‹ Les soirées de JonathanChapitre 13 sur 18 · CAP DE BONXE-ESPÉRANCE · texte numérisé non relu

CAP DE BONXE-ESPÉRANCE

Non loin des colonies de Cap , sur les bords du Palamit , est une valle'e fertile , dont la beauté' est plus remarquable encore par l'aridité du pays qui l'environne. La , dans des bois touffus , oii raloès fleurit sous vingt couleurs différentes , oii des milliers de cierges et de lataniers s'élèvent en colonnes, se courbent , sHmissent en portiques végétaux , le protea d*" Afrique fait briller ses feuilles d'argent sur Vov des genêts qui, entourant sa base , forment avec lui des pyramides éclatantes de reflets métalliques. Là,

SOUS rombrage des tamariniers et des cèdres qui bordent la rivière, sur une terre où la bruyère cotonneuse se déroule comme un tapis velu, bondissent des troupeaux de buffles agiles, de chèvres bleues et tachetées , de gazelles errantes; mais parfois aussi le rugissement du lion et de la panthère retentit sous ces palais de verdure; des bandes de chiens sauvages, plu^. féroces queux peut-être, y portent la terreur et le carnage.

C'est dans cette vallée qu'une peuplade de Hottentots , de la nation puissante des Hessaquas, transporta ses huttes et ses richesses, sous la conduite de son capitaine Ruyter.

Susoa était le nom véritable de ce chef ; mais,pourVamourdesliqueurs d'Europe, ayant presquetrahisescompatriotes,ils'étaitsoumisà la protection desHoUandais, avait été contraint d^adopter le nom d'un de ses patrons , et avait reçu , pour marque distinclive de son pouvoir, un bambou des bidcs , surmonté d^une tète de

cuivre clore , sur laquelle étaient gravées les armes du gouvernement du Cap.

D'un caraetère audaeieux et vigilant , en peu d''années le capitaine Ruyter rendit son hraal^ ou village , Tun des plus considérables de la Hollande hottentotc. Il avait accoutumé ses sujets à l'activité , chose fort rare chez ces peuples, qui font de la paresse leur seule divinité, et dont la maxime commune est que travailler c"'est souffrir , et que penser c''est travailler.

On trouvait parmi ceux-ci des forgerons, des potiers , des tanneurs , des ouvriers en ivoire et des cordiers ; aussi l'aisance se faisaitelle sentir partout. Au lieu de ces huttes basses, étroites et enfumées , dans lesquelles des familles entières s'entassent dans les autres kraals, ils en ont de spacieuses et de commodes , garnies de nattes , approvisionnées des ustensiles nécessaires pour préparer leur nourriture. Chacun des habitans peut se procurer pour se couvrir, un manteau fait de peaux de

mouton, et qu'on nomme krosse , des bottines de cuir pour aller h la chasse, et se garantir les pieds de l'atteinte épineuse des cactiers ou de la morsure des scorpions. Ils ont pour combattre , le kirri , le rackoimi , espèce de bâtons armés de fer ou d''os pointus , et qui sont les javelots des peuples africains, comme l'assa- ^aie en est la lance.

En instrumens de musique , ils possèdent la flûte et le gom-gom^. A leurs bras, trois anneaux d'ivoii^e servent à suspendre , non seu* lement le sac de provisions , mais aussi un petit morceau de bois , brûle par les deux bouts, appelé jz^^^, et qu'ils regardent comme un préservatif contre tous les sortilèges. Enfin le plus pauvre garde encore en réserve (ce qui est le comble de la richesse pour les autres Ilotten-

■ Iiistninicnl donl la corde Iravcrsc un tuyau «le phiinc. Le niiisicicii npiilifiiie oc liiyan à sa l)oiicIic , et, itar son souffle, en (lie des modulations assez agréables. Il y a le gi'and et le jtclil ijnm-ijom. Kolbe pense ((n'on pourrait pcrleclioiiiicr cet iusU'uiiicnt en Europe. André Sparrman le noninic CUoi-t'Im.

lois, une pipe, du tabac, un couteau et une hache. Vous voyez que les Hottentols hessaquas onl choit de se croire les amis du ciel.

