AVERTISSEMENT
n’avaient pas un relief proportionné à leur importance.
C’est en vue de ces divers motifs que nous avons introduit, dans cette seconde édition, des changements fort considérables. Tous les chapitres de l’ouvrage ont été retouchés , et même , à l’exception de trois d’entre eux , remaniés entièrement. Enfin, plusieurs questions nouvelles y sont traitées , qui rendent l’ouvrage plus complet.
Il est inutile de faire remarquer que pour atteindre ce but , il était nécessaire de sortir du cercle étroit de la conversation des neuf soirées de l’année i834. Une cori'espondance active s’est établie subséquemment entre nos deux personnages ; des observations et des difficultés nouvelles ont provoqué de nouvelles solutions ; et, pour que les questions fussent traitées d’une manière aussi complète qu’elles peuvent l’être aujourd’hui, nous avons dû introduire , dans le dialogue de 1 834 > des faits et des théories d’une date postérieure. Cette sorte d’anachronisme n’affecte que l’ordre et la forme , et ne compromet nullement la fidélité du fond.
Pour me conformer aux conseils de plusieurs personnes , j’ai modifié le style de l’ouvrage en plusieurs endroits, où l’on regrettait que la dignité du langage fût sacrifiée au naturel , et par suite aux formes quelquefois trop vulgaires
D£ l’Éditeur.
de la conversation. Mais j’ai déféré surtout aux avis qui m’ont été donnés , et , il faut le dire aussi, à mon propre penchant, en ce qui concerne les phrases acerbes et les personnalités fâcheuses qu’un de mes interlocuteurs s’est souvent permises à l’égard des savants , et qui ne devaient peut-être pas sortir du cercle de l’intimité. J’espère que, sous ce rapport , l’ouvrage se trouvera désormais à l’abri de tout reproche sérieux.
J’ai ajouté à cette édition une table des matières qu’on regrettait de ne pas trouver dans la précédente.
Enfin , qu’il me soit permis de rappeler que cet ouvrage a été l’objet d’un examen sérieux , et d’un compte rendu bienveillant de la part d’un écrivain , élevé, par son mérite , au poste le plus éminent de l’Église de France (i). Eu dédiant la présente édition à l’Archevêque de Paris , je crois m’acquitter d’un devoir ; et le souvenir de l’intérêt dont il a honoré cet ouvrage , eût suffi seul , je l’avoue , pour m’engager à revoir mon travail, et mettre tous mes soins à l’améliorer.
(i) Voir Y Ami de la Religion, n" 3719, 72a.
lINTRODUCTION
Dans la matinée du 27 mars i83/|, un officier d’état-major frappait à la porte d’une jolie maison bourgeoise située à l’extrémité du bourg de Montlhéry, et s’enquérait si ce n’était pas la demeure de M. Bulmont.
Sur la réponse affirmative, on annonça au salon M. le capitaine Vernaux.
Dans la pièce où l’officier fut introduit, se trouvait réunie la famille du maître de la maison , dont l’absence contraria vivement le capitaine.
11 se trouvait face à face avec quatre personnes , deux dames et deux enfants auxquels sa figure et son nora étaient complètement inconnus : point de départ fort incommode pour une visite de la nature de celle qui amenait l’étranger. Le capi- ' taine exposa qu’appelé momentanément à Étampes par une affaire contentieuse, il avait profité de l’occasion pour vérifier le soupçon qu’il avait conçu, d’après des indices récents, sur sa pa-
INTRODUCTION
renté avec un M. Bulmont qu’il avait perdu de vue depuis son enfance, et qu’il avait appris demeurer dans cette petite ville , qui se rencontrait sur sa route. L’absence de M. Bulmont se trouvait alors une circonstance d’autant plus fâcheuse qu’il ne devait être de retour que le lendemain. Cependant quelques mots du capitaine réveillèrent de vieux souvenirs dans l’esprit de l’une des daines qui était la sœur de M. Bulmont; on se reconnut au nom de la ville de Montélimart, à quelques circonstances de la localité, à quelques noms surtout qui formaient les anneaux d’une famille commune , sur laquelle les Bulmont et les y ernaux s'échelonnaient à quatre ou cinq degrés de distance. Sur quoi des félicitations réciproques s’échangèrent entre l’officier et ses hôtes, c’est-à-dire, madame Bulmont, madame Desnoyers sa belle-sœur, le jeune Théophile Bulmont, adolescent de douze ans, et la petite Virginie Bulmont , personnage de deux lustres presque accomplis, qui tous deux s’empressèrent d’embrasser leur nouveau cousin au quatrième degré. Comme chacun sait ce qui se dit en pareille circonstance, on me saura gré de ne pas m’étendre davantage sur ce sujet.
Quelque peu intéressant que soit pour mes lecteurs un fait aussi vulgaire qu’une reconnaissance entre parents éloignés, ils voudront bien l’accepter comme début indispensable, et croire qu’il en était tout autrement, pour les personnes que rapprochait alors cette rencontre imprévue. Car sans parljÇr de l’amabilité , et du mérite de sa nouvelle
INTRODUCTION
famille , je dois dire, au risque de blesser la modestie de mon ami intime , que le capitaine Yernaux était un de ces hommes qu’il est flatteur d’avoir pour ami , et même pour cousin , quand on le peut. Une physionomie noble et ouverte était le reflet d’une âme pleine d’honneur , de droiture et de franchise; un esprit réfléchi, 'Observateur, que j’ai rarement vu sortir de ce calme philosophique si nécessaire à l’homme qui n’a jamais en vue que la vérité, et qu’on prenait souvent pour de lu froideur d’âme ; joignez à cela une grande pureté de moeurs , et néanmoins une vive tendance aux épanchements de l’amitié ; tel était M. Vernaux, que ses qualités rendaient aimable, sans aucune de ces formes d’emprunt qui composent ce masque frivole que le monde appelle l’amabilité. Tel le connut bientôt M. Bulmont, dont l’esprit scrutateur à un degré plus haut encore eut bientôt fait le tour de cette âme, et formé, cette chaîne de sympathie qui unit deux hommes quand ils' se reconnaissent et se comprennent au‘^ milieu de ce vide qu’on appelle le monde. Mais j’oublie que M. Bulmont ne sera de retour que dans vingtquatre heures , et que le capitaine est encore au salon.
Comme le temps dont il pouvait disposer pour ses affaires lui était strictement mesuré, et qu’il ne pouvait se résoudre cependant à ne pas attendre le retour de M. Bulmont, notre ami Vernaux était dans un grand embarras. Cependant il ne se fit pas beaucoup prier , lorsqu’on le retint pour le reste de la journée ; puis il se rappela qu’il y avait
Digilized 1-y GtJi)glt
INTRODUCTJON.
à Montihéry deux antiquités qui pouvaient l’aider à passer le temps; une tour en ruine, imposant débris d’une forteresse renommée, et une bataille livrée sous ses murs, alors qu’elle était encore debout et menaçante. De la bataille , il ne se rappelait guère que l’époque et les principaux personnages; c’étaient l’astucieux Louis XI , et le duc de Charolais, qui fut Charles le Téméraire; mais les détails de l’action , et l’histoire de la célèbre forteresse lui étaient à peu près inconnus; et en venant à Montihéry, il avait oublié d’interroger les légendaires et les chroniqueurs. Un mot qu’il adressa aux dames à ce propos, leur fournit l’occasion de le servir à souhait ; introduit dans le cabinet de M. Bulmont, il trouva sous sa main les mémoires de Comines, au milieu d’une riche collection d’ouvrages de tout genre qui formaient une de ces bibliothèques qu’on ne rencontre guère hors des grandes villes, même au sein des châteaux. Aussi s’empressa-t-il après son excursion, de revenir à cette officine de science ; aussi charmé de l’avoir à sa disposition , qu’étonné de la trouver fournie de tant de richesses.
C’était, en effet, une bibliothèque bien montée que celle de M. Bulmont. Là , notre ami le capitaine put se récréer pendant deux heures à la lecture des titres de trois à quatre mille volumes; assemblage parfaitement coordonné, d’ailleurs, des produits en tout genre de la pensée humaine. Les sciences, la littérature, l’histoire, la philosophie, la théologie, avaient chacune leur quartier. Archimède, Euclide, Aristote, Ptoléraée, et Pline
INTRODUCTION
l’ancien, y siégeaient à côté de Descartes, Newton, Huyghens, Leibnitz, Euler, et des savants modernes ; Platon et Cicéron , Sénèque et Démosthènc y donnaient la main à Montaigne, à Fénelon, à Bacon, à d’Aguesseau; tous les historiens grecs, Hérodote, Thucydide, Xénophon, Diodore, Polybe, Arrien, Denys d’Halicarnasse, s’appuyaient contre Quinte-Curce, Tite-Live et Suétone: je ne parle pas des historiens modernes , pour ne pas prolonger démesurément cette litanie; et je citerai seulement les collections complètes des mémoires de nos deux Académies des sciences et des belles-lettres, les œuvres des littérateurs des deux derniers siècles, la grande Encyclopédie, la collection des voyages, et celle du Moniteur, depuis 178g. Mais ce qui frappa le plus le capitaine, ce fut la réunion des œuvres de tous les Pères de l’Eglise, accompagnée de plusieurs histoires ecclé- 'siastiques, de divers exemplaires de la Bible, tous richement reliés, de plusieurs ouvrages de théologie et do controverse, et même d’un missel noté dont la position particulière semblait indiquer des volumes qu’on veut avoir sous la main. Parbleu, se disait en lui-même M. Vernaux, le cousin Bulmont ne lit pas sans doute tout cela ; mais quelle singulière idée de rassembler aux champs, et d’enrégimenter entre deux planches ces auteurs que je révère du plus profond de mon âme assurément, mais enfin qui ne sont pas à leur place dans un village, à ce qu’il me semble. Le cousin serait-il 'membre de l’Académie des inscriptions ou de celle des sciences? nullement que je sache. Serait-ce la
JO
IMTROüüCTIOW.
monouaaDie des livres, ou la vanité? mais la vanité ne s’enterre pas ainsi ; et le sort n’amène pas tous les jours à Montlhéry des cousins de Montélimart. pour admirer un magasin de libraire qui n’est même pas sur la route.
Et ce missel, reprit-il , en ouvrant un des volumes, serait-ce là le manuel hebdomadaire de M. Bulmont? car un pareil livre d’heures pour des dames , ce n'est pas la mode. Iriez- vous à la messe , mon très-honoré cousin? En prononçant ces paroles, le capitaine devint pensif pendant quelques instants ; puis se répondant à lui-même : Peut-être, dit-il avec lenteur...., et peut-être a-t-il raison.... Mais quel homme est-ce donc? un savant?., un philosophe?.. un sage?., serait-ce le dernier mot de ce que je vois?.. Car que peut faire ici un homme à l’écart de la société , dans une jolie habitation , sur ma foi, avec une petite famille fort intéressante , au milieu de ces bataillons de livres de toutes les couleurs ? Je conçois qu’il ait avec cela de quoi passer le temps ; mais est-ce bien là sa vie ? et puis, est-il probable que cet homme réunisse à la fois toutes les connaissances et toutes les sympathies qui semblent avoir présidé à la composition de cette bibliothèque? Alors il s’approche d’un grand bureau de travail, et scs yeux tombent sur quatre ou cinq volumes ouverts, cernés de toutes parts par une épaisse muraille de brochures, de journaux de sciences, d’industrie, d’agriculture, de cartes et de plans, dont quelques-uns manuscrits ; livres , journaux et cartes étaient couverts de notes que leur ressemblance avec l’écri-
INTRODDCTIOW.
ture du bureau indiquait comme le produit d’une même main ; et cette main ne pouvait appartenir qu’à l’habitué du fauteuil de maroquin vert. Le capitaine crut pouvoir se permettre sans indiscrétion de feuilleter ces volumes, de faire l’inspection des nombreuses notes marginales dont les feuillets étaient couverts. C’était d’abord une Bible dont les notes brèves étaient tracées au crayon; elle était en ce moment ouverte, etmarquéeà l’un des versets du psaume 78; puis c’était un mémoire de Fréret, semé de notes plus étendues; puis un volume de Diodore, puis la Cité de Dieu de saint Augustin; puis enfin un volume du traité des Lois de Platon, qui paraissait être la matière de la dernière lecture. La plupart des notes étaient inintelligibles, comme bien l’on pense; mais il y en avait quelques-unes d’assez nettes, qui portaient dans leur rédaction l’empreinte de la disposition d’esprit de l’annotateur au moment du travail. Tantôt graves , tantôt plaisantes , elles avaient le plus souvent une tournure originale dans leur laconisme; la page ouverte de l’œuvre de Platon m’en fournit un exemple. On avait souligné cette phrase, où le philosophe 'parlant des institutions des Égyptiens, affirmait qu’on comptait chez eux et à la lettre les époques de leur histoire par mjrindes [x) d’années. L’annotateur avait écrit en marge avec un point d’admiration le fameux mot Prodigious ! qui fait le fond de l’éloquence admirative de Dominus Satnson, dans Guy Mannering. Et
(i) Dizaine de mille.
IJfTRODrCTlON.
la
notre ami Vernaux partait d’iiri éclat de rire, lorsqu’on vint l’avertir pour le dîner.
Pour me débarrasser de détails plus eniiiiyeux encore pour le narrateur que pour les lecteurs , je dirai que le capitaine dîna, causa agréablement, fit un tour de jardin, salua les dames et se retira à son auberge de l’Ecu de France; et que le lendemain, vers midi, il était de retour à la maison de M. Bulmont, où il fut reçu par le propriétaire en personne avec une cordialité qui le mit d’abord à son aise, et qui, donnant cours à son caractère expansif, établit en peu de temps entre ces deux hommes une connaissance intime. M. Bulmont , homme à l’esprit grave, à l’œil observateur, à l’âme tantôt misanthrope et tantôt affectueuse, suivant la nature des impressions, d’ailleurs profondes, que lui laissaient les personnes dont il faisait l’étude, vit avec plaisir son nouveau parent, dont il eut bientôt reconnu les qualités et l’esprit judicieux. Je passe sous silence les premiers dialogues qui n’eurent pour objet que la famille, le pays, les anciennes connaissances, les relations du jeune âge; et je dirai seulement qu’il fut reconnu que chacun retrouvait un parent et un ancien ami, autant qu’avaient pu l’étre à une certaine époque M. Vernaux, encore enfant, et M. Bulmont plus âgé que lui d’une dizaine d’années, et qui depuis avait atteint son neuvième lustre. Une causerie plus intéressante et animée .s’établit bientôt entre eux, et leur fit passer agréablement le reste de cette journée; l’extrait suivant va en donner un résumé fidèle.
INTKODUCTIO^.
Je pourrai me vanter désormais, disait le capi' taine, d’avoir enfin rencontré la maison de Socrate/ Avec quelque différence pourtant, répondit M.Bulmonl ; car si je ne suis pas d’ailleurs précisément Socrate, madame Bulraont est encore moinsUme Xantippe , et notre ménage est un peu plus paisible que celui de cet estimable Athénien. Mais ma maison est, du reste, celle que doit aimer un sage. D’une étendue proportionnée à celle de ma famille et de ma fortune , elle est encore en état de recevoir de temps en temps mes amis, et presque de les loger tous. Oh! oh! repartit le capitaine , mais je dois croire qu’ils y seraient singulièrement serrés. Je crois le contraire , reprit M. Bulmont , et vous qui avez passé trente ans, vous devez savoir qye parmi nos connaissances , les vrais amis font le petit lot. Je vous suppose fort aimable, capitaine (prenez ce terme à la lettre), et néanmoins si vous permettiez de vous demander le compte de ceux que j’appelle vos amis, c’est-à-dire, de ces hommes à qui vous avez besoin de dire tout ce que vous avez dans l’âme, dont la présence ne vous est jamais importune, dont vous ne craignez de blesser ni la susceptibilité, ni les opinions, ni les goûts, en donnant les vôtres comme ils viennent, sans en calculer d’avance l’effet, sans en mesurer l’expression; de ces hommes dont le bienêtreou le malheur ont un véritable retentissement dans votre âme, et qui font écho à vos accents de tristesse et de prospérité; de ces hommes enfin que vous aimez à sentir près de vous, qui vous semblent vous compléter; il s’en trouverait peut-
IRTRODCCTIOZr.
être bien...? Jusqu’à trois que je pourrais nommer, reprit M. Vernaux. Oh! sans doute, et il n’est peutêtre aucun homme au monde qui soit plus favorisé, sous ce rapport, si vous envisagez l’ami complet tel que vous venez de le peindre : mais je ne doute pas qu’il ne se trouve beaucoup d’hommes à qui l’estime ait fait nouer avec vous de ces relations que le monde appelle amitié , et qui ont pour base un véritable intérêt. Je serais bien surpris, ou vous seriez bien sévère, si ces liens qui, saus être fort étroits , répandent de la variété et même du charme sur la vie , ne vous rattachaient par un certain nombre de points à une société de choix. Je saisis d’un coup d’œil les douceurs de cet asile campagnard , objet des désirs des sages, et des idylles de plus d’un poète; mais j’aurais de la peine à croire que votre jolie maison fût rigoureusement un ermitage, et que vous fussiez tout à fait sensible à la séduction des beautés du désert.
Et pourtant vous vous tromperiez peu, reprit M. Bulmont , car , croyez-moi , ma résidence presque non interrompue dans ce petit coin du monde, est moins le fait de l’amour des cliamps et de l’instinct casanier, que le résultat positif d’un calcul qui ne m’a pas encore offert de mécompte. I^e premier besoin de l’homme, après la santé, c’est, du moins pour moi, l’indépendance; or cette indépendance est une chimère à la ville. Posses.seur d’une petite fortune qui suffit à mes désirs parce qu’elle suffit à mes besoins, je suis avec elle, et mes enfants seraient après moi , dans cet état qu’un sage appelait
limiODtlCTlO]».
aurea mediocritas ; or cette sorte d’aisance serait pour moi à Paris la source d’une foule d’obligations et de besoins factices à la tyrannie desquels je me soustrais facilement ici. Ce qui ne serait d’ailleurs pour moi qu’un principe d’ennui et une nécessité d’un ordre secondaire, deviendrait pour mes enfants, qui y seraient façonnés dès leur jeune âge, un besoin invincible, et un de ces besoins qui, outre les charges qu’ils imposent, n’apportent jamais à l’homme une satisfaction réelle. On se règle sur les usages du monde, sur ce qu’on appelle les convenances et les nécessités sociales, c’est-à-dire qu’on s’asservit bénévolement à des formes convenues, où l’homme qui réfléchit et qui les sonde n’aperçoit d’abord que le vide, et souvent, trèssouvent, le plus -souvent qu’un masque trompeur, sans lequel on serait consigné en dehors de la société, comme on l’est à la porte d’un bal masqué où l’on se présente avec ses traits naturels. Et tenez... sans vouloir faire ici une philippique contre le genre humain, que je -suis loin de maudire, comme vous pourriez le croire, je vous demanderai quel est, à votre avis, le produit net de ces relations qu’on appelle les habitudes de la société! Des phrases stéréotypées et des sourires mécaniques, des conversations frivoles, des discussions légères, irréfléchies, des jugements tranchés sur les affaires du jour; souvent des disputes , si de deux personnes l’une n’a pas assez de raison , ou en d’autres termes, n’est pas assez esclave de sa position et des nécessités qu’impose le besoin de la bonne harmonie , pour taire sa pensée et enchaîner sa langue ;
INTRODUCTION
en résumé , des riens , des sottises , de l’aigreur ou de la contrainte, voilà ce que j’appelle le produit net des habitudes du monde. £t je ne parle pas du temps perdu, valeur qu’apprécie haut, l’homme qui n’a pas besoin de se fuir lui-méme pour s’évajxirer dans cette atmosphère. Je ne parle pas non plus d’autres frais plus matériels, et je ne suppute que l’ennui; sous ce titre je range cette foule de relations importunes avec lesquelles il faut se composer un visage à point nommé ; ces connaissances, ou comme on dit, ces amis, pour qui il faut trouver des paroles quand on n’a rien à leur dire; et des sourires gracieux quand on aimerait les voir ailleurs. Il me semble, M. Vernaux , que l’homme qui cherche à se soustraire à de pareilles chaînes, fait un usage fort louable de sa raison , et qu’à tout prendre , la vie d’ermite et le séjour des champs ont leur bon côté.
