LES UNS LES AUTRES
— C'est une recommandation du saint Évangile, fit observer le plus grand de la troupe.
— Ou plutôt Tesprit même de TÉvangile, reprit doucement le voyageur. Rappelez-vous ce précepte, et vous ne transgresserez jamais la loi du Christ, qui ordonne de faire aux autres ce que nous voudrions qu'on nous fît à nous-mêmes. .
— Comptez là-dessus! interrompit brusquement une voix derrière Vétranger ; dès que les petits auront Fâge d'homme, ils ne penseront qu'à eux, comme c'est l'usage, et rendront aux autres le mal pour le bien.
— Toujours aussi misanthrope, monsieur Rimerse, dit le voyageur, qui s'était retourné et avait reconnu un nouvel interlocuteur ; heureusement votre mauvaise opinion des hommes ne vous empêche pas d'agir comme si vous les aimiez.
— Et je m'en suis surtout bien trouvé! continua Rimerse ironiquement; tous ceux pour lesquels j'ai été bon se sont dressés contre moi dès que je leur ai été inutile. Non, non, croyez-moi, monsieur, l'homme est la béte la plus féroce de la création, — sans justice et sans souvenir 1 On apprivoise les ours avec de la farine ou du miel; les hommes, point; et ils mordent sans scrupule la main qui les a nourris 1
L'étranger ne répondit pas sur-le-champ ; il laissa les enfants prendre les devants et s'éloigner, tandis que lui-même se remettait en route avec Rimerse.
Ce dernier, qui revenait des champs, portait sur son épaule une fourche et un râteau de faneur, auxquels pendait sa veste que la chaleur l'avait forcé de retirer. Son costume, rustique, mais propre, annonçait
un de ces cultivateurs propriétaires si communs en Suisse, qui tienneut à la fois du bourgeois et du paysan. L'étranger et lui marchèrent quelque temps côte à côte sans rieu dire; mais, arrivés près d'un champ qui longeait le chemin, et au hord duquel se dressaient de jeunes peupliers, lUmerse s'arrôtî^ commue involontairement.
—Les voilà, dit-il en montrant les arbres à son compagnon ; c'est ce misérable rideau de feuilles que le cousin Ottman veut me forcer d'abattre. Mais que Pieu me punisse si je c^de ( L'affaire est entre les inains des juges, et je soutiendrai mon droit jusqu'au bout, fallût-il vendre, pour cela, ma dernière génisse.
Il se mit alors h raconter l'histoire de ce prqçès, né, comme tant d'autres, d'un malentendvi, puifi aigri par des susceptibilités réciproques.
Ottman et lui avaient longtemps vécu dans l'intimité affectueuse que créent la parenté et le bon voisinage. Plus âgé et plus riche que son cousin, Rimerse l'avait d'abord aidé de son argent, de son expérience, et celui-
ci semblait le regarder comme un frère aîné à l'aiitorîté duquel il avait coutume de déférer. Mais insepsiblement cette autorité lui était devenue visiblement pénible ; il consultait plus rarement Rimerse , combattait ses opinions, ou agissait contrairement àc9 qu'il lui avait indiqué, afin de constater son indépendance. Rimerse, accoutumé à conseiller comme on commande, avait pris en mauvaise part ces tentatives d'affranchissement ; les rapports étaient devenus moins expansifs; on avait amassé Fun contre Vautre de légers griefs grossis dans le silence de la réflexion. Une amertume secrète s'était glissée dans ces deux cœurs autrefois si bien unis ; chaque jour apportait sourdement une semence de discorde: un hasard la fit tout à coup germer et grandir.
Un champ autrefois en indivis avait été partagé Bntre les deux cousins. Rimerse voulut marquer la ligne de partage par une rangée de peupliers qu'il fit planter pendant une absence d'Ottman. Celui-ci, de retour, s'étonna qu'on eût disposé de la limite com-
mune sans son consentement. Il s'en plaignit un pmi vivement à Rimerse, qui répondit avec aigreur ; le dissentiment s'envenima, et finit par une rupture bientôt suivie d'un procès.
C'était celui auquel Rimerse venait de faire allusion, et qui durait déjà depuis quelques mois. Il avaitu fait succéder aux amicales relations des^deux cousins une hostilité douloureuse qui se traduisait par mille tracasseries de voisinage.
