II. n
porte encore l'effigie, fui appartenu tic mon temps avix plus beaux esprits de ce siècle : j\ai passé de la poehe d'IIelvétius dans celle de Crébillon fils ; celle même des Voltaire et des Diderot me furent ouvertes; mais c'est, Dieu merci , dans une toute autre société que j''ai acquis le peu que je vaux moralement. Mais, ma chère, tirez-moi de mon embarras; grands dieux î combien votre figure me paraît changée ! Sans votre voix , il m'eût été impossible de vous reconnaître , tant quelques années ont apporté de différence dans vos traits.
-T- Nul n''est maître de ses destinées , répondit la pièce de cinq francs ; tour-a-tour républicaine , impériale et royale , tantôt le front couvert du bonnet de la liberté , ou ceint des lauriers de Tcmpire, j''ai sans-cesse, malgré moi , change de formes et servi a tous les gouvernemens qui ont régi la France depuis trente ans. Si vous avez cultivé les sciences et la littérature, moi, jîioJns heiueuse que vous, je ne
LES DEUX ÉCCS. 24^
plis m'adonner qu'à la politique, âyâtît presque toujours appartenu à des hommes d''etat.
— Ah ! ma bomie amie , s'ccria la pièce de six francs, ou plutôt de six livres, qu'il me serait doux d''entendre votre histoire! Nous sommes seules; notre possesseur ne semble pas dispose' a nous se'parer de sitôt ; l'instant est favorable.
— Commencez , dit Tautre ; je suis la plus jeune , et je dois vous céder le pas.
La pièce contemporaine des Voltaire et des Diderot était savante et causeusej elle ne se fit point prier.
— Je dus mon existence h la fonte que fit faire, en 1718, le ministre d'Argenson, avec les barres d\nrgent fournies par les ncgocians de Saint-Malo à la régence. Mais , lielas ! Tinfortune devait m'assaillir à mon entrée dans le monde ! Je ne vis la kunièi e que pour être , ainsi que mes égales , T objet de la plus injuste persécution. Je nrexpliqnc. Ce fut dans cq
temps que le fameux Law fit adopter au re'gent son système ruineux de finances. Pour faire recourir plus facilement à son papier-monnaie, il se crut forcé de nous discréditer dans l'opinion publique. De Ta, les vexations auxquelles nous fumes si long-temps en butte ; a chaque instant un nouvel édit venait mettre en doute nos droits et notre valeur ; enfin , après de longues fluctuations , la victoire nous resta • Law fut honteusement chasse de France , et, après avoir été Thomme le plus riche de Fétat, il mourut de misère a \ enise ; juste punition des affronts sans nombre qu''il avait fait subir à l'or et a Fargent!
» J'appartenais dans ce temps au poète La Mothe , bon homme , pensant bien , faisant peu de cas du papier-monnaie , et professant une grande estime pour nous autres , ce c]ui me donnait, je Favouerai, la meilleure idée possible de son talent et de son cœur. ,
M Je F entendis un soir discuter avec l'abbé
Terrasson sur le système de l'Écossais... Ahl ma mie , c était vraiment superbe a entendre l Quelle verve 1 quelle indignation ! quelle haine plusvertueuseencore que financière, contre cet aventurier a qui le Kégent donnait la France à pressurer 1 Je croyais vraiment qu^au sortir de ce chaleureux conciliabule , le tragique La Mothe allait incontinent poignarder Law , après avoir reçu, par avance, Fabsolution de Vabbé; mais comme ils étaient au plus haut point de leur exaltation , un fâcheux vint les en distraire quelc^ue peu.
„ Ce fâcheux était tout bonnement M. de Fontenelle, qui, les voyant de si belle humeur guerroyante , se garda bien de les heurter de front; mais, tout en déplorant le scandale de tant de fortunes improvisées en un jour, il leur raconta l'histoire du petit bossu , lequel avait gagné cent mille livres en quelques semaines, seukmeut pour avoir souffert que sa bosse lîntlicude pupitre aux agioteurs de la vucQuui-
24G QUATORZIÈME SOIKÉE.
campoix. — Jugez de leurs profits par leur q6nerosjtd ! disait Fontcnellc. — Infamie! infamie ! repc'taient La Motlie et Terrasson ; et ils se séparèrent , en lançant de nouveau Tanaihcme contre de pareils abus. Aussi je ne sais comment il se fit que le lendemain le poète La Motlie et Tabbe Terrasson , ces fougueux antilawistes , se trouvèrent tous deux, nez a nez , dans cette fatale rue Quincampoix , et que là, de la poche poétique de La Motlie je tombai dans celle d^m petit commis des fermes , qui, peu de temps après , se sépara de moi en me comprenant dans le paiement d''un de ses équipages.
w Je passe sous silence le temps où , mise en circulation dans le commerce, je parcourus mille coffre-forts , vingt ports de mer, toujours en activité , glissant de main en main , de sac en sac , sans cesse présentée , acceptée , changée, empilée, empruntée, prêtée, volée, perdue, trouvée, et n'ayant pas même le loisir,
dans mes courtes stations , de faire quelques observations morales sur mes nombreux possesseurs.