C’est ce que je ne contesterai pas, reprit le capitaine ; j’accorderai même que votre manière de voir ce que nous appelons le monde, est marquée au coin de la véritable sagesse. Aussi n’ai-je pas d’objections à vous faire ; seulement , comme les esprits de la trempe du vôtre ne sont pas communs, j’ai hésité à prendre à la rigueur ces premiers symptômes d’un caractère aussi éminemment philosophique et qui fait exception à la règle. Quelque sages d’ailleurs que soient les principes, il n’arrive que trop souvent à l’homme de les perdre de vue au milieu de ce tourbillon de la vie, où les affaires et les habitudes acquises occupent à peu près tout l’espace, et la réflexion si peu de place. Moi-méme
INTRODUCTION
dont la raison adhère pleinement à votre théorie d’ermite, je serais peut-être, si je jouissais de ma liberté , plus faible que les liens qui nous attachent à ce je ne sais quoi que nous appelons la société et le monde; et je vérifierais comme tant d’autres le video meUorn proboque, détériora sequjor... ce qui ne m’empêchera pas de féliciter de toute mon âme l’homme plus courageux et plus raisonnable que moi, que je n’aurais pas la force d’imiter. Au surplus, votre ermitage ne me paraît rien moins qu’une solitude; avec votre charmante famille, qui pourrait faire oublier le reste , je vois ici autour de nous une collection de livres et d’auteurs dont la compagnie et la conversation en valent, je crois, bien d’autres. Je persiste seulement à croire que les relations agréables que vous conservez avec le monde sont plus nombreuses que vos paroles ne m’autoriseraient à le supposer.
Remarquez bien, capitaine, repartit M. Bulmont, que le besoin de fuir le monde n’est pas celui de fuir les hommes; qu’il ne s’agit que de faire un choix, et de le circonscrire dans des limites qui ne soient pas trop larges; car, encore une fois, la nature est avare des phénomènes tels que celui d’une harmonie parfaite entre les esprits, les caractères, les goûts d’un certain nombre d’hommes; mais peut-être mes paroles sont-elles propres à vous donner une idée fausse ou du moins exagérée de ce qu’on appellerait ma misanthropie. Je passe à Paris trois mois de l’année , et ce ne sont pas pour moi les plus agréables, j’en conviens; mais enfin mes relations sont telles quelles ne justifient pas
INTRODUCTION
l’hypothèse tle l’identité de mon naturel avec celui de l’ours. Je passe une partie de ce temps à faire mes affaires; une autre partie à faire la cour à ceux de mes amis que je ne puis espérer voir hors de Paris; une troisième enfin à sommer les autres de se trouver aux rendez-vous que je leur assigne ici le plus souvent qu’il m’est possible. Alors nos jours de société sont ici des jours de fête, et vous y verriez plus d’une fois l’ermite en belle humeur. C’est même ce que vous verrez assez souvent, je l’espère, si vous me permettez de vous inscrire sur la liste de ceux que j’appelle mes amis ; ce qui équivaudrait pour vous à un engagement de venir me donner ici quelques journées, et me fera marquer celle-ci où j’aurai eu le plaisir de vous connaître j alho lapillo, comme dirait Horace.
Ici le capitaine s’inclina.
Quant à l’emploi de mon temps, continua M. Bulmont, il est tel qu’il ne m’en reste pas pour m’ennuyer, croyez-le bien, encore qu’une partie soit tout à fait bénévole. L’éducation de mes enfants en absorbe une bonne moitié; c’est là tout à la fois un travail, un devoir et un plaisir. Et puis j’ai la compagnie , comme vous le disiez fort bien ; de tous ces volumes avec lesquels je dépense l’autre partie de mon temps. Assez familier avec les diverses parties des sciences, de la littérature et de l’histoire, je puis causer avec tous ces auteurs, auxquels je donne à porter parfois le poids de mes réflexions, comme vous avez pu le remarquer sur les marges. L’étude, fùt-elle d’ailleurs sans but spécial, est une occupation aussi nécessaire à certains esprits, que
mTRODUCTIOSr.
ie sont pour la plupart des hommes les distractions et les frivoles plaisirs après lesquels ils courent dans le monde. Hæc enim stiuUa adolescentiam aluntf senectuteni oblectant.... nobiscum rustican-‘ tur.... et le reste de la célèbre phrase de Cicéron , que vous connaissez, et que je me hâte de laisser là, de peur de passer auprès de vous pour un citateur; sorte de personnage fort ennuyeux, et c’est là un peu mon défaut.
C’est le défaut des savants, repartit le capitaine; mais permettez-moi de vous demander si , dans ces larges études qui vous font mettre à contribution les anciens et les modernes , vous n’auriez d’autre but que la satisfaction actuelle et passagère de l’intelligence , ou bien si quelque vue spéciale ne serait pas le principe qui dirigerait vos travaux. Pardonnez mon indiscrétion si je vous soumets une hypothèse que je forme en ce moment , d’après certains indices; vos études, vos recherches ne seraientelles pas réglées et coordonnées d’après une idée dominante? Car je ne puis croire qu’elles se réduisent à la recherche de quelques faits, de quelque.8 vérités décousues, et qu’il ne sorte pas de là quelque système, quelque théorie, quelque découverte dont vous devriez à votre conscience de faire part au public. Garder pour vous , étouffer dans votre cabinet, quelque vérité utile, ce serait là, c’est bien le cas de le dire , un acte de véritable misanthropie.
Peut-être...., répondit M. Bulmont, après quelques instants de silence. Mais quel que doive être plus tard le résultat de mes travaux, je puis, sur le
INTRODUCTION
ao
fait de mon occupation principale, satisfaire facilement votre curiosité. Il y a pour chaque homme une chose qui l’intéresse plus que toutes les autres, à part bien entendu des intérêts matériels, une fortune à faire, soit pour lui, soit pour les siens, et, dans quelques cas même, les intérêts matériels ne tiennent et ne doivent tenir que le second rang. Aussi voyez-vous dans l’antiquité quelques hommes tout sacrifier à la philosophie, que leur raison ou leur imagination leur montrait comme le bien suprême; d’autres, aujourd’hui comme alors, se sacrifient à des idées politiques: à chacun sa théorie , à chacun son idée fixe. Moi , j’étudie la religion.... Comprenez-vous ce mot, capitaine?
Parfaitement.... , répondit M. Vernaux.
J’étudie la religion, reprit son interlocuteur, et je l’ai étudiée d’abord comme un fait, une idée, un système tout à fait humain, mais digne de l’attention du sage, à la façon de Démocrite, de Platon, de Cicéron; puis j’ai étudié le fait divin dans ses rapports avec nos facultés, nos tendances, notre organisation sociale. Je l’ai étudiée et je l’étudie encore dans ses rapports avec les sciences et l’histoire; et, prévention de chrétien tout à fait à part, il me semble qu’il n’y a pas une réflexion sérieuse devant laquelle ma religion ne grandisse, pas une place possible entre le sceptique et le chrétien. Voilà la philosophie de l’Ermite; la comprenezvous?
Le capitaine hésita quelques instants.
Ne croyez pas, M. Bulmont, reprit-il enfin, que
INTRODUCTION. a I
j’hésite à reconnattre ici la raison, la sagesse, le bonheur même ; car je crois que tel doit être pour vous le résultat de ce platonisme chrétien. J’hésite seulement à décider si je ne fais qu’y applaudir, ou bien si je ne partage pas moi-même.... , jusqu’à un certain point..., cette sage philosophie; et voici l’explication de ma singulière incertitude. J’ai été, mais je ne suis plus aujourd’hui du nombre des croyants. A ce mélange de raison et de foi que nous donne une éducation sage, a succédé pour moi, comme pour tant d’autres, la dissipation du monde, et ce qu’on appelle sa philosophie : puis les préoccupations de la carrière que j’ai prise, le travail, les distractions de tout genre , qui usent le temps sans remplir l’âme, il est vrai; tout cela m’a détourné, ou, pour parler plus exactement, désoccupé des idées religieuses, et rendu oublieux plutôt qu’indifférent, et plutôt surtout qu’ennemi. Car ne croyez pas que j’aie partagé, même dans la partie la moins sérieuse de ma jeunesse, cette antipathie religieuse puisée par les uns dans la philosophie frivole et menteuse du dernier siècle, par les autres dans des préventions politiques, et par tous plus ou moins dans cette répulsion naturelle que les passions éprouvent contre une religion qui condamne leur empire. Le temps et la raison ont fait justice des accusations d’absurdité et de barbarie élevées contre le christianisme par l’école voltairienne ; et, d’un autre côté, ce que nos passions naturelles repoussent dans la doctrine évangélique, ne prouve absolument rien contre sa vérité. Je ne suis pas de ces hommes, de ces adeptes du système
iirrnoDucTioN.
à la mode, qui se sont attachés au christianisme par une de ses faces , et qui s’évertuent à y voir un grand principe, organisateur, civilisateur, humanitaire , quoique enterré , à ce qu’ils disent, à moins qu’il ne consente à se laisser métamorphoser en drame du progrès; car je suis un homme positif, et entre folies sérieuses et folies bouffonnes, je ne ferais pas un choix. Mais j’admire le christianisme, aussi bien dans son histoire que dans son organisation morale. Je comprends qu’une doctrine aussi incomparablement élevée au-dessus de toute philosophie humaine , une doctrine dans laquelle seule il peut y avoir vérité absolue...., pour celui-là du moins qui a le bonheur d’y croire; je comprends fort bien , dis-je , quelle puisse faire l’objet de l’étude et des méditations de l’homme éclairé. Mais.... mais.... Et le capitaine s’arrêta quelques instants.
Mais enfin, reprit-il, j’ai des doutes...., des doutes assez nombreux; des doutes qui me pèsent, d’autant plus qu’il me parait impossible d’en sortir jamais complètement, et en voici la raison. Dans le christianisme, tout se lie, comme dans les sciences mathématiques; un principe ne peut succomber que tout l’édifice ne croule. Quelque bien établi que soit donc en général le système chrétien, si quelque anneau de la chaîne vient à se briser sous le souffle du doute, ou, pour parler comme le vulgaire, contre quelque objection insoluble, ma foi s’ébranle; et si le principe vient à triompher de l’objection cette fois, il se heurtera le lendemain contre une autre qui triomphera de lui et de ma croyance. Me voilà donc indéfiniment ballotté entre
INTHODUCTIOa , . a3
un principe qui a résisté assez bravement, j’en conviens , à bien des assauts , mais qui est vulnérable par trop de points, pour que sa victoire d’aujourd’hui le mette à l’abri pour demain d’une attaque et d’une défaite. Prenons, par exemple, la Bible, qui est le fondement du christianisme. Vous la considérez comme un livre inspiré, comme une narration qui a Dieu même pour auteur. «// dictait. Moïse écrivait. » Eh bien , pour peu qu’un seul fait soit démenti par le témoignage de nos sciences , par quelque révélation soudaine d’un monument nouveau, ou d’une page mieux étudiée dans l’histoire, me voilà forcé de douter du fait, et dès ce moment je ne suis plus chrétien. Je vous parle de la Bible, d’abord comme de toute autre chose; et de plus, parce que c’est à peu près là le seul point qui, dans le moment actuel, jette beaucoup d’incertitude dans mon esprit. Vous n’ignorez pas les progrès qu’à faits dans les dernières années la science des origines. Or , le système biblique n’est pas, à beaucoup près, en harmonie avec nos connaissances acquises sur ce chapitre. Mais je me hâte de vous le répéter , il n’y a pas en moi prévention , il n’y a que doute; c’est l’équilibre de l’esprit entre deux forces qui se balancent, le principe chrétien dont la puissance est suffisamment établie d’ailleurs, et les attaques de la science qui me parait avoir des droits qu’il est difficile de contester. Au reste, j’en conviens, mon doute ne repose guère que sur un premier aperçu : je n’ai pas encore fait sur le sujet que je vous signale l’étude plus profonde
INTRODUCTION
que je me propose d’en faire quand j’en aurai l’oc* casion ou le loisir.
Et c’est précisément pour cela, reprit M. Bulmont, que les doutes dont vous me parlez assiègent encore votre esprit; et j’ai tout lieu de croire qu’un peu d’étude, et de réflexion surtout, feraient bientôt évanouir ces fantômes si peu dignes d’occuper un esprit juste et sans prévention comme le vôtre. Permettez-moi seulement une observation sur votre manière d’envisager les droits d’un principe bien établi, mais qui chaque jour peut se trouver en butte à des attaques qui, malgré ses triomphes successifs, doivent ou peuvent se succéder indéfiniment. Je puis d’abord vous rappeler l’adage : Non saut nrganda clam, pmpter qiuvdani ohscura; d’autant plus que les difficultés auxquelles vous faites allusion n’ont jamais pu produire quelque chose de mieux ou de plus fort que l’obscurité et le doute. En second lieu, vous devez comprendre que si un esprit sage doit tenir porte ouverte à la discussion et à la critique, les difficultés vaincues doivent toujours être une présomption puissante eu faveur du principe qui en triomphe, et contre les difficultés possibles que peuvent amener encore et le temps et cette forme mobile de l’esprit humain que vous appelez la science. Je vous rappellerai encore ce fait que vous n’ignorez pas. Cette sublime théorie de la nature que ravit au ciel le génie de Newton, elle était démontrée déjà autant et plus qu’il n’était nécessaire pour satisfaire les esprits raisonnables; et les esprits doutaient
IJXTBODUCTION. a 5
encore. Des objections furent faites, tirées de sa nature même, qui la rendait incompatible en apparence avec certains phénomènes irréguliers de la mécanique céleste. La théorie de Newton surmonta et expliqua ces difficultés; elle fit plus; puisqu’elle montra que ces phénomènes étaient la conséquence nécessaire des lois qu’elle avait établies. Tous les esprits cédèrent ; ils avaient résisté aux preuves directes; la foi leur vint devant les difficultés surmontées : et cependant, au présent qui réunit tous les savants dans une même et inébranlable croyance, peut succéder un avenir qui entassera contre la théorie de la gravitation universelle plus d’objections qu’elle n’en a encore rencontrées. Cela vous empêchera-t-il d’y croire?
Non, assurément, répondit le capitaine; et je sens toute la force de la comparaison. Pour ce qui est de mes doutes du moment, il est possible, probable même qu’ils tomberaient devant la réflexion et l’étude, comme ils l’ont fait pour vous, je le suppose. Il ne me reste qu’à regretter de ne pouvoir profiter actuellement de l’heureuse occasion que j’aurais de les éclaircir avec vous, si j’avais pour cela un loisir qui, pour le moment, m’est refusé. Je pars en me félicitant d’avoir fait ou renouvelé avec vous une connaissance qui m’est précieuse; elle me le serait plus encore si elle pouvait contribuer à me rendre ce que vous êtes vous-même, un croyant éclairé et siticère. Je ne le serais qu’à bon escient...., mais je me féliciterais de l’être; et vous êtes tellement l’homme avec qui il me serait utile et agréable à la fois de faire de la philosophie et de
lirTROOUCTION.
la science, que vous me faites désirer quelque tepaps de loisir avec toute l’ardeur d’un écolier qui soupire après les vacances. Mais ce loisir viendra-t-il de sitôt?
Peut-être , répondit M. Bulmont.
A trois semaines de là il reçut du capitaine la lettre suivante :
Paris, 21 avril 1834.
Monsieur,
Vous avez appris depuis longtemps les événements qui ont ensanglanté la capitale les i3et i4 de ce mois; mais vous n’en savez sans doute pas tous les détails. L’un de ces détails, infiniment chétif, il est vrai, est que votre cousin Vernaux a reçu deux blessures dans cette affaire; l’une est d’une balle qui a traversé le bras , sans y faire grand ravage; quant à la seconde, elle ne vaut pas la peine d’en parler. Depuis ce temps, je me fais traiter avec le plus grand sérieux , ce qui ne veut pas dire que je garde le lit. Mais ce qu’il y a de particulièi ement agréable pour moi dans ce résultat, c’est qu’il me vaut un mois de congé, payable dans une huitaine; car il ne me faut pas plus de huit jours pour être complètement rétabli. Je vous fais part de ces pcr tites nouvelles, d’abord pour vous distraire, et en second lieu pour profiter d’une heureuse occasion de vous offrir mes respects et amitiés.
Agréez, etc.
INTROPUOTIOir. ay
 ce billet, M. Buloiont répondit sur-le-chatnp par le suivant :
Monsieur,
Quoique l’intérêt que vous m’avez inspiré, depuisque j’ai eu le plaisir de vous connaître, redouble dans la fâcheuse circonstance dont je viens de recevoir la nouvelle, et qui heureusement paraît ne pas vous inquiéter beaucoup, je ne puis résister au besoin de vous adresser un reproche que votre conscience vous fera sans doute un devoir d’accepter. Je vous félicite du congé que vous avez obtenu; mais votre silence sur l’emploi que vous comptez en faire me porterait à croire que vous êtes homme à oublier certaines dettes, par exemple, quelques jours que vous devez à votre cousin de Montlhéry. Je n’ose pas prétendre à la totalité de ce loisir dont vous aurez sans doute à disposer de plusieurs manières, mais je ne vous tiendrai quitte envers moi que si j’obtiens de vous une quinzaine. Tout en nous efforçant de vous ennuyer le moins possible, nous trouverons, si vous avez bonne mémoire, un emploi de notre temps qui pourra s’accorder avec vos intentions passées et peut-être présentes. Au surplus, je serai à Paris dans trois ou quatre jours, et j’aurai l’honneur de vous y voir.
Agréez, en attendant, etc.
