‹ Les soirées de MeudonChapitre 1 sur 19 · A MADEMOISELLE GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE GENEVIÈVE

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Ce 10 avril 18...

... Je VOUS ai promis un journal exact et complet de ma vie, chère Geneviève ; vous l'aurez autant que je pourrai le faire. Mes lettres seront souvent interrom-

♦ Ces pages ont été empruntées à une volumineuse correspondance. Nous n'en avons extrait que les lettres qui se rapportaient & la position d*institutrice. \\ nous a semblé que, révélant tour à

9 LES SOIRÉES DE MfiUDON.

pues, je le prévois ; mais chaque soir je tâcherai d'icrire les événements ou les sensations de la journée. Quand la feuille sera pleine de cette écriture croisée que votre oncle appelle des hiéroglyphes de pensionnaire, je la mettrai à la poste, et je commencerai une autre feuille sans attendre votre réponse. Pour nous, qui n'avons à édianger que des idées et des sentiments, qu'importe que les lettres se croisent? notre correspondance n'est point un diedogue d'affaires, mais un épanchement.

Je vous ai dit comment j'avais quitté ma mère et mon jeune frère mardi soir. Telle était leur tristesse que j'ai dû cacher la mienne : si mes larmes avaient coulé, ma mère, dont l'amour ne demandait qu'ua prétexte pour me retenir, eût renoncé sur-le-chamj>

tour les épreuves et les consolations particulières à ces délicates fonctions, elles pouvaient servir d'enseignement à quelques-unes •ios nombreuses jeunes filles appelées à vivre dans des famil/es étrangères et à y jouer le rôle de mère sans en ovoir les joies ni rautoritc. Nous nous sommes efforcé de faire disparaître tous lea déliiils trop personnels, pour ne garder que ceux qui pouvaient îaléresser ou éclaitxîr.

à cette place d'institutrice si difficilement obtenue ; elle regrettait évidemment de Tavoir acceptée pour moi ; elle eût préféré la continuation de nos gènes et de nos angoisses. Mais je sentais la nécessité de persévérer dans une résolution qui devait mettre un terme à cette vie d'expédients, permettre à mon frère des études sans lesquelles l'avenir lui resterait fermé, desserrer le cercle d'indigence qui depuis dix ans nous tenait garrottés et haletants I Aussi me suis-je roidie. J'ai refoulé au dedans mes émotions. Je parcourais la maison en rangeant tout ; je transportais mes boîtes et mes cartons, je m'efforçais de faire assez de mouvement et de bruit autour de mon cœur pour l'étourdir ; on eût dit que ce départ me causait plus de plaisir que de regret. Mon frère m'en fit même le reproche ; mais ma mère ne s'y trompa point. Plus je faisais d'efforls, plus elle semblait attristée.

Je réussis pourtant à tenir mon courage en haleine jusqu'au moment de la séparation ; ce fut alors seulement que je sentis toute ma résolution m'abandonner.

h LES SOIRÉES DE MEUDON.

Dieu vous épargne une pareille épreuve, chère Geneviève! J*espère bien ne haïr jamais assez pour la sou^ haiter à personne. Je ne puis dire comment je suis partie ; quand j'ai repris pleine possession de moi*» même, j*étais dans un coin de la diligence, enveloppée de mon voile que les larmes avaient collé contre mes joues. J'avais un frisson, et une douleur aiguë me traversait le cerveau! Par bonheur, j'étais seule et il faisait nuit ; je me suis laissée aller à pleurer jusqu'à ce que la fatigue m'ait endormie.

La nuit s'est écoulée ainsi entre un sommeil agité et des retours de larmes ; enfin la lassitude est venue au secours de la raison : mes yeux se sont séchés, mou âme s'est raffermie, et quand nous sommes arrivés, vers le milieu du jour suivant, au village où je devais descendre, j'étais redevenue tout à fait maltresse de moi-même.

Je ne sais si la diligence était arrivée plus tôf du si la voiture que devait m'envoyer M. le comte se trouvait en retard ; mais personne ne m'attendait au relais

de poste. Je demeurai assez longtemps à la porte d'une grande cour fangeuse, avec mes bagages, et en butte h la curiosité des voisins. J*étais singulièrement embarrassée de ma position et de ma contenance ; c'était la première fois que je me trouvais ainsi loin de toute protection, entourée d'inconnus, et obligée de veiller seule à moi-même. Cela me fit penser à tout ce que les mères nous évitent d'embarras et d'inquiétudes ; tant qu'elles sont là, on n'a qu'à se laisser vivre ; leur sollicitude fait sentinelle autour de tous nos besoins. Notre existence reste toujours mêlée à la leur ; après nous avoir portée dans leur sein, elles nous emportent dans le tourbillon de leur amour I — douces nourrices ! qui marchez pour nous sous le soleil tandis que nous dormonS nonchalamment sur votre épaule ! c'est seulement quand le sort vous oblige à nous mettre à terre que nous comprenons ce que vous avez soulBfert pour nous de fatigues et de soucis !

Je voulus m'informer de la distance du château, savoir sj^ M. le comte n'avait donné à la maison de poste

aucun ordre relatif à mon arrivée ; mais Ressayai en vain de me faire comprendre ; tous les gens du logis parlaient un patois allemand. H fallut prendre patienfce. Mais ce début me serra le cœur ; il me révélait, par un témoignage apparent, Fisolement qui m'attendait l Je sentis mes larmes gonfler mes paupières, et je rabattis mon voile de peur qu'on ne me vît pleurer. Pendant que j'étais là, plusieurs petits paysans arrivèrent des champs avec un nid qu'ils se disputaient ; au milieu de la mousse, on voyait s'agiter un oiselet déplumé dont les piaulements me firent tressaillir. Je pensai que lui aussi se trouvait exilé et sans mère! Dans le débat, le nid avait été brisé ; l'orphelin tomba pantelant à mes pieds. Je le relevai avec un sentiment de tendre commisération, et, après avoir distribué quelques pièces de monnaie aux petits dénicheurs, je le réchauffai de mon haleine et je le blottis dans le duvet de mon manchon *.

* Nous ne nous permettrons aucun changement h ce passage, quoique, par rencontre, il rappelle de bien près le sujet de l'orphelin

CORRESPONDAlffCE D»UNE INSTITUTRICE. 7

Presque au même instant un équipage s'arrêta devant la maison de poste. J'espérais eu voir descendre M. le comte; mais il n'avait envoyé que son valet de pied, à qui je dus me nommer. Il fit aussitôt charger les malles derrière la voiture, dans laquelle je montai, et qui repartit.

Le soleil commençait à disparaître derrière Tborizon . ses lueurs mourantes éclairaient une plaine uniforme sur laquelle ondulaient des blés verts, et que tachetaient de loin en loin quelques fermes sans ombrage. Une ligne de peupliers encadrait le tout de sa verdure grêle et géométrique. Cette fertilité monotone me parut plus triste que nos plus arides bruyères. Je me sentis prise d'un tel découragement que mes larmes recommencèrent à couler.

Nous étions arrivés à un chemin de traverse récemlaent empierré, sur lequel la voiture roulait avec un

(page 209). L'oiselQt» d^ailleurs, Qf joue pas ici le même rdle que daDs ta famille du pécheur : il noua paraît donner plu» encore qu'il ne rtfoit.

bruit strident qui me causait une sorte d'agacemeat nerveux. J'avais cessé de regarder à la portière, et, rejetée dans un coin de la cellule. J'attendais impatiemment qu'elle s'arrêtât. Enfin nous atteignîmes une allée de sapins à demi ébranchés, au bout de laquelle m'apparut le château, barrant l'horizon de sa masse grisâtre.

C'était un grand édifice sans ornement, flanqué de deux ailes rectangulaires et précédé d'une cour pavée.

Je fus reçue au bas du perron par M"® Clément, la femme de charge, avec une froideur cérémonieuse. Elle m'avertit que M. le comte me souhaitait la bienvenue et me laissait jusqu'au lendemain pour me reposer.

Je fus conduite à la chambre qu'on m'avait destinée, grande pièce tapissée de haute lisse et garnie de meubles assez vieux pour être laids et trop nouveaux pour paraître curieux. M™® Clément me demanda si je dédirais prendre quelque chose. J'en éprouvais le besoin ; mais la question était faite d'un tel ton, que moi-

CORRESPONDANCE D'DNE INSTITUTRICE.

tié embarras, moitié dépit, je refusai. On n'insista point, et, après m'avoir avertie que, si j'avais besoin de quelqu'un, la sonnette de mon appartement donnait dans le cabinet occupé par la femme de chambre, M"« Clément prit solennellement congé et sortit.

Mon premier soin, dès qu'elle eut disparu, fut de courir h la porte pour tirer le verrou : j'avais besoin d'être seule et de me recueillir pour reprendre mes forces.

Je promenai un long regard autour de moi, puis j'allai m'asseoir auprès de la grande fenêtre, sous les plis des grands rideaux de damas foncés par la poussière et le soleil.