M Mais à propos , pardieu 1 ma chère , j''oubliais ! Il y en eut un cjue j''eus le plaisir de faire pendre!
— Pendre ! réellement pendre ? là î au bout dWe corde? s'écria la pièce de cinq francs. Cela vous fait honneur, ma respectable amie, car je suppose que si le bourreau se mêla de l'affaire , c''est qu\m insolent avait osé vous faire entrer en sa possession par violence et illégitimement?
— Justement, j'avais été volée, ma mie, et non pour la première fois! sans vanité... mais comme il se trouva cpie mon dernier ravisseur n'était qu''un manant, sans naissance et sans amis , il fut pendu haut et court.
— Bien joué 1 reprit la Cinq-francs. Du moins alors , la loi nous prot('jjcail ! mais ne me
parlez pas de notre temps où c'est vraiment plaisir d''ètre voleur, tant à force de philanthropie on est parvenu a faire à ces messieurs une existence douce, confortable et sure. Il n''y a vraiment que nous qui ne sommes plus en sùrete ! J'ai été vole'e vingt fois , moi qui vous parle; eh bien! mon voleur en a été quitte pour la prison ; et encore , il m'a fallu y aller avec lui ! n'est-ce pas une horreur? Mais continuez, je vous prie.
— Le pire des choses , dans Faffaire de mon rapt , poursuivit la pièce douairière , c''est que mon larron, poursuivi par le guet, et voulant anéantir en moi la preuve visible de son crime, m'avait jetée par le soupirail d''un égout , où je roulai si malheureusement, que j'' allai ensevelir dans la fange Pimage du successeur de Louis XIV. Je me trouvai prise la , au fond de l'affreux cloaque, serrée entre deux pierres un peu disjointes , et tellement embourbée, que je ne dus plus espérer de revoir la lumière. J'en
étais désolée : outre rhumiliation d'un pareil séjour, je vous avouerai que j'avais regret de ne point aller en aide aux gens du Roi pour faire pendre mon fripon. Puis , je me regardais comme condamnée au repos et à l'inutilité durant des siècles ! Car qui viendrait me dénicher la? Il faudra, me disais-je, que Paris tombe en ruines , et que des Barbares ou des savans fouillent dans ses débris pour me tirer de mon égoùt! Sans doute alors je serai une antique. J'irai prendre ma place dans quelque riche médailler; les doctes , avec respect , feront disparaître la fange pétrifiée dont mon titre et mon inscription seront voilés. Honneur alors a celui qui pourra me déchiffrer 1 Peut-être aura-t-il retrouvé , grâce a moi , un des chaînons brisés de l'histoire; peut-être Louis XV me devra-t-il de vivre dans la postérité la plus reculée, et de faire admirer encore aux jolies dames de Fan trois mille et tant , la finesse de ses traits et le gracieux de son visage; peut-être, — car enfin j'enfantais le plus possible de suppositions ho-
norablcs pour me consoler de ma disgrâce. — Pcut-clrc, disais- je encore, Tlieareux mortel qui me fera entièrement connaître au monde savant, composera-t-il , toujours grâce à moi, un superbe livre in-octavo , qui mettra le comble à sa réputation. Il aura des bonneurs , des décorations, des pensions , comme on fait aujourd'hui pour ceux qui rendent des services aussi grands a la société! Il sera de Ibistitut! s'il y a encore un Institut en l'an trois mille et tant'. Et de tout cela qui devra-t-il remercier? Moi ! La gloire de procréer un académicien vaut bien celle de faire pendre un voleur! Oui, et cependant, je ne sais pourquoi, il me déplaisait fort de passer ainsi des siècles entiers dans un égout a attendre la gloire.