Rimerse les raconta au voyageur avec un sentiment de rancune qui, au fond, témoignait moins de sa colère que de son regret. Il était clair que ce qu'il pardonnait le plus difficilement à Ottman, c'était leur vieille amitié détruite.
L'étranger, qui avait tout écouté attentivement, ne tenta point de combattre ses préventions ; il savait par expérience que l'esprit aveuglé par la passion perd le sens logique, et que pour l'éclairer il fa?;l attendre qu'un rayon de sensibilité ou de bon sens fasse une percée dans ses ténèbres. Il se contenta d'apaiser par
de douces paroles rirritation fiévreuse de son compagnon, et de lui rappeler adroitement les souvenirs qui pouvaient ramener son âme à la sérénité.
Tout en causant, ils avaient continué leur route, et les toits d'Allaman commençaient à se montrer dans les brumes du soir. Échauffé par la marche et par le récit qu'il venait de faire, Rimerse demanda à son compagnon de se détourner de quelques pas vers un bouquet de saules qu'il lui montra, et où ils devaient trouver une fontaine connue de tous les laboureurs.
Comme ils y arrrivaient, ils aperçurent les enfants auxquels Fétranger avait distribué ses gobelets, groupés autour de la source où ils puisaient à Fenvi. Presque au même instant, et de Fautre côté du bouquet de saules, parut Ottman ; il revenait des champs,
la soif Fattirait également vers Feau murmurante.
Les deux cousins s'arrêtèrent surpris et embarrassés. Ils semblèrent d'abord hésiter, comme s'ils eussent voulu rebrousser chemin ; mais la présence de témoins et la crainte de paraître céder la place les re-
tint. Us avancèrent donc d'uB pas lept vers la sûurca, aux bords de laquelle Us arrivër^t ^ p[iôm§ temps.
Tous deux étaient visiblement émus. C'était la première fois, depuis plusieurs mois, qu'ils se trouvaient si près Fun de l'autre. Leurs regards se croisèrent; quelque chose des sentiments d'autrefois s'était rètveillé malgré eux dans leur cœur. Cependant Ils gar^ dèrent le silence, et Rimerse recula d'un pas, afin de laisser Ottman boire le premier.
Celui-ci allait se pencher vers la source, quand Fun des enfants lui offrit en souriant le gobelet qu'il venait de remplir. Ottman le prit machinalement, et se leva pour le porter à ses lèvres, mais ses yeux tom-»bèrent tout h coup sur l'inscription, et il s'arrêta ep tressaillant. L'étranger, qui avait tout observé, saisit vivement un second gobelet qu'il présenta à Rimerse, en lui répétant à demi-voix le doux précepte ôvangé^
lique.
Les deux cousins restèrent un instant saisis et
comme incertains ; mais leurs enfants étaient là, étrangers à leurs divisions et jouant ensemble auprès de la source ; le soleil couchant les inondait de sa lumière pourp'^ée, la brise qui glissait dans les saules rafraîchissait leurs veines ; le bien-être ouvrit leurs cœurs à l'attendrissement. Ottman le premier regarda son cousin et lui tendit son gobelet en répétant : « Aimezvous les uns les autres. :» Rimerse tressaillit, fit un pas en avant, et les gobelets se heurtèrent dans un toast fraternel. *
L'étranger, qui s'était approché, saisit les deux mains restées libres, et, les rapprochant :
— Je crois que désormais les peupliers pourront grandir en paix, dit-il avec un sourire.
— Au diable les peupliers! s'écria Rimerse ému ; demain je les mets tous à bas I
— Non, dit vivement Ottman ; il faut qu'ils reste comme un signe d'alliance, afin qu'ils puissent un jour abriter, nos familles réunies.
Rimerse ne répondit rien, mais il ouvrit les bras,
et les deux parents échangèrent un baiser de réconciliation.
Quand le premier attendrissement fut passé, et qu'ils eurent recouvré leur liberté d'esprit, tous deux remercièrent le voyageur avec effusion.
— C'est à votre gobelet que nous avons dû ce bon mouvement, dirent-ils, et chacun de nous le conservera comme souvenir.