Ce qui restait de jour ne me permettait d'apercevoir au dehors que d'immenses cultures alors désertes. Le vent s'engouffrait dans les longs corridors ; mais, au lieu des modulations mélancoliquement mélodieuses que nous aimions à lui trouver dans les salles abandonnées du manoir de votre oncle, son souflGie avait je ne sais quoi de morne et d'inarticulé ; c'était un bruit, son une voix !

Je me suis laissée aller aux plus tristes pensées ; toutes les angoisses subies depuis quelques jours ont semblé se réunir dans Tamertume de ce moment I J'étais donc décidément séparée de ceux qui m'aimaient» au milieu d'étrangers indifférents à mes joies comme à mes souffrances, qui avaient droit à tous mes soins et dont je ne pouvais rien exiger I Depuis que j'avais franchi ce seuil, je ne m'appartenais plus ; ce moment de solitude lui-même, que l'on m'accordait pour réfléchir à ma position misérable, était un pur don de M. le comte. Je sentis que mon esprit se troublait à cette idée ; mon courage allait m'abandonner. Je me levai brusquement et je me mis à parcourir mon appartement...

Je veux vous en faire la description, afin que vous puissiez comprendre ce que j'aurai à vous dire plus Vird, m'y voir par la pensée, et l'habiter pour ainsi dire avec moi.

La pièce principale, d'où je vous écris, est une ancienne bibliothèque garnie de hautes armoires grillées

autrefois sans doute, remplies de livres, mais aujourd'hui transformées en garde-robes. La vieille tapisserie qui recouvre les autres panneaux représente une de ' ces églogues imaginaires à la mode dans le siècle dernier. Ce sont des marquises déguisées en bergères, conduisant par un ruban rose quelques moutons d'opéra comique, et des Corydons en habit de satin bleuciel qui jouent du galoubet.

Je ne sais par quel caprice l'artiste a mêlé à ces personnages champêtres tous les personnages de la comédie italienne : des Pierrots vêtus de leur souquenille blanche à gros boutons et coiffés du serretête de taffetas noir, des Arlequins portant le demimasqué et la batte traditionnelle, un Cassandre, une Colombîne, et un Scaramouche qui fait le matamore. Tout cela évidemment a la prétention d'être joyeux et galant ; mais il y a dans la composition ellemême je ne sais quoi de chimérique dont je suis saisie : c'est une espèce de mascarade du monde. Rien ne me paraît triste comme ces fantasques figures éternisant

COLLEÔTltyH lyrtCttEL LÉVY

(BUVRBS 'CiOMPLÊTBS

D'ÉMÏLE SOUVESTRE

U LES SOIRÉES h£ MSUDON.

4e ma main, et nous avons soupe ensemble. À chaque inietle, le pauvret poussait un cri joyeux et battait de Faile ; enfin rassasié, il a caché sa tête sous ses premières plumes et il s*est endormi dans un pli de la chaude fourrure. — Dors, cher petit, toi qui es encore plus orphelin et plus délaissé que moi 1 dors paisiblement pour m'apprendre la soumission et me donner la confiance.

A LA MÊME

15 avril iS...

Le lendemain de mon arrivée, M. le comte a fait demander s'il pouvait me voir. J'ai voulu descendre ; mais lui-même est venu.

Je redoutais beaucoup cette première entrevue; plus je désirais agréer, plus j'avais peur de déplaire. Aussi suis-je restée d'abord muette et interdite. Le

•comte n'a pas paru y prendre garde ; il m*a fait asseoir et m'a interrogée sur ce que je pouvais faire. Je ne sais trop ce que j*ai répondu, et j'ignore si le comte a été ou non satisfait : sa figure est restée impassible

Il y a eu une sorte de pause comme pour séparer ce qu'il venait d'entendre de ce qu'il allait dire ; puis il m'a parlé de sa fille : il m'a paru ne se faire à son égard aucune illusion. Il l'estime médiocrement douée en toute chose et n'attend point de moi des miracles. Que Louise puisse tenir un jour son rang dans la société sans disgrâce, il n'espère ni ne désire davantage,

— Ce que j'attends de vous, Mademoiselle, m'a-t-il dit au moment de partir, c'est une certaine tempérance en toute chose. N'exigez ni trop ni trop peu ; que je n'aie pas à entendre de plaintes ; je ne demande pas d'éloges. L'important pour moi est que l'éducation de ma fille s'achève convenablement sans que je m'en aperçoive; c'est pour cela que j'ai voulu une institutrice. Cependant, si vous aviez quelque chose à me dire au sujet de Louise , veuillez me faire deman-

der; je suis généralement libre jusqu'à onze heures du matin.

II a pris son chapeau, il a salué et il est parti.

Je suis restée debout à la même place, oppressée de tout ce que je venais d*entendre.

Cette tâche que j'espérais rendre plus facile par les secours paternels, il fallait donc l'entreprendre seule 1 On ne me demandait pas d'éclairer une intelligence, mais de discipliner une nature ; où j'avais rêvé quelque chose du rôle de mère, il ne me restait que les devoirs du sergent instructeur ! folle créature ! qui s'était crue une femme quand elle ne devait être qu'un instrument, qui apportait son cœur là où l'on ne voulait que ses heures I

L'enfant est arrivée conduite par madame Clément, Elle n'a ni les grâces ni la liberté de son âge. Sa laideur s'est accriie de je ne sais quelle contrainte hautaine qui la tient dans une réserve défensive. Elle m'a beaucoup observée pendant que je demandais à la femme de charge quelques détails nécessaires, ei

quand nous sommes restées seules, je n'ai pu obtenir d'elle pour réponse que des monosyllabes.

J'ai pris alors connaissance d*un règlement écrit de la main du comte et remis par madame Clément.' II indique remploi de toutes les heures de la journée. J€ dois prendre Louise au moment où elle ouvre les yeux, et ne la quitter qu'endormie ; ma vie est supprimée au profit de la sienne. A la bonne heure ! j'accepte cette servitude ; mais du moins aurais-je voulu y trouver quelque compensation ! Quand la mère veille et se sacrifie, elle est soutenue par les baisers de son enfant, par ses regards, par l'accent avec lequel il la nomme; tandis que moi je dois me dévouer sans aucun de ces encouragements du cœur ; je suis là comme un moyen qui sert, non comme un être qui se donne volontairement. Et que suis-je, en effet? Une ouvrière travaillant en éducation à prix débattu ! En me confiant cette âme à former, on m'a tracé le plan , je dois la rendre à époque fl:xe, comme un édifice bâti à forfait et livré clef en mam^ selon la formule consacrée.

Le prix payé, nous serons quittes. Oh I la triste condiion et l'ingrat travail I

▲ LÀ MÊME

24 mai 18..*

Les jours se succèdent sans que je m'habitue davantage à la position qui m'a été faite. Je suis ici seule de mon espèce, également séparée de la société de M. le comte pour qui je ne suis qu'une subalterne, et de la domesticité du château qui me regarde comme une privilégiée. Louise aurait pu m'adoucir cet isolement, me faire un. intérêt et une compagnie; elle n'est pour moi qu'une occupation. Obligée de m'obéir, elle le fait avec la soumission altière d'une supérieure mo» mentanément déclassée. .Chacun de ses mouvements aemble dire que ce sont là des relations provisoires ; elle accepte passagèrement de se laisser conduire

CORRESPONDANCE D*DNE INSTITUTRICE. 19

comme elle le serait par un guide dans quelque région ignorée, sans le reconnaître pour maître ni même pour égal. J*ai vainement tourné autour de cette âme^ cherchant une porte d'entrée ; tout est demeuré fermée

M. le comte déguise mieux sa hauteur sous ses prodigalités de politesse; mais, au fond, il me regarde comme faisant partie de ses gens; il n'apour moi ni plus de respect ni plus de sympathie que Tenfant ellemême. Je suis entourée de soins qui ne sont, à bien voir, que des défiances. Quand nous sortons, un valet de pied ne nous quitte jamais; je ne puis rien obtenir pour Louise ou pour moi que pair Tentremise de M"® Clément, et Rose seule doit présider à la toilette de sa jeune maîtresse ; si bien que les moindres de mes actes sont soumis à un triple contrôle. J'ai près de mon élève la position de ces rois d'Espagne qui ne pouvaient reculer leur fauteuil sans appeler le chambellan chargé de ces fonctions.

Oh ! qui pourrait dire le malaise douloureux de ces perpétuelles contraintes? Ne jamais s'abandonner à

son impression, ne pouvoir chanter de peur de troubler le travail de son élève, ne pouvoir rire de peur qu'elle ne se familiarise< ne pouvoir pleurer de peur qu'elle n'interroge ; vivre sous cette perpétuelle pensée qu'on vit pour une autre, qu'on est épié, qu'on ne s'appartient plus ! — Mon Dieu \ est-ce donc pour cela que tu m'as donné des sensations et une voiçnté? — Ah I combien je vous envie, robustes filles des champs que je vois passer sous mes fenêtres la faucille sur l'épaule, jetant à l'air vos chansons et vos sourires au passant!

