SUZANNE A SA MERE
Victoire! victoire! Voici la lettre de recommandation que vous désiriez pour mon frère. Le docteur assure qu'avec elle il est sûr d'obtenir l'emploi désiré. Vous verrez que M. le comte Ta faite très-pressante; mais ce n'a pas été sans peine.
Je ne savais trop comment lui demander ce service, car nos rapports ont conservé une sorte de froide solennité qui m'intimide ; M. Lerman s'est aperçu que j'avais quelque chose; il m'a interrogée et je lui ai tout dit.
A mesure que je lui parlais il élevait la voix, à ma grande confusion, de sorte que le comte a fini par en-
tendre quelques mots et n*a pu se dispenser de faire une question. M. Lerman lui a tout dit, mais sans parler de la lettre de recommandation que j'eusse voulu demander : aussi M. le comte ne s'est-il point pressé de comprendre. Après quelques banalités de sympathie , il a voulu changer d'entretien , mais le docteur s'est obstiné. Il se rappelait maintenant que M™« de Flulenn connaissait particulièrement le chef de service qui disposait de la place ; si j'avais accepté ses propositions, nul dgute qu'elle ne se fût eûipressée de s'intéresser à mon frère, -^rès tout, c'était un devoir pour les gens en crédit de pousser ceux qui s'étaient placés sous leur protection et s'étaient dévoués à leur service.
Tout cela était répété les yeux fixés sur M. le comte, que l'on prenait à témoin de chaque axiome et qui a longtemps fait la sourde oreille. On eût dit une scène de comédie, et elle m*eût fort divertie si \e n'y avais pas été si particulièrement intéressée. Enfin pourtant les choses en sont venues au point que le comte a dû
avouer qu'il connaissait l'homme h solliciter, qu'il pouvait même, à la rigueur, lui écrire.
J*hésiiais à accepter une proposition faite sous cette forme dubitative; M. Lerman Ta saisie aux cheveux : il a déclaré qu'il fallait profiter du courrier ; il a fait
apporter encre, plume, papier ; enfin, la lettre a été écrite et je vous l'envoie. Dieu veuille que notre espoir ne soit point trompé I
A LA MÊME
La nouvelle de la réussite de mon frère m'a comblée de joie. J'ai fait demander sur-le-champ à voir M. le comte, et je lui ai appris l'heureux résultat de sa recommandation. Il a paru flatté de cette preuve de son crédit, et m'a obligeamment proposé de le mettre une autre fois à ma disposition. J'ai pris acte de l'offre ^À déclarant que j'en profiterais, le cas échéant.
Mon bonheur a été également partagé par M. Ler<^
man et par son neveu. — C'est un jeune ministre dont je ne vous ai point encore parlé, je crois« et qui attend chez son oncle qu'une cure devienne vacante. Tout le monde en fait le plus grand éloge. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est très-savant en théologie et excellent musicien. Nous avons même déjà déchiffré ensemble quelques morceaux de Bach et de Mozart. J'ai été touchée de la part qu'il prenait à votre excellente nouvelle. J'espère que maintenant rien ne fera plus obstacle au frère; le voilà dans une bonne terre, c'est à lui d'en profiter et de grandir.