‹ Les soirées de MontlhéryChapitre 2 sur 2 · DV · texte numérisé non relu

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LKS SOIRKKS DE MONTLHliRV .

les yeux ouverts, et avec l’intention de prendre la blanche. Les conditions mathématiques ne sont pas changées; et cependant, dira-t-on qu’il n’y a qu’un sur cent à parier que vous tirerez la blanche? Et s’il n’y a que cinq pièces d’or mêlées à mille jetons d’ivoire, un savant vous dira sans broncher qu’il y a 5 à parier contre looo qu’une des pièces d’or vous tombera sous la main; mais le savant dira une sottise, si, toutes les pièces étant étalées sous vos yeux, vous devez devenir propriétaii’e de celle qu’il vous plaira de prendre. L^n chiffre est sot, parce qu’il est exclusif, et qu’il est insensible aux influences qui ne se résolvent pas en chiffres. Ainsi , au pari de quatre milliards contre un propose par Laplace, en faveur de l’hypothèse ci-dessus, je répondrai : à moins qu’il n’ait plu au Créateur de disposer les choses précisément comme elles sont, et cela pour des raisons qu’il peut lui être agréable de nous tenir inconnues. A cela que pensez-vous que le chiffreur trouve à dire?

M. V. — Rien absolument; cela est vrai cela

est trop clair. Mais croyez-vous que I^aplacc ait entendu sa formule d’une manière absolue? Il a voulu, sans doute, se placer dans nue hypothèse purement physique, et dire (|ue des causes naturelles étant données comme principe de tous les mouvements des planètes, la probabilité en faveur d’une cause unique était de quatre milliards contre un.

M. B. • — C’est l’hypothèse charitable que j’allais vous faire; mais quelle qu’ait été d’ailleurs la pensée de Laplace , le commentaire brutal et tout matériel de sa phrase s’est fait dans plus d’une intelligence à la manière que j’ai supposée d’abord. C’est qu’il se trouve

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en effet des hommes qui, prenant dans un sens absolu les théorèmes abstraits des mathématiques, s’en font une arme pour combattre des vérités d’un ordre tout à fait lictérogéne avec elles. Ainsi il se trouvera des gens qui, nantis de cette célèbre formule, en concluront que toutes les planètes sont certaineinentXG produit d’un choc, et qu’ainsi, en supposant toute autre chose, la Genèse en a menti. Cela est, diront-ils,

prouvé mathémaliquement ^ voyez plutôt Laplace

Cela a été dit; je l’ai entendu, je l’ai lu.

M. V. — Véritable sottise