dont il aurait été le témoin ou l'auditeur, sans l'instruire de ses pensées secrètes , comptant que Maëlo , par ses discours, lui donnerait des exemples a imiter et légitimerait les vengeances cju'il méditait, ne pouvant blâmer en ce moment ce qu'il aurait approuvé lui-même en d'autres circonstances.

— Tes narrations me plaisent , tu le sais, lui dit-il un jour ; nos Européens t''ont commu-r nicjué les secrets de leur beau langage , et ta parole est douce et nourrissante comme la licjueur du palmier. Tu as tant vu et tant observé dans les longs voyages , que chacun de tes mots se développe dans mon esprit comme la graine du mil sur une terre huniiùe. Est-il

Trai , comme on le répète , que la plupart des peuples de ce continent se livrent avec ardeur, et sans remords, aux passions les plus haineuses, et que le souvenir d'une injure reste si vivement dans leur cœur ? Je suis malheureux ; les malheurs des autres peuvent m'étre un soulagement. Raconte -moi quelque histoire qui m'e'claire sur les moeurs de ces peuples , sur la fermeté' , la rudesse de leur ame, sur leur soin à punir une injure , sur leurs vengeances enfin !

Maèlo devina Tespoir du Roi. — Vos désirs sont tout-puissans pour moi, répondit-il; j'obéirai , et je vais vous citer les faits de ce genre qui m'ont le plus frappé par leur singularité ou le caractère terrible dont ils étaient empreints. Et , s'apercevant que son maître semblait l'écouter avec avidité , Foralcur, le poète congois rassembla quelque temps ses idées et conmiença.

Voici sa preiiiicre narration.

TAMUS, LE SAAB.

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