Cependant peu d'entre eux s'adonnent volontairement à la vie pastorale , qui entraîne chez eux fatigues et dangers ; car les lions visitent souvent leurs pâturages. Les hakeleyers^ espèce de taureaux dresse's à la guerre et a la garde des troupeaux , savent ramener dans la plaine la brebis qui s'e'carte, rassembler les bestiaux et les défendre de l'approche des étrangers ; mais le cri terrible du lion les rend aussi tremblans que les agneaux qu'ils sont charges de protéger.

Ruyter, ouSusoa, comme on voudra rappeler , apprit dans ce temps qu'une troupe de Hottentots-Saabs, ouBoschismans, s'était fixée à quelques lieues de son kraal, dans Fépaisseur d''une vaste foret, et il résolut de s''emparer, par force, des plus jeunes de la bande pour leur

confier le service dangereux auquel ses sujets semblaient se refuser.

Vous ignorez sans doute , grand Roi, ce que sont ces Hotlentots-Saabs , ennemis de toute dépendance, habitant les bois et les montagnes arides. La chasse et le pillage, voila leurs seules occupations; des chairs sa"gnantes, arrachées et divisées avec leurs ongles larges et tranchans , des fourmis et des sauterelles se'chées au soleil , voila leur nourriture ; un bâton pointu de bois de fer, un roseait armé dHm caillou tranchant, voilà leurs assagaies et leurs flèches ; une branche d'arbre creusce , et dont il ne reste quel'écorce , fermée aux deux extrémités par la peau d'un serpent, leur sert de carquois, et quelque crevasse de rocher , ou les entrailles d'une béte féroce , telle est leur sépulture.

Aussitôt en âge de lancer un trait , ils font serment , sur la tcte de leurs vieillards, de ne jamais tourmenter la terre pour la contraindre a les nourrir , de ne point avilir leur dignité

d'homme jusfju'a se faire les gardiens d'animaux nés libres comme eux , et qui ne peuvent leur appartenir que par le droit de la guerre.

Maigre cette existence précaire et sauvage , ces peuples ne sont ni cruels ni trompeurs. Vaincus et conduits en servitude , ils essaient de recouvrer leur liberté, sans jamais profiter de leur fuite pour dérober a leur maître le moindre objet , fùt-il même nécessaire a leur subsistance. Quelques mis cependant, envieux dHme vie plus paisible, sous les ordres d'un Roi qui n''a d''autres droits sur son peuple que de se dévouer toujours le premier pour la cause commune , vont dans les solitudes de l'Afrique mettre leurs petites sociétés à Pabri de la férocité des Cafres ou de la tyrannie des colons du Cap.

C'est sur une de ces dernières peuplades que le Capitaine , suivi d'une troupe nombreuse des siens, bien armée, tomba tout h coup à

LA VENGEANCE. 3il

Vimproviste. Les vieillards , et cen-î cfiit opposèrent le plus de résistance, furent impitoyablement massacres , dès que Ruyter, se saisissant fortement par les cheveux , eut fait entendre le cri de mort. Le reste fut garrotté et conduit à travers les sables brùlans jascj«''au kraal , où leur arrivée devint le signal d'une fête générale , ' pendant laquelle le vainqueur ne manqua point de boire largement , en signe de réjouissance.

Amahoté, pauvre roi de ces pauvres Hottentots-Saabs, ainsi que sa femme, et un enfant allaité par cette dernière , était au nombre des captifs. Échus en partage a un forgeron, celuici, par sa dureté et les travaux pénibles auxquels il les employa , rendit leur esclavage plus insupportable et plus humiliant encore que celui de leurs misérables compagnons. Une tentative d'évasion fut le résultat de cette conduite barbare. Mais, arrêté prèsduPalamit, A^mahoté fut comUiit dcviHitUuyler, qui, pour effrayer

par son exemple ses autres prisonniers , après avoir ordonné qu'on rattachât à un pieu , au milieu de la place circulaire du kraal , le fit expirer sous les coups redoublés du samboc , fouet déchirant composé de lanières de cuir de rhinocéros, ou de vache marine.

La reine des Boschismans en mourut de saisissement et de douleur. Le forgeron dont la cruauté était la cause première de cette double catastrophe , en ressentit aussi le châtiment ; car il était privé de ses esclaves , et de plus , ils laissaient, encore a la mamelle , un fils qui lui restait à charge. Son caractère ne se démentit point dans cette occasion : il invoqua, pour s'en débarrasser, une ancienne loi du pays, laquelle ordonnait de jeter vivant dans la fosse de sa mère , tout enfant qui réclamait encore ses soins et son lait. La réclamation reconnue juste, le jour suivant fut désigné pour l'exécution de cette loi hottentote.