— Gardez-le aussi comme avertissement, répliqua l'étranger ; vous venez d'en avoir la preuve, un bon avis n'est jamais perdu pourvu qu'il vienne à propos. Toujours flottant au cours de ses sensations mobiles, l'homme a besoin de trouver dans tout ce qui l'entoure des influences et des conseils. Il ne faut ' mépriser aucun moyen de le rappeler sans cesse au devoir. Sur ces pauvres gobelets de fer l'ouvrier a tracé des paroles d'or qui peuvent réveiller un cœur près de s'endurcir. Depuis longtemps déjà je les sème sur mon passage, les oubliant au bord des fontaines, les offrant dans les salons et dans les chaumières, les
perdant à dessein dans les sentiers battus de la campagne. Des voyageurs les ont portés jusque sur les pics élevés ; vous les trouverez sur les fenêtres de nos chalets, remplis de fleurs par les mains des jeunes filles et jetant au foyer un avertissement d*amour au milieu des parfums. Votre exemple prouve que mon humble apostolat n'est point complètement inutile, et que lorsqu'on sème le bon grain on peut toujours espérer la moisson, quelque petite que soit la main du semeur*.
♦ ^Le fond de ce récit n'est point imaginaire. Un homme de bien, M. Hentsch père, de Genève, a répandu dans son canton un grand nombre de ces gobelets.
FlLLl D'ERWIN.
Qui ne connatt, ail tnoins pai" là gravtiire, cette ma^ gnifique cathédrale de Strasbourg dont la construc* tlon demanda plus de quatre cents ans? Inaugurée au XV® siècle, elle a résisté depuis à tous les outrages dei hommes et du temps, et s*élève toujours aussi ferme, aussi hardie, aussi jeune! Combien d*existences se sont-elles usées à tailler ce peuple de statues I combien de génies ont-^ils apporté là leurs merveilleuses
inspirations! combien a-t-il fallu de patience et de courage pour tisser cette immense tenture de pierres qui commence au sol et finit dans les nues! Dieu seul pourrait le dire! Mais parmi ces générations d'illustres inconn'ùs qui vinrent successivement poursuivre Tœuvre commencée, la tradition populaire a conservé quelques noms. Oublieuse des plus grands, elle s'est rappelé les plus touchants ; elle ignore Fhomme qui donna le premier plan de la sainte basilique, mais elle connaît le nom de la jeune fille qui en sculpta la dernière pierre. Tout ce qu6 ce peuple a retenu de cette longue histoire qui résume la science et Tart du moyen âge, c'est une légende que racontent les jeunes paysannes de l'Alsace, quand elles filent le soir près du poêle qui* murmure doucement, entourées d'un cercle de têtes blondes.
La voici telle qu'on nous l'a redite d'après leur récit :
Au XIII® siècle, l'architecte Erwin de Sleinbach avait été chargé de construire la tour qui devait couronner
la cathédrale. C'était un vieillard qui demandait au ciel son génie et qui ne l'employait que pour la plus grande gloire du Christ. Dieu avait mis près de lui un fils nommé Jean, et une fiUe nommée Sabine, qui le soutenaient dans son œuvre. Jean était sa force et Sabine son cœur; avec celui-là il osait entreprendre; avec celle-là il était heureux d'exécuter. Tous deux avaient reÇu les dons célestes et faisaient obéir la pierre à leur pensée ; mais la jeune fille avait de plus la beauté d'une sainte. Quand elle se montrait, son visage éblouissait doucement le cœur, et l'on ne pouvait voir que lui ; quand elle parlait, on oubliait son visage, et c'était sa voix que l'on préférait ; aussi les jeunes architectes et les jeunes sculpteurs qui travaillaient sous les ordres de son père eùssent-ils donné tous les biens de la terre pour obtenir son amour.