Ma seule distraction est l'oiseau que je nourris en cachette (car, si on le savait, la dignité de l'institutrice serait compromise) ; il a déjà toutes ses plumes ; il commence à voleter dans ma main, et hier, en entendant gazouiller sous le balcon, il a poussé un cri et il a essayé ses ailes. — Attends seulement qu'elles puissent te porter, pauvre petit, et ne crains pas que je te retienne ! Toi, du moins, tu seras libre, et nul ne te fermera le ciel que Dieu t'a donné pour patrie 1

À LA MÊME

28 juin 18..*

Depuis quelque temps une véritable lutte s*est établie entre Louise et moi. On dirait qu'elle veut essayer mon autorité, savoir jusqu'où elle peut aller. J'ai eu recours aux remontrances, puis aux punitions ; la révolte s'en est accrue : les choses en sont venues au point que j'ai dû avertir M. le comte.

Il a paru plus contrarié de la plainte que de ce qui y donnait lieu, et moins mécontent de la rébellion de l'enfant que de l'exigence de l'institutrice : il m'a fait comprendre que j'étais là pour le décharger de tout iouci et non pas pour lui en donner; que c'était h moi âe faire agr&r mon gouvernement de gré ou de force; car, je dois lui rendre cette justice, il me laisse toute liberté sur les moyens. J'ai permission de faire la

guerre pourvu qu'il tfentende ni la mousqueterie ni le canon 1

Ainsi je ne puis compter sur aucun auxiliaire. Vous m'envierez peut-être, vous qui avez longtemps souffert par l'excès opposé, et qui, sous le nom d'institutrice, n'étiez chez M"**» de Ramond qu'un enfant de plus ! Cette responsabilité qui m'écrase, vous l'avez vainement sollicitée et attendue pendant six années; la fiévreuse sollicitude d'une mère vous a refusé toute initiative, et je vous ai entendue bien souvent demander avec larmes un peu d'autorité. Vous étouflSez sous le poids de votre joug, moi je fléchis sous celui de ma liberté. Placée entre les exigences égoïstes de M. le comte et les exigences impérieuses de ma conscience, je flotte dans une perpétuelle angoisse. Ce devoir que je remplis sans calme et sans joie, je crains toujours de le trahir à mon insu, je sens en moi une tiédeur dont je ne sors que par des élans pour ainsi dire voîoîilaircs, etqu. ont tout Yexcès d'une réaction, Je fais du zèle pour ne pas tomber dans la torpeur.

On a ordonné à Louise beaucoup d'exercice ; nous sortons tous les jours, et nous marchons durant deux heures sur la lisière de ces champs de blés déjà cuits à moitié par le soleil. Pas un ombrage, pas una prairie ; aucun murmure de source, aucune de ces fraîches et belles ombres que projette la montagne 1 toujours la plaine monotone et brûlée ! L'enfant court dans cet air brûlant comme un lézard ; moi je rentre toujours accablée de fatigue, aveuglée et la tête douloureuse. Louise s'en est, je crois, aperçue et se fait un méchant plaisir de prolonger la promenade. J'en garde, malgré moi, une sourde rancune; je lui en veux d'être l'occasion de cette pénible épreuve de chaque jour ; j'ai besoin de me surveiller sans cesse pour ne pas saisir dans ses négligences toutes les occasions de me venger. — Mon Dieu, qu'un devoir qu'on n'aime pas est aonc difficile à remplir!

À LA MÊME

8 juillet 18..*

Quelle journée, et que d'émotions contradictoires î Cependant, au milieu de cette confusion de souvenirs, c'est la douleur et le dépit qui surnagent.

Figurez-vous qu'hier, en me promenant comme d'habitude avec Louise, nous avons traversé le village ; je prends depuis quelques jours ma route par ce côté, afin d'avoir au moins pendant quelques minutes, îabri des maisons contre le soleil ; ce sont ici nos seuls ombrages... Je passais devant la petite auberge, quand tout à coup j'entends un cri, puis mon nom prononcé; je lève la tête, et... devinez qui j'aperçois?... Amélie Robert, notre ancienne amie d'externat I

Elle n'a fait qu'un saut pour descendre, et nous nous sommes embrassées avec des acclanjations de

CORRESPOiNDANCE D'UNE INSTITUTRICE. .25

joie et de surprise ; nous questionnions toutes deux h la fois :

—Comment étes-vous ici? D*où venez-vous? Où allez-vous ?

Enfin les choses se sont éclaircies. Amélie rejoint son père qui arrive de Buenos-Ayres, où il a, paralt-il, refait sa fortune.

Elle était accompagnée de sa vieille gouvernante que la voiture a fatiguée, et avec laquelle elle a dû s'arrêter hier è ce village : dame Rigaud, que j'ai vue, est à peu près remise, mais la diligence ne passe que demain, et elles doivent l'attendre. Amélie a voulu me retenir ; mais je lui ai montré l'enfant et le valet de pied qui m'attendaient ; alors la convalescente a déclaré qu'elle n'avait besoin de rien, et qu'Amélie pouvait me suivre. Nous avons donc repris ensemble le chemin du château.

Vous connaissez la pétulante curiosité d'Amélie ; elle a voulu m'interroger sur ma nouvelle position. Louise était là tout près de moi, et se plaisait, il me

semble, à embarrasser mes réponses. Amélie s*en est aperçue, et, avec la liberté que vous lui savez, elle a dit familièrement à Venfant :

— Courez devant, petite, ce que nous avons à dire vous ennuiera.

La fille de M. le comte lui a lancé un de ces regards fixes qui semblent vous percer, et a répondu de sa voix la plus sèche :

— Mademoiselle veut que je reste près d'elle.

Cest, en effet, une de mes recommandations habituelles. Amélie a insisté en ajoutant que je lui permettais de prendre les devants.

— Mademoiselle ne peut pas me permettre aujourd'hui ce qu'elle défendait hier 1 a répliqué l'implacable enfant.

Amélie s'est récriée :

— Mais c'est un docteur que celte petite ! a-t-elle repris, moitié riant, moitié fâchée; ne pouvez-vous, Suzanne, nous en délivrer un instant?

J'ai répondu avec un peu d'amertume que j'étais

CORRESPONDANCE D'UNE INSTITDTRICL:. 27

tenue de surveiller la fille de M. le comte à tous les instants au jour; qu*elle savaitet faisait valoir ses droits. Amélie n'a pas insisté, et nous avons parlé d*autre

chose : de nos joyeuses années d'externat, de nos

amies d'enfance maintenant dispersées ou mortes 1 Cetterevue mêlée de riresou d'attendrissements nous a conduites jusqu'au château. En arrivant j'ai trouvé dans le vestibule M"»® Clément.

— Ah! voilà enfin Mademoiselle, s'est-elle écriée; M. le comte était inquiet de sa fille.

— Serais-je donc en retard? ai-je demandé avec un peu de saisissement.

— Eh I grand Dieu 1 regardez la pendule, Mademoiselle. M. le comte a attendu au moins cinq minutes avant de se mettre à table, et il a presque fini de dîner.

J'étais très-troublée de ce manque d'exactitude et très-embarrassée de paraître devant le comte avec Amélie ; mon émotion m'a même donné une hardiesse que je n'aurais point eue de sang-froid. J'ai envoyé

Louise rejoindre son père à table, et je suis montée cliez moi 6n priant de m'apporter à dîner.

Je m'étais adressée à M"® Rose, qui a obéi d*un air de surprise silencieuse ; mais je me trouvais dans la disposition d'un peureux que l'embarras rend téméraire. Amélie m'a suivie dans ma chambre en se réjouissant tout haut de ce moment de liberté.

A la vuB de mon appartement, elle a poussé une exclamation d'étonnement ; élevée à Paris, elle n'avait jamais rien vu de pareil. Les bergeries de la tenture lui ont paru surtout merveilleuses. Vous savez combien elle est myope et démonstrative : elle allait de personnage en personnage, les regardant avec son lorgnon et poussant des cris mêlés d'éclats de rire. La tournure des Tircis emmarquisés la ravissait par-dessus tout; elle les saluait de mille noms plaisants et leur adressait mille folies.

M"^ Rose, qui apportait le déjeuner sur un plateau, a paru singulièrement effarouchée de ces airs folâtres. Amélie s'en est aperçue.

— Savcz-vous qu'il n'y a de gai ici que vos tapisséries ! a-t-elle dit lorsque la femme de chambre a été repartie ; la maison a Fair d'un pénitencier déguisé en château, et les figures de vos gens donnent envie de bâiller. Vous devez périr d'ennui dans cette galère I Heureusement, a-t-elle ajouté en lorgnant les plats servis sur mon petit guéridon, heureusement qu'on paraît bien se nourrir. — Vous savez que je suis gourmande, ma belle. — De vous voir manger me donne appétit. — Vous m'invitez à dîner, n'est-ce pas? J'aecepte.

Et sans attendre davantage, elle s'est assise de l'autre côté du guéridon et s'est servie en riant.

Partout ailleurs j'aurais ri avec elle de ce sans-façon joyeux; mais ici il m'embarrassait. Lorsque M"^ Rose est revenue, j'ai remarqué le regard scandalise qu'elle a jeté sur ma convive inattendue.