Déjà la foule , avide d'un tel spectacle , con-

templait avec une douloureuse curiosité ce faible orphelin dont la terre allait étouffer les derniers soupirs ; déjà un bras cruel le saisissait, lorsque le fils unique de Susoa, âgé de quatre ans au plus, poussant des cris lamentables à la vue de cet hymen odieux de la vie et de la mort, se jeta, saisi de terreur, sur le sein de son père , et par ses pleurs , ses prières , son désespoir , obtint la grâce de l'innocente créature.

Susoa offrit au forgeron un bélier noir pour lui faire renoncer à son droit de propriété sur l'enfant, et non seulement il le prit sous sa protection , mais il voulut lui tenir lieu du père dont il l'avait privé.

Pharaoh était le nom du fils de Susoa ; Tamus le nom du fils d'Amahoté. Tamus et Pharaoh furent élevés ensemble. Confiés aux soins des femmes, ils apprirent avec le temps cette langue si bizarre et si difficile, dont n''approchc aucun parler humain , et qui, par

son sifflement , son croassement , ses cris aJ^us, ses sons inarlicules , semljle être la liaison natarelle entre le langage des hommes et celui des animaux.

Grâce à lem'S institutrices , ils surent bientôt coudre , tisser et même teindre les étoffes , talens communs à tous les Hottcntots. Plus tard, elles les instruisirent des usages et des traditions des ancêtres, des cérémonies et des lois de la nation , dont elles sont les dépositaires.

Tous deux cependant sentaient se de'velopper leurs forces. Tamus , plus jeune que Pliaraoh , trouvait en lui un guide et un protecteur. Parfois franchissant les frontières du kraal, ils parcouraient les rivages du Palamit pour ramasser quelques petits eoc]uillages dont ils se faisaient ensuite des ornemens. N'osant s'aventurer dans les bois , ils en visitaient souvent la lisière ; surprenaient Fédolio dans son nid , forçaient la retraite d'un cheval sauvage, ou recueillaient

tlans le creux des rochers le miel délicieux qu'y déposent les abeilles de ce pays.

C'est ainsi que se forma leur amitié presque fraternelle. Leur caractère cependant s'accordait peu. Pliaraoh, indolent et faible, était dans le fond du cœur avide de plaisirs et de domination. Tamus, vif, ardent, généreux, redevable de la vie a son jeune compagnon, se soumettait a toutes ses volontés pour lui prouver sa reconnaissance. Il en résulta que , dans la suite, le fils du Capitaine, s' exagérant à ses propres yeux la force de Pobligation que devait lui avoir l'orphelin des Saabs , s'accoutuma a ne voir en lui qu'un serviteur dévoué ([u'û honorait de son amitié protectrice..

Enfin le jour vint oii ils devaient quitter la société des femmes pour être admis dans celle des hommes. Les habitans du kraal s'assirent en cercle au milieu de la place ; le Suiy, a la fois médecin et prêtre , comme le Ganga-Né- Qombo de cet immortel royaume , proposa

Tadmission des poslulans , et, après avoir recueilli les voix de l'assemblée sur eux, alla les chercher avec pompe , et les déclara admis au rang des hommes dignes de ce nom. — Montrez désormais, leur dit-il, la prudence du caméléon , dont le double regard veille a la fois devant et derrière lui ; acquérez la force du lion pour combattre vos ennemis, et la vigilance du kiiovhaau ' pour sauver vos amis du péril. Evitez surtout la présence des femmes, comme celle du serpent.

Les ayant fait tenir alors accroupis sur leurs jarrets, il arrosa de son m^ine leurs cheveux enduits de graisse et de suie, et ajouta : — Maintenant levez-vous ; soyez heureux , vivez long-temps , croissez , multipliez , et puissionsnous voir bientôt votre barbe paraître !