» Par bonheur , un soldat du guet avait pris note du geste de mon fripon lorsque celui-ci me précipitait dans le bourbier. La police tout autant que moi tenait à son pendu. Et
tES DEUX ECUS. 251
ce qu''elle n''avait pas fait en faveur de la salubrité de tout un quartier de Paris , elle le fit pour ma délivrance. On visita, on nettoya, on e'cura l'egout qui en avait lion besoin , car deux hommes y furent asphyxie's ; mais enfin je m''en tirai , c''etait là l'essentiel. Un bain pris, je fus présentable et comparus en grande pompe comme témoin , voire même comme accusateur, devant le triljunal, qui condamna mon homme , a mon grand plaisir. L'exécution fut superbe! Il y avait une foule immense 1 noire affaire avait vivement intéressé tout Paris, et plusieurs des plus huppés de la cour louèrent des fenêtres. Bien ils firent, ma mie ! car, a la montée de Péchelle, la presse fut telle , qu'une femme et un enfant y périrent. Cestce que j'appris plus tard d^m assesseur, durant mon séjour au greffe. Ainsi , de compte fait , ma toute belle , en celte affaire , je coûtai la vie à cinq personnes ; deux asphyxiés , deux étouffés et un pendu 1
Ici, la Six-livrcs sembla reprendre haleine
et fit une légère pause , comme pour attendre les félicitations de sa compagne. Après cjue la Cinq-francs lui eut fait son compliment en assez bons termes , elle poursuivit :
— Enfin le ciel prit pitié de moi , et loin du commerce et des commcrçans, des voleurs et des pendus , des egouls et des greffes de justice, j'habitai le Marais a Paris.
» Mon nouveau maître , bon bourgeois , partisan des moeurs anticjues , qu'il entretenait le plus qu'il pouvait dans sa famille , était vieux , riche , économe , sobre , rangé dans son intérieur, faisait des semonces a sa femme , donnait des conseils à sa fille , portait une perruque carrée , parlait toujours , raisonnait rarement , ne riait jamais , et cependant , ami secret des beaux-arts , il se dérobait parfois aux soins de sa maison pour aller leur rendre hommage dans leur temple commun , à l'Opéra.
» Mais , soit fatigue , faiblesse d'' organes , ou
plulôt pour ne point déroger à Tusage établi , le sommeil semblait entrer avec lui dans sa loge, et s'emparait de ses sens , jusqu'à ce que des airs de danse vinssent tout à coup le tirer de sa léthargie. Alors, il ouvrait de grands yeux, de grandes oreilles , embrassait de son regard bourgeois les déesses et les nymphes qui venaient étaler leurs charmes , leurs grâces , leur divinité aux yeux du public. Une d'entre elles surtout semblait Foccuper exclusivement ; il la suivait de Toeil , mimait tous ses mouvemens , retenait sa respiration tandis qu'elle dansait ; et lorsqu'elle avait disparu , soit dans un char, soit dans un nuage, il poussait un gros soupir , prenait sa canne , son chapeau , rentrait chez lui , faisait des semonces à sa femme et donnait des conseils à sa fille.
»Un jour, il se para, se mira, s'adonisa , fut droit à un superbe hôtel , se fit annoncer , et trouva Vénus ou Calypso dans un négligé mille fois plus séduisant que toutes
254 QUATORZIÈME SOIHÉE.
les parures de TOlympc. 11 voulut parler , sa langue s''emharrassa ; ne pouvant prêcher les vertus antiques, ni faire de semonces, ni donner de conseils, il bégaya, se trouLla, se déconcerta ; et cependant , par un instinct, rare dans la bourgeoisie d'alors , il remplaça l'expression par le geste, plongea bruyamment sa main dans sa poche , où j'étais logée avec plusieurs de mes compagnefs ; nous rendîmes un son qui , dans l'instant , sembla parler pour lui , et prêter a son silence même une éloquence entraînante.
» La belle, qui , à la carrure de sa taille , à la clarté de ses discours , a sa canne à pomme d'or , a son geste énergique , le prenait pour mi homme de finance , commença a s'attendrir de confiance : il le vit; et , tombant aux pieds de la déesse , il lui montra sa main pleine d'écus tournois. Mais elle ne faisait sans doute' cas que de l'or. Soit mépris de nous autres , soit que la figiu^e grotesque de son ^ieux ^a-
lant étouffât sa sensibilité naturelle , elle poussa un long: éclat de rire , et , frappant rudement en dessous cette main qui nous tenait pélcméle , nous fit toutes voler au milieu de l'appartement , ou rouler sous les meubles. Sonner ses gens , rire de plus belle , faire mettre son vieil adorateur a la porte , fut pour elle Taff^aire d'un moment.
y> Elle riait encore , lorsque , avec fracas , entre un brillant mousquetaire. Nous gisions ça et là sur le parquet. Cette indifférence , ce mépris offensant, dont elle semblait nous accabler , et auquel nous n'étions certes point accoutumées , fit monter au plus haut degré mon indignation ; car sans être un doublon espagnol, chacun sait ce qu'il vaut. Mon amourpropre froissé ne m''empècha pas cependant d'entendre le colloque suivant :
« Ehl ma belle amie, pourquoi ces
hruyans éclats de rire? Lisez-vous les facéties de Yollairc ou les tragédies de La ITari c ?