En effet, le capitaine reçut au bout de quelques jours la visite de M. Bulmont, et il convint qu’un
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a8 INTRODÜCTIOJÎ.
excès de discrétion l’avait seul empêché de s’expliquer sur le séjour d’une quinzaine qu’il comptait faire à Moiitlhéry, conformément au désir qu’il en avait témoigné à son départ, et qui, depuis cette époque, n’avait fait que s’accroître. Ces quinze jours, M. Vernaux les passa chez son parent au milieu de toutes les distractions que M. Bulmont s’efforça de rassembler pour rendre les journées moins longues. Quant aux soirées, elles furent trouvées trop courtes; car c’est alors qu’eurent lieu fous les entretiens intéressants [qui font le sujet de cet opuscule.
Les origines, suivant la science moderne et suivant la Bible, comparées entre elles, firent la principale matière de ces causeries philosophiques. Iæ . capitaine avait soin de prendre des notes qu’il rédigeait et développait ensuite avec soin , de manière à n’omettre rien d’essentiel dans ce qui avait fait le sujet de l’entretien de la veille. C’est sur son manuscrit et sur un supplément d’explications orales qu’ont été rédigées les conférences que présente au public l’humble éditeur de cet ouvrage.
Mais ici je dois mettre mes lecteurs dans la confidence de quelques reproches qui ont été adressés à mon travail, lorsque, encore en manuscrit, il a passé sous les yeux de certaines personnes dont je sollicitais la critique et les conseils. On m’a représenté d’abord que le capitaine se montrait homme de trop bonne composition, ou du moins qu’il avait trop peu de chemin à faire pour se trouver d’accord avec son interlocuteur. Je réponds que je
INTRODUCTION
ne suis qu’historien , et que je raconte les choses et les hommes comme ils sont. M. Vernaux n’était pas un de ces incrédules qui ont à passer par tous les degrés du doute avant d’arriver à un symbole; c’est un homme sage, dont l’esprit déjà éclairé par la foi passée, mais distrait par les mille préoccupations qui nous assiègent, s’agite et chancelle en se heurtant aux incertitudes que la science semble semer sur le chemin de la foi, mais qui sent instinctivement la vérité et qui la désire. De pareils hommes sont rares, j’en conviens, mais il s’en rencontre parfois , et il s’en est rencontré un eu l’an i834 : c’est précisément parce que ce phénomène s’est rencontré que je me trouve éditeur de cet opuscule. Car des philosophes qui disputent pour disputer, avec une intention bien décidée de ne pas changer d’avis, c’est chose qu’on rencontre fort communément ; et si telle eût été la nature de mes interlocuteurs, au lieu d’une discussion sincère, et se terminant à quelque chose, je n’aurais trouvé qu’un échange fort ennuyeux de propos contradictoires ne se terminant à rien , et que je ne me serais pas donné la peine de ramasser.
Je n’ai pas besoin de justifier autrement certaines expressions, certaines formes de style qui seraient déplacées dans tout autre ouvrage, mais qui ne sont que la représentation fidèle des faits, c’està-dire l’écho de paroles dites avec toute la familiarité de la conversation. Mou devoir d’historien véridique me met également à couvert d’un autre reproche qui paraît très-grave. M. Bulmont , m a-
IWTRODÜCTIOW.
t-on dit, se montre assez prodigue de réflexions fort sévères, pour ne rien dire de plus, à l’égard des savants en général, et de plusieurs d’entre eux en particulier. Les savants et la science même sont traités çà et là avec une sorte de dédain qui tend à ravaler les produits et les efforts de l’intelligence humaine. Je réponds à cela que je ne suis pas responsable des idées de M. Bidmont. 11 est vrai que son aversion pour les savants est bien décidée , et ses discours en font foi ; mais, simple narrateur, je ne me suis pas cru autorisé à supprimer ce trait de son caractère, et à donner ainsi au dialogue une couleur infidèle. J’ai souvent adouci les nuances , mais j’ai du conserver la teinte générale de sa pensée. J’accorderai qu’il y a peut-être exagération dans sa manière de sentir les choses. La science et les savants sont accoutumés à rencontrer des préventions d’un autre genre. Pour la foule, toute parole de savant est un symbole autour duquel pleuvent les actes de foi. Mais il est quelques esprits auxquels les continuelles métamorphoses de la science, l’incertitude de ses systèmes et les nuages qu’elle jette si souvent sur les vérités les plus claires, inspirent des sentiments, ou, si l’on veut, des préventions tout opposées. Ces sentiments sont excusables après tout , parce qu’ils sont le produit de la réflexion et de l’examen , et Cette considération seule m’empêcherait de porter sur les boutades antiscientifiques de M. Buluiont un jugement aussi sévère qu’on le fera communément. Mais, après tout, le lecteur ne me les imputera pas; ma profession et mes habitudes suffiront,
INTRODUCTION. 3 1
je le pense, pour me mettre à l’abri de tout soupçon à cet égard.
Il ne m’appartient pas, du reste, de donner mon avis sur le mérite de l’ouvrage. Mon rôle se borne maintenant à celui d’observateur attentif à recueillir toutes les remarques qui seront faites tant sur le fond que sur les détails des questions qui y sont traitées. Mes relations avec les personnes que je mets en scène m’autorisent à promettre que ces remarques seront prises en considération , et que tous les éclaircissements et les développements reconnus nécessaires ou utiles prendront place dans l’ouvrage, s’il s’en fait une édition nouvelle (i).
(i) Voir l’Avertissement de la seconde édition en tète de ce volume.
DE
PREMIÈRE SOIRÉE
Les six jours de la Création.
C’ÉTAIT le 3o avril 1 834- La famille tout entière était réunie sous un beau tilleul du jardin de M. Bulmont, et se livrait à une conversation vague que le chef de la famille interrompit pour proposer l’ordre du jour. Alors, au milieu d’un profond silence, et do l’attention générale, le capitaine ouvrit la séance, et s’exprima en ces termes.
Je vous l’ai déj;i dit, M. Bulmont, et je vous le répète : les attaques que je vais livrer à la croyance biblique, ne procèdent nullement soit de l’antipathie, soit de la prévention contre la foi chrétienne. Elles sont le fruit d’une conviction calme, du moins jusqu’à plus ample informé; et quoique dans la discussion que nous allons ouvrir, je désire sincèrement être le battu, je jouerai ma partie loyalement et tout à fait en conscience. N’ayaut d’autre but que de trouver la vérité, je serai ergoteur, et obstiné jusqu’à l’extrême, plutôt que de m’exposer à laisser un seul doute en arrière. J’espère donc que vous excuserez le fond et la forme, et tout ce qui échappera à ma franchise et à mon sin-
34 LKS soirées de MONTLIléRY.
cère besoin de in’éclairer. Dans l’intérêt de la vérité, il me paraît indispensable de nous mettre l’un et l’autre tout à fait à l’aise.
C’est une permission que vous n’aviez pas besoin de demander, repartit M. Bulmont; et bien loin d’être un obstacle de nature à embarrasser la route qui mène à notre but, cette disposition de votre esprit est une circonstance que je vois avec un véritable plaisir. Car il y a pour tout homme qui cherche une conviction, un double écueil à éviter. Il n’y a ni conviction, ni lumière possibles pour l’homme prévenu pour ou contre un principe; nos préjugés sont comme des verres colorés au travers desquels nous voyons les objets sous des teintes qui leur sont étrangères, ou comme des verres taillés qui les déplacent, les grossissent, ou les atténuent; généralement les font voir tout autres qu’ils ne sont. Pour un homme léger, évaporé, esprit fort à la façon du monde, la religion est une théorie de bas étage qu’il n’aperçoit que sous un point de vue répulsif et ridicule. L’homme à passions est aussi homme à préjugés : celui-là ne verra non plus la religion qui le gêne, qu’à travers un prisme qui la lui défigure. En un mot, la vérité du christianisme, quelque éclatante qu’elle puisse être , ne le sera certainement pas pour qui ferme les yeux. Mais je n’aime pas non plus l’homme qui, sans raison suffisante, sans conviction fondée sur des bases solides, se fait le complaisant d’un principe, auquel il adhère non par l’essor de l’intelligence, mais par sympathie d’âme, par besoin, par entraînement; car tout cela est une autre sorte de préjugés. Ce n’est pas qu’il n’y ait là un côté respectable; mais la sympathie, l’entraînement sont des météores d’un jour, cjui.
PREMIÈRE SOIRÉE
en s’évanouissant, laissent l’esprit dans l’incrédulité ou le doute. Je veux à la croyance religieuse d’autres fondements que le sable; je veux que la religion de l’âine soit précédée ou soutenue du moins par la religion de l’esprit.
J’ai de plus une observation ii vous faire sur votre manière trop modeste d’envisager ce que vous appelez notre débat. Il ne faut pas voir en moi un docteur, ni en vous un prosélyte qu’il s’agisse de catéchiser ou de combattre. Vous signalez quelques points obscurs où vous voudriez sincèrement voir tomber quelques reflets de lumière; je les ai peut-être examinés, mais votre examen est encore à faire; l’occasion s’en présente, et je suis persuadé que nos réflexions marcheront plus souvent de concert qu’en lignes de bataille. Je proteste, en un mot, contre toute qualification de vainqueur et de vaincu, dont il vous plaît de choisir la plus modeste; nous serons deux amis cherchant consciencieusement la vérité, et la trouvant ensemble; je le trois, parce que nous sommes, moi convaincu, vous judicieux et sincère.
M. Vernaux. — Je le crois aussi, et je le désire autant que je l’espère; mais pour abréger ce préambule, et commencer par le commencement, je vous demanderai si vous avez des solutions bien satisfaisantes des difficultés qu’offre la narration biblique sur la naissance du monde. Le chapitre de la création est incontestablement une belle page; le célèbre Fiat lux, que le païen Longin, je crois, déclarait sublime, n’a rien perdu de sa majesté en traversant les siècles. Mais laissons de côté la forme qui donnerait pourtant sur plus
d’un point prise à la critique; examinons l’ordre et le fond de cette narration, et comparons-le aux inductions irréfragables que la science moderne a tirées de ses découvertes relativement aux révolutions et aux phases diverses qui ont passé sur notre planète. L’univers, s’il a été créé, l’a-t-il été, a-t-il pu même l’être dans l’ordre et la façon assignes par Moïse? Nous y voyons en particulier la création , successive, réglée, et même datée de tous les corps sublunaires, et nous lisons que quatre ou cinq jours après le règne du néant, l’humanité commence, se déroule, et arrive sans accident, pour ainsi dire, jusqu’à l’accident fort grave, il est vrai, du déluge. Or, si la terre a répondu aux savants qui ont interrogé ses entrailles , pour y reconnaître , non l’avenir à la façon des aruspices , mais le passé, mais ses époques, mais son âge, mais sa naissance; si la terre, dis-je, a répondu par des révélations incompatibles avec la vérité du système mosaïque, il me paraît difficile de donner raison à celui-ci sans arguer de faux témoignage des faits trop avérés. Or, en est-il ainsi? C’est ce que vous savez fort bien, et mieux que moi sans doute. Vous connaissez la structure de l’écorce du globe; ses stratifications diverses; et les nombreux produits végétaux et animaux qu’elle renferme. Or, ces fossiles des deux règnes, produits si nombreux, si variés, si hétérogènes, si singulièrement incrustés dans les couches minérales nombreuses, tantôt régulières, tantôt amorphes (et je ne m’étends pas sur ce.s faits, parce qu’il s’agit, non défaire un tableau, mais de les signaler), tout cela, dis-je, dépose en faveur et de nombreuses révolutions dont le drame s’est étendu
PREMIÈRE SOIRÉE. 87
à travers bien des centaines de siècles, et d’un ordre naturel antérieur à celui qui existe maintenant et dont Moïse prétend nous révéler l’origine.
Laisserai-je de côté ces œuvres secondaires de la nature, c’est-à-dire les créations plus jeunes que la terre qui ont peuplé sa surface d’être vivants, pour remonter à l’origine même du globe? Ici des faits se présentent, bien constatés également, qui démentent son acte de naissance tel qu’il est rédigé par l’écrivain biblique. Car, à l’entendre (ce qui, il est vrai, n’est pas en général très-facile), la terre serait sortie du néant en bloc et dans l’instant d’une pensée divine, exactement dans l’état où elle se trouve maintenant, sauf les accidents minimes de sa surface, et cela sans l’intermédiaire d’un agent contre l’action duquel il n’est pas possible de s’inscrire en faux. En un mot, la terre a éprouvé incontestablement la fusion ignée; le feu l’a saisie, l’a possédée, et la possède encore; elle n’est qu’une masse incandescente recouverte d’une croûte solide de quelques lieues, sur quelques points même de laquelle ces ouvertures qu’on nomme volcans donnent une issue au feu central. Cette existence du feu intérieur, qui supposerait à notre planète une origine ignée, analogue, par exemple, au célèbre système de Buffon, repose, comme vous le savez, sur deux .sortes de preuves dont personne ne conteste plus l’existence. L’élévation croissante de la température à mesure qu’on s’enfonce au sein delà terre, ne peut provenir que d’une cause intérieure dont l’action augmente avec la proximité. D’un autre côté, l’aplatissement de la terre aux pôles, et la stratification de ses couches superficielles s’accordent parfaitement avec l’hypothèse
tl’uuc masse sphérique primitivement fluide et incandescente, dont la rotation aurait produit le renflement de l’équateur, et dont le rayonnement dans l’espace aurait refroidi et figé la surface. Notre globe a donc dû subir primitivement et en entier l’action du feu : or, Moïse n’en dit rien , et suppose par conséquent le contraire; ce qui se conçoit de reste, car il n’avait ni fouillé la terre en géologue, ni mesuré le méridien.
Il vous faudrait rendre raison de tout cela. Mais de plus, je vais, afin de vous interrompre le moins possible, prendre l’avance contre une réponse peu sérieuse, dont certaines gens se montrent néanmoins fort satisfaits, et que peut-être vous croirez pouvoir opposer à mes objections. Je sais que depuis les découvertes nombreuses et décisives que la géologie a faites dans le sein du globe , et par conséquent dans le domaine du passé, les défenseurs de la Bible ont adopté pour les jours de , la création le système des périodes indéterminées , qui leur paraît laisser toute la latitude possible à cette action lente et mystérieuse de la nature , qui s’est résolue en d’immenses et nombreuses révolutions , dont tant d’indices non équivoques nous révèlent aujourd’hui l’existence. Mais il me semble , à part la valeur intrinsèque de ce système, qu’une supposition qui froisse aussi vivement la lettre de la narration de Moïse, et qui n’a été imaginée que pour se tirer d’affaire, est très-légitimement suspecte; et que l’invention en est trop tardive, pour qu’on puisse la considérer comme une explication naturelle et tant soit peu vraisembable.
Je n’incidenterai pas sur quelques difficultés et invraisemblances d’ordre secondaire , telles que la formation du soleil, de la luue et des étoiles, après les végé-
PREMIÈRE SOIREE
taux, et entre ceux-ci et les animaux; c’est-à-dire qu’entre deux actions ou deux créations qui sont en comparaison infiniment petites, Dieu aurait formé un système infiniment grand ; ce qui est contre l’ordre logique , et suppose évidemment que le narrateur considérait les corps célestes comme créés pour la terre; supposition insoutenable pour qui connaît tant soit peu l’immensité du monde des étoiles, ou plutôt de tous ces mondes stellaires , de çette infinité de mondes immenses, auprès desquels le nôtre n’est qu’un atome perdu dans l’univers. Or, ce point faible, très-faible dans l’histoire de la création biblique, s’explique trèsnaturellement dans cette hypothèse, que l’importance du système sidéral aurait été complètement inconnue h Moïse; caractère manifestement défavorable pour un écrivain que l’on suppose inspiré. 11 me semble qu’il n’est pas très-facile de rendre raison de tout cela.
M. Bülmont. — Cela est facile ou difficile, selon le point de vue ou vous vous placerez relativement à l’interprétation de la narration de Moïse. Si l’on prétend y trouver tous les secrets de la création; si on lui demande l’explication de tous ses mystères dans leurs détails les plus intimes; si l’on veut, en un mot, que toute la création, que tout l’univers soit dans le premier chapitre de la Genèse, comme dans la pensée divine dont ce chapitre parait être une expression sommaire, la curiosité de l’esprit humain n’y trouvera pas son compte; et il n’est pas impossible que l’historien ait eu un tout autre but, que de donner cette petite satisfaction aux hommes qui viendraient trente siècles après lui. S’il ne s’agit au contraire que de constater l’accord ou l’opposition des faits connus avec l’histoire
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/|0 m;s soinicES de montehéry.
(le la création selon la Bible; ou plutôt, s’il ne faut que prouver que l’opposition ou l’incompatibilité n’ont pas lieu , j’affirme que rien n’est plus facile; or, c’est là qu’est, je crois, la question. Mais pour développer par ordre les moyens de défense ([ue la Bible peut opposer à votre brillante attaque, il est nécessaire de poser préalablement ([uelques principes simples, qui dominent et gouvernent la question, et dont je suppose que nous tomberons aisément d’accord.
Je ferai observer en premier lieu que lorsque notre intelligence se heurte à un récit, à un témoignage historique, h un document quelconque enfoncé profondément dans le passé , il y a en général trois manières de se rendre raison du désaccord entre le monument et la raison de l’homme. La première donne tort au monument dont on supposera le témoignage menteur, n’importe par quelle cause. Dans la seconde hypothèse, le monument aurait raison; mais l’esprit du critique aurait tort, c’est-à-dire qu’il ne réunirait ni les facultés, ni les conditions nécessaires à l’intelligence du témoignage; en un mot, ce serait de sa part incapacité pour comprendre. Dans la troisième manière de voir, ce ne serait ni au monument ni à l’esprit du critique qu’il faudrait s’en prendre, mais à l’intervention de circonstances qui auraient brisé le fil au moyen duquel le monument pourrait être suivi, compris et vérifié. Or, ces circonstances qui peuvent être de nature infiniment variée , ne sont que trop nombreuses dans l’espèce. Relativement au tableau biblique de la création , nous sommes complètement déroutés par la distance immense qui nous sépare de l’époque, des mœurs, du langage, des formes de style, au milieu desquels
PREMI^.RE SOIRÉE
vivait Moïse; ce qui était plus ou moins intelligible pour les Hébreux peut ne l’être plus pour nous, parce que nous ne comprenons ni beaucoup de mots importants, ni les allusions, ni les figures , et que nous n’avons pas, pour suppléer à ce qui manque, la ressource des commentaires que le narrateur sacré tenait sans doute à la disposition de ses auditeurs. Pour conclure, je vous prierai de convenir, si vous le trouvez bon , qu’avant d’arguer contre un monument de celte importance , ou du moins pour le juger sans appel , il faudrait être tout à fait sûr de le bien comprendre.