Deux surtout avaient déclaré ouvertement leurs prétentions; l'un était un Silésien, nommé Bernard de Sunder, l'autre un Français né à Boulogne, et qui s'appelait Polydore. lis avaient une habileté égalo
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pour dresser des plans et tailler la pierre ; mais leurs caractères différaient autant que la tempête diffère du ciel serein. Bernard était humble, soumis, plein de respect pour les hommes et d'amour pour Dieu. Polydore, au contraire, était fier, audacieux, révolté contre la terre et le ciel. Quand ils montaient ensemble sur les hauts échafaudages de la tour, suspendus par une corde fragile au-dessus de l'abîme, Bernard de Sunder ne manquait jamais de se signer en répétant les paroles du psaume : « Dieu ! nous sommes dans tes mains comme la paille qui vole et comme Teau qui s'écoule, » tandis que Polydore riait en regardant le ciel, et chantait le refrain des picoteurs de pierre :
)'ai dans ma maiti la corde et le ciseftu I L'hironde vole au-dessus du nuage, Moi, coQipagnon, rien qu'avec mon courage, Tirai plus hmt
Sabine avait remarqué ces différences, et sa préférence s'était déclarée pour le jeune Allemand. Poly-
dbre en éprouva une douleur qui se transforma en 5ine souide rage. Cependant il espérait encore que la jeune fille pourrait changer de sentiments. Erwin était mort, et le conseil de Strasbourg avait publié une ordonnance déclarant que la continuation de la tour serait confiée à celui des jeunes gens qui fournirait, dans douze jours, le plus beau dessin. Celui du Français fut achevé avant le terme fixé, et tout le monde déclara que nul ne pourrait le surpasser, Sabine ellemême était restée frappée d'admiration en le voyant, et n'avait pu rétenir ses larmes.
— Pourquoi pleurez-vous? demanda Polydore.
— Hélas ! répliqua la jeune fille, je pleure parce qu'en mourant mon père nous avait fait jurer de ne point permettre qu'un autre nom que le sien fût attaché à son oeuvre ; j'espérais que cela serait facile si mon frère Jean l'achevait ; mais maintenant vous l'emportez sur lui, et le nom de Polydore remplacera celui d'Erwin.
— Vous pouvez l'empêcher encore, reprit le Fran-
2kk LES SOIRÉES DE HEUDON.
çais ; consentez à m*épouser, et je cède à votre'frère rhonneur d'achever Tœuvre commencée.
Sabine ne répondit rien, mais die se retira ch elle le cœur bourrelé. Si elle persistait dans sa préf rence pour Bernard de Sunder, elle ne tenait point la promesse faite à son père ; si elle acceptait la proposition de Polydore, au contraire, elle sauvait la gloire d'Erwin, mais le bonheur était perdu pour elle ! Oppressée par rincertitude, elle s'approcha de la table sur laquelle une grande feuille de parchemin était tendue, prit avec distraction sa plume qu'elle roulait dans ses doigts, en adressant à Dieu des prières mêlées de larmes ; puis enfin, vaincue par la fatigue, elle s'endormit !
Son sommeil dura toute la nuit, et quand elle se réveilla les premiers rayons du jour brillaient joyeusement à travers les vitres; ses regards tombèrent sur* la table, et elle jeta un cri de surprise :
Sur la feuille de parchemin, un dessin admirable représentait la façade de la cathédrale telle qu'on l'a-
perçoit aujourd'hui ! Dieu avait sans doute entendu la prière He la fille d'Erwin, et un de ses anges était venu tracer pour elle l'œuvre miraculeuse qui devait remporter le prix.
Il suflSt, en effet, de la présenter aux membres du conseil pour qu'ils déclarassent tous d'une voix que la jeune fille était seule capable de continuer ce que son père avait commencé. Sur sa demande, on lui adjoignit cependant son frère, et Bernard de Sunder vint s'offrir lui-môme pour la seconder; mais Polydore, rongé de jalousie, s'éloigna sans rien dire.
Jean et Sabine allèrent habiter dans la grande cour de l'église, afin de surveiller les travaux de plus près. Subitement douée d'un don inexplicable et miraculeux, Sabine semblait soustraite aux lois du temps. Ses œuvres à peine conçues se trouvaient merveilleusement exécutées; son ciseau multipliait les ornements autour de Tédifice d'Erwin, sans que l'on pût savoir quelles heures étaient employées à la création de tant de cbefs-d*œuvre. Elle-même semblait l'ignorer.
Cependant la grande figure destinée au portitil de rhorloge venait d*ôtre achevée ; elle la fit mettre en place. Mais cette opération prit le jour entier, et il fallut attendre au lendemain pour juger de Feffet qu'elle devait produire.
Dès le point du jour, Sabine accourut avec la foule, curieuse de connaître le nouveau chef-d'œuvre 1... Horreur et désolation I... Pendant la nuit la statue avait été mutilée, et la plupart des ornements exécutés depuis peu par Sabine, honteusement martelés. *"
Un cri de stupéfaction Véleva de toutes parts; mais à ce cri succédèrent bientôt les murmures. Quelle main avait pu détruire le travail de la jeune fille? était-ce la main d'un homme ou celle du démon ?