— Mon cher Dorât , combien vous arrivez a propos! {^En riant. ^ L'hisloire la plus inconcevable , la plus comique ! mais riez donc.
— Je ne demande pas mieux ; mais encore faut-il que je sache..,
— ( En riant. ) Un sujet de pièce , mon cher Dorât; un sujet charmant!
— Mais enfin?....
— De gros yeux des e'cus la figure
la plus singulière ! Mais riez donc !
— J'attends
— {^En riant. ) C'est charmant! c'est divin ! j''en mourrai ! ( Reprenant tout à coup son sérieux.) Un sot, un rustre, une espèce, qui se permet d'être amoureux de moi !
— Je ne vois jusqu'à présent, dans votre histoire inconcevable, rien que de très-naturel.
— ( D'un air forcé. ) Qui ose m'offrir de
Vargent blanc! à moi! Me prend-t-il pour une femme sans mœurs ? pour une fille de rien? De V argent blanc!
— C'est aflFreux 1 c'est presque vous manquer de respect.
— Aussi , je l'ai fait chasser.
— Parbleu! belle dame , à propos d^irgent, ceci me rappelle qu'hier, avec le marquis, nous avons fait une orgie.
— Une orgie ? Fi donc 1
— Que voulez-vous ? vous nous manquiez ; j'ai voulu me distraire ; Pezay m'a entraîné au lansquenet; j'ai joué, j'ai perdu : je dois vingt-cinq louis sur parole , c'est sacré!
— Vous ne douiez point de mon amitié.
— J'en eus plus d'une preuve.
— Mais , mon clicr Dorât , une idée Uimi-r IL - 17
neiise! Mon \ieux singe paiera une partie de votre dette sacrée. Regardez sur le parquet.
- — Des ecus 1 oîi diable 1 placez-vous vos fonds ? Allons , preste! aidez-moi.
» Et voila notre poète mousquetaire et sa généreuse amie , daignant enfin prendre garde à nous , qui nous cherchent dans les coins et vecoins , et nous rassemblent en liàte. La belle com,plëta les vingt-cinq louis , et notre nouveau maître la quitta , en lui jurant qu''elle joignait aux charmes de Ninon une ame mille fois plus grande encore que la sienne. Nous nous attendions à payer la dette sacrée. Il n'en fut rien. Les baisers venaient de paraître : moitié de la somme fut employée à prévenir la sévérité de la critique, espèce de Thémis littéraire, qui sait fort bien se servir de sa balance; l'autre, destinée à payer des frais de vignette , culs-de-lampe , etc. , et dont je faisais partie, alla chez le libraire , qui , sur-le-champ , nous dépécha en grande compagnie, yers l'auteur de
Zaïre ^ a qui il venait d'acheter une petite satire, pour une très-grosse somme. Â.insi Dorât se ruinait pour être immortel, tandis que Yoltaire s'immortalisait en s enricliissant.
«Me voie idonc inslallcc chez celte puissance lilte'raire , cpii mit quarante ans la république des lettres en monarchie. Mélange inoui de faiblesse et de force, de vertus et de petitesses, la vie de Yoltaire est peut-être pour la philosophie , un des spectacles les plus curieux a observer. Pardon, ma sœur, vous êtes ne'c avec le nouveau siècle ; je ne prétends pas détruire vos admirations pour cet homme étonnant mais fai ctc a même de le connaître , d'ctudiei son caractère, et les secrets de son cœur, comme les premières inspirations de san génie, ont souvent éclate devant moi.