M. V. — Cela est juste, et je l’accorde volontiers.
M. B. — Je vous dirai en second lieu , que lorsqu’il s’agit d’apprécier quelqu’une des œuvres de Dieu, soit dans le monde physique, soit dans l’ordre moral, nous jugerons mal, très-mal, en prenant pour caractère de ces œuvres, leur convenance ou leur désaccord avec les formes microscopiques de cet atome que nous appelons notre raison ; nos idées ne me paraissent pas devoir être la base d’un jugement régulier et compétent sur les produits quelconques de la raison divine. Affirmer qu’une chose est convenable, sage et logique, ou au contraire qu’elle ne possède pas ces qualités, c’est attester (ce que nous avons le droit de faire ) qu’elle se présente sous ce point de vue à notre chétive perception; mais supposer que Dieu sc fait l’écho des jugements que jettent sur le monde notre esprit myope, notre intelligence avortée, voilà, à coup sur, une fort impertinente prétention, quoi qu’en puissent penser certaines têtes réputées philosophiques. Tous les jours cependant nous voyons le
4a LES SOIRÉES DE MONTLIIÉRT.
contraire arriver, et tous les jours aussi en entendant tant d’hommes placer les œuvres et les paroles du Créateur dans la balance boiteuse de leur raison, il me semble entendre ce petit insecte que vous voyez courir sur le tronc de cet arbre , cette petite fourmi.., devisant et donnant son avis sur des questions de mathématiques, de médecine, sur les affaires de l’État, que sais-je! sur tant de choses qui sont un peu hantes pour son intelligence d’insecte rampant, mais beaucoup moins hautes que ne le sont pour nous les vues du Créateur. Ne trouvez-vous pas que décider ainsi sur ce qu’il peut convenir à Dieu de faire on de ne pas faire, en soumettant à notre mesure son incommensurable pensée, c’est se mettre à la place de ce petit insecte, s’il sortait de sa sphère, comme je le supposais tout à l’heure; c’est faire, en un mot ce que j’appelle jugement de fourmi ?
M. V. — Encore accordé sans difficulté,... Cependant je ne suppose pas que vous donniez à l’homme le conseil d’enterrer sa raison , dès qu’il s’agit de reconnaître et d’apprécier ce qui pourrait être l’œuvre et le dessein de Dieu; car ce serait détruire toutes les causes finales, toute l’intelligence de l’univers ; ce serait méconnaître la Providence dans l’ordre physique et moral. Assurément, cet ordre de l’univers où nous reconnaissons à chaque instant ce que nous appelons la Sagesse suprême, ce n’est pas une illusion, un préjugé, et nous ne prononçons pas alors des mots vides de sens.
M.B. — Non, sans doute; et cette iiuhictiou ne peut se tirer, ce me semble, de mes paroles. Si je crois que le Créateur avait un but, savoir l’univers, savoir
PRKMIÈRE SOIRÉE. 4^
rhomine, je reconnaîtrai dans les moyens que je trouve appropriés au but, une intention providentielle; et je crois sage ma raison , qui me fait voir cette action divine s’exerçant à chaque atome du temps sur chaque atome de l’iinivcrs. Mais, parce que je sens l’intention et la pensée divine dans quelques-uns de scs rapports avec moi , est-ce une raison suffisante pour que je sois autorisé à décider sur la nature , l’étendue, la convenance, les motifs de toutes les idées du souverain Etre? Parce que j’ai la conscience de quelques-unes de ses vues, dois-je me croire initié à tous les mystères que son intelligence embrasse ? Oui , nous comprenons quelque chose ; mais ce quelque chose est un infiniment petit par rapport à ce que nous ne comprenons pas. Ce que nous comprenons , le voici. Regardez celte tour, dont les ruines font pour ce banc qui nous réunit un point de vue qui a son mérite. Sans doute, le sire de Montlhéry qui la fit bâtir , dut avoir quelque cheval , quelque chien de chasse favori. Prenons le chien de chasse. L’animal jugeait bien, raisonnait juste, si l’on veut, lorsque son maître, lui présentant quelque morceau de pain ou de gibier, il prenait cela pour une faveur qu’il distinguait fort bien du fouet ou du bâton. Au son du cor, il comprenait le but, la volonté, l’action prochaine de son maître et de tous ses gens. Voilà deux idées parfaitement justes dans l’intelligence de cet animal. Mais comptez bien, en voilà deux; or voici sur quoi il n’en avait pas une troisième. Que faisait, que voulait sou maître en bâtissant cette tour?... Figurez-vous celte intelligence canine s’exerçant sur cet assemblage de pierres!... Eh bien! nous voilà, nous , petite humanité; voilà comme nous nous
44 I-ES SOIRÉES DE MONTLDÉllY.
trouvons le plus souvent aux prises avec les vues divines; et si nous ne les comprenons pas, nous prenons le parti de les nier, en niant les faits qui en sont la représentation. Vous n’ignorez pas, du reste, combien la réflexion et l’étude de la nature , de concert avec l’expérience, nous font découvrir parfois des causes providentielles à des faits qui nous clioquaicnt d’abord, ou se dessinaient mal dans notre esprit à travers nos préjugés. C’est l’histoire du gland et de la citrouille.... Or , supposez que Garo n’eût pas reçu la singulière leçon que vous savez, il eût continué à débiter ses sottises mais la Providence aurait-elle eu tort pour cela ?
M. V. — Je tombe d’accord et sans restriction , que souvent , le plus souvent meme , les vues divines sont placées dans une spbère à laquelle l’intelligence humaine ne saurait atteindre; et qu’en général, du moins, notre manière d’envisager un principe est une mauvaise base pour juger du poids que ce principe peut avoir dans sa haute pensée. Mais je ne vois encore que bien vaguement à quoi cela nous mène.
M. B. — Patience.... Ces principes sont trop féconds, trop souvent applicables , ils ont trop d’influence sur les questions que nous aurons à traiter, pour qu’il ne soit pas nécessaire de les passer solennellement en revue. J’ajoute immédiatement, comme corollaire à ce qui précède, que si, au lieu de vingt révélations que Dieu pourrait nous faire sur un sujet quelconque , sur la création par exemple, il lui plaisait de n’en faire qu’une, ou même moins encore, il faudrait se résoudre à ignorer le reste, et que l’homme serait fort mal venu de lui eu demander le pourquoi.
PREMIÈRE SOIRÉE. 45
M. V. — Assurément!... d’autant que ce serait assez inutile!
M. B. — Et pourtant je vous y prendrai vousmême.... Mais voici que je passe à mon troisième principe.
Puisque Dieu est parfaitement libre de ne nous révéler qu’une, partie de ses œuvres, il en résulte qu’un écrivain inspiré qui nous parlerait en son nom, n’est pas tenu de nous donner la révélation de beaucoup de choses, dont notre expérience et nos études penvent amener plus tard la découverte. Cela doit se supposer d’ailleurs d’autant plus aisément qu’une révélation plus large des secrets de la nature, par exemple, pourrait être fort inutile au but que Dieu se proposerait en guidant la plume d’un écrivain comme était Moïse. Personne n’a encore eu la prétention de demander compte à la Bible de son silence sur le système de Copernic, ou sur le principe de la gravitation universelle. La Genèse dit que Dieu créa la lune pour présider à la nuit; a-t-on jamais reproché à la Genèse de n’avoir pas mis, parmi les attributions de la lune, ce flux et ce reflux que produit son action sur l’Océan? D’où je conclus que personne n’est en droit de demander à l’écrivain biblique compte de son silence sur un grand nombre de faits de la création. Il n est tenu qu’à une seule chose, et je vous prie de le bien remarquer.... C’est que les faits avérés de la science ne soient pas en contradiction avec son récit.... ce qui n’est pas précisément la même chose que d etre parfaitement d’accord. En d’autres termes, et cest ma principale formule, il suffit que les deux systèmes ne se donnent pas un démenti mutuel , et que sur les
46 LüS SOIREES J)E MONTLH^llY.
faits de la science ou puisse construire des hypothèses qu’elle avoue, et qui puissent se placer Sans froissement dans les vides de la narration mosaïque. Vous voyez maintenant assez nettement mon système. Dire, raconter, expliquer la création, c’est ce qu’il n’est guère possible de faire, parce (ju’il a plu cà Dieu de ne nous montrer qu’une pâle cs([uisse du tableau. Mais si la Genèse ne calque pas son récit sur nos résumés synoptiques, ce que je ne regrette guère, en voyant chaque jour les métamorphoses de la science, je répète que celle-ci n’offre jusqu’à présent aucun fait avéré qui soit un démenti formel à quelque partie du récit de la Bible. Voilà le terrain sur lequel je me place.
M. V. — Moi je n’en désire pas d’autre, et je le reconnais encore, c’est là toute la question.
M. B. — Eh bien donc, voici que j’eulre directement en matière.
Vous supposez que la terre a éprouvé la fusion ignée, et qu’elle est maintenant , encore incandescente dans son intérieur. Cette seconde partie de votre hypothèse n’est rien moins (|ue prouvée, permettez-moi de vous le dire. Elle ne l’est pas, parce qu’elle est susceptible de plusieurs ol)jections graves ; et elle ne l’est pas , parce qu’on peut rendre raison des phénomènes de toute autre manière. La théorie du feu centrai est mal à l’aise devant le principe de la densité croissante des couches de notre globe, en allant de la surface vers le centre; et d’un autre côté, cette lave intérieure serait nécessairement soumise à une marée régulière , par la double action du soleil et de la lune; d’où il semble résulter que la croûte supé-
PREMIKAE SOIRÉE.
rieure éprouverait régulièrement des chocs et des pressions énormes, capables de la disloquer; or, de ces chocs et de ces pressions , il n’existe pas la moindre trace. Je n’insiste pas sur ces difiîcul tés et sur quelques autres, et je vous accorde votre théorie de l'incandescence intérieure du globe, comme chose tout à fait possible. Mais il faut que, de votre côté, vous fassiez la même concession au système qui fait actuellement concurrence à celui-là.
Que prouvent, en effet, les observations faites sur l’accroissement des températures au-dessous de la couche invariable? Qu’il y a une source de chaleur interne , dont nous approchons de plus en plus à mesure que nous nous enfonçons au-dessous de la surface. Mais rien ne prouve que cette source soit éloignée; elle peut n’être pas à plus de deux ou trois lieues; et remarquez en passant la témérité de ces logiciens qui ont fouillé la terre sur un huit-millième de son rayon à peine, qui n’ont fait autre chose, pour ainsi dire, qu’égratigner son épiderme, et qui de leurs observations concluent à l’état de ses profondeurs intimes! Encore une fois, rien ne prouve que la source de chaleur qui se révèle à nos expériences soit à plus de trois lieues , par exemple : à partir de là et en descendant au-dessous , les températures pourraient décroître progressivement , de telle sorte qu’à moins de six lieues, nous rencontrerions une couche dont la température fût égale à celle de la couche invariable qui existe auprès de la surface de notre sol. Au delà de cette nouvelle couche, les suivantes, jusqu’au centre de la terre, pourraient présenter une série de températures décroissantes; la masse du globe, au lieu
d’être à l’état de lave, pourrait être profondément gelée, sauf à s’échauffer lentement par l’influence de la source de chaleur que nous admettons dans le voisinage de sa surface.
Or, vous n’ignorez pas sans doute que les savants qui rejettent l’hypothèse du feu central, ne sont pas embarrassés pour rendre raison de cette source superficielle de chaleur. I^a croûte du globe terrestre dans toute l’étendue de notre échelle d’explorations, se compose de métaux oxydés, et il est permis de croire qu’il existe à l’intérieur une masse de métaux natifs sur laquelle s’exerce d’une manière incessante ce travail d’oxydation au moyen duquel de nouveaux feuillets s’ajoutent tous les jours aux couches déjà formées. Or, les actions chimiques sont une source de chaleur douée d’une grande puissance et d’une grande activité; la formation continue des oxydes terreux est donc très-suffisante pour rendre raison de la chaleur interne du globe, comme la combinaison de l’oxygène de l’air avec un des éléments du sang dans nos poumons rend raison de cette chaleur animale dont la constance est si remarquable.
Mais non-seulement il est permis d’adopter cette manière d’envisager l’origine de la chaleur terrestre , au moins comme hypothèse, mais encore elle seule rendrait raison d’un fait qui tient une place si importante dans la physique du globe; savoir, l’existence d’un grand courant électro-magnétique qui règne autour de la terre dans la zone équatoriale , et que l’on considère aujourd’hui comme le principe directeur de l’aiguille aimantée. C’est à l’oxydation interne que ce courant devrait son origine, de sorte que l’action
PREMIÈRE SOIRÉE
cliiinique qui s’exerce au sein de la terre, y dégagerait à la fois de la chaleur et de l’électricité , comme elle le fait dans les expériences que nous exécutons en petit au sein de nos laboratoires. Cela étant , pensezvous que le système du feu central soit la solution exclusive du problème de la chaleur interne du ?
M. V. — Je ne puis pas contester que cette chaleur interne ne trouve aussi son explication dans le. système que vous opposez au feu central ; mais je vous ferai remarquer que cette chaleur n’importe ici qu’en tant qu’elle se rattache au principe de la fluidité primitive du globe. Or, ce principe cite encore en sa faveur les éruptions volcaniques ; il cite surtout la forme sphéroïdale de la terre qui serait une conséquence forcée d’une fluidité initiale, et dont Votre action chimique interne ne rend, certes, pas raison.
M. B. — Des deux faits que vous signalez , le premier est, de l’aveu de tout le monde, d’une importance minime. Même plusieurs partisans du feu central rapportent les éruptions volcaniques à un principe tout à fait différent. Et il suffit, pour concevoir leur réserve à cet égard , de considérer l’irrégularité de l’action volcanique, l’extinction d’un grand nombre de volcans, la différence de nature qui existe entre les roches inférieures de la croûte du globe, et les produits d’origine ignée; enfin, le centre de l’action volcanique paraît, en général, situé à une très-petite profondeur, aussi existe-t-il sur la cause des volcans des systèmes très-divers; beaucoup de physiciens les attribuent à l’action réciproque de l’eau et des iné-
5o Mis SOIttÉES DE MOTfTLUÉRY.
taux non oxydes dont il était question tout à l’heure , ou même à celle des chlorures et des sulfures. Quoi qu’il en soit, les savants sont trop loin d’être unanimes à considérer les volcans comme un résultat probable du prétendu feu central, pour que nous devions attacher quelque importance à une discussion placée sur ce terrain.
Mais il eu est autrement, peut-être, de l’argument tiré de la forme sphéroïdale de la terre, et je pense que celui-là surtout vous paraît d’un grand poids.
M. V. — Je n’eu disconviens pas; et vous semble/ reconnaître vous-même que cette considération a quelque force.
M. B. — Cela dépend du point de vue où l’on voudra se placer. Mais je vous demanderai, au préalable, si par hasard la terre n’aurait pas été faite d’un seul jet dans son état actuel , sauf les effets du déluge. C’est une hypothèse....
M. V. — Insoutenable!...
M. B. — Insoutenable, dites-vous? et qui cependant n’a pas paru telle à Newton. Remarquez préalablement que je n’y tiens pas pour mon compte ; mais je dois la signaler comme entrant dans une division logique de notre sujet, et comme n’étant peut-être pas dépourvue de probabilités. Mais laissons cela pour le moment; admettons et disons que la terre a été liquide à une certaine époque , autant qu’il est nécessaire pour qu’elle ait pu subir d’une manière notable les effets d’une force centrifuge résultant d’une rotation sur son axe. Il s’agit de savoir si cet état de choses ne peut être le produit d’un autre principe que celui du feu; or, c’est ce <jui n’est |>as douteux, pqisquc, entre autres hypothèses.
PREMIÈRE SOIREE
en voici une que je puis faire; hypothèse sur laquelle la contradiction n’a pas de prise , et que certaines circonstances du récit de la Genèse rendent assez vraisemblable.
Si Dieu a créé la matière, in principio, rien ne prouve qu’il ait d’abord doué de cohésion tous les atomes auxquels il donnait l’existence. Car, remarquez-le bien , il y a deux actions distinctes et indépendantes dans la formation d’un tout cohérent: celle des molécules , dont chacune a une existence et une forme indépendantes de celles des autres, et la liaison établie subséquemment entre ces êtres distincts pour en former un être collectif, comme sont la terre, le soleil, et les plus petits objets sur lesquels votre main s’exerce. Or, non-seulement les molécules terrestres ont pu demeurer pendant un temps indéfini libres de la cohésion qui donne naissance aux solides, mais elles ont pu être douées de pesanteur, comme le sont les molécules incohérentes de l’eau , et former en cet état un globe tournant sur son axe, comme vous supposez vous-même qu’aurait dû faire votre globe à l’étal de lave incandescente. Dans cet état de choses, les phénomènes d’affaissement et de renflement auront dû se produire; et vous voyez qu’il n’est pas besoin de supposer l’intervention d’une cause dissolvante, pour déterminer une forme qui résulte immédiatement de ce qu’au pourrait appeler la plus simple action de la nature; forme que la solidification subséquente, mais indéterminée quant à l’époque, des couches superficielles, aura définitivement fixée dans son état d’équilibre.
Telle est l’explication possible et naturelle de la
5a LES SOIRÉES DE MONTLHÉRY.
forme actuelle et primitive de la terre. Comme hypothèse, elle est incoiitestahlemenl hors des atteintes de toute critique savante, par la raison que la matière a pu rester indénniment incohérente, et subir dans cet état les phases que vous lui attribuez lorsque vous supposez sa cohésion détruite par un dissolvant quclcoiujue. Cette hypothèse est-elle l’histoire de la nature? Je l’ignore; et moi, très-froid par caractère pour tout ce qui est système, je n’attacherai guère à celui-ci d’autre importance, si ce n’est que nous pouvons l’opposer en cette qualité à tous ceux qui donnent des démentis à la Bible. Je dois avouer cependant qu’il me semble posséder des caractères qui l’élèvent à mes yeux au rang d’une forte probabilité. Sa simplicité d’abord, qui est supérieure à celle de toute autre théorie sur ce sujet; en second lieu, la facilité avec laquelle il se prête à l’explication d’importants phénomènes qui déjouent les efforts de tout ce qu on appelle les hautes intelligences de l’époque; troisièmement enfin, certaines circonstances du récit de la Bible, duquel il semblerait être une conséquence forcée. Personne n’est plus discret que moi sur le chapitre des interprétations; j’ai une défiance e.xagérée peutêtre à l’égard de ce qui me paraît le sens de l’Ecriture, et cela pour plusieurs bonnes raisons qui ne seraient pas à leur place ici. Mais il me paraît difficile de ne pas conclure de la partie du récit de la Genèse qui concerne le troisième jour de la création, qu’il y avait mélange des eaux et des parties de la terre, de telle sorte que cela formait un tout qui ne devait pas offrir de solidité. Car, suivant le texte, Dieu ordonna à toutes les eaux de se rassembler en un seul lieu, et par
PREMIKRE SOIRÉE.
conséquent en une seule masse distincte, et à la terre de paraître; métamorphose qui me semble devoir s’interpréter naturellement par la division d’une masse limoneuse en deux parties distinctes, dont ruiie purement liquide, et l’autre dès ce moment solide. Or» on était au troisième jour ; ce qui, quel que soit le sens ou plutôt l’extension qu’on donne à ce mot, suppose des révolutions déjà faites par la terre autour de son axe, et les phénomènes de figure qui en dérivent. Ainsi voilà une hypothèse ; peut-être y en a-t-il d’autres plus ou moins plausibles; mais pour m’en tenir à celle-là, trouvez-vous qu’en face de ce système, les adeptes du système vulcanicn aient la partie si belle ?