— Le démon ne détruit point l'œuvre de ceux qu'il protège, objecta une voix.
Et comme on s'étonnait, la voix rappela l'étrange rapidité avec laquelle Sabine avait exécuté tous ces travaux, son triomphe inattendu lors du concours proposé par le conseil, son affectation à vivre dans la
rêverie et la solitude. Ces soupçons semés dans la fouie y prirent bien vite racine : la jeune flUe a?vait blessé beaucoup de cœurs sans le vouloir, soit par ses triomphes» soit par sa beauté, et le bruit se répandit que Dieu refusait les œuvres de la ûlle d*Erwin, parce qu'elles étaient Finspiration du mauvais esprit.
A cette accusation, Sabine se retira éperdue dans râtelier où elle avait coutume de travailler, et demeura jusqu'au soir dans les prières et les larmes.
Bernard de Sunder, après avoir essayé de I9, conso*
1er, rentra dans le retrait qu'il occupait vis-à-vis de Ja
tour; mais le souvenir des pleurs de sa fiancée Fem-
pêcha de trouver le sommeil. 11 se releva donc et vint
s'appuyer tristement à sa fenêtre. La nuit était obs-
mre, le vent grondait dans la grande tour déserte, et
de grosses gouttes de pluie battaient les dalles re-
« tentissantes. Berbard, tout entier à sa préoccupation,
avait la tête appuyée sur une de ses mains, lorsqu'un
2ft8 LES SOIRÉES DE MEUDON.
bruit sec et redoublé , semblable à celui du marteau sur la pierre qu'il brise, retentit tout à coup dans le silence de la nuit I
Le jeune Allemand lève la tête ; devant lui et sur les échafaudages les plus élevés, une ombre vient d'apparaître. On ne peut distinguer sa forme, mais au mouvement et au bruit, on devine qu'elle achève la destruction commencée la veille. BernaTd a tressailli et se penche pour mieux voir, lorsqu'un autre bruit frappe son oreille : c'est celui plus retenu et plus régulier du maillet sur le ciseau du sculpteur. Il se détourne, et à l'autre extrémité de la tour il aperçoit une blanche vision qui semble réparer avec ardeur les ravages accomplis par une main ennemie. Des deux côtés les coups se suivent et se répondent. Ici l'ombre noire s'acharne à détruire, là le blanc fantôme continue à réparer. Mais tout à coup celui-ci s'arrête, il a entendu le retentissement du marteau destructeur; il se redresse, glisse comme un rayon lumineux le long des échafaudages, franchit les entrecolonnements, suit
LA FILLE D»ERW1N. S&9
les corniches, et arrive comme la foudre en face de Vombre sinistre.
Dans ce moment, la lune dégagée d*un nuage laisse glisser une pâle lueur à travers les pierres dentelées, et Bernard reconnaît Sabine et Polydore !
Celui-ci s*est détourné à l'approche dg la blanche apparition. En apercevant la fille d'Erwin Fœil immobile, la lèvre frissonnante et le front courroucé, il recule avec un cri, rencontre tout à coup le vide et tombe ^brisé sur le parvis. Bernard, épouvanté, descend à la hâte, s'élance vers les tours, et arrive à temps pour recevoir dans ses bras la jeune fille qui vient de se réveiller.
Tout se trouva ainsi expliqué ; on comprit comment la fille d'Erwin avait pu multiplier lés chefs-d'œuvre, grâce au somnambulisme qui faisait de son sommeil un travail, et comment une haine jalouse avait voulu tout détruire.
Bernard de Sunder épousa la jeune fille complètement justifiée; et la tour achevée, grâce à leurs soins,
fut inaugurée le jour de la Saint-Jean. Une croix fut placée au sommet pour indiquer rachèvement de Fédifice, et sur cette croix se trouvait l'image jle la Vierge, patronne de la ville et de Véglise.
La tradition rapporte que Bernard de Sunder fut ensuite appelé avec sa femme à Magdebourg , où ils reproduisirent, pour la cathédrale, plusieurs groupes qu'ils avaieitf déjà sculptés à Strasbourg.