Cependant la bonne humeur d'Amélie a fini par me rassurer en me gagnant. Le temps n'a rien changé à son caractère; elle est toujours ce que vous l'avez

connue : un peu bruyante, un peu prompte, mais gaie, franche et bonne créature.

Nous finissions de dîner lorsque Louise est entrée tenant h la main le bâton et les poids gymnastiques ; elle venait m'avertir que Theure de ses exercices était arrivée.

Amélie a demandé si je ne pouvais les remettre pour la reconduire au village. Uenfant a fait observer péremptoirement que plus tard je devais la surveiller au piano. Je lui ai imposé silence avec un mouvement d*humeur involontaire et j'ai accompagné Amélie jusqu'à la grille. Elle a promis de me venir voir encore le lendemain avant son départ.

Je l'ai suivie quelque temps des yeux dans l'allée de sapins. Elle marchait d'un pas leste, s'arrêtant pour arracher une fleur aux buissons, ou suivant de l'œil un oiseau qui volait à son nid, ou poursuivant de son ombrelle un papillon. Sa robe blanche qui ondulait en plis légers, son écharpe h demi tombée do ses épaules, son chapeau à larges bords soulevé par le

vent du soir, tout lui donnait un air d*aisance et de liberté qui m*a fait faire un retour instinctif sur moimême. Le sentiment de ma pénible dépendance m'a saisie plus vivement ; un flot d'amertume est monté jusqu'à mon cœur. J'ai vu ^ï^élie se perdre au bout de l'avenue dans les rayonnantes lueurs du soir, tandis que je rentrais sous l'ombre terne et monotone de ce triste château.

La fin de cette journée a été plus triste pour moi qu*aucune autre. La vue d'Amélie m'avait reportée à tous nos souvenirs de pension : je pensais à ces beaux projets faits entre amies sous les tilleuls de M"® Varmieux. — Voyages aux lointains pèlerinages de la Suisse, de l'Ecosse, de l'Italie; douces retraites au fond de quelque poétique village de l'Allemagne, Jans une de ces maisons de forestiers décrites par Auguste Lafontaine; longues promenades faites à deux aux bords de la mer de Normandie, en causant h demi-voix de ce qui occupe le cœur des jeunes filles! Hélas! toujces rêves de solitude animée et de poétique liberté, à

82 LES SOIRËBS DE MEUDONT.

quoi avaient-ils abouti pour mbi? A ce confinement solitaire dans une tâche ingrate! J'avais dû me retirer de la vie sans en avoir joui, me faire vieille avant le temps, tirer le rideau sur toutes les espérances, et transformer l'hymne enthousiaste de la jeunesse en un programme scolastique.

Ces pensées m'ont jeté dans un exprimable découragement. Je sentais des larmes iavolontaires mouiller mes cils ; j'aurais donné un jour de ma vie pour une heure de solitude qui me permît de pleurer librement. Mais l'enfant était là, les yeux fixés sur les miens avec une curiosité scrutative et attendant sa leçon. 11 a fallu refouler violemment en moi-même mes impressions, refermer mon cœur sur ses bléssures".

J'y ai tâché en vain de tous mes efforts. La voix de l'enfant ne m'arrivait que comme un son vague : ses mouvements n'étaient pour moi qu'une pantomime sans signification. Tout entière à l'effort que je devais faire pour repousser l'émotion douloureuse contre la-

quelle je me débattais, y ne me restait ni intelligence ni volonté pour comprendre.

La fin de cette journée s'est traînée avec une désespérante lenteur. Je comptais les heures, les minutes ! enfin le moment du coucher est arrivé. Une fois les rideaux de l'enfant tirés sur son petit lit de fer bronzé, j'ai couru à ma chambre où je me suis enfermée. J'avais besoin de me sentir matériellement défendue contre les interruptions et sous la sauvegarde de tous mes verroux-

A LA MÈMEh

20 juin 18m.

Oh ! la cruelle journée f — Je vous écris encore agitée des douloureuses émotions qui viennent de se suocéder, et obligée d'essuyer une larme à chaque ligne.

J'avais passé une nuit de fièvre, uniquement occupée de me retourner comme Guatimozin sur les char-

bons cuisants d'espérances déçues. Je m*étais levée à bout de courage et le cœur aigri. J'étais bien décidée cette fois h secouer momentanément mon joug d'institutrice et h prendre quelques instants de congé pour jouir d'Amélie. Je l'attendais avec impatience, mais la matinée se passa sans qu'elle parût. C'était le jour de manège pour Louise, et nous ne devions point promener ; je n'osais envoyer quelqu'un demander des nouvelles de notre amie ; j'espérais d'ailleurs la voir paraître à chaque instant. '

Cette attente se prolongea tout le jour. Enfln, vers le soir, je reçus une lettre portant le timbre du village. Je ne puis mieux faire que de vous la reco'pier ici.

€ Quand vous ouvrirez ce billet, chère amie, je serai déjà loin. — Je gage que vous allez vous récrier et vous plaindre de mon manque de parole, car vous ignorez sans doute mon aventure de ce matin. La voici dans toute sa simplicité.

» Il pouvait être dix heures lorsque je me suis pré-

sentée au diâteau (c'est ainsi, je crois, que M. le eomte appelle sa graode maison de force) ; je vous demande à deux doQ26stiques, lesqu^ se regardait et vont parl^ à votre femme de diarge , je «rois. Celleci arrive et me répond que vous êtes occupée k une leçon. Je dis que j'attendrai ; on me répond que la leçon finie vous devez descendre avec M"« Louise au manège. Je déclare que les chevaux ne me font point peur et que je vous suivrai. On hésite, on paraît embarrassé. Vous savez que la patience n'est point ma vertu dominante, chère amie; je sentais mes oreilles rougir, quand la porte du salon s'ouvre; j'aperçois M. le comte que le bruit du débat avait sans doute attiré.

» Je me décidé à en finir avec ces impertinences de laquais, et je vais droit à lui.

On salue avec cette froide politesse qui est l'im* pertinence des gens bien nés; on m'offre un fauteuil, je refuse; mais j'expose rapidement le motif de ma visite : —une ancienne amie de pension; quatre

anri<^as de séparation ; — une heure seulement à passer ensemble. — Vous devinez le reste 1

> H. le comte écoute tout avec beaucoup de calme^ et quand j'ai fini il me commence un discours ea quatre points. Il est désolé ; mais il a le malheur d'avoir des principes très-rigoureux... La surveillance continuelle et l'isolement lui paraissent indispensables en éducation ; c'est pour cela qu'il est resté à la campagne... qu'il a cherché quelqu'un à qui il pût confier sa fille. Déjà hier l'ordre a été interrompu... L'important est de ne point laisser des habitudes s'établir*

» Il me prie de l'excuser et me fait un salut irréprochable qui me congédiait.

» J'avoue queje me suis trouvée étourdie. J'ai rendu le salut et je suis partie.

» Je n'étais pas à six pas de la porte que j'avais trouvé tout ce qu'il eût fallu répondre à votre homme à principes; mais il était trop tard et j'ai dû partir en me voulant du mal de m'être laissé battre ainsi quand j'avais en main le beau jou.

» Mais c'est vous que je plains, pauvre chère créature, soudée par le devoir à cette maligne petite guenon bien digne de son père. Vous avez beau prodiguer science, dévouement, conscience ; on surveille le tout comme si vous vendiez votre âme à faux poids. Que Dieu vous donne courage, ma chère 1 quant à moi je suis trop en colère pour savoir vous en donner.

» Adieu, aimez-moi toujours; j'espère vous revoir un jour libre de vos gedliers. » Amélie.

Vous comprenez ce que ]o tUis éprouver à la lecture de cette lettre. Il était donc bien vrai que j'étais l'esclave de M. le comte, que je n'avais plus droit de vivre de la vie des autres ; que j'étais retranchée de la société! A cette pensée, mon cœur se souleva d'indignation ; puis le sentiment de mon impuissance à briser une pareille chaîne me. saisit avec une telle amertume que je fondis en larmes. Quelque dure que fût ma dépendance, il fallait, en effet, la subir. La main de fer de la nécessité me testait captive dans mon humilia-

tioD ; tout était désormais pour moi dans un seul mot : me soumettre ! Oh I quelle triste Journée I Que de colère mal comprimée! que de sanglots à demi étoufiés I quelle haine de cette charge que m'impose la pauvreté ! Comme je me suis révoltée de Tinégalité des parts faites à chaque créature sur cette terre ! — Il a fallu la réflexion, la solitude et la nuit pour calmer un peu ces bouillonnements douloureux. Maintenant je suis plus tranquille ; mon irritation s'est transformée en abattement. Pendant que je vous écris, mes pleurs tachent le papier. — Mais k quoi bon? ni mes larmes ni mes plaintes ne changeront rien à ce qui est. Dans cette grande loterie du monde, il faut que chacun subisse le numéro tiré. Je tâche de me persuader que toutes les injustices apparentes qui nous froissent ne Bont que des conditions incomprises de la grande harmonie humaine ; je voudrais accepter, être heureuse, et je ne puis ! J'ai beau me répéter qu'il en est du bonheur comme de cette province gagnée et perdue par Charles XI, qui se conlcnta de dire : « Dieu me l'a

donnée , Dieu me Ta dtée , que son saint nom soit béni t » Il m'est impossible de finir la phrase et de bénir Dieu pour ma liberté perdue et mes espérances détruites.