«Voltaire était doué d\m jugement sain, d'un goût inaltérable, que la passion même avait peine à troubler; mais cette i>énétratiou prol'ondc, celte prescience de Tavcnir, accor-
260 OUATORZIÉME SOIRÉE.
dëes seulement à quelques organisations privile'gie'es , ne lui avaient point été départies par la nature, si prodigue envers lui, sous tant d'autres rapports. Enfin , s'il appartient à une pauvre pièce de mon espèce de juger un pareil homme, j'ose dire qu'il voyait juste, mais qu'ail ne voyait pas loin ! Les abus de son siècle frappèrent vivement cette imagination facile a ébranler. Il résolut de les combattre ; mais, en calculant avec justesse la force des coups qu'il devait leur porter pour les détruire , il ne prévit pas que , par la suite , ces atteintes violentes devaient saper dans sa base, le monument dont il ne voulait effacer que les défectuosités ; car, ne vous y trompez pas , ma mie , Voltaire était presque aussi monarchique que moi ! Donc , il mesura mal la portée de sa baliste. C'est avec défiance qu'il faut touchera la morale des peuples; chez eux, l'erreur anéantie trop vite , donne toujours naissance a d''autres erreurs , qui, quoiqu'opposées aux premières , sont tout aussi dange-
reuses; et Voltaire lui-même, croyez-moi, recula plus d'une fois dans la route qu^il avait tracée, lorsqu^il vit la fougue insensée des Diderot amener la destruction la où il ne voulait que la réforme. - Mais vous dormez, je crois?
-Moi? grand Dieul je réfléchissais. Tout ce que vous venez de dire la est superbe , je vous le répète. Achevez, de grâce.
-Des mains de Voltaire je passai dans celles d'un pauvre bonhomme de jésuite, que le philosophe cachait chez lui , durant la persécution du ministre Choiseul, et ce qu'il y a de plus singulier, c^cstcpe, peu de temps plus tard, après avoir appartenu a M. le comte de Buffon. Il M. de La Harpe, à Helvélius et a cent autres , ic devins la propriété de ce même Diderot, cet alhéc fanatique dont je vous parlais tout-U-rhcure , et je hii servis a l'achat d'un Évangile, le seul livre qu'il laissât entre les mains de ses enfans. Pour le coup, explique
qui vomira celle nouvelle contracliclion du cœur humain !
» Je ne m''anêlciai pas plus long-temps sur des choses inleressanlcs pour moi seule, et je '>îie hâte d'arriver au but.
«Dcja s''avance Pcpocfue de mes malheurs. La Re'vohition se prépare, mûrit, éclate enfin, et, de son sein, je vois sV^chapper une masse considérable de nouveau papier-monnaie , qui long-temps nous fait sid^ir le sort que Law nous avait fait éprouver jadis : mais ce nV'tait là que le prélude d'infortunes plus grandes. La nation que nous avions siîong-tcmps, servie etenrichie, sembla nous répudier; un nouveau système monétaire s'établit, ce système décimal, si mesquin, si correct, si roturier! et chaque année , une foule considérable d** entre nous , envoye'e à la fonderie , y alla perdre sa figure et son identité'.
» Pour échapper a cet affront, je pris le parti
d'émigrer , el avccloiit ce que la France comptait alors de gens comme il faut, je passai en Angleterre. Ohl ma chère amie, c'est quand on est loin du pays natal que l'existence devient pénible et diPrlcile ! Londres est une ville maussade , où la monnaie comme la noblesse emigrantes n'elaient guère prisées Tune plus que Fautre. Ces Anglais éta^enl déjà si bien fournis d'aristocratie et de richesses 1 .... \ rai , là, c'est humiliant à dire; mais, au yeux de John-Bull , l'argent le mieux sonnant a l'air de passer pour simple billon , et n'est pas traite avec plus de respect ! Puis cette nécessite qu'il nous faut subir en pays étranger, de passer sans cesse par la main des changeurs , m'était insupportable 1 heureusement , vers la fin du consulat, je fis partie de l'émigration rentrante.
)) Je me souviens que, dans ce temps, parle plus grand des hasards, j'appartenais à la respectable veuve de ce bon bourgeois qui faisait dessemoncesà sa femme, et donnait des conseils
264 QUATORZIÈME SOIHÉE.
àsafillc.Nommce, depuis la mort de son époux, dame de charité de son arrondissement, la digne cre'ature s'acquittait a merveille desdevoirs de sa charge , et , visitant les greniers et les masures , y conduisait avec elle la consolation , l'espérance et TouLli des douleurs. Un jour, elle me comprit au nombre de ses aumônes , (j'avoue c]u'on est fier d*'étre employé à un pareil usage), et bientôt nous arrivâmes au dernier étage cPun hôtel , dans un réduit obscur , oii la clarté du ciel ne pénétrait tout juste que pour laisser apercevoir sur un grabat une malheureuse femme , dans un état de dénùment difficile a concevoir. Notre présence sembla pour un instant faire apparaître un rayon de joie sur ce visage décoloré par la douleur et la misère. Ma maîtresse alors se sépara de moi en faveur de cette infortunée , qui me reçut avec toutes les marques de la reconnaissance la plus expressive. Elle baisait les mains de sa bienfaitrice, me baisait moi-même , fixait sur moi un oeil étonné, humide de larmes. Mais quelles fu-
renl ma surprise et ma stupéfaction quand je reconnus, dans celte misérable créature, si pauvre , si défigurée , si abandonnée , la brillante danseuse qui jadis m'avait reçue avec un dédain si gai , si méprisant , lorsque je lui avais été offerte par Tépoux de cette bonne dame dont elle venait de baiser les mains !
« Je ne sortis du grabat de la généreuse amie de Dorât que pour entrer dans les coffres d'un Israélite, grand avare, grand brocanteur, prêteur sur gages , qui , passant sur mon front une lime infamante , me mutila lâchement , et força mes nouveaux maîtres a prendre pour un outrage du temps ce qui n'était que Teffet de sa sordide avarice.
«Peu de temps après, la foudre tomba sur notre tête. Le gouvernement impérial, oubliant toutes les lois divines et humaines , froissant tous les intérêts et toutes les fortunes, nous fit arbitrairement déchoir de notre valeur. Depuis ce temps, objet de mépris, portant un titre
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que je ne puis justifier , j'ai vu mes possesseurs nombreux ne me fjarder qu^ivec incpiietutle , iii'c'clianger sans cesse , et je n''ai connu de joie cjue lorsque le sort me plaça près de vous. Enfin j'attends le jour fatal oii , désignée pour la fonte, il md faudra dépouiller cette forme, cette effigie royale, que j'ai conservées fidèlement de^ puis le jour de ma création. Si quelque chose cependant adoucit mes regrets amers , c^est Tespoir d^ctrc alors comptée au nombre de vos pareilles.»
Ici la pièce de six livres cessa de parler; celle de cincj francs , après Favoir remerciée , commença ainsi ■
— Ce fut en 1793 que je nacjuis , au milieu des troubles civils de la France. L'assemblée législative fit alors un appel au peuple , que Ton vit bientôt, abjurant l'intérêt et le luxe, porter a FHotel des monnaies ses vaisselles et sesbijouxd''or et d'argent; je dus le jour à cet élan patriotique.
» Helas ! je ravouerai , je ne restai pas fidèle, ainsi que vous, a mon empreinte primitive* Chacun des gouvernemens qui se succédaient avec tant de rapidité , me fit cliangei' de forme et de figure. LVVssemblée législative, la Convention , le Directoire , le Consulat, l'Empire , me virent tour-a-tour parée de leurs légendes , de leurs attributs ; et , soit faiblesse de caractère, soit plutôt la force irrésistible des circonstances , je devins ce qu'on appelle une franche girouette. 11 fut même un instant où je me trouvai, ainsi que beaucoup d'autres honnêtes gens , être de deux partis a la fois ! Oui , pendant l'an xni , tandis que d'un côté j'arborais encore les emblèmes de la république expirante , de Fautre je présentais la face , le nouveau nom , le nouveau titre de son destructeur. Au surplus, nous autres, nous ne sommes pas soumises au serment.
— Nous y serions soumises , ma sœur ; repai'tit la Six-Uvrcs, que cela engage bien peu.
— Je comprends , dit la Cinq-francs d'un petit ton railleur , et je m'aperçois que vous avez e'té la locataire dVm bonhomme de jésuite, comme vous me le disiez tout à Theure.
La Six-livres se tut ; Tautre poursuivit.
— Sans me vanter, je puis dire cju'alors je jouai un certain rôle dans les affaires publiques. Mes compagnes etmoi, rëpanduesavec profusion parmi le peuple, nous formions ses sentimens, nous excitions son amour et préparions son enthousiasme. Je n''en finirais pas si je voulais raconter tous les services que je rendis au gouvernement c]ui venait de s''etaljlir. Notre présence seule , comme par enchantement , faisait tomber le masque des faux amans de la liberté : je voyais ces Brutus financiers quitter aussitôt leur physionomie sévère , abjurer la rudesse delégalité, pour essayer le sourire protecteur la révérence de cour.
» J'appartins dans ce temps à un riche four-
nisseur des armées , qui , quoique d'une nature fort roturière , avait au plus haut degré la manie des ancêtres. Les portraits de tous ses aïeux bourgeois , classe's par ordre de naissance , tapissaient avec orgueil les murs de son appartement, lorsque la révolution éclata. Craignant pour des tcles si chères, qui , a la vérité , étaient presque toutes poudrées a blanc, signe certain de féodalité , il pensa que le seul moyen de conjurer la proscription, qui pouvait fondre sur elles, était de les couvrir prudemment des insignesdela liberté. Un peintre fut aussitôt mandé ; a la place d^me rose , mon maître fit tracer une large cocarde sur le cadogan de sa bisaïeule , en dépit de deux énormes paniers qui dévoilaient Tanachronisme de la cocarde. Son père fut affublé du bonnet phrygien, malgré sa bourse et ses ailes de pigeon , et son oncle , curé de son vivant , par conséquent plus imminemment encore en danger que les autres, fut cuirassé , botté , éperonné ; un casque de dragon couvrit son front tonsuré , et deux épaisses
^l0ustaclles ombragèrent ces lèvres cFoii jadis ne devaient sortir que des paroles de paix.
» Mais le nouveau changement politique de 1804 vint prescrire a mon digne maître de nouvelles métamorphoses de famille. La monarchie semblait vouloir renaître. Nommé tout à coup Baron , il commençait à rougir du bonnet phrygien de monsieur son père. Peut-être le peintre allait-il revenir détruire son propre ouvrage , et, cjui sait, a force de broderies, de cordons et de croix , faire des comtes , des marquis et des commandeurs de la race roturière de M. le Baron! Le curé-dragon allait, tout au moins , être promu au cardinalat; mais l'amour en décida autrement.
» Une fille d'ancienne maison plut à mon.sieur le fournisseur des armées , cjui , grâee à sa fortmie , Fobtint en mariage. Dès lors, re« nonçant entièrement à ses aïeux, il les remplaça par ceux de sa femme , qu il fit peinilre à ses ?rais. Ln jour cependant , par uu reste
IBS DEUX icusJ T/l
de tendresse qu'il ne pouvait vaincre , tant les premières impressions sont durables chez les hommes , tous ses ancêtres furent refaits a la silhouette ; et, tandis que la partie noble de sa famille occupait ses somptueux appartemcns de la ville, toute la partie roturière alla tapisser les murs du pavillon chinois de sa maison de campagne.
— En vérité , c'est scandaleux ! interrompit la pièce de Six-livres : avec quoi ce Bonaparte faisait-il des Barons! je vous le demande? Au moins , nous autres , que nous descendions d''un lingot , ou que nous provenions de la fonte d'une idole, nous sommes aujourd'hui ce que nous devons rester a tout jamais. Tant mieux pour nous si le ciel nous a créées de bel et bon argent, et dignes de figurer dans les hauts rangs de la monnaie !
— Un instant! un instant 1 ma commère» dit la pièce de Cin. M. Mollien les prit pour des colonnes symétriquement
déjà rexécution de ces imprudentes menaces ,
façonnées par la main des hommes. ( roijage dans l'intérieur de l'Afrique ).
Jobson , peut-être avec exagération , leur donne vingt pieds de hauteur, et prétend qu'un de ces nids abandonnés lui servit de retraite , ainsi qu'à une douzaine de ses compagnons , embusqués pour guetter le gibier {Hist. do Gambie). Bosman ne leur donne qu'une, élévation double de la stature ordinaire d'un homme ( Description of Guinea , p. 276 ) ; et l'abbé de La Caille certifie qu'un chariot, lourdement chargé, ne pourrait les briser en passant dessus.
La nature n'a pas , dans ces climats brûlans , d'agens plus actifs que les pismires, pour empêcher les vapeure pestilentielles que pourraient produire les cadavres des éléphans , des élans, des chevaux sauvages , etc., ou ces peuplades entières de Nègres, égorgées et abandonnées par leurs ennemis. Grâce à ces insectes , le sol africain éprouve encore sur sa surface des changemens et des mutations prodigieuses. En quelques mois, ils éclaircissent les forêts les plus impénétrables, détruisant ,' emportant des milliers d'aîbres gigantesques, qui semblaient devoir braver les siècles i mais si des champs sont cultivés, si des habitations humaines s'établissent sur la place qu'ils ont déblayée , parfois aussi des villes entières, désertées par les naturels du pays, pour une position plus favorable , disparaissent sous leurs mandibules de fer. liienlôt il n'en reste plus aucun vestige ; le manglier et le baobab y jettent de nouveau leurs vastes racines, et la végétation , plus jeune et plus brillante , revient , reine légitime , quebpic temps proscrite , s'établir sur le terrain dont elle avait été dépossédée.