Ce fut vers cette époque qu'une nouvelle

* Aussitôt que le knorhanu aperçoit un thassenr, il pousse un cri pour avertir les autres oiseaux de se mettre sur leurs cardes.

colonie de la même nation des Hessaqiias vint s'établir non loin de celle-ci. Des dëputations furent envoyées de part et d'autre , pour entretenir des rapports de commerce et d'amitié'. Une de ces dëputations était guidée par le fils d'Amahotë , qui , a peine arrive dans le kraal voisin , se sentit surpris d'un amour violent pour une jeune Hottentote, bien capable d'inspirer une telle passion ; car son physique et son costume devaient réunir tous les suffrages de ses compatriotes.

Son teint, comme celui des habitans de ces contrées , était d'un jaune brun , ses yeux noirs et perçans , son nez plat, ses lèvres fortes et d'une couleur vive, ses dents blanches , ses pommettes saillantes , sa taille légère et bien prise, et ses pieds et ses mains de petite dimension. Sur ses cheveux, saupoudrés de buchu ■ ,

1 Le hnchu est une pondre jniine que les Hollentols obtiennent en recueillant les ft-nillps du ^piriva africana , lorsqu'elles coninioncoiit à se (Ictrir, et eu les réduisant en poudre, aprùs les avoir fait séclicr nu soleil.

elk portait en gulsc de bonnet, un estomac de Lcle féroce , colorie en noir et garni d'une Liinde de peau de J>ufflc , dont le poil brun ressortait en dcLors ; une courroie de cuir, bordée d\m double rang de petits coquillages, lui cravatait le cou ; un triple tablier de peau graissée lui serrait la taille , et le grand nombre d''anneaux dont ses bras et ses jambes étaient entourés , l'aurait fait reconnaître pour appartenir à l'une des premières familles du pays, quand bien même elle ne se fût point marqué le \isage d''une raie noire , comme toutes les femmes de haut rang.

Tamus s'^informa de son nom. — Mon nom est Néalée , — lui répondit-elle avec un doux sourii'e;car le jeune homme avait fait prescjue autant d''impression sur elle qu'acné sur lui.

Il lui présenta, pour lier connaissance, une belle pipe faite d'une corne d''élan , très-bien travaillée , et qu''il avait reçue d^m des anciens sujets de son père , les autres IIottentotsii''em-

ployant que le bois dans la construction des leurs. Ne'alëe sourit encore , accepta , et lui présenta a son tour un petit vase rempli d''eaude-vie. Tous deux alors s'assirent à terre , hurent et fumèrent ensemble , et leur liaison ëtait dcja fort avancée lorsque Tamus retourna dans son kraal.

Son premier soin , en arrivant , fut de raconter à son ami ragrcablc rencontre qu'il avait faite chez leurs allie's. Pharaoh Ven félicita, et, surpris des louanges sans nombre qu'il prodiguait a Nealc'e , il le pria de n'y retourner qu'avec lui, désirant, s'il e'tait possible, trouver a aimer aussi dans le même lieu que Tamus.

Mais durant plusieurs jours, le fils dcUuyter s''éloigna de si grand matin pour aller à la chasse , que sori compagnon d''enfance ne put le rejoindre. Impatiente de son peu d''emprcsscmcut , et brillant du désir de revoir sa mai-

tresse, à laquelle il songeait nuit et jour, Tamus résolut enfin de partir seul.

Il se mit en route sur-le-champ ; et comme ses pas e'taient engages dans un étroit sentier de la forêt , il en vit Textrémitë interceptée par un énorme lion qui , assis , la tête haute et Toeil attentif, semblait vouloir lui disputer le passage. Bien qu^armé , comme à son ordinaire , de Parc , du kirri et de Tassagaie , il ne crut pas prudent de s'aventurer contre un tel adversaire. Rebroussant chemin, il prit une autre voie , au bout de laquelle son lion lui apparut encore , immobile et dans la même posture.

Sans cesser de diriger sa marche vers son premier but , un nouveau détour fit pénétrer Tamus dans l'épaisseur de la forêt, dont il parvint a sortir , et non sans peine ; car , quoique enveloppé dans son krosse , et les jambes garnies de bandelettes de cuir, les ronces et les cactiers épineux avaient mis ses vêtemens en

défaut et déchiré ses membres : mais il allait revoir Nëalëe ! Un regard , mi sourire ne suffiraient-ils pas à le guérir de sa fatigue et de ses blessures ! Revenu de sa terreur , il se hâtait donc de gagner a grands pas une montagne voisine , lorsque , entre deux rochers qu'il lui fallait franchir, le même lion, toujours assis, toujours immobile , pour la troisième fois s'offrit à sa vue.