Mardi.

Je ne vous ai encore jamais parlé d'un H. Lerman, qui vient assez fréquemment au château et qui jouit d'un grand crédit près de M. le comte.

C'est un médecin d'origine allemande, toujours vêtu d'une immense houppelande de drap vert, chaussé de grandes guêtres de buffle et coiffé d'un chapeau gris à larges bords. Il y a dans son aspect quelque chose du quaker et du marchand de chevaux. Ses manières ont une bonhomie brutale qui m'a déplu dès le premier jour. A notre seconde rencontre il m'a demandé mon âge, mon origine, la généalogie de ma famille ! Toutes ces questions étaient faites coup sur coup et et en m'observanl de derrière ses lunettes bleues qui

donnent h sa grosse Qgure rougeaude une expression particulièrement déplaisante. A chaque réponse il répondait par un hem ! équivoque, espèce de tic monotone qui finit par vous agacer les nerfs : aussi Tai-je évité depuis autant qu'il m*a été possible ; mais M. Lerman est de nature tenace. Je ne sais pourquoi il s'obstine à me retenir, à me parler; l'allemand hii sert pour cela, de prétexte. Il est Berlinois et a, comme tous ses compatriotes, des prétentions à l'atticisme germanique : aussi n'est-il pas content de mon saxon.

Ces dissentiments grammaticaux, joints à l'espèce de centrale qu'il exerce sur l'hygiène de Louise, ont fini par me le rendre insupportable, n s'est établi entre nous une espèce de guerre dans laquelle j'apporte , il faut bien l'avouer, beaucoup plus d'animosité que le docteur. Lui semble surtout occupé de m'observer. Il m'excite, il me met l'humeur en mouvement comme si j'étais pour lui matière à expérience. Je sens que, par suite , les plus gros torts restent de mon côté, et j'en hais davantage le docteur.

A vrai dire, soit malignité, soit maladresse, il me nuit souvent près de M. le comte. Tantôt ce sont des plaintes sur Tabandon de certaines prescriptions pour Louise , tantôt des objections sur les méthodes suivies dans ses études. Je réponds avec une vivacité amëre qui ne Tempéche point de recommencer un instant après ; on dirait qu'il s*est chargé de mon éducation tandis que je fais celle de Tenfant.

Chaque jour cette intervention devient plus pénible ; ma patience est à bout , et à la première occasion je crains de le laisser voir.

Jeudi.

Ce que je pressentais depuis quelque temps est enfin arrivé. M. le comte a prié le docteur de vérifier les progrès faits par sa fille sous ma direction. Il a fallu subir cette humiliante et mensongère épreuve.

Malheureuses créatures que nous sommes ! Tesponsables non-seulement de nos parusses, de nos erreurs,

de DOS ignorances, mais de celles de nos écolières, on nous juge en elles et par elles. C*est dans ce miroir trompeur qu'on cherche le reflet de notre zèle ou de notre intelligence. L'examen est-il satisfaisant, l'honneur des progrès est rapporté à l'élève. Est-il défavorable, le tort est au maître 1 A chaque sottise de l'enfant , le regard de l'examinateur se reporte vers celui qui devait l'instruire, comme si les paroles avaient été prononcées par lui-même. Un autre répond, et c'est nous qui en demeurons responsables !

J'aurais voulu répudier cette responsabilité avant l'interrogatoire de Louise ; je ne l'ai point osé.

H. Lerman l'a questionnée longuement sur toutes les matières qui font l'objet de ses études journalières, mais en d'autres termes et sous une forme inaccoutumée. L'enfant déroutée n'a rien répondu. Le docteur scandait ces longs silences par des hem ! de moins en moins sympathiques ; il jetait de temps en temps uq regard de mon côté, comme s'il eût voulu me demander compte de ce mutisme obstiné. J'éprouvais une

impatience et une irritation inexprimables ; j'aurais voulu renvoyer Tenfant, m*asseoir à sa place, pour échapper à cette solidarité d'ignorance.

Chaque fois que j'ai voulu intervenir, H. terman m'a interrompue en me priant de la laisser dire; mais elle a continué à se taire en frottant le parquet du bout de son brodequin ; enfin il a fallu s'arrêter. Le docteur a congédié Louise, en l'avertissant avec son air paterne qu'elle avait encore pas mal de choses à apprendfre , et je suis partie avec elle le cœur gros de dépit.

L'enfadt s'attendait sans doute à des reproches ; j'ai évité de lui parler, j'aurais eu trop à dire ; je me suis tue par prudence.

léadisoir.

Cela devait être !... je le pressentais , et pourtant je ne pouvais le croire... La mauvaise volonté de Louise, son entêtement, ses ignorances, tout est à ma charge I

M. le comte vient de me faire demander. Il avait vu

le docteur ; malgré la réserve de ses paroles , il avait compris que l'examen laissait beaucoup à désirer, que les progrès de Louise étaient faibles.

J'ai renchéri en déclarant qu'ils avaient été nuls.

— Et pourquoi cela, Mademoiselle? a demandé le comte d'un air presque blessé.

J'ai répliqué :

— Parce que les progrès exigent la soumission , le travail, et que je n'ai pu obtenir ni l'un ni l'autre.

— Mais cela vous regarde pourtant ! s'est-il écrié avec impatience. N'avez-vous pas toute autorité? vous ai-je fait obstacle en quelque chose ? Cette enfant vous a été livrée entièrement, c'est à vous de l'élever.

Et comme j'ai répondu un peu vivement que la meilleure culture ne réussissait à obtenir d'une terre que ce qu'elle pouvait donner, il m'a répliqué avec hauteur qu'on ne me demandait point de miracles, mais une preuve quelconque de mes efforts.

Siir ce mot, nous nous sommes salués, et M. le comte C6t parti visiblement mécontent.

16 janyier.

Ma position devient plus intolérable chaque jour. La froideur de M. le comte semble grandir, et avec elle la négligence de ses gens. Je ne puis plus obtenir aucun service domestique sans demandes réitérées. Hier, M^« Rose m*a positivement refusé de porter une lettre à la poste du village.

J'ai beau me roidir contre cette conspiration de mauvaises volontés ; répondre à la froideur par la froideur, à l'insolence par la fierté, je sens que je perds du* terrain d'heure en heure ; une hostilité sourde m'environne; à chaque instant l'insulte me menace. Je m'efforce en vain de résister, mon courage est à bout.

21 janvier.

Le sort en est jeté 1 j'ai passé toute cette nuit dans l'irrésolution et dans les larmes ; je ne puis supporter

le LES SOIRÉES DE MEUDON.

plus longtemps une pareille épreuve. Je viens d'écrire pour avertir que je pars. Ma dignité a été trop longtemps compromise dans ces luttes renaissantes. Ah t plutôt la misère dans notre pauvre demeure que cette humiliante existence dans le château de H. le comte '

J*ai déjà réuni mes livres ; une malle de voyage e£ Ih ouverte aux pieds de mon lit; encore quelques heures, et ma chaîne sera rompue.

Charmante espérance ! Je vais donc reprendre possession de Fespace, du temps et de moi-même ! Je n'entendrai pas toujours à mon oreille cette voix criarde du devoir qui réglemente mes heures , mes pensées , mes désirs ! Je reprendrai ma broderie sous notre tonnelle, au bruit de la petite source ! Que m'importent les privations ! je mangerai notre pain de ménage à la fumée de mon indépendance.

£t pourquoi ne pourrait-on pas au moins choisir ici son genre d'épreuve? Chacun n'a-t-il donc point le droit, quand il prépare son nid, de le faire à sa taille et selon son goût ?.....•••-••«

^.. J'ai été interrompue par l'arrivée d'une lettre de ma mère. La voici, je la copie afin d'avoir occasion de la relire encore.

« Chère fille,

» Sois heureuse de notre bonheur ! ton frère vient 4e remporter le prix qu'il poursuivait avec tant de courage. Dans ce concours ouvert entre tous les étudiants,

il a obtenu l'unanimité des suffrages.

t » J'ai pleuré de joie en recevant la nouvelle de son

succès, je pleure encore en te l'annonçant ; car ce succès, c'est à toi qu'il est dû. Sans les ressources que notre cher enfant doit à ton travail, il n'aurait pu entreprendre ces études qui lui assurent l'avenir.

y> Jouis donc de ton dévouement ; qu'il se récompense lui-même par la vue du bien accompli ! J'avais donné la vie à ton frère , toi tu lui donnes une place dans le monde ; tu auras été en réalité sa seconde mère. Grâce à toi, il va pouvoir compléter ses études à YU

niversité : il part dans huit jours. Je travaille sans relâche à son trousseau, et quand la pensée de son départ me fait verser une larme de tristesse, le souvenir de ton généreux sacrifice la change en larme d'attendrissement.