M. V. — Je ne voudrais plus, je l’avoue, la tenir pour eux; car sur une hypothèse de cette nature, la contradiction n’a pas de prise; et elle est d’une simplicité qui, système pour système, doit lui donner le pas sur bien d’autres. Ainsi, dans le procès à Moïse, je veux bien abandonner la question du feu, qu’on peut bien soutenir comme système , mais qui est trop loin d’être démontrée pour qu’on en fasse un sujet d’accusation contre le récit de la Bible. Mais vous avez commencé par la moindre difficulté , ce me semble ; je crois pouvoir dire qu’elle n’est rien en comparaison du témoignage accablant que portent contre la Genèse la composition des couches superficielles de la terre, et surtout cette immense quantité de fossiles des divers règnes de la nature, des diverses espèces de plantes et d’animaux tout à fait étrangers à notre système actuel. I,.a distinction et l’horizontalité des couches minérales n’indiquent-elles pas d’une manière évidente la disso-
54 SOIREES DE MONTLUÉRT.
lution des matières pierreuses et leur lente précipitation au fond du dissolvant? Or, cette précipitation si lente et si graduée ne suppoSe-t-elle pas, d’après les calculs des géologues, ou même d’après la simple inspection, un immense intervalle de temps? Mais ce n’est rien encore. Les fossiles incrustés dans cette pâte pierreuse, ces vestiges si nombreux de plantes et d’animaux, soit marins, soit terrestres, dont nous ne retrouvons plus les analogues, ne sont-ce pas là des monuments de grandes et de nombreuses révolutions dont l’idée ne se présente certainement pas à la lecture de la Bible? Je pourrais ajouter à ces faits, comme preuves de révolutions gigantesques, l’existence et le relèvement des couches granitiques qui forment nos grands pics; tous les flancs de nos montagnes ne sontils pas formés de bancs redressés dont l’horizontalité primitive a été détruite par d’effi-oyables secousses ? Or, il n’y a pas la moindre trace de ces révolutions dans la Genèse, car il est de toute impossibilité de les confondre avec le déluge; mais j’insiste surtout sur la formation des couches pierreuses et l’enfouissement des fossiles qui supposent une création, ou plutôt un grand nombre de créations diverses et successives qui se seront éteintes dans des bouleversements multipliés. La mer a dû envahir plus d’une fois et laisser ensuite à sec des continents sur lesquels vivaient des races animales dont nous ne retrouvons plus que d’étonnants débris. Or, je vous le demande, tout cela est-il compatible avec la narration de Moïse?
M. B. — Tout cela est compatible avec le récit de la Genèse, si vous voulez le considérer comme l’exposé rapide et sommaire de certains faits principaux et à
PREMIÈRE SOIRÉE
partir if une certaine époque^ et non comme, positivement exclusif de beaucoup d’autres faits qu’il peut taire pour telles ou telles raisons dont la convenance n’est pas de notre ressort. On nous accordera sans doute que la narration de Moïse avait un but, et que ce but était l’homme. D’où il résulte que le récit pourrait se restreindre à la partie de la création générale, ou , si vous le voulez, à celle des créations qui avait l’homme pour lin , et qui prépara l’empire où le souffle de la Divinité allait placer un maître. Depuis ce moment, que Moïse appelle in principio , où Dieu
créa la matière qui devait composer peut-être bien plus tard tous les corps de la nature, jusqu’à celui où il façonna la terre pour en faire le domaine de l’homme, cette matière ne fut-elle pas le sujet de bien des formes, de bien des vicissitudes, de bien des créations minérales, végétales, animales, séparées par bien des alternatives de vie et de mort, d’ordre et de chaos? Ces jours de la création que Moïse nous raconte un à un, sont-ce de véritables jours, ou des époques de durée indéterminée, pendant lesquelles ont pu se succéder longuement les i*évolutions dont nous retrouvons les vestiges? £t si ce sont de simples jours, la volonté divine n’a-t-elle pas pu y hâter l’accomplissement des phénomènes dont la production exigerait, dans des circonstances ordinaires, le concours d’un nombre immense de siècles? Voilà bien des faits possibles sur lesquels la Bible ne s’explique pas, et sur lesquels l’imagination de chacun peut se donner carrière. Tant que vous n’aurez pas prouvé qu'aucun de ces moyens n’est applicable aux théories géologiques, vous n’aurez guère avancé vos batteries contre la Bible. Or,
56 LKS SOIRKFS OK TVrONTLHKRT.
puisque je viens de mettre en avant trois hypothèses, je vais vous en présenter les développements dans ce qui me paraît l’ordre inverse de leur importance.
La terre a-t-elle été faite d’un seul jet, avec tous ces accidents trompeurs peut-être qui nous semblent dénoter d’immenses révolutions dans le passé? Je sais bien que l’énoncé d’un seul doute sur une question semblable est un paradoxe qui révolte, non pas le jugement sans doute, mais l’imagination , mais les habitudes routinières des esprits du commun. Cependant cette thèse pourrait trouver place dans un débat sérieux , et néanmoins je n’entends pas la discuter ici , parce <{ue je n’y ai absolument aucun intérêt; mais je la mentionne, parce qu’elle forme une division naturelle du sujet qui nous occupe. Admettrons-nous, au contraire, ces immenses intervalles de temps que supposent les révolutions apparentes du globe, et ces longues périodes de duiée inconnue seront-elles pour nous ce que Moïse appelle les jours de la création ? C’est une opinion qu’il est permis d’adopter; et sur ce point les théologiens catholiques et les protestants sont d’une égale tolérance. Le système des périodes Indéterminées vous semble, il est vrai, une hypothèse désespérée et tout à fait factice, adoptée par les partisans de la Bible pour échapper aux conséquences des découvertes modernes. 11 en serait ainsi que cela ne prouverait rien ni contre l’hypothèse, ni contre le texte, par la- raison que des opinions fondées sur des monuments inconnus et incomplets doivent se modifier sur l’extension que prennent les uns ou les autres, en reconnaissant leur authenticité commune, pourvu qu’il n’y ait pas de contradiction véritable. Je vous
PflEMliîRE SOIRÉE.
ferai observer à ce sujet que saint Augustin, dans son livre de la CilK de Dieu, va jusqu'à considérer les six jours comme purement allégoriques; ce qui est donner à la lettre du texte une atteinte bien autrement grave que celle qui suppose aux jours de la création des durées quelconques. En faveur du système des périodes indéterminées, on a fait valoir l’élasticité du mot hébreu iom, traduit habituellement par jour, mais qui signifie parfois une simple période quelconque. On a fait remarquer aussi que les fossiles que contiennent les diverses couches du globe suivent dans leur échelonnement l’ordre de création assigné par Moïse. Je dois dire néanmoins que ces deux considérations laissent beaucoup à désirer sous le rapport de l’exactitude, et que l’ensemble du système fait au texte génésiaque une violence qui me semble dépasser toute mesure. Aussi, pour ma part, je rejette bien loin le système des périodes indéterminées.
Mais il y a une troisième hypothèse qui me parait très-vraisemblable, et qui, tout en se plaçant facilement dans un coin de la narration biblique, se plie parfaitement aux exigences des idées modernes, et cadre avec les prétentions de nos géologues. Ne peuton pas supposer que la création dont la Genèse nous retrace l’histoire, n’est que la création qui avait l’homme pour objet, et la dernière après beaucoup d’autres perdues dans l’inlervallc indéfini qui sépare la création de la matière de l’organisation de la nature telle que Dieu l’a faite en dernier lieu pour l’homme? Entre le moment où cette matière sortit du néant, époque désignée par l’expression vague et mystérieuse in prin-
cipio^ jusqu’à celui où Dieu voulut organiser pour son œuvre la plus parfaite cotte houe peut-être plus d’une fois repétrie, un temps quelconque a pu s’écouler, dont l’écrivain ne rend pas compte à l’homme , parce que ce temps n’est pas de son domaine. Dans ce temps perdu, la terre, comme d’autres grands corps, a pu changer bien des fois de forme et d’habitants; et douées d’une cohésion moins parfaite, parce que leur destination n’était pas durable, les molécules ont pu céder bien des fois à des bouleversements intérieurs qui auront enseveli dans les couches pâteuses du globe toutes les espèces vivantes, en même temps que donné par là accès aux eaux sur les continents. Mais lorsque, pour la dernière fois. Dieu jeta en moule cette terre sous sa forme définitive, il en doua les molécules d’une cohésion plus forte pour qu’elle fût durable; de là la solidification de ces couches pierreuses qui furent autrefois liquides; de là l’ensevelissement permanent des dépouilles végétales et animales au sein de roches maintenant insolubles. Voilà comment nous trouvons dans la nature actuelle des traces de créations antérieures à la nôtre et qui nous étonnent; traces que nous distinguons fort bien de celles que nous a laissées le déluge, car celles-ci ne se montrent qu’à la surface ou dans les terrains meubles. Ainsi Dieu aura créé, puis organisé et détruit successivement ses ouvrages, comme un ouvrier mécontent, jusqu’à ce qu’il eût fait riiomnie; puis enfin sa dernière création, ou plutôt sa dernière organisation , aurait été le résumé fidèle, mais plus parfait, de tous ses ouvrages antérieurs. Dans cette hypothèse, les jours de la création
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PREMIÈRE SOIREE
pourraient être de véritables jours, ou plutôt ils seront encore des périodes quelconques dont la duree sera aussi indifférente qu’elle est incertaine.
Vous ferai-je maintenant l’histoire des six jours ? Elle n’offre plus, ce me semble, sinon des obscurités qui y sont toujours très-grandes, j’en conviens, du moins ces difTicultés que vous nous donniez comme inextricables. Voilà la matière qui fut le globe terrestre retombée dans le chaos. Voilà le désordre, voilà les ténèbres. Dieu ordonne, et la lumière paraît. La lumière! et pourtant le soleil, les étoiles, les feux célestes n'existent pas encore. V’ous savez les cris de triomphe que ce fait si singulier faisait pousser à la coterie encyclopédique. Newton n’avait-il pas démontré que la lumière était une émanation du soleil qui réparait ses pertes en absorbant de temjis en temps quelque malheureuse comète qui ne se tenait pas sur ses gardes? Aujourd’hui vous savez où en est la science; les partisans du système de l’émission sont ce
qu’on appelle des arriérés. Et le système de l’éther
ou d’une lumière iiuKqiendante du soleil , (jui n’est pour elle qu’un instrument vibratoire, règne maintenant dans les académies et les écoles, sans contradiction sérieuse. Quel était , dites-le-moi , cet Hébreu qui, parlant à un peuple grossier, il y a trente-trois siècles, vient lui dire que la lumière parut quand le soleil et les étoiles étaient encore dans le néant ?
M. V. — Oui... il y a là quelque chose... quelque chose de très-frappant. Cependant j’ai toujours sur le cœur la création du soleil et des étoiles le quatrième jour, je vous ai dit pourquoi. Ce que vous m’avez exposé sur le système des créations successives me semble
D ■ J Guogle
6o LES SOIREES DE MONTLH1JRT.
satisfaisant, tout au moins comme hypothèse, et je ne dissimule pas que je ne suis pas fiiclié que celle-ci puisse s’accommoder à nos données scientifiques.
M. B. — Elle s’y accommode, en effet, aussi complètement que possible. Car revenons, si vous le voulez, sur la question du feu central, que j’ai étouffée très-logiquemçnt au moyen d’une autre hypothèse. Tenez-vous à l’existence actuelle et primitive de cette lave immense que nos géologues appellent le principe fondamental de leurs systèmes? Je vous accorderai votre lave, votre fusion ignée, votre refroidissement dans l’espace, votre encroûtement de la surface; et je signerai sans difficulté jusqu’aux 3oo millions d’années demandés par quelques-uns de ces messieurs pour la production de ces très-incontestables phénomènes. Faut-il admettre, comme l’affirment encore ces infaillibles savants, que les races fossiles, successivement créées pendant cette immense période, ont été successivement anéanties, parce que la surface terrestre se refroidissant, leur refusait une température jusque-là en harmonie avec leurs besoins physiologiques? Je l’accorderai, et cela sans préjudice d’une pareille complaisance pour ceux qui voudront anéantir ces races par l’invasion des eaux ou par des éruptions volcaniques. En un mot, remuez la terre à votre guise, pétrissez-la sous mille formes diverses, peuplez-la de tant de créations qu’il vous plaira, puis détruisez, bouleversez, et recréez encore; faites cela jusqu’à l’époque où, laissant à Dieu le champ des expériences, vous lui permettrez de créer riiomme et d’organiser pour lui le système du monde humain. Eh bien! un historien inspiré par lui, pour dire à l’homme son
PREMIÈRE SOIRÉE
origine et sa première histoire, commencera cette histoire à la naissance de l’espèce humaine; il taira tout ce qui précède, savoir, ces mille révolutions, ces créations diverses; il ne dira rien du ptérodactyle, ou du mégalosaurus , ces anciens hôtes d’un monde que l’homme ne connut pas. Et pourquoi serait-il tenu d’en faire mention? N’est-ce pas comme si vous attaquiez un écrivain quelconque de notre histoire de France, sur le fait d’avoir passé sous silence l’état de la Gaule à l’époque d’Inachus ou de l’expédition des Argonautes? Encore une fois, la science géologique a le champ libre dans l’exploration de l’intérieur de la terre, et la Genèse est un témoin tout à fait muet dès que nous descendons au-dessous des terrains meubles qui furent à l’époque de la création de l’homme le réceptacle de toute la création contemporaine qui lui fut donnée pour empire.
Il est donc bien vrai , comme vous le remarquiez vous-même, que l’explication que je vous donne s’accorde parfaitement avec ce que vous appelez les données scientifiques; et vous verrez bientôt, je l’espère, combien, à moins de s’appuyer sur cette base, la science elle-même est impuissante à nous donner le secret de ses découvertes. Voyons maintenant si cette place que la Genèse semble attribuer à notre planète au milieu de l’univers, est réellement usurpée. Quoi! nous dites-vous, le soleil, les étoiles, c’est-à-dire, une innombrable quantité de mondes au milieu desquels notre petit globe est perdu , comme l’est au sein de notre atmosphère un de ces petits atomes que nous voyons voltiger dans un rayon du soleil, tout cela aurait été fait pour cet intiuiment petit! Encore, si la
Üa LES SOIREES DE MONTLHLRY.
tei’i'e occupait dans runivers une place distinguée, spéciale, comme celle dont elle était en possession avant l’audacieuse entreprise de Copernic , sa relation de centre à circonférence pourrait, dira-t-on, lui donner des prétentions passablement fondées à la souveraineté universelle. Or, il n’en est rien; petite planète errante avec d’autres autour du soleil, n’étant ni la plus petite, ni la plus grosse, ni la plus voisine, ni la plus éloignée, ni dans une position tout à fait moyenne, elle n’a rien , absolument rien qui la distingue du reste. Comment croiie que pour elle aient été faits, non-seulement les astres immenses qu’elle voit, mais ceux non moins immenses qui échappent à notre vue ?
Je ne crois pas avoir atténué la difficulté. Eh bien! je dis que cette difficulté n’est qu’une ombre sans corps pour qui sait apprécier les choses à leur juste valeur. D'abord est-il dit que tous les corps célestes sans exception ont été créés pour la terre? Nullement. Il n’est question véritablement que du soleil et de la lune, ees deux grands hunrnaires, qui sont envisagés en effet comme destinés à présider aux jours et aux nuits, et à former par leurs révolutions les mois et les années. Puis le narrateur ajoute incidemment ce mot : et Dieu fit aussi tes étoiles. Or, que la lune et le soleil aient été créés principalement en vue de la t-erre, c’est une hypothèse soutenable; car, pour la part que les autres planètes peuvent prendre à l’action du soleil, vous savez qu’elle doit être minime, àenjuger par l’exiguïlé des angles sous lesquels elles le voient. Or, qui dit cause principale, ne dit pas cause exclusive; et à l’occasion de la naissance de l’astre qui devait vivifier la terre, Dieu a pu créer et placer en même
PRKMIKRE SOIREE.
temps dans ses attributions cjiielques autres corps dont au surplus, comme je le disais tout à l’heure, les relations avec le soleil paraissent fort peu intimes. Quant aux étoiles, qui n’existaient pas encore, et quelle que soit leur destination , Dieu a pu les organiser par vccasion avec les autres corps célestes, sans qu’il résulte de là, ce qui d’ailleurs n’est pas dit, que ces myriades de sphères soient faites précisément pour nous. Moïse en connaissait-il la nature et la destination ? c’est ce que j’ignore complètement , et au fond peu nous importe; mais, en supposant l’affirmative, devait-il le révéler à l’homme, surtout si l’homme n’en était pas le but? S’il eût voulu apprendre aux Hébreux les secrets de la nature, il en eût trouvé sans doute de plus urgents que celui-là.
Mais quand même la Genèse nous considérerait comme le centre et le but unique de toute la création, croyez-vous que je reculerais devant une révélation de cette nature? Quelle est la base de votre appréciation de la valeur des choses? Vous mesurez leur importance par leur étendue, par leur grandeur matérielle, et en considérant riiomme et le monde, vous voyez un point en face de l’imnjensité. Vous ci'oyez donc que la pensée divine n’est cpi’un calcul de mesures cubiques? Cette immensité est-elle quelque chose de plus pour elle que le grain de sable cjui en est l’élément? LMiommc n’est <|u’nn point, sans doute, mais c’est un point vivant, c’est un atome intelligent que runivers peut éci’aser sans peine, mais plus noble pourtant que l’univers, parce que l’univers en l’écrasant n’en aura pas la conscience. L’homme, c’est quelque chose, parce qu’il tient en quelque chose de la Divinité; et toute
64 SOIRÉES DE MONTLMEHY.
la dépcusê d’organisation et de matière que Dieu peut jeter dans ce vaste monde, est moins sans doute à ses yeu}( que cet être intelligent qui n’a ni étendue ni mesure. La grandeur, l’immensité ne sont que des attributs relatifs; et ce qui est immense pour notre esprit borné et accoutumé à de plus étroits espaces, est, autant que le grain de sable, comme imperceptible au\ yeux de l’Être infini.