— Mort ou victoire l lequel restera sur la place, lequel passera outre? A nous deux le combat! car je ne reculerai plus ! s'e'cria Tamus le Saab, jetant ses paroles avec vëhe'mence, agitant ses armes, et apostrophant d'un air de mépris son terrible adversaire , comme pour l'exciter a la lutte : — Allons , allons l mon ami lion , il ne s''agit plus de lécher ta patte comme tu fais , mais d''aiguiser tes griffes ; crains-tu donc de me voir , que tu tiens tes yeux fermés a demi en me regardant ? Ou bien, est-ce dédain de la part? Ah! mon très-cher ami, me II. 21

prends-lu pour un bélier ou pour un buflfie de nos troupeaux? mais ceiix-ra n'ont point d''arnies pour te résister , mais moi je te défie! Allons, allons! camarade, debout! car il faut que je porte ta dépouille a Néalée , ou que tu partag^es la mienne entre tes lionceaux ! — Et comme le lion ne bougeait point encore : —Voici pour te réveiller! lui cria-t-il."

Sa première flèche lancée ne fit qu'effleurer les flancs de Tanimal superbe , qui , se relevant lentement , d'une démarche fière et dédaigneuse , marcha vers son aggresseur. Un second trait le frappa à la gorge et la perça d*'outre en outre ; alors d'horribles rugissemens firent retentir les cavités de la montagne.

A ce cri, le coeur de Tamus se resserra, une cuirasse de plomb sembla peser sur sa poitrine et étreindre ses bras. La troisième tlèche trembla sur Tare à peine tendu : — Néalée! Néalée! Pharaoh! cria-t-il, comme pour appeler à son aide sa maîtresse et son ami , ou plu-

tôt pour retrouver son courage au nom des deux êtres qui lui e'taient le plus cliers. En effet, voyant le lion, la gueule béante, les yeux en feu , ramasser les muscles de sa formidable croupe pour s''ëlancer sur lui d^m seul bond et Tecraser d\m seul coup , il laissa la son arc , devenu impuissant, et, s'avançant au devant de son ennemi, il lui lança hardiment son kirri ; Mais déjà le lion avait pris son terrible élan et tous deux , atteignant un but cjui venait de se déplacer, le kirri du jeune Hotlentot s** enfonça en terre , à la place même où les jarrets nerveux du monstre e'taient encore fortement imprimés danslcsablc, et le lion, passant par dessus sa tête avec un rugissement, alla tomber derrière Tamus, sur le tertre que celui-ci venait de quitter. Mais en passant, il avait déchiré dHin coup d''onglc la main encore levée de Tamus ; celle qui venait de lancer le kirri.

Les deux adversaires Firent aussitôt volteface pour se retrouver en présence , mais ,

32i QUINZIÈME SOIRÉE.

malfjrc sa blessure , le lion gardait toute sa force, décuplée même par sa fureur et l'animation du combat , tandis que Tamus , prive de ses principaux moyens de défense , Tare et le kirri , ne possédait plus que sa longue assagaie, dont sa main dëchire'e, engourdie, pouvait a peine supporter le poids. Il se vit perdu! C'e'tait de près de'sormais , et presque corps a corps qu'il fallait continuer la lutte , et la vue seule de son féroce antagoniste , eût suffi , en ce moment , pour paralyser son bras , glacer son cœur et y éteindre tout espoir de salut.

Uœil sanglant, la crinière hérissée , la peau fumante, battant de sa cjueue ses flancs qui palpitaient, le lion semblait forcer son ennemi désarmé de faire Tinspection de son effroyable arsenal. Sans changer encore de place, il levait tour à tour chacune de ses pattes puissantes , en écartait les doigts , comme pour montrer à sa proie future, les ongles tranchans qui devaient la déchirer ; toute sa face se contractait

et entre ses deux lèvres , rouges et frémisantes, il faisait grincer le double rang de ses dents blanches et aiguës, qui devaient broyer sa chair et briser ses os l

Frappé de terreur, inondé d'une sueur froide , les cheveux hérissés , saisissant son assagaie de ses deux mains, le jeune homme, n'osant plus avancer ni reculer d''un pas, arrête ses yeux sur ceux du lion , afin d''épier ses mouvemeris, et tous deux, s'enchaînantdu regard, restent comme immobilisés dans leur angoisseuse et muette contemplation.