» Chers enfants , qui ferez votre route en vous appuyant Tun sur l'autre, combien cette réciprocité de services rendus et acceptés devra resserrer votre union I

» Chaque fois qu'on prononce ton nom devant ton frère, ses yeux brillent, sa voix tremble. Quand il parle de toi, ce n'est jamais Suzanne, c'est elle !■ « Rien » ne lui coûte pour les autres , à elle ! Quand pour- » rons-nous la revoir, elle ? Tout ce que je demande, » c'est qu'elle puisse être heureuse ! » Voilà ce que j'entends chaque jour, à chaque heure , et je remercie Dieu tout bas dans ma pauvreté ; je me trouve riche et privilégiée parmi les mères,

» Adieu, chère fille ; je ne veux point dire au revoir, de peur d'éveiller en toi un regret. Ne t'inquiète pas de mon isolement. J'ai pour compagnie vos deux sou-

venirs ; pour consolation vos deux courages. Rien ne rend fort comme de voir ceux que Ton aime faire gaiement et simplement leur devoir.

» Je t'embrasse à deux mains sur tes joues et sur tes cheveux , comme lorsque je t'endormais dans mes bras ; que Dieu te soit miséricordieux 1 >

Cette lettre m'a bouleversée ! Elle est là, à côté de celle que j'écrivais à M. le comte ; il me semble que toutes deux élèvent la voix en même temps. L'une a l'accent sec, amer, plein d'un ressentiment contenu;

l'autre a le timbre doux et caressant de ma mère.

Celle-là brise les anneaux de mon esclavage ; celle-ci semble déposer sur chacun une bénédiction et un baiser.

Faut-il faire mentir tous ces éloges, trahir toutes ces espérances, répondre à tant de confiance par un brusque abandon ? Ou bien dois-je supporter jusqu'au bout cette intolérable épreuve? boire goutte à goutte les humiliations, les dédains , les angoisses ? Mou Dieu !

50 LES SOIKÊëS de MEUDON.

avez-vous donc fait la charge du devoir si lourde pour moi?

Ma nuit s'est passée dans une hésitation douloureuse ; j'avais la fièvre ; je n'ai pu ni travailler, ni lire, ni reposer.

Aux premières lueurs du jour j'ai ouvert ma fenêtre. L'aurore colorait au loin les coteaux d'une lumière pâle ; les brouillards de la nuit se repliaient lentement comme des rideaux qu'on ouvre. J'ai entendu une petite cloche qui.tintait confusément : c'est celle de l'église du village appelant les laboureurs à la messe matinale.

De pauvres femmes qui ont prolongé la veille près de leur rouet, des hommes revenus des champs brisés par le travail, se lèvent maintenant pour rendre hommage à Dieu. Ni la fatigue, ni le sommeil ne peuvent les retenir I

Mais voici que les pas des chevaux retentissent sur la route ; c'est le voiturier du hameau qui conduit en sifflant son attelage. La brume du matin a déjà blanchi

sa veste de drap sombre ; ses chaussures sont humides de la rosée de la nuit. Il n'y prend point garde, on l'attend à la ville ; qu'il pleuve ou qu'il vente, que le soleil brûle ou que la neige tombe , il faut qu'il arrive.

Là-bas, j'entends le battoir des laveuses sur la berge du ruisseau, les cornes des bergers qui rassemblent leur bétail, le traquet du meunier remis en mouvement. Voilà que le feu du forgeron brille au loin. Chacun a repris sa tâche et retourne sans hésitation au devoir.

C'est que tous s'y sont soumis sans arrière-pensée ; tous en ont contracté l'habitude. Ils ne discutent point chaque matin ce qu'il a de pénible, ils ne comptent pas les minutes de son accomplissement. C'est pour eux une œuvre à continuer, et non un supplice à abréger.

Ah I voilà ce que j'aurais dû comprendre plus tôt ! Au lieu de m'appliquer à découvrir toutes les épines de ma couronne, et d'y porter à chaque instant la main pour mieux sentir chaque aiguillon, que n'ai-je laissé la pointe s'émousser ou la cicatrice s'endurcir 1 A quoi m'a servi cette constante étude de mes épreuves T

Pourquoi avoir cultivé mes ennuis , analysé ma tristesse, cherché le fond de mes moindres chagrins?

Folle préoccupation de moi tournée contre moimême 1 J'ai passé mes journées à faire tinter ma chaîne, comme pour ne pas oublier ma captivité ; j'ai mis mon intelligence à comprendre tous les détails de mon épreuve, au lieu de la mettre à l'adoucir. Ah ! je le comprends maintenant, la sagesse n'est point de faire son devoir, c'est de Vaccepter ! .

Je me suis longtemps arrêtée sur cette pensée, je l'ai laissée pénétrer profondément dans mon âme, et mon âme s'est rassérénée.

Oui, je ferai tous mes efforts pour simplifier ma tâche en m'y soumettant sans murmure , en la regardant sincèrement comme une condition ordinaire de la vie, en renonçant aux comparaisons qui aigrissent, en prenant pour toute philosophie le Pater de la jardinière. « Notre père qui êtes aux cieux... que votre volonté soit faite !>...*

J'ai déchiré la lettre adressée à M. le comte , et j*aî

repris mes occupations de la journée avec plus de patience et de contentement.

* ' ' Dimanche matiiu

n me semble que depuis que je Fai accepté mon sort est moins pénible. J'ai cessé de le subir y et par suite de le regarder comme un malheur. Parfois des bouffées d'amertume me traversent encore le cœur ; mais je m'efforce de les chasser bien vite ; j'appelle à moi tous mes joyeux souvenirs, toutes mes espérances ; je me fais un cortège qui m'empêche de prendre garde aux ronces ou aux pierres du chemin.

Ce dont je me défends surtout , c'est de la résignation ! La résignation n'est, le plus souvent , qu'un commencement d'abandon de soi-même, une soumission passive à la volonté suprême , une sorte d'acheminement h la langueur qui naît du fatalisme. Se résigner, c'est se reconnaître faible, c'est plier ! Accepter, au contraire, c'est donner une libre adhésion , c'est se

soumettre gaiement et sans défaite. Je tâche de bien me pénétrer de cette distinction, de me tenir ferme sur la pente, et de rester obéissante h Dieu comme son enfaut, non comme son esclave.

Ik au soir.

Certainement je ne me trompe point: le changement

qui s*est fait en moi a eu son contre-coup autour de moi. Depuis que je crains moins l'offense, Foffense est plus rare; mes rapports avec M. le comte, avec M"»« Clément, môme avec M"« Rose, se sont détendus. Quand on se montre encore froid ou sans bienveillance, je tâche de le supporter comme un accident inévitable; c'est une ondée de pluie, un coup de soleil. La conséquence, c'est qu'on a plus ou moins regret d'un tort que je n'ai point relevé, et qu'on s'efforce de le réparer. Louise elle-même se montre moins hostile ; sa roideur s'est un peu assouplie. Elle a conservé cette surveillance soupçonneuse et cette justice inique des en-

CORRESPONDANCE D*DNE INSTITUTRICE 55

fants, qui arrivent toujours au faux par l'absolu ; mais elle discute moins les ordres donnés ; elle parait comprendre que certaines choses sont faites pour elle en dehors du règlement ; elle cause parfois avec une sorte d'abandon que je n'aurais point supposé.

Ainsi tout le monde est meilleur , parce que tout le monde est plus heureux, et ce bonheur vient surtout de ce que j'ai accepté la vie qui m'était faite sans arrière-pensée, avec bonne humeur et simplicité !

Dieu veuille que j'aie la force de persévérer dans cette voie •.

Samedi.

Encore une semaine achevée I Je ne vois Jamais arriver le dimanche sans une palpitation de cœur I Louise va chez sa tante , et la moitié de la journée m'appartient ! Je puis revivre pendant quelques heures, lire ou écrire sans dérangement, descendre en moi-même pour me regarder.

Aujourd'hui, au moment où Louise allait partir, M Lerman est arrivé.

Nous ne l'avions point vu depuis longtemps ; tépidémie afflige un vallon voisin, et le docteur a été près de deui mois sans un seul instant de liberté. Je n*ai pu m'empécher de le plaindre d'une si longue et si dure servitude ; il s*est mis à rire.

— Servitude ! a-t-il répété ; fi donc ! Il n'y a de serfs que ceux qui obéissent par force et sans plaisir ! En tâchant de soulager les malades , je cède h ma propre impulsion ; je cherche ce qui me plaît !

J'ai été frappée de cette explication ! Ainsi, nonseulement M. Lerman accepte son devoir, mais il y trouve sa joie 1 Ce n'est plus une occupation, c'est toute sa vie ; ce qui pour moi n'est qu'un moyen , pour lui est un but 1

C'est là, je le sens, un nouvel échelon à gravir. Oui, accompUr la tâche sans résistance ne suffît pas; il faut l'y complaire !