Mais si l’homme, en tant qu’intelllgence, est d’une taille supérieure à tout ce qui est espace et matière, combien ses pi’oportions ne s’élèvent-elles pas dans notre système chrétien qui le déclare un rayon de l’Intelligence divine! Je concevrais jusqu’à un certain point l’avarice de la nature à son égard , si je ne voyais en lui , comme beaucoup de nos sages , que la postérité perfectionnée du homard ou de la grenouille, du veau marin ou du singe. Mais pour nous l’homme est l’image de l’Intelligence créatrice, c’est le reflet de sa nature , c’est quelque chose qui un jour est devenu Dieu. Que m’importe donc que l’astronome cherche en vain la parallaxe des étoiles, les rassemble par millions dans son télescope, et y voie des centres d’autant de systèmes planétaires? Je me représente Dieu semant dans l’espace ces mondes que l’homme va étudier et contempler , et se disant qu’une pensée de l’homme vaut mieux que tout cela. Dieu prodigue la matière, l’homme admire, et le but du Créateur est peut-être rempli.
Et en ceci je ne m’abandonne pas à l’imagination; rien n’est plus positif et plus sévère que cette théorie sur les rapports de tous les êtres devant Dieu ; sur l’incommensurabilité de l’esprit avec la matière, et sur
PREMliiRE SOIRÉE.
le manque où vous êtes de tout terme de comparaison pour décider si l’homme peut être le but de telle ou telle production de la puissance et de la volonté créatrices. Ainsi cette question: l’univers entier a-t-il été fait pour l’homme ? n’est nullement pour moi une question de raison et de convenance, c’est une question de fait, une question de révélation divine ; et si j’étais dans le doute sur ce point , ce serait uniquement parce que la révélation biblique n’est pas explicite à cet égard.
M. V. — J’avoue que voilà encore un point de vue qui échappe au commun des hommes ; et malgré la rigueur de votre dialectique, je sens qu’il m’est plus facile d’accorder que vos raisons sont sans réplique, que de me rendre bien compte du degré de persuasion où mon esprit se trouve. Il y a dans cette haute manière de soumettre nos idées d’ordre et de convenance à cette formule de fer : Que savez-vous ? quelque chose qui heurte trop violemment nos habitudes, et, pour ainsi dire, notre tempérament moral , pour que notre esprit y accède sans résistance. J’ai besoin d’aller en avant pour que la foi me vienne. Pourtant, j’en conviens, les attaques dont je me suis fait l’éditeur tombent devant les réponses victorieuses que vous leur avez opposées. Mais il y a dans ces hypothèses, dans ces peut-être , quelque cfiose qui irrite notre esprit avide de connaissances que le récit de la Bible est loin de lui donner.
M. B. — J’en conviens ; mais s’il a plu à Dieu de nous laisser dans l’ignorance sur bien des choses, c’est une nécessité qu’il faut subir de meilleure grâce; parce que les systèmes ne font que tromper notre avi-
LIiS SOIRÉES ÜE MONTLHÉRY.
dite de connaissances , et que leur incertitude laisse toujours dans le vide et le dénûment l’esprit inconsidéré qui s’y attache. Un homme ne serait pas riche dont la caisse serait pleine de rondelles de carton auxquelles il donnerait des noms de pièces d’or et d’argent. Croire et connaître sont deux choses bien différentes ; et je plains l’homme trop peu sage, et trop esclave de son imagination pour ne pouvoir supporter le doute, qui est la raison presque en toutes choses. Croyez-vous, au surplus, trouver dans les systèmes humains de quoi rassasier cette faim démesurée de croire à quelque chose sur bien des secrets impénétrables du livre de la nature ?
M. V. — Pas précisément ; mais je serais bien aise de vous entendre discuter quelques-uns de ces systèmes dont mes propres réflexions seraient peut-être impuissantes à démêler les vices. Si vous le voulez bien, ce serait le sujet de notre seconde causerie.
M. B. — Volontiers ce sera la suite naturelle de
notre discussion d’aujourd’hui, et le sujet sera quelque peu moins aride. Quand il s’agit d’exploiter les folies des hommes, le travail est facile et la mine est riche.
Continuation du munie sujet. — Cosmogonies des savants.
M. V. ■ — Si j*avais pu oublier ce que vous m’avez dit autrefois sur la présomption légitime qui résultait en faveur d’uu principe, de son triomphe sur des objections d’une certaine gravité, mes réflexions depuis hier et mes impressions déflnitives n’auraient pas manqué de m’en rafraîchir la mémoire. Lorsque je vous ai présenté la bataille sur le terrain du premier chapitre de la Genèse , je m’avançaU avec une couflance à peu près entière, et bien supérieure à ce que je vous laissais voir. facilité avec laquelle vous avez brisé ma ligne et renversé mes ouvrages , m’a causé une impression d’étonnement, de satisfaction et de dépit combinés de la façon la plus singulière. Dans ce moment, la conviction est l’impression dominante ; du moins relativement au sujet que nous avons traité jusqu’ici. Mais son résultat immédiat est de me dépouiller de toute assurance, et de me rendre si probable ma défaite sur des points que vous paraissez avoir profondément médités, que je quitterais peutêtre la partie, si je n’avais pour mobile le désir sincère de m’éclairer. Cela étant, je vais leprcudre mon rôle, et continuer à me faire pourvoyeur de ces débats où je trouve que j’ai tout à gagner quand je n’ai pas raison.
Vous m’avez allégué plusieurs fois l’impuissance de la science humaine à expliquer non-seulement l’univers, mais l’enveloppe de ce globe qui a répondu à ses recherches par des révélations si frappantes et si manifestes. Que vous alléguiez en général la fragilité des systèmes que l’homme élabore pour combler tel ou tel vide de ses connaissances, c’est un fait que je ne contesterai pas; car l’histoire de l’esprit humain est celle de ses illusions et de ses mécomptes. Mais affirmer que les secrets de la nature lui seront toujours voilés, et que ses études et la longue expérience des siècles ne pourront jamais en faire jaillir un trait de lumière, c’est s’avancer, à ce qu’il me semble, beaucoup au delà des bornes d’une prévision raisonnable. Si les systèmes géologiques et cosmogoniques passés et présents offrent sur quelques points un terrain faible ou certains vides, ne peut-on pas les combler, comme vous l’avez fait pour le système mosaïque, par bien des hypothèses que fourniront à mesure les observations nouvelles ?
M. B. — C’est un avantage qu’on n’a pas du moins encore obtenu jusqu’à présent. Je n’ai pas affirmé d’ailleurs que le secret de l’organisation du globe échapperait éternellement aux investigations de la science. C’est là , il est vrai , une opinion dont j’ai acquis la conviction profonde; mais je suis loin d’en faire un principe, et je laisse chacun parfaitement libre de rêver en cela, comme en beaucoup d’autres choses, la chimère du progrès indéfini. J’ai dit que jusqu’à présent, et maintenant encore, tous les efforts de la science se brisent contre des phénomènes complètement inexplicables avec ses données. C’est donc une
DliUXiÈME SOIRÉE.
simple question de fait qu’il est facile de vider par l’exposition : 1 “ des phénomènes; a® des inductions qu’on eu tire; 3° des théories présentes et passées sur l’état primitif du globe.
Je dois donc commencer par faire un tableau succinct de ces phénomènes géologiques , en mettant en relief leure principaux caractères. Je fais abstraction , comme vous voyez , des phénomènes de cosmologie générale, parce qu’ils sont trop simples et trop connus : mais nous aurons à examiner aussi les prétentions de la science humaine à l’organisation non-seulement de la terre, mais du ciel. Restons pour le moment sur la terre, et interrogeons sa surface et son intérieur.
Si nous perçons sa croûte en traversant d’abord les • terrains meubles de divers ordres , nous y trouvons quelques rares fossiles humains, et sur un très-petit nombre de points seulement; mais des restes d’animaux terrestres dont les races peuplent encore nos continents, s’y trouvent mêlés d’une façon irrégulière et antipathique, et alternent avec des produits animaux ou végétaux de la mer. Pénétrons sous ces couches mobiles et au cœur d’un terrain d’nne médiocre consistance. Nous retrouvons d’immenses débris de mammifères dont nous possédons les analogues , mais les espèces se démentent, ou du moins les individus se présentent avec des dimensions exagérées. Brisons les couches inférieures qui sont déjà de la pierre : nous trouvons des quadrupèdes de genres inconnus; au mastodonte succède le palæolhérium ; et à ceux-ci, dans des couches rocheuses plus consistantes encore, des reptiles énormes , de monstrueux oiseaux ;
LES SOin^ES DE MOWTHLIÉRT.
dans une région plus basse, des produits purement océaniques, les cétacés, puis une immense quantité de poissons, puis des mollusques; tout cela dans l’ordre inverse de l’échelle d’organisation. Les végétaux se présentent ensuite incrustés dans la pierre ou en larges bancs de houille ; puis apparaissent les terrains granitiques ou primordiaux , qui ne recèlent plus aucun vestige d’êtres organisés.
Or, ces différentes couches , dont chacune contient une espèce de fossiles qui lui est propre, sont plus remarquables encore par leurs stratifîcations régulières ; ce sont des bancs horizontaux pareils aux assises pierieuses de nos édifices, ou mieux encore aux précipités qui se forment au fond des liquides qui tiennent en suspension des matières solides et pulvérulentes. Ces stratifications régnent jusqu’à la région granitique, dont quelques parties se présentent aussi à l’état de bancs horizontaux ; mais là le phénomène cesse d’être bien prononcé. Ces diverses couches, dans presque toute l’étendue de l’échelle , contiennent en outre une immense quantité de coquillages incrustés dans les matières pierreuses, et formant, pour ainsi dire, l’assaisonnement des diverses espèces de fossiles qui s’en partagent les zones. Le calcaire des bassins de Paris fourmille, comme vous savez, decérites, de milliolites, et contient, en somme, plus de 1,200 espèces de coquilles.
Quand je parle de l’horizontalité des bancs, je cite un phénomène primitif ; mais c’est une règle que de grandes révolutions de l’intérieur du globe ont dissipée en une foule d’exceptions qui constituent les terrains montagneux. Les flancs de ces éminences se composent
des mêmes bancs que leurs vallées; mais ces bancs sont redressés, obliques à l’horizon, verticaux parfois, et cependant toujours parallèles. C’est là que l’étude en est plus aisée à faire, parce qu’il est plus facile de couper que de creuser ; et c’est là surtout que le terrain primordial est mis en évidence par le relèvement des couches inférieures qui s’élèvent en hautes aiguilles de granit. Sur ces points du globe, sa croûte trop fortement tourmentée a cédé, soit à une cause d’explosion qui en a relevé les couches, soit à son propre poids, en s’affaissant dans des vides souterrains sur des points non soutenus, et formant ainsi des vallées à parois obliques. Entre ces deux moyens de redressement, le choix est difficile à faire. Si nous restons à la surface de la terre, nos yeux tombent d’abord sur cette grande division en mers et en continents. Les continents nous offrent des vallées, des plaines et des montagnes; et cependant les montagnes, comme les vallées et les plaines, trahissent par de nombreux vestiges l’ancien séjour de la mer sur leurs pics qui en ont conservé les dépouilles. D’immenses bancs de coquillages, d’immenses plaines de sable marin , portent témoignage en faveur de l’ancienne souveraineté de l’Océan sur ce qui n’est plus son domaine. Réceptable commun des eaux qui coulent à la surface du globe, la mer engloutit lés fleuves qui tous concourent à ses abîmes , mais seule elle a ses eaux salées ; et au dessous des premières couches de la terre ferme, sur un lit argileux, est un immense réservoir d’eau douce, que nous amenons à sa surface en fontaines artificielles.
Tels sont les principaux phénomènes ; et voici , ce
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IDC semble, leurs trois principaux caractères. La stratifîcation variée de l’écorce minérale; le relèvement des bancs autrefois horizontaux; et surtout l’incrustation des fossiles des trois règnes dans des roches qui offrent tous les degrés de solidité.
Les inductions qu’on tire d’abord de ces faits sont naturelles, et, dit-on, incontestables. C’est ce que je n’ai aucun intérêt à nier, quoique je m’en reconnaisse cependant le droit. Les couches minérales ont été autrefois liquides , ou du moins dissoutes et tenues en suspension dans un liquide. Puis elles se sont déposées au fond de ce liquide , où elles ont cristallisé dans leur dissolvant. Mais lorsqu’elles étaient encore à l’état de pâte, des bouleversements de la surface terrestre, où verdoyaient des végétaux, où paissaient des animaux, ont englouti ces races, et les out empâtées, c’est le terme, dans ce limon pierreux qui s’est durci sur elles. Plus tard, de grandes commotions intérieures ont brisé cette croûte solidifiée, et ont donné naissance aux différentes chaînes de montagnes, dont les géologues les plus modernes sont parvenus à déterminer l’âge relatif.
Tels sont les faits dont l’explication a donné lieu à bien des systèmes , dont nous allons passer les principaux en revue. Mais, dès l’abord, les géologues supposèrent que tous les phénomènes à expliquer procédaient d’un agent unique, que les uns supposèrent être le feu , tandis que les autres prirent parti pour l’eau ; et, en second lieu, on admit assez unanimement que les stratifications terrestres, et même la formation des roches cristallines telles que le granit, avaient eu lieu à la suite d’une dissolution ou fusion préa-
labié d’une matière antérieure, qui ne présentait pas les caractères des dépôts actuels. Cela posé, les pluionieris et les neptimiens se réfutèrent mutuellement avec beaucoup de force et de raison ; les premiers démontraient que l’eau n’avait pu dissoudre les roches; les seconds, que le feu n’avait pu les envahir sans les altérer. Voici d’abord comment raisonnait l’école plutonienne.
Si l’eau avait été le dissolvant de toute cette matière pierreuse, comment aurait-elle pu perdre cette propriété? L’eau dissout un grand nombre de sels, en quantités diverses, suivant leur nature ; mais jamais, et à quelque température que ce soit l’eau n’a dissous le calcaire, le marbre compacte, et le granit. C’est là une question de fait que l’expérience peut éclairer quand on voudra, ou plutôt sur laquelle elle a trop prononcé de tout temps pour que la question puisse encore en être une. Est-ce sérieusement qu’on appelle théorie physique ou chimique de la terre, un système dont le principal ou même l’unique agent n’a jamais possédé, de mémoire d’homme, la propriété physique ou chimique sur laquelle repose tout le système? D’ailleurs, si l’eau a pu être à une certaine époque un agent de dissolution ou seulement de disjonction moléculaire, tant que les matières minérales furent à l’état de pâte liquide et impressionnable, elles subissaient encore l’action de cette eau ; or, comment les débris des deux règnes organiques qui furent ensevelis au sein de cette matière ne subirentils pas eux-mêmes l’action disjonctive de l’eau que contenait cette pâte? car les parties les plus ténues, les plus délicates, les plus sensibles des coquillages et
(les végétaux y ont laissé leurs empreintes sans aucune altération. Il faut donc dire (ju’une fois la matière générale du globe dissoute ou divisée par l’eau , cette eau a perdu sa propriété dissolvante et n’a pu l’exercer sur les corps qui s’engageaient dans le limon ; hypothèse ridicule et insoutenable, que dans tous les cas on ne peut qualifier de théorie physique. Mais voici une contradiction bien autrement choquante. L’écorce pierreuse du globe aurait été dissoute par l’eau de l’Océan sans doute; mais cette eau est l’élément des mollusques dont les coquilles furent fossilisées dans la pierre pâteuse sans dissolution préalable. On suppose donc que la même eau dissolvait le calcaire terrestre et ne dissolvait pas le calcaire coquillier dispersé dans ses flots; et remarquez bien qu’elle divisait beaucoup d’autres matières bien plus cohérentes que le calcaire coquillier. Ainsi le système de l’eau est repoussé par l’expérience universelle, et contradictoire avec ses propres bases. Ne trouvez-vous pas, capitaine, qu’en raisonnant ainsi, les plutoniens n’ont pas tort?
M. V. — .... Il me semble, en effet, que tout cela est sans réplique.
M. B. — .... Et je vais répliquer pourtant , non pour répondre à ces objections auxquelles il ii’y a rien à dire, mais pour donner aux neptuniens la revanche sur leurs adversaires. 11 me semble, en effet, que le^ neptuniens ne raisonnent pas mal en disant ;
11 faut avoir bien envie de mettre le feu partout, pour le placer au sein des matières dont l’existence proteste coptre son passage. Quel est l’effet du feu sur les matières calcaires? leur décomposition et leur passage à l’état de chaux vive par l’expulsion de leur gaz
acide carbonique. Donc tout ce calcaire grossier ou crayeux qui enveloppe tant de produits terrestres ou marins, donc les marbres, donc les coquilles ellesmêmes auraient été calcinées. Le dégagement du gaz qui constitue avec la cbaux les carbonates calcaires précède toujours la fusion ignée de leur base, que d’ailleurs nous ne produisons pas, mais que nous pouvons concevoir. Vous dites que ces couches ont été fondues par le feu. Non , elles ne l’ont pas été , puisqu’elles sont encore à l’état de sels calcaires. Et votre hypothèse ne présente-t-elle pas la même difficulté radicale que vous reprochez à la nôtre? Quoi, le feu aurait dissous et liquéfié la matière des roches terrestres, et les coquilles, qui forment des bancs immenses, n’auraient pas subi son atteinte! Et celles qui auraient été ensevelies dans la pâte pierreuse, nécessairement incandescente tant qu’elle était demi-liquide, elles auraient été respectées par cet épouvantable dissolvant dans leurs parties les plus délicates! Et les végétaux, les palmiers , les fougères fossiles auraient échappé au feu dont l’action les entourait! Ce feu aurait-il donc perdu sa propriété brûlante , comme vous reprochez à notre eau d’avoir perdu subséquemment son action dissolvante? Et comment les couches argileuses se seraient-elles formées au milieu du feu? Le feu aurait dû les cuire et les transformer en briques! Le sable et beaucoup de sels auraient été vitrifiés. Et les bancs de houille! Est-ce le feu, par hasard, qui aurait, sans le consumer, dissous le charbon de terre, qui se serait figé tranquillement après plusieurs siècles peut-être de po'ssession par le feu? Parlerez-vous des volcans? Mais ici les faits déposent contre vous. Car les produits
volcaniques sont tous dans cet état de calcination où devraient être nos couches terreuses, si le feu y avait passé. Dans les cendres, dans la lave, il n’y a pas de calcaire. Ainsi diront les neptuniens , et je trouve qu’ils n’ont pas tort.
M. V. — Il y a, je l’avoue, beaucoup de raisons concluantes dans ce réquisitoire contre le système plutoiiicn. Néanmoins, il me semble que tout n’est pas sans réplique. N’a-t-on pas démontré que le feu pouvait fondre le calcaire sans le décomposer , quand l’acide carbonique qui s’en dégage, ou qui tenterait de le faire, est soumis à une pression très-considérable? On peut donc supposer que le feu a fondu toutes les roches stratifiées, même le calcaire, lorsque la surface du globe était recouverte et pressée par les eaux de l’Océan.
D’un autre côté, on peut admettre que le calcaire ait été décarbonaté par la chaleur , mais qu’il se soit régénéré .à la longue, en reprenant l’acide carbonique qu’il avait cédé à l’atmosphère. L’infiltration des eaux pluviales chargées de cet acide offre un moyen de recomposition extrêmement simple.