Tamus ne songeait plus guère à sauver sa vie; mais il voulait avant de mourir, agrandir d'un coup de son assogaie la blessure faite avec sa seconde flèche , afin que, le lendemain, les Hessaquas envoyés a sa recherche , pussent retrouver ses restes, en suivant son adversaire a la trace de son sang.

Ils étaient encore dans la même posture et

paraissaient pétrifies l'un devant Tautre , lorsque Tnmiis, avec un profond ctonnement, vit, au bout de quelques instans , ranimai terrible qui le tenait en ëcliec, hausser et baisser alternativement ses paupières , comme si quelque e'clat importun lui fatiguait la vue , puis courber sa tète et, la jetant doucement en arrière , sans cjuitter de l'oeil cependant l'oeil du Hottentot, faire entendre de courts rugissemens, plus semblables à des lamentations qu'à des cris de fureur.

Se souvenant alors avoir maintes fois entendu dire aux vieillards de la tribu cjue si le cri du lion jette Tëpouvante parmi tous les animaux, et jusque dans le cœur de Fliomme, le regard de l'homme intimide aussi toute créature vivante , et le lion lui-même , Tamus entrevit un dernier espoir, ou de forcer le passage , ou d'égaliser du moins le combat; et, se reculant lentement , mais sans quitter de l'oeil son adversaire , il essaya de ressaisir son kirri , tombé entre les deux rochers.

A peine avait-il fait quelques pas en arrière que le lion, se jetant brusquement sur la droite de la roijte , disparut tout h coup, en poussant un rauque et bruyant soupir , comme de satisfaction.

Il quittait la partie ! Tamus le croyait du moins, et, se dirigeant alors librement vers son but , il se courbait pour ramasser son arme , quand , du haut du rocher , il vit planer sur lui comme une ombre , et par un instinct pre'cieux de défense , redressant soudainement sa longue assagaic , il se laissa rouler de côte'.

Quand il se releva , il vit près de lui , la ^ entre les deux rochers , a cette même place , où pour la troisième fois , le passage lui avait été disputé par le lion , celui-ci mourant , percé au coeur par la lance hottcntote , sur laquelle il était tombé en voulant surprendre le Jeuue homme , et qui droite encore , lui sortait des entrailles , rouge et fumante.

Tamus pousse un cri de triomphe. Il dé-

328 QUINZIÈME SOIBÉE.

poiiille aussitôt le monstre, se couvre de sa peau toute chaude, et, plein d''orgueil comme un vainqueur, plein d'espoir comme un amant, prenant à peine soin d''envelopper sa mainblesse'e , il s'el.'ince , la route libre , vers le kraal de sa belle Ilottcnlote ! Le cœur , bondissant de joie , il venait d^npercevoir son habitation , lorsque soudain , au grand ctonnement de ses yeux, il en voit sortir un homme, et cet homme, c'est Pharaoh !

— Ne va pas plus loin , lui dit celui-ci ; i''ai vu ta Nealëe , je l'aime ; renonces-y, ou je mourrai.

Tamus resta stupéfait. Dans l'excès de sa douleur, il brisa le petit morceau de bois sacre' suspendu a son bras ; puis , il re'pondit a son ami : — Je viens de tuer un lion qui , comme toi, ne voulait point me laisser approcher d'elle; mais je te dois la vie : je m'éloigne. Adieu ; sois heureux.

lA VENGEANCE. 329

Il reprit tristement son chemin par la montagne , songeant a son mauvais sort et le déplorant : — Pauvre lion ! murmurait-il , que n'as-tu été le vainqueur, au lieu de moi! Ah! pourquoi ai-je ainsi relevé mon assagaie , lorsque tu t'^élançais du haut du rocher ! Si je ne Teusse point fait, tu m'aurais dévoré , et je ne souffrirais point en ce moment !

Comme il disait, et qu''il arrivait justement sur le lieu de son combat , il vit une Lande de chacals s'enfuir a son approche , chacun d''eux emportant quelque lambeau de chair de son ennemi. — Pauvre lion ! répéta-t-il, c''est donc pour les chacals que je t'ai tué , comme c'est pour Pharaoh que j'ai découvert Néalée , fumé avec elle dans la même pipe , bu avec elle dans le même vase 1

Instruit de son exploit dans la montagne , le capitaine Ruytcr, lorsqu'il le vit de retour, voulut lui faire décerner les honneurs accordés aux guerriers qui , combattant seuls contre une

bète féroce , sortent triomphans de la lutte • ; lamus refusa tout, s'enferma clans sa cabane et y passa la nuit à pleurer.