Mais pour cela nous devons nous désintéresser le

plus possible de nous-mêmes ; vivre dans les autres ; faire de ce qui leur sert tout à la fois notre occupation et notre récompense i En suis-je capable ?

JTai passé toute cette journée à m'interroger sur ce sujet avec angoisse. Je sens en moi le besoin de perfectionnement ; mais je sens en même temps ma faiblesse pour y atteindre.

n ne suffit pas que Fesprit soit persuadé ; il faut que le cœur s*échauffe assez pour donner aux résolutions rimpulsiôn des sentiments. Ceux-ci sont les coursiers qui conduisent tout. Mais j'ai beau les solliciter, ils demeurent plies sur leurs genoux et la tête basse. Il n'y a point de flamme en moi. Il faudrait qu'un choc du dehors vînt réveiller mon âme engourdie.

J'ai accepté le devoir; mais qui me donnera maintenant, assez de cœur pour Y aimer?

Dimanche soir.

Bien que vous soyez partie , chère amie , et que je doive être bien longtemps sans savoir où vous adresser

mes lettres, je continuerai à écrire mes confidences de chaque jour; notre ancienne correspondance se transformera ainsi en journal. A votre retour, vous lirez ces confessions de mes erreurs, de mes chagrins ou de mes joies, et yous assisterez pour ainsi dire à ma vie passée.

Depuis que je vois plus souvent le docteur, j'arrive à le mieux comprendre et à l'estimer davantage. n semble avoir transporté dans le monde moral ses habitudes de médecin ; il cherche toujours vos maladies et les constate avec une perspicacité que Ton trouve d'abord brutale, mais dont on profite. Son seu\ tort est de ne jamais sortir de ce rôle de guérisseur, d'avoir toujours le pouce sur votre pouls ouTœil sur votre âme, et de vous prouver son amitié à coups de scalpel.

Je me suis d'abord révoltée contre son assistance douloureuse et ses tentatives de guérison forcée, mais insensiblement je m'y accoutume. M. Lerman a une certaine bonhomie médicale qui fait qu'on lui pai^ donne ; il vous saigne le cœur si visiblement powr voire bien qu'on supporte le mal sans lui en vouloir. —Que

CORRESPONDANCE D'UNE INSTITUTRICE 5a

de gens font ainsi TofiBce des médecines noires qui vous soulagent en vous déplaisant, tandis que d'autres ressemblent aux liqueurs enivrantes dont la douceur est un poison.

L'exemple et les avertissements du docteur ont fini par me faire sentir qu'il ne suffisait pas de plier le front sous sa tâche coiiame sous un joug accepté, mais qu'il fallait y apporter la sérénité qui fortifie. J'étais déjà plus patiente, je me suis efforcée de devenir calme et gaie. Il me semble que Louise a subi l'influence de ce changement. L'humeur de l'institutrice est comme une atmosphère qui agit sur le tempérament moral de l'élève ; à la longue, celle-ci tend à se mettre à l'unisson, et son âme prend un pli qu'elle garde.

Louise commence à se déprécauiionner et à ne plus voir en moi une sorte d'ennemie contre laquelle on se tient en garde. Je cherche moins les occasions de la prendre en faute , et plus celles de l'encourager. Toul en blâmant ce qui est mal, je n'y appuie que selon l'importance. Pendant longtemps j'en voulais tout bas

à l'enfant de la servitude qu'elle m'imposait ; j'avais contre elle une involontaire rancune ; mes réprimandes étaient des dépits déguisés, ma justice une revanche. Maintenant que toute cette amertume s'est adoucie, je supporte plus facilement les négligences ou les révoltes, je cherche à me persuader de plus en plus que je ne fais pas un métier, mais que j'accomplis une mission ; je ne mets plus ma gloire dans le sacrifice, je la mets dans l'accomplissementsimpleetjoyeuxdu devoir. Hélas 1 c'est bien souvent l'orgueil qui nous couronne d'épines. On joue au martyr dans l'espoir de l'auréole.

... Hier soir Louise s'est plainte d'un mal de tète qui lui rendait le travail pénible ; je n'ai pas insisté et je suis descendue avec elle au jardin. Mais le mal s'est accru, il a fallu bientôt remonter et la mettre au lit.

Le docteur, que j'ai fait chercher, n'a rien dit, sinon qu'on devait attendre ; mais cette nuit la fièvre est devenue plus forte, et ce matin M. Lerman a paru inquiet. Il a ordonné plusieurs remèdes qui, jusqu'à

présent n'ont rien changé à Fétat de Tenfant. Je suis là près de son lit, interrompue à chaque instant par ses plçiintes et par ses sollicitations de malade. Tantôt elle voudrait boire de Teau puisée à la source du courtil, tantôt elle demande à se lever. Je lui réponds doucement par des ajournements affectueux ; elle soupire et prend patience pour quelques minutes, puis recommence avec la même voix suppliante. On dirait que le mal a brisé tous les angles aigus de son caractère ; elle n*a plus ni impatiences, ni insubordinations ; elle prie et pleure tout bas.

Ce changement me trouble plus que je ne puis dire. Quand je regarde cette petite tête échevelée qui s'agite sur Foreiller, ces traits dont la pâleur est devenue un charme depuis qu'on peut Tattribuer à la souffrance, 4^s mains frêles qui se serrent convulsivement, je sens mes yeux humides de larmes. — Dans cette angoisse de la maladie, Louise ne me semble plus ni sèche, ni laide comme autrefois ; je la plains, je Faime, je voudrais la soulager au prix de ma propre santé. Mon

Dieu I faut-il donc la laisser souffrir ainsi? J*ai envoyc'? chercher le docteur ; pourvu qu'il soit au logis 1

Lundi.

Pardonnez-moi, chère amie, de n'avoir point répondu sur-le-champ à votre lettre ; mais les pages qui précèdent et que je détache de mon carnet pour vous les envoyer, expliqueront tout et devront me justifier.

Depuis trente jours je n'ai point quitté le chevet de notre petite malade. Vingt fois j'ai cru nos efforts inuliles et tout achevé. Toujours, jusqu'ici, la vitalité de , l'enfant a pris le dessus. Elle lutte encore contre la maladie, mais plus faiblement. Le docteur n'a d'espoir que dans une crise qui doit être prochaine.

Oh I si vous pouviez savoir avec quelle anxiété j'ai suivi toutes ces alternatives de craintes et d'espérances ! Depuis que je tiens la vie de l'enfant entre mes mains comme une lampe agitée par le vent et dont je voudrais

sauver la flamme, je n'ai pu goûter une heure de repos. Louise m'est devenue chère pour ses souffrances, chère pour sa courageuse douceur, chère surtout parce que j*ai pris la responsabilité de son sort. — Figui*ezvous que le comte est aux courses de chevaux depuis le premier jour de la maladie et ne se doute de rien I J'ai voulu lui écrire ; M. Lerman m'a dissuadée en me faisant observer qu'il nous serait inutile.

— Les courses finissent demain, a-t-il ajouté tout à l'heure, et, que sa fille soit morte ou sauvée, il aimera mieux ne pas attendre et connaître le résultat sans avoir été dérangé.

Je me suis récriée contre la dureté d'une pareille supposition. M. Lerman m'a répondu froidement qu'il connaissait le comte avant que je fusse née, qu'il en faisait plus de cas que moi, et qu'il était, par conséquent, inutile de le justifier ou de le défendre. Il a conclu en déclarant qu'il prenait tout sur lui. J'ai dû me soumettre et prendre patience.

Louise est tombée dans une somnolence entre-

6ft LES SOIRÉES DE HEUDON.

coupée de spasmes. Le docteur ne la quitte pas et a bon espoir; il nie semble, en effet, que Içs traits se détendent, qu*un peu de sueur commence à assouplit la peau, que l'haleine est moins pressée.

Je me suis agenouillée derrière les rideaux ; j*ai prié avec ferveur et avec larmes. Oh ! si je pouvais la rendre ressuscitée au comte! il me semble que je serais devenue un peu sa mère en Taidant à revivre, et qu'elle m*en aimerait davantage.

— Mon Dieu 1 mon Dieu ! s'il y a dans mon passé quelque chose qui soit digne de vous, récompensezm'en aujourd'hui par la guérison de cette enfant.

ittmfti

Mes dernières lettres * vous ont fait connaître mes préoccupations depuis deux mois ; enfin me voilà hors

de toute inquiétude. Louise a franchi une convales-

* Nous supprimons ici plusieurs lettres intermédiaires.

cence qui m'inspirait presque autant de crainte que la maladie elle-même, et le comte vient d'arriver.

Il n'avait su de tout ce qui s'est passé que ce que nous avions voulu lui en dire, il a paru singulièrement satisfait de trouver sa flUe rétablie sans avoir eu à traverser les angoisses de ce long duel entre la vie et la mort.

Le docteur avait raison. Ce que le comte redoute le plus, c'est l'agitation de l'incertitude. Mieux vaut pour lui un malheur arrivé qu'un malheur longuement attendu. Évidemment, il me sait gré de lui avoir épargné de vaines inquiétudes. Il me l'a fait entendre aussi clairement qu'il le pouvait.