M. B. — Je crois que les neptuniens auraient bien des choses à répondre sur ces diverses suppositions. Au sujet de la dernière surtout, ils ne manqueraient pas d’objecter l’énorme puissance des bancs calcaires , qu’on suppose régénérés par cette infiltration d’eau gazeuse; d’objecter surtout leur homogénéité sous le rapport de la composition chimique, tandis que le mode d’action supposé s’exercerait d’une manière nécessairement inégale sur les diverses couches selon leur profondeur. Ils objecteraient encore les bancs de mar-
DEliXIKME SOIRÉE.
bre blanc cristallisé qui , par le fait de celte composition moléculaire, ont manifestement subi une action tout à fait différente de celle qui aurait régénéré le calcaire grossier et la craie.
Mais les neptuniens peuvent se montrer faciles sur ces prétentions de leurs adversaires, sans compromettre en rien leur cause; car, indépendamment des autres raisons, les coquilles incrustées dans les strates calcaires auraient été nécessairement fondues ou décarbonatées par le feu des plutoniens; or, dans l’un et l’autre cas, elles n’auraient pas conservé leur état ou leur forme de coquille. La présence de ces fossiles au sein des matières stratifiées dépose essentiellement contre le passage du feu, de quelque manière qu’on veuille d’ailleurs faire l’iiistoire de ce passage.
M. V. — Sur ce point je n’entends pas vous contredire plus longtemps; d’abord parce que vous avez manifestement raison , et en second lieu parce que la vieille querelle des plutoniens et des neptuniens est sans importance aujourd’hui. Les deux écoles avaient tort, parce que leurs principes étaient absolus et exclusifs; c’est ce que tout le monde reconnaît à présent. Mais rien n’est plus simple que d’admettre simultanément une action plutonienne et une action neptunienne; et c’est ce que les géologues modernes acceptent de concert.
Il me semble en effet qu’on peut et qu’on doit attribuer une origine ignée aux terrains primitifs , qui , tout à fait insolubles dans l’eau, offrent néanmoins d’évidents caractères de cristallisation. Et cette maniéré de voir est tout à fait en harmonie avec le système du feu central, en faveur duquel il dépose, ce qu’il est
bon (le remarquer en passant. Quant aux terrains stratifiés, il est manifeste qu’ils ont etc produits par l’action de l’eau. Les roches qui les constituent n’ont point été dissoutes, dans le sens précis de ce mot, je veux bien l’accorder; mais l’eau a pu agir de toute autre manière; et l’expression de couches de sédiment^ par laquelle on désigne ces stratifications, indique qu’elles se sont déposées au sein d’un liquide, sans qu’il soit nécessaire pour cela qu’elles aient été dissoutes.
Or, la matière des roches sédimenteuses a pu être déposée sous l’eau , et exister préalablement dans celleci en vertu de diverses causes , puis se solidifier avec le temps. C’est sur cette base que les géologues modernes ont établi des systèmes plus rationnels que ceux dont il a été question d’abord. Buffon , si je ne me trompe , a donné une théorie de la formation des roches stratifiées d’après ce point de vue; d’autres ont modifié sa théorie plus ou moins profondément, mais toujours en considérant les roches comme des sédiments déposés sous l’eau ; et cette idée fondamentale semble à l’abri de toute atteinte. C’est une concession qu’il me paraît impossible de ne pas faire aux géologues , quand bien même ils n’exploiteraient pas le principe d’une façon satisfaisante.
M. B. — Je n’ai aucun motif pour ne pas faire cette concession, qui semble exigée par l’analyse des phénomènes, du moins au premier aperçu. Mais il y a loin du principe à l’application, et je conteste aux théories même les plus nouvelles, même les plus à la mode, le droit de satisfaire les esprits les moins exigeants.
M. V. — Eh bien , voyons d’abord vos griefs contre le système de Buffon.
M. B. — Rien u’est plus facile; mais commençons par exposer le système dont la théorie est d’ailleurs très-simple.
Vous savez que Buffon donne à la terre une origine ignée, et qu’il en fait une éclaboussure du soleil; idée passablement originale, sur laquelle nous aurons à revenir tout à l’heure. Quand la surface fut figée par le refroidissement, il s’y forma de l’eau, il s’y forma une mer. Par quels moyens , cela n’est pas aisé à comprendre; quoi qu’il en soit, la mer existait, et elle était de tout temps soumise au flux et au reflux. Elle envahissait donc les côtes par l’effet de ce mouvement périodique, et par un autre effet résultant de celui-là, elle sapait , rongeait, atomisait ces côtes, et en emportait les débris pulvisculaires. Ces débris se précipitaient à l’intérieur et formaient naturellement des couches horizontales. A une sorte de terrain rongé en succédait un autre qui subissait à son tour l’action rongeuse de l’Océan, et s’en allait en détail se superposer au précédent en bancs également horizontaux. Si, ce qui ne pouvait manquer d’arriver, des mollusques, des poissons venaient à décéder au milieu des eaux, leurs coquilles, leurs squelettes tombaient et s’enfonçaient en tout ou en partie dans le limon pierreux qui composait le fond de la mer; là il était , après un temps convenable, recouvert d’une nouvelle couche de sédiment et convenablement incrusté. Il dut se former ainsi au sein de l’onde des montagnes pierreuses, et des vallées par conséquent; les montagnes étaient stratifiées et encoquillées, et les vallons donnèrent lieu aux courants qui réagirent sur les flancs des saillies et produisirent de grandes excavations en lignes brisées, dont
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les faces étaient parallèles, et dont les angles saillants et rentrants se correspondaient. Or, un certain jour, et par une cause quelconque, l’Océan se rua sur la terre, et mil à sec son ancien lit; celui-ci devint le continent, et l’ancienne terre est maintenant le lit de la mer. Cela explique d’une part la présence de tant de productions marines sur notre continent, et de l’autre, les stratifications minérales que nous y observons, avec les fossiles qu’elles recèlent; ce qui résout le principal problème de la géologie.
Vous voyei qu’après avoir commencé le monde par une création plutonienne, il achève de l’organiser par un procédé neptunien; chacune des deux écoles pourrait le prendre pour patron. Mais il diffère essentiellement des neptuniens en ce que l’eau, dans son système, n’agit pas comme dissolvant (ce qu’il soutient impossible), mais d’une manière purement mécanique, et dont le succès ne demande que du temps.
M. V, — Il me semble que si cette théorie n’est pas vraie, du moins elle n’est pas absurde, et elle est certainement satisfaisante au premier abord. Il me paraît seulement qu’il faut mettre à la disposition de l’auteur quelques centaines de mille ans pour le moins; mais une objection de ce genre ne me paraît effrayante que pour l’imagination. A la rigueur même je ne vois pas que ce système soit incompatible avec la Genèse.
M. B. — .... Oui, il est soutenable avec l’hypothèse des périodes indéterminées, et Buffon lui-même s’évertue, sans y trop mal réussir, à prouver cet accord. T.e système de Deluc , savant tout h fait biblique, repose, quoique très-différent de celui de Buffon, sur la même hypothèse des périodes indéterminées. Mais cet
MEUXIÈMK SUlllÉE.
accord, voyez-vous, exige beaucoup de bonne volonté de la part du croyant. Au reste, qu’il existe ou non, voici les observations qui me paraissent ruiner la théorie de Buffon.
1° Si la mer avait emporté par le reflux les dépouilles des côtes, le flux qui alterne toujours avec le retour aurait dû rapporter ce que celui-ci avait enlevé. Ou bien il faudrait supposer que les précipitations se faisaient sur-le-champ bien loin des rivages , ce qui ne s’accorde pas avec l’idée du mouvement qui est le principe actif de cette translation j les parties enlevées aux terres étant surtout, comme le suppose Buffon, à l’état de poudre impalpable. Il répond à cette objection , il est vrai , que la mer apporte sur les côtes bien des objets qu’elle ne remporte pas; mais autre chose sont des objets d’un certain volume que retient leur adhérence contre la terre ferme, autre chose des pulviscules soutenues et balancées dans les ondes.
2° Il fautsupposer que les flots qui rongeaient les côtes sur une immense étendue de terrains très-variés, s’entendaient, pour ainsi dire, pour transporter exactement au même lieu, et sans aucun mélange, les pulviscules de même nature, afin d’en faire des bancs parfaitement homogènes. Car nous trouverons des bancs d’une grande épaisseur, comme de craie, de marbre ou d’argile, qui ne contiendront rien autre chose que ces substances ; et c’est même le caractère général de ces stratifications. Si donc un banc de marbre existe quelque part , comme celui que Buffon avait fait sonder en Bourgogne sur une étendue de douze lieues, et d’une même épaisseur partout, il faut que pendant dix, vingt mille siècles peut-être, l’Océan
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ronge une côte toute de marbre, et que, malgré r<agitation générale de ses eaux , aucun mélange ne se fasse entre ces pulviscules marmorées et les pulviscules crétacées, arénacées, argileuses, dont les flots se seront chargés ailleurs; enfln, que les atomes du marbre, ainsi sauvés du contact des molécules hétérogènes qui les cernent, soient tous transportés pendant cette série de siècles, tout juste à l’endroit où doit se former le banc de marbre, et où rien autre chose ne se déposera, si ce n’est des coquilles. Un pareil accord peut-il SC prendre au sérieux ?
3° Cette manière de former nos continents n’est qu’un cercle vicieux. Car pour que les choses se passassent exactement ainsi , et que la mer formât avec les débris des anciennes côtes des bancs horizontaux sans mélange, il eût fallu que ces côtes fussent composées des mêmes matières et dans le même ordre que les bancs horizontaux qui en naissaient; si ce n’est peut-être que les falaises se composaient de couches verticales. Autrement, des substances nouvelles eussent prêté souvent le flanc à l’action des flots, avant l’épuisement de la matière que ceux-ci battaient en brèche; il y aurait donc eu mélange et par suite hétérogénéité dans les bancs, ce qui est contre l’expérience et contre l’hypothèse. Nous retombons donc sur ce fait de même ordre qui resterait inexpliqué, que l’ancien continent se composait de couches parallèles et verticales. Ainsi la question n’aurait pas avancé d’un pas.
4“ Parmi les stratifications de notre sol , il faut placer en première ligne les mines de sel gemme. Or, comment le sel se serait-il précipité pour former ces bancs? A peine eût-il pu le faire dans une eau sursa-
lurée, et U s’en faut iniiniment que l’eau de la mer contienne autant de sel qu’elle peut en dissoudre; car elle en pourrait dissoudre facilement dix fois autant. Eh bien , ces pulviscules salines arrachées aux côtes et jouissant d’une forte affinité pour le liquide qui les emportait, se seraient précipitées au fond au lieu de se dissoudre, et cela quand leur ténuité et l’agitation des eaux offraient le concours de circonstances le plus favorable à leur dissolution!
5“ L’absence de certains produits dans ces eaux, ou du moins leur faible proportion, dépose également contre l’action supposée de la mer sur les masses minérales qui les constituent. Ainsi les gypses de Montmartre qui contiennent tant de débris marins, s’ils avaient été ainsi ballottés par les eaux, y auraient laisse une quantité notable de sulfate do chaux en dissolution. Or , U n’y a dans l’eau de mer que des atomes de sulfate de chaux et de soude. Donc, l’Océan n’a ni rongé, ni précipité les gypses.
6° Le système deBuffon est incompatible avec le fait si l’emarquable de l’alternance des couches qui représentent tantôt des produits d’eau douce, tantôt des produits marins. Quoi qu’on puisse penser du système de Cuvier sur les irruptions successives de la mer, quoi qu’on puisse dire sur le défaut de précision de la ligne qui sépare les coquilles marines des coquillages d’eau douce, il est de fait qu’on reconnaît l’existence de masses fossiles considérables, qu’on rapporte à l’un ou à l’autre de ces deux genres, masses qui se succèdent trèsdistinctement, et qu’il est impossible de présenter ces diverses sortes de coquillages comme mêlées ensemble. Or , dans le système de Buffon , cette séparation est
inexplicable; les coquilles fluviatiles doivent se trouver mêlées d’une façon régulière et constante avec les coquillages océaniens.
7® Enfin le système tout entier repose sur une hypothèse qui a le tort d'être inadmissible en physique. Car d’abord il suppose qu’un certain jour l’Océan quitta son lit, et qu’il occupa depuis lors ce qui était jusquelà le continent. Or, cette supposition est démentie par le principe d’équilibre stable des mers, stabilité résultant des lois de la densité intérieure de notre globe. En second lieu, le continent faisant toujours saillie sur le niveau de la mer, et plus encore sur son fond, on ne comprend pas comment la mer aura pu changer de lit, à moins d’admettre une dislocation complète de la croûte du globe.
M. V. — Ces diverses objections me paraissent tout à fait concluantes, si ce n’est peut-être l’Qbservation par laquelle vous avez terminé. Rien n’empêche d’admettre cette dislocation immense qui semble vous faire peur.
M. B. — Je pourrais vous i-épondre que c’est un fait à charge contre un système que l’accumulation des hypothèses. Quant à celle-ci en particulier, elle a de plus contre elle, sinon peut-être une impossibilité absolue, du moins une très-haute invraisemblance. En effet, dans l’hypothèse qui fait de la terre un soleil encroûté par le refroidissement, et c’est le point de départ de Buffon, la masse sphérique primitivement incandescente doit être homogène, ou du moins composée de couches concentriques. Dans cet état de choses, le refroidissement et toute l’action interne du globe devaient se produire d’une manière symétrique et sein-
DK tlXIKME SOIRÉE.
hiable tout autour du centre. Et de fait, cette action s’était exercée de la sorte, constamment et longuement dans l’hypothèse de Buffon , puisque bien des milliers de siècles s’étaient écoulés, selon lui, depuis le moment où la première pellicule s’était formée à la surface du globe incandescent et liquide, jusqu’à celui de cette dislocation de la croûte qui aurait changé le bassin des mers. Donc il n’y a pas lieu d’admettre la pos.sihilité de celte dislocation par le fait d’une action propre de la matière du globe.
M. V. — Je le veux bien.... , mais à défaut de cellelà, ne peut-on pas admettre une cause extérieure, telle que le passage d’une comète, par exemple? Si une comète convenablement constituée, eût quelque jour passé auprès de la terre, elle aurait pu agir par attraction sur la masse interne encore incandescente et liquide; l’inégalité de pression résultant do cette marée aurait pu amener la dislocation de l’enveloppe.
M. B. — Troisième ou quatrième hypothèse...., qui elle-même en entraîne bien d’autres! .\dmettez que je vous l’accorde, capitaine, et dites-moi si, celte concession faite, et à part tant d’autres considérations, le système qui nous occupe serait de nature à satisfaire les esprits sérieux?
M. V. — Assurément non, j’en conviens; mais rappelons-nous que le système de Buffon est aujourd’hui abandonne de tout le monde. Nous avons des systèmes plus modernes, qui sont le fruit d’études et d’une expérience plus complètes, et ceux-là ne seront pas aussi faciles à ébranler.
M. B. — A chacun son tour, capitaine...., et pour voir arriver le sien , il ne faut pas à chaque système la
durée d’une vie d^iiomme. Vous parlez d’études et d’expériences plus complètes; mais l’expérience complète d’aujourd’hui est l’expérience incomplète du lendemain ; cela est l’histoire de tous les jours : l’histoire des sciences depuis deux mille ans, l’histoire surtout de notre époque, parce que la culture des sciences et le travail des esprits y suivent une marche rapide; mais sur le terrain de la science d’aujourd’hui, la science cllc-mémc fera bientôt table rase, et bien peu d’années suffiront pour amener un renouvellement complet. Que peuvent donc valoir les systèmes, je ne dis pas les systèmes des esprits aventureux, des hommes d’imagination, mais les théories les plus discrètes, les vues des esprits les plus sages, les plus réservés, les plus positifs ?
Voyez ce qui arrive aujourd’hui même à l’édifice qu’éleva naguère la main de Cuvier. Cet admirable génie, cet observateur si sévère, cet esprit si calme, si droit, si impartial, a fondé sur des faits qui lui ont semblé nettement tranchés et hors de toute contestation, un monument qu’ébranlent aujourd’hui les mains de ses plus ardents admirateurs. 11 a vu dans la succession des dépôts stratifiés et des fossiles que ces dépôts recèlent, la preuve manifeste que la mer a envahi nos continents à diverses reprises et les a délaissés tout autant de fois; il a vu cela, et tout le monde l’a vu comme lui et en même temps que lui , parce que les différentes couches sédimentaires présentent la succession itérative et plusieurs fois répétée de mollusques mai'ins et de coquillages d’eau douce; or cette distinction n’était d’abord équivoque pour personne. Il a cru aussi que la succession des fossiles dans un certain or-
dre était parfaitement constante, que tous avaient leur ^one, et étaient circonscrits dans d’infranchissables limites; il a cru cela parce que tel était alors le témoignage formel de tous les faits recueillis. Il a séparé par un intervalle de temps considérable l’époque où vivaient certains mammifères fossiles de genres perdus, de celle où le sol appartenait à d’autres races dont les espèces existent encore.
Eh bien , tous ces faits et leurs conséquences qu’on admit d’abord généralement, se sont évanouis devant une étude plus attentive. On a reconnu que la distinction des dépôts marins et des dépôts d’eau douce n’était rien moins que tranchée; beaucoup de faits ont fait comprendre que les mêmes mollusques pouvaient également appartenir à l’eau douce et à celle de la mer , d’autres ont montré sur divers points un mélange complet de ces diverses sortes de coquillages dont les dépôts devaient être si distincts. Puis, observant que les mammifères fossiles sont ensevelis au sein de dépôts homogènes, on s’est demandé ce que seraient devenus et le sol et les végétaux contemporains à ces races, car il n’est pas possible qu’il n’en restât aucun vestige, comme cela est néanmoins certain et inexplicable tout à la fois. Enfin on a reconnu des terrains solides, où se rencontrent mêlés et sans vestiges de transition, des mammifères fossiles que Cuvier rapportait à des époques très- distinctes et séparées par un intervalle de temps fort considérable. Et je n’ai pas besoin de signaler ici les difficultés dont il a déjà été question au sujet du déplacement de la mer, lequel aurait été multiple et d’autant plus inexplicable dans le système de Cuvier.
Eli bien , trouvez-vous que ce système soit de nature h satisfaire complètement l’esprit, comme nous le demandions d’abord? Évidemment non; et la preuve eu est dans cette insurrection générale de la science la plus moderne contre la vieille science de Cuvier. Et remarquez bien que vous êtes en droit de soutenir ce système, si cela vous convient; vous pouvez n’être pas convaincu parles objections, mais il est de fait que ce système trouve une foule d’opposants, et que son règne est passé. Son tour est venu, comme je le disais tout à l’heure, et pour cela, il n’a pas fallu un quart de siècle.