Un mois après , Pliaraoh épousa Ne'ale'e , qui pleura aussi. Le nouvel époux s''en aperçut, et lui dit : — Etes-vous comme l'édolio, qui n'annonce le beau temps que par un cri de douleur ?

Pendant plusieurs jours cependant, ce ne furent que danses et que festins dans les deux kraals , les hommes sautant , bondissant deux à deux devant les femmes , qui , les yeux baissés, suivaientlesmouvemens des danseurs, sans jamais leur prendre la main ni les toucher ; tandis que de grands vases, remplis d'un mélange de lait et d'eau , des élans entiers rôtis

' Ces honneurs consistent dans Taspeision urinaire, en usage dans presque toutes les cérémonies hottenlotes. Le doyen des habitaus du village prend ensuite une pipeallijniée, en tire quelques gorgées et la présente à un autre qui en fait autant. Elle fait ainsi le tour du cercle environnant le vainqueur ; après quoi , le tabac étant consumé, on lui en verse la cendre sur la lête , cl il est proclamé héros du 2^rcniior ordre.

et découpes , des oiraumons , des œufs d'autruche et des fruits divers, invitaient les habitans a rassasier leur soif et leur faim.

Vers le soir on but , en Plionneur de la lune, du vin , de Peau-de-vie et de Tarrack. La danse redoubla d''activite' ; les tctes s''exaltèrent , les rires bruyans , les cris , les trépignemens se firent entendre de tous côte's et allèrent toujours en croissant, jusqu''à ce qu'on se fût aperçu que le capitaine Ruyter, étendu sur rherbe , gorgé de chair et de boisson , donnait à peine un signe de vie. Tous ses parens se rassemblèrent aussitôt autour de lui , et, après que le Sury lui eut en vain prodigué ses secours , ils poussèrent des clameurs horribles , s'^arrachèrent les cheveux , se tordirent les bras , et frappèrent tous ensemble à coups redoubles sur le malade, pour chasser de son corps Tesprit malin qui le tourmentait.

Malgré ces tendres soins de sa famille et de SCS amis, le Capitaine expira.

Le lendemain, tandis qu'on s'occupait de la cérémonie des funérailles , que tous les habitans du kraal , la tête rasée par sillons , poussaient des cris de douleur et allaient ça et la dans les bois , ramassant du terreau de fourmilière , pour en combler le trou dans lequel devait être déposé le corps du Capitaine , des esclaves boschismans s''approchèrent de Tamus , en prenant des précautions singulières pour n'être point vus.

— Tamus , lui dirent ils , nous avons tous résolu de profiter de la confusion causée ici par la mort de Ruyter pour ressaisir la liberté qui nous fut ravie trop long-temps. Les forêts et les montagnes ont encore des retraites pour nous recevoir. Viens avec nous ; tu es le fils d'Amahoté, tu seras notre Roi.

— Je ne puis vous suivre, répondit Tamus le Saab ; je dois la vie a Pharaoh, et les Hessaquas m^ont adopté pour un des leurs ; mais que les

déserts vous protègent. L''esclavage est le pire des maux.

Tous leurs efforts pour l'entraîner dans leur désertion étant inutiles, ils s'enfuirent seuls la nuit suivante, tandis que par Tordre de Pliaraoh, institué capitaine a la place de son père , on transportait, comme il est dVisage à la mort d'un chef, le kraal a un autre emplacement, en suivant toujours le cours du Palamit.

Plusieui's d'entre les fugitifs furent ressaisis et livrés à Pliaraoh , qui venait de prendre le nom de capitaine Riébec/i ; celui-ci conseilla à leurs maîtres, pour se délivrer de toute inquiétude, de les vendre aux Namaquois, cjui entretenaient un commerce d'esclaves avec les liabitans de Bcnguela. Son avis ayant été suivi , il en résulta pour les anciens Iiabitans, possesseurs des Boscliismans, une grande quantité de toiles de Guinée , de petits barils d'eau-de-vie , de verroterie, et d'autres curiosités des Européens, quiracliclèrcnt ces esclaves sur nos côtes.