Quant à Louise, elle reprend avec la santé une partie de sa réserve ; cependant elle n'a pas oublié mes soins, et si elle n'en parle jamais, elle laisse deviner sa reconnaissance par certaines attentions qui ne lui sont point naturelles. Je la trouve plus empressée et plus soumise.

Au reste, quelle qu'elle soit désormais, je «en^ qu'il .

66 LES SOIRÉES bfi MEUDON.

s*est établi entre nous des liens que rien ne doit rompre. Le nœud ne fût-il formé que de mon côté, je le conserverai toujours aussi serré. Louise n*est plus pour moi une épreuve, c'est une affection ; sa reconnaissance me rendra heureuse, mais ne m*est point indispensable. Je Taime sans espoir de récompense, parce qu'elle a besoin de moi, parce que je me sens le pouvoir de lui faire du bien 1 Je Faime pour l'aimer. Aussi tout me devient-il facile. Elle est pour moi comme une fille dont rien n'éloigne ni ne répugne, et à laquelle on se dévoue sans y penser.

... Depuis les soins que nous avons donnés ensemble à Louise, le docteur et moi nous vivons sur le pied d'une cordiale familiarité. Je me suis habituée à ses franchises médicales, il a accepté mes défauts, et rien ne trouble plus nos relations.

M. Lerman a été particulièrement content de moi pendant la maladie de l'enfant. Aussi m'a-t-il amenée k lui confier comme à un vieil ami tous mes désespoirs d'autrefois. Il a paru les comprendre, epnalgn^

mes affirmations que tout était changé à mes yeux, que j'acceptais maintenant ma situation sans impatience, il remue toujours la tète quand il me voit dans mes fonctions d'institutrice, et je Tentends répéter les hem 1 hem I équivoques dont j'étais si troublée autrefois.

Hier il est arrivé comme nous sortions de table ; il apportait à M. le comte un volume d'histoire naturelie ; pendant que le père et la fille regardaient les planches coloriées, il m'a conduite au jardin jusqu'à la grande charmille, où nous nous sommes assis. Le docteur toussait comme lorsqu'il est mécontent ou embarrassé ; enfin il m'a tlit :

— Chère demoiselle, depuis que vous m'avez fait vos confidences, j'y ai pensé au moins une fois par jour. La charge que vous portez ici est trop lourde pour vos épaules : aussi vous ai-je cherché une tâche plus douce, et je crois l'avoir trouvée.

Je n'ai pu retenir une exclamation ; j'ai voulu l'in* terrompre.

— Attendez que j'aie tout dit I a-t-il ajouté en appuyant une main sur mon bras : ici vous n'avez la libre disposition d'aucun dé vos instants, la place dont je puis disposer vous laissera plusieurs heures par jour ; chez M. le comte toute la responsabilité vous incombe, chez M"^® de Flulenn vous ne répondrez de rien.

Alors il m'a longuement exposé les détails de la position offerte. Il s'agit d'une riche veuve allemande qui veut pour sa fille déjà grande une sorte de compagne moins jeune, capable d'aider à ses études et de lui faire compagnie. On me demande bien moins des heure§ de travail que des heures de loisir ; ce que j'apporterai, c'est surtout de la bonne humeur et de la complaisance. Du reste, rien à .craindre pour ma dignité, au dire du docteur. M™® de Flulenn est une femme d'excellent cœur et de charmantes manières qui reçoit les services qu'on lui doit comme des dons gratuits. Il a ajouté beaucoup d'autres choses qui caressaient mes plus chères fantaisies : — un long voyage en per-

CORRESPONDANCE D'DNE INSTITUTKICE. M

spective ; — la société de plusieurs artistes en renom ; tous les plaisirs (f une grande existence. — Un instant j'ai été éblouie ; j'ai demandé à me recueillir. Le doo teur a tiré sa montre avec deux ou trois toussements.

— Il faut que je rapporte sur-le-champ la réponse, a-t-il dit ; dans un quart d'heure je viendrai la chercher.

Il m'a saluée et il est parti.

Ainsi forcée de prendre un parti, j'ai croisé les bras sur mon cœur pour en comprimer les battements ; j'ai chassé les fascinantes images qui m'entouraient déjà en m'appelant du doigt, et, convoquant tout mon conseil privé, j'ai mis l'affaire en déUbération.

D'abord la Prudence a élevé la voix et m'a dit de prendre garde. Quand l'apparence est si séduisante, ce qui se montre doit faire craindre ce qui se cache. Cette vie du château , quelque étroite et dépouillée qu'elle fût, je la connaissais, j'y avais trouvé ma place ; je savais au juste ce que j'en pouvais apprendre. L'autre, au contraire, c'était l'inconnu. Je quittais un pau-

vre champ qui me suffisait pour chercher une Amérique pleine d'or et de délices ; mais était-il sage d'exposer ma nef aux hasards de cette découverte, quand elle portait tant d'autres destinées que la mienne?

Puis la Raison ajoutait plus haut que si je ne me défiais point de la position offerte, je devais au moins me défier de moi-même. Qu'allais-je devenir au milieu de cette existence luxueuse et facile ? Étais-je certaine de conserver la simplicité de mes habitudes, mon courage au travail, mes ambitions modestes? En sortant de tant d'opulence ne trouverais-je pas notre humble logis plus dépouillé ? le pain de ménage boulangé par ma mère aurait-il la môme saveur ?Tl'allais-je pas payer les plaisirs de quelques années par le contentement de ma vie entière?

Enfin, une voix plus haute s'élevait des profondeurs de la Conscience et me disait :

— Abandonneras-tu ainsi l'entreprise commencée

parce qu'on t'en olTre une plus facile? Travai^dns-

nous donc pour nous seuls, et ne devons-nous pas

CORRESPONDANCii D'UNE INSTITUTRICE. 71

poursuivre la tâche selon nos forces, au lieu de la subordonner à nos indolences? — Tu as déploré que ta mission fût ravalée au niveau du métier; sache que c'est à toi de la relever. Si tu ne veux pas être une ouvrière en éducation, ne te laisse pas marchander, ne quitté pas Tœuvre commencée parce qu'ailleurs s'offre un meilleur salaire; honore-toi en donnant ce qu'on ne peut f acheter, c'est-à-dire la tendresse et le dévouement; force à la reconnaissance ceux qui te payent; oblige-les à rester éternellement tes débiteurs; relève enfin l'institutrice en lui donnant le cœur d'une mère !

Et je m'arrêtais à cette dernière pensée; je repassais dans ma mémoire les soins donnés à Louise, les progrès lents mais visibles faits dans son affection, les perfectionnements possibles de cette nature encore stérile, mais que l'amour pouvait vivifier. Bref, au moment où le docteur reparut j'avais pris mon parti.

Je lui déclarai résolument que, toute réflexion faite, je refusais de quitter le château , et comme je le vis

n LES SOIREES DE MEUDON.

étonné, je lui détaillai avec une certaine vivacité les motifs de ma détermination.

Il m'écouta jusqu'au bout sans autre témoignage de ses sensations que quelques oh ! oh ! problématiques. Quand j'eus fini, je le regardai en face comme pour le forcer à un blâme ou à une approbation ; il se contenta de saluer.

— Fort bien ! dit-il, en pétrissant le tabac dans sa tabatière d*un air méditatif; pour lors, M"® de Flulenn n'aura qu'à se pourvoir ailleurs.

Et comme il aperçut le comte qui arrivait avec Louise :

— Venez, ajouta-t-il en leur faisant signe ; elle veut vous rester, elle nous reste !

— Quoi ! m'écriai-je, vous aviez dit?...

— Tout, chère demoiselle, tout ; je ne fais pas de médecine secrète. Allons, rassurez-vous, monsieur le comte, vous n'aurez point l'ennui de chercher une autre institutrice ; celle-ci aime mieux des devoirs que des avantages.

Il y avait évidemment un peu de raillerie dans Tac-

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cent de M. Lerman; je ne sais si le comte s'en aperçut, mais il me remercia avec embarras.

Quant à Louise, elle était restée à quelques pas» les regards fixés sur mes regards sans rien dire. Lorsque son père et le docteur se furent retirés, elle s'approcha lentement, me prit la main, et fixant sur moi ses yeux d'un bleu âpre :

— Pourquoi avez-vous refusé de partir? demanda-t-elle avec une sorte de brusquerie.

— Parce que j'ai trouvé mes fonctions ici plus sûres, plus utiles, lui répondis-je.

Et, l'approchant de moi, j'ajoutai :

— Et aussi parce que je vous suis attachée, Louise.

Elle poussa un faible cri, me jeta les deux bras autour du cou, et me donna un baiser qui me fit venir les larmes aux yeux.

Je l'attirai contre ma poitrine en l'appelant tendrement ; mais elle se dégagea presque aussitôt, comme si elle était honteuse de son élan, s'échappa et disparut derrière les charmilles.

Cependant, depuis ce moment, elle est plus afifectueuse et M. le comte me montre plus d'égards. L*un a peur de me perdre, Tautre est heureuse de m'avoir conservée.

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