M. V. — Eh bien, je vous l’accorde pour mort, et je n’ai aucun intérêt à défendre un système abandonné. Mais les idées qui ont prévalu sur celui-là, et auxquelles adhèrent les géologues d’aujourd’hui, ont pour cela seul quelques titres à la confiance. Je vous entends bien me dire que leur tour viendra, et franchement il n’est pas possible de prouver le contraire : vous voudrez bien convenir cependant qu’à mesure que de nouveaux systèmes surgis.sent sur les débris des anciens, les nouveaux ont des chances plus nombreuses de vérité et de durée. C>ar, à mesure que les observations se multiplient, on approche du terme où l’exploration de la nature sera complète, et où il sera possible par conséquent d’établir une théorie solide que des observations nouvelles ne viendront plus contrarier.
M. B. — Je pourrais assurément vous abandonner à cette douce illusion; mais au moins vous conviendrez que d’ici là, il y aura place pour bien des systèmes, place pour bien des ruines. Quand sera-t-elle complète, cette exploration de la nature; quand sera-t- if atteint
ce terme après lequel l’homme n’aura plus rien ;« apprendre , et pourra fermer les yeux pour combiner dans sa pensée les éléments qu’il aura recueillis? Et lorsqu’il en sera à ce point que le problème ne sera plus que du ressort de la raison pure, imaginez-vous que l’harmonie s’établira sur ce terrain entre tous les esprits, qu’il y aura accord général sur l’interprétation des faits?
M. V. — .le n’ai pas, je l’avoue, une haute con- (iance dans cet âge d’or futur de la philosophie. Mais en attendant que pensez-vous du système géologique qui commence à prévaloir sur celui de Cuvier?
M. B. — Je pense de celui-là aussi, qu’il n’est bâti et ne se soutient qu’à force d’hypothèses , et que ces hypothèses étant accordées, il n’en résulte pas encore pour l’esprit une théorie satisfaisante.
On pose en principe que les stratifications sont le produit de sédiments marins, lacustres et fluviatiles. Mais il faut admettre que les terrains recouverts autrefois par les eaux, et qui ont reçu les divers dépôts sédimentaires , se sont trouvés à nu un certain jour par la retraite des eaux pélagiennes, et par la dispal'itiou de celles qui formaient des lacs. Or, sans entrer dans la discussion des autres circonstances de cette géogénie assez complexe , je dois signaler cette double retraite des eaux comme une objection fondamentale contre ce système. Quelle cause, par exemple, aura pu produire un abaissement aussi énorme du niveau tie la mer? La possibilité de cet abaissement n’est-elle même pas niée par bien des physiciens, bien des géologues?
M. V. — Il me semble que vous êtes beaucoup trop sévère vis-à-vis des hypothèses. Car, remarquez, je
QO I-ES SOIRÉES DE MOHTLHÉRT.
VOUS prie, que celles que vous attaquez ne sont pas de simples produits de l’imagination. Elles ont des bases sérieuses et solides, dans l’existence des faits qu’elles expliquent; et ceux-ci étant donnés, il faut bien suivre le Bl des inductions qu’ils font naître , quelque loin que ces inductions nous entraînent. Que la théorie moderne rencontre des incrédules et des adversaires, cela ne prouve absolument rien; car tel est le sort de toute vérité nouvelle.
M. B. — Il me semble, capitaine, que vous perdez de vue la question qui nous occupe. Je ne prétends pus discuter ici le mérite du système dont je viens de dire un mot, ni soutenir pour ou contre lui une thèse géologique. Je vous accorderai , si vous le voulez , qu’il est mieux fondé et plus solide que ceux sur lesquels il est assis. Cette concession , je la fais volontiers au mérite des savants qui l’ont créé ou pris sous leur patronage. En un mot, je veux bien qu’il soit le meilleur des systèmes géologiques.,, nés jusqu’à présent.
Mais veuillez ne pas perdre de vue, que pour nous la question n’est pas là. Je demande si l’esprit est entièrement satisfait par cette théorie. Non : car elle exige fondamentalement des hypothèses d’une certaine hardiesse; des hypothèses dont la possibilité physique est contestée par beaucoup de savants. Non : car il est des géologues qui la repoussent, et qui à ces hypothèses nombreuses opposent d’autres hypothèses.
Mais je vous demande en second lieu, si cette théorie doit être le dernier mot de la science; si, après que tant d’autres ont surgi et sont tombées dans l’intervalle d’un siècle, on peut croire fermement quq.
vers l’année 1 83o , le secret de la nature a été surpris; si les apparences sont plus complètes et plus séduisantes en faveur de ce système ou même de tout autre qui lui disputerait le pas, quelles ne l’étaient quand Cuvier groupait autour du sien tous les assentiments, toutes les admirations ; si, en un mot, il n’y a pas de lendemain pour la science et les systèmes d’aujourd’hui?
M. Y. — Toutes les fois que vous ramènerez la discussion à ces termes, je serai bien forcé de reconnaître que votre position est inexpugnable. Sans doute, il y a un lendemain pour tous les systèmes qui reposent sur une base aussi mobile que celle de l’observation ; il y en a bien aussi pour des théories qui sont du ressort de principes qui paraissent immuables. Le progrès des sciences , c’est le soc de la charrue, qui, en déchirant le sol, ensevelit les herbes qui recouvraient sa surface ; d’autres herbes naîtront sur leurs débris, pour disparaître à leur tour après avoir vécu l’espace de quelques soleils.
Je ne vous contesterai pas davantage les faiblesses de nos systèmes géologiques , en ce qui concerne la formation des couches stratifiées. Mais comme cette partie de l’histoire de la terre se compose d’une foule d’éléments dont l’étude n’est pas entièrement faite, on peut, sans compromettre l’honneur de la science, ajourner dans un avenir, même lointain, la solution du problème.
Mais si nous voulons envisager la question de l’origine de la terre, ici les révélations de la science seront plus fermes , parce que ses enseignements se rattachent à des principes positifs , aux grandes lois de
LES SOiniiES DK MONTLHÉRT.
la nature, et à des formules mathématiques d’une autorité souveraine. Que pensez-vous, par exemple, du système de Buffon sur l’origine ignée de notre planète, système si bien d’accord avec le fait de la chaleur centrale? Que pensez-vous aussi de la théorie de T>aplace sur la formation de tous les corps célestes? Cette théorie, vous ne l’ignorez pas, a conquis la foi de tous les savants. Et certes , c’est une théorie solide que celle qui n’est que la conséquence mathématique de la grande loi de l’attraction, [de cette loi fondamentale de la nature , de cette propriété essentielle de la matière.
M. B. — De ces deux théories, je pense qu’elles sont mauvaises à un égal degré. Si j’étais forcé de faire un choix entre les deux, je me déciderais néanmoins pour celle de Buffon, qui n’a que le tort d’être démontrée fausse par les faits.
M. V. — C’est là un singulier motif de préférence; surtout si la théorie de Laplace n’est pas sujette à la même objection.
M. B. — Et il en est ainsi, capitaine; mais croyez qu’il me sera facile de rendre raison de ce paradoxe. Occupons-nous d’abord du célèbre système des Epoques de la nature.
Or donc, M. de Buffon se place comme Moïse, in principio , et il trouve au commencement de toutes choses, des étoiles, un soleil, et une grande comète. D’où venaient les étoiles, le soleil et cette remarquable comète, l’illustre naturaliste n’en dit rien, et a ses raisons pour cela; ce qui a quelque ressemblance avec cette tradition Cochinchinoise qui explique si clairement la naissance du monde, en di-
DEUXIÈME SOIRÉE. g3
sant: qu’il y avait autrefois une poule, laquelle pondit un œuf, duquel sortit l’univers. D’où venait la poule? on n’en dit rien ; car l’esprit humain a ses bornes. Ainsi pensait Buffon sans doute , lorsqu’il raconte qu’il y avait autrefois un soleil, des étoiles et une comète errante. Cette comète qui était d’une certaine taille, qui venait on ne sait d’où, marchait on ne sait comment, heurta un jour le soleil, et le sillonnant comme un boulet qui rase la terre, en ht jaillir un efiluve de matière ignée, qui se partagea en divers systèmes. En vertu des lois de l’attraction, il en résulta des globes de taille et de densité differentes , qui, après s’être équilibrés, se mirent à tourner autour du soleil, suivant la direction du mouvement cométaire modifiée par les réactions mutuelles des parties de ces masses liquides. Et voilà les planètes... ; ce qui , comme vous voyez, est un système d’une simplicité rare. Or, comme d’ailleurs ces sphères avaient été chassées par un choc qui ne passait pas leurs centres de gravité, cela explique à la fois , suivant Buffon , pourquoi les planètes tournent autour du soleil; pourquoi ces révolutions se font toutes dans un même sens, d’occident en orient; et enhn pourquoi elles tournent toutes sur leur axe dans des directions pareilles. De plus, comme elles procèdent toutes d’un même point de la surface solaire,on comprend fort bien, dit M. de Buffon, pourquoi les plans de leurs orbites se coupent sous de petits angles, ou, en d’autres termes, sont peu écartés les uns des autres. Plus tard , les planètes se sont refroidies, et leurs surfaces se sont figées; nous habitons une croûte autrefois incandescente , et qui, ayant été au bout de quelque cinquante mille ans, abandonnée
par le feu, put recevoir les eaux de l’Océan et les germes des végétaux. Cette liquidité primitive rend raison de l’aplatissement des pôles de la terre, et pour ainsi dire mieux encore de celui des planètes. Car Jupiter, par exemple, est beaucoup plus aplati que la terre; aussi a-t-il une rotation bien plus rapide, qui produisit une force centrifuge excessive; tandis que la lune, dont la rotation est très-lente, n’a pas d'aplatissement sensible. Déplus, ajoute BufTon , s’il en est ainsi, la disposition des planètes, dans le système solaire, doit suivre l’ordre inverse de leurs densités; or, c’est ce qui a lieu , comme il est aisé de s’en convaincre par les chiffres que nos astronomes ont trouvés pour les densités planétaires. Enfin, n’est-ce pas une fameuse présomption en faveur de ce système que cette déclaration du célèbre Laplace, qu’à considérer les 4^ mouvements planétaires qui s'exécutent dans une même direction , il y a quatre milliards à parier contre un que ces mouvements doivent leur origine à une cause physique commune?
M. V. — -... Mais c’est quelque chose en effet qu’un témoignage de ce genre. D’ailleurs ce sera toujours une présomption grave en faveur d’une théorie, que sou accord avec les principaux phénomènes de la nature, et quand ceux-ci seront une conséquence de ses principes. Ce système de Buffon eut à son époque une vogue incroyable; et quel que soit le jugement définitif qu’on doive en porter, il répond sur trop de points importants aux principaux faits de la cosmologie générale, pour que le crédit dont il a joui si longtemps soit tout à fait usurpé.
M. B. — C’est une question que je n’examine pas ,
parce qu’elle est assez indifférente. jQuant à la célèbre conclusion deLaplace, elle est on ne peut pas plus absurde, non sans doute au point de vue mathemati* que, mais à celui auquel se placent bien des gens qui en font un singulier usage. Nous y reviendrons tout à l’heure; mais, en attendant, j’adopte l’avis du célèbre géomètre, quand il affirme que la cause physique assignée par Buffon , ne saurait être la véritable. Et voici les deux raisons qu’il en donne. Premièrement , les' planètes ayant pris l’origine de leurs mouvements à la surface du soleil , elles devraient décrire des courbes qui raseraient cette surface , de sorte qu’elles repasseraient par le soleil à chaque révolution. Buffon fait rcmanjuer, il est vrai, que les réactions moléculaires de ces sphères liquides ont pu modifier les directions des forces initiales, et donner des résultantes qui n’ont plus la même origine. Laplace répond qu’en faisant sur ce point à Buffon toutes les concessions • possibles, ses courbes planétaires seraient néanmoins encore énormément excentriques, et les distances périhélies fort courtes; tandis qu’au contraire les excentricités sont très-faibles , et qu’Uranus est distant du soleil de 660 millions de lieues. Sa seconde raison est que le sens de la rotation d’une sphère autour d’un axe, en conséquence d’un choc reçu, dépend de la position du point frappé par rapport au centre de gravité de la masse. Car elle devra tourner dans un sens ou dans l’autre selon que la direction du choc passera d’un côté ou de l’autre du centre de gravité. Or, Buffon ne nous explique pas comment le choc primitif sur la surface du soleil s’est tellement réparti entre toutes les masses qui sont nées de l’éclaboussure, que le
LKS SOIRKES DE MONTLHÉRY.
centre de gravité se trouvât partout placé de la inéine manière à l’égard de la force qui produisait la rotation. Cette seconde objection ne me parait pas , il est vrai, très-concluante; elle prouve que la théorie est incomplète, mais non pas qu’elle soit fausse. Il est vrai que c’est néanmoins une pièce à charge contre un système qui ne peut acquérir quelque vraisemblance qu’eu nous donnant le secret des phénomènes naturels.
Mais il y a bien d’autres objections contre le système des époques. Je ne demanderai pas comment il se fait que la rotation de la lune et celle de Jupiter, qui sont le produit d’un même choc, aient des vitesses différentes, et tellement différentes que Jupiter tourne sur son axe 80 fois plus vite que la lune sur le sien. Mais m’arrêtant à c.e théorème vrai ou faux dont Buffon fait étalage, que les distances des planètes au soleil doivent suivre l’ordre inverse des densités , je ferai remarquer que les faits contredisent maintenant le système de l’auteur des Epoques. La planète Uranus, bien plus éloignée du soleil que Jupiter et Saturne , devrait avoir une densité bien plus faible; or, au contraire, sa densité est supérieure à celle de Jupiter et plus que double de celle de Saturne. Uranus n’était pas connu , il est vrai , du temps de Buffon ; mais voyez-vous la valeur d’un système qui coûte à un profond génie des années d’expériences et de méditations, et qu’un coup de télescope donné dans un coin du ciel suffit pour bouleverser!
De plus, ferai-je observer encore, si la matière des planètes provient du soleil, leurs densités ne devraient pas dépasser celle de sa surface qui est la partie néccssaiiemeut la plus légère, et inférieure à la densité
OKUXIÈMC SOIRÉE.
iHoyeuile. Or, on sait maintenant que la moyenne densité du soleil étant prise pour unité, celle de la terre serait 4, celle de Mercure, 6 j! Il faudrait donc dire que le refroidissement a condensé la matière des planètes. Mais il faudrait aussi montrer dans les lois physiques connues un fait de condensation qui pût réduire la matière solidifiée, non pas même au dixième de son volume, comme les faits l’exigeraient ici, mais seulement à la moitié, au tiers. Or, c’est ce que personne ne s’avisera de prétendre. Et encore, dans cette hypothèse, voici une autre difficulté. Mercure, bien plus voisin que nous du soleil, et dont la température moyenne ferait bouillir le vif-argent dans les mêmes circonstances , devrait par cela même être beaucoup moins condensé; or, la densité de Mercure est bien supérieure à la nôtre.
Si, dans ses calculs relatifs à la densité des planètes , Buffon s’appuyait sur une base reconnue erronée, il en est aussi de même relativement au sens des mouvements planétaires, sur lequel, jusqu’il une épo(|ue très-récente, les astronomes n’avaient aucun doute. Or, voilà qu’Herscbell fils a reconnu que les deux satellites d’Uranus marchent en sens contraire de toutes les autres planètes; et de plus, que les plans de leurs orbites font avec celui de l’orbite terrestre des angles fort grands. Ainsi, voilà encore un démenti bien giave donné à la théorie de Buffon , et ce fait semble même ruiner fondamentalement toutes celles qui auraient pour point de départ un principe analogue.
Je passe sous silence beaucoup d’autres considérations, et je me bâte d’en finir par une raison péremptoire , qui aurait pu me dispenser de la production de
toutes les précédentes. C’est que la substance du soleil n’est pas à l’état liquide. C’est un noyau solide, entouré d’une couche atmosphérique gazeuse et incandescente. Cette constitution, qu’avaient fait soupçonner depuis longtemps les phénomènes des taches du soleil , a été mise hors de doute par les expériences de polarisation lumineuse, au moyen desquelles il a été prouvé que cette immense fournaise ne pouvait être qu’un gaz incandescent. A cela il n’y a pas de réplique possible.
M. V. — Je n’ignorais pas que le système cosmogonique de BufTon était abandonné par les savants; et je n’en connaissais pas aussi bien les motifs. Cependant il faut convenir qu’il a ses charmes, ses prestiges, et l’on pourrait même dire ses raisons. Il est peutêtre impossible d’imaginer un ensemble aussi vaste, aussi bien lié, aussi rempli, non-seulement par les faits généraux, mais par beaucoup d’observations secondaires qui concourent au but général, et qui sont le fruit d’immenses lecherches, de profondes méditations. J’ai été séduit, je vous l’avoue, par le système des époques, que j’ai étudié, il y a quelques années, et qui m’avait rempli de la plus vive admiration pour son auteur. Il pèche par la base, il n’est pas la vérité... cela est vrai, et telle était déjà mon opinion,... ma croyance vague; néanmoins, j’y tiens encore un peu; j’y tiens, non plus par la raison, mais par l’imagination...
M. B. — Comme à un roman de notre ami Walter Scott, où il y a de réel quelques principaux faits d’histoire , quelques épisodes, mais où les personnages sont imaginaires, les faits inventés, les dates anachroniques;
qui ne sont pas vrais, en un mot. Seulement les contes du romancier amusent et ne font pas de dupes; les contes des savants, au contraire, sont donnés pour la véritable histoire de la nature, et il se trouve toujours des gens pour les prendre au sérieux. Vous venez de voir, du reste, un exemple de ce qui peut arriver au savant le plus sincère. On bâtit un système parfaitement coordonné sur les faits connus; et puis il sc produit inopinément des découvertes qui le bouleversent de fond en comble.
M. V. — Je ne le conteste plus... Mais vous plairait-il de revenir sur le théorème de Laplace?
M. B. — M’y voici. Je trouve la prétention absurde, et, malgré mon profond respect pour notre illustre géomètre, je n’en ai jamais caché ma pensée à personne. Il y a des esprits taillés d’une certaine manière , et de telle sorte qu’une seule espèce d’idées peut y pénétrer et s’y loger. Il y a des anfractuosités qui en rendent l’accès impossible à tout le reste. Ce sont des esprits-chiffres, qui sont sans affinité aucune pour les faits moraux, et qui sc sentiraient aspliyxiés hors de leur atmosphère d’abstractions. Pour certains mathématiciens, la probabilité n’est qu’un chiffre, et ils ne tiennent pas le plus petit compte des causes morales qui détruisent l’harmonie de leurs formules. Demandez-leur leur avis sur le cas que voici ; Il y a cent boules dans cette corbeille, dont une seule blanche; toutes les autres sont noires. Quelle est la probabilité que vous tirerez la boule blanche? Elle est seulement d’un centième, tandis qu’il y a quatre-vingt-dix-neuf
centi mes d e probabilité en faveur de l’extraction d’une b^dlc n^c/Mais supposons que vous tiriez votre boule
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