La vue de ces richesses excita l'envie et la cupidité dePharaoh. Malgré Tcxeinple de son père, l'usage des liqueurs fortes était son plus doux plaisir, et fut bientôt sa passion la plus constante; carNcalee était dcja presque délaissée par lui. Jugeant qu^m capitaine de kraalne pouvait se contenter d'une seule épouse , dans Fespace dHuie année , il lui avait donné deux rivales î

Tamus, toujours son fidèle ami , crut devoir lui faire cjuelcpies observations sur le dédain dont il accablait celle cju*'ils avaient tant chérie tous les deux ; il lui démontra ensuite que l'état de prospérité cpi'avait eu le kraal sous le capitaine Ruyter était loin de s'accroître sous le capitaine Riébeck; les troupeaux, principale richesse du pays , étaient livrés à la voracité des bétes féroces.

— Par la fuite de tes pareils ! lui répondit Pharaoh, cju irritaient ses justes remontrances; mais s'il nous faut des esclaves , la guerre nous

en donnera. Rassure-toi, ajouta-t-il en s' apaisant ; ils ne nous manqueront pas , et bientôt nous en aurons assez pour en revendre aux Namaquois. Quant à mes troupeaux , que demain le tigre les dévore! je les cède au]ourd''hui aux Souquas ' , qui me fournissent cent hommes pour m''aider dans mes entreprises. Va préparer tes armes , ïamus , et cesse de t' occuper de brebis et de femmes !

Effectivement les Sonquas arrivèrent ; Pliaraoh, sous le plus frivole prétexte, fit déclarer la guerre a une tribu de Cafres qui venait de s'établir non loin de la rivière d Orange.

En poussant leurs cris de guerre, les Hotlentots accablèrent d\mc grêle de flèches et de rackoums, leurs ennemis, qui, maîtres d\me hauteur, descendirent en hurlant sur eux, ar-

« reiipladc iioltcnlolc qui vcml ses services guerriers aux aulres lloltciilots, coiiuno les Anzikis nnxCnngois, coiiJme jadis les Scyllies niix Grecs , les Gaulois aux Romains , les Écossais aux Français , conuuc anjourd'liiii les Suisses à [ilusieurs souverains de l'Europe.

mes de poioiiarcls de Lois de fer et de mâchoires dV'lf'plians , dont ils assommèrent ceux qui osèrent attendre leur choc. Cependant la victoire ne se décidait pas ; Tinexpërience de Pharaoh nuisait a tous les mouvemens de sa petite arme'e ; en vain Tamus , secondé par les Soncjuas, fondit sur les étrangers, Tassagaie au poing. Ceux-ci se dispersaient aussitôt et se ralliaient pour attaquer a leur tour, On résolut enfin de faire agir les backeleyers^ ces taureaux belliqueux, qui, bien dressés, fondent, sur l'ennemi avec fureur , le renversent , Téventrent et portent le plus horrible désordre dans ses rangs. Maisces affreux auxiliaires de Pharaoh, mal dirigés, et n'épargnant que les habitans du pays auquel ils appartenaient , se jetèrent avec impétuosité sur les Sonquas, alliés de leurs maîtres , les culbutèrent et les mirent en pièces.

Déjà Pharaoh , environné par une troupe de Cafres qui poussaient des liurlemens de rage et de vengeance, allait tomber sous leurs coups.

lorsque Tamus vint a son secours et le délivra. Néanmoins , poursuivis , réduits au plus petit nombre , les Hottentots s'enfuirent, et une la mentation universelle accueillit leur retour au kraal.

— Ou avait-il besoin des Sonquas ? disaient les uns; ne pouvions-nous vaincre seuls? — Que ne laissait-il commander Tamus le Saab ! disaient les autres ; qui triomphe des lions aurait su triompher des Cafres !

Pharaoh entendit ces plaintes ; son orgueil en fut blesse ; elles étouffèrent dans son cœur la reconnaissance qu''il devait à son libérateur , et réveillèrent tous ses sentimens de jalousie. Pour se distraire , il passa la nuit à s''enivrer j et se réveilla le lendemain avec de nouveaux projets de guerre.

Les vieillards étant rassemblés par son ordre j il leur dit : — Le crocodile ne lâche sa proie quVn expirant, rien ne saurait me Faire rcnon-

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