Les différentes espèces de termites on pismires , bien connues des anciens , et dont Pline parle sous le nom de Solpugcs , leurs mœurs, leurs transformations; les évolutions, les marches, la
il avait fait subir cet horriJîle supplice a Fambassadcur du roi , qui venait le sommer dç rentrer dans le devoir.
Le squelette de cet infortuné , dévoré vivant par ces insectes avides , avait été envoyé , comme réponse , au maître légitime du Congo. C'est devant ces restes affreux que celui-ci s'enivrait des projets de sa vengeance. Les tortures, le fer et la flamme lui paraissaient trop doux pour punir de tels crimes ; il accusait son imagination de stérilité en fait de supplices , car il lui fallait voir la lenteur dans la mort et le désespoir dans la souffrance.
Cependant en moins de deux mois , le duché
tactique de leurs nombreuses armées ; leurs cris de guerre et de ralliement , l'amour de ces insectes monarihi(jues pour leur roi ou pour leur reine , tout offre le plus vif intérêt , le tableau le plus curieux et le plus animé, et nous engageons le lecteur à recourir, pour de plus amples détails, aux Mémoires du baron de Géer, ou à la Relation de M. Smeafman , traduite par Lelourneur, dans le Voyage d'André Spairman, au Cap de Bonne- Espérance.
de Bamba fut soumis par une petite armée que Maèlo n'avait compose'e que d''liommes ayant déjà fait la guerre , et bientôt Alvarès, abandonné de ses soldats, fut enfermé dans un vaste souterrain , avec son immense famille ; car depuis long-temps , ayant renoncé au culte des chrétiens , pour suivre les lois du fétichisme , plus favorables au plaisir, il avait pris un grand nombre de femmes , et ne comptait pas moins de deux cents enfans.
Le Roi s'apprêtait à assouvir sa soif de vengeance sur le coupable et sur tous les siens. Mais Maèlo n'était poiYit encore instruit de ses cruels projets. Cette idée tourmentait ce prince, cj[ui avait contracté Fhabitude de ne pouvoir agir sans ses conseils et sans son approbation. D'un côté , il craignait que le sage ministre , tout en reconnaissant la justice du châtiment , n'en blàniàt les terribles excès; d^m autre, il espérait que ce savant homme, ayant visité presque toutes les contrées de l'Afrique j où
la vengeance est en honneur, pourrait servir sa fureur, en lui révélant quelque action en rapport avec sa situation présente, quelque supplice inconnu au Congo. Pour sortir de cette incertitude , usant d^adresse , il résolut de ne lui demander que le récit des aventures de ce genre dont il aurait été le témoin ou l'auditeur, sans l'instruire de ses pensées secrètes , comptant que Maëlo , par ses discours, lui donnerait des exemples a imiter et légitimerait les vengeances cju'il méditait, ne pouvant blâmer en ce moment ce qu'il aurait approuvé lui-même en d'autres circonstances.
— Tes narrations me plaisent , tu le sais, lui dit-il un jour ; nos Européens t''ont commu-r nicjué les secrets de leur beau langage , et ta parole est douce et nourrissante comme la licjueur du palmier. Tu as tant vu et tant observé dans les longs voyages , que chacun de tes mots se développe dans mon esprit comme la graine du mil sur une terre huniiùe. Est-il
Trai , comme on le répète , que la plupart des peuples de ce continent se livrent avec ardeur, et sans remords, aux passions les plus haineuses, et que le souvenir d'une injure reste si vivement dans leur cœur ? Je suis malheureux ; les malheurs des autres peuvent m'étre un soulagement. Raconte -moi quelque histoire qui m'e'claire sur les moeurs de ces peuples , sur la fermeté' , la rudesse de leur ame, sur leur soin à punir une injure , sur leurs vengeances enfin !
Maèlo devina Tespoir du Roi. — Vos désirs sont tout-puissans pour moi, répondit-il; j'obéirai , et je vais vous citer les faits de ce genre qui m'ont le plus frappé par leur singularité ou le caractère terrible dont ils étaient empreints. Et , s'apercevant que son maître semblait l'écouter avec avidité , Foralcur, le poète congois rassembla quelque temps ses idées et conmiença.
Voici sa preiiiicre narration.
TAMUS, LE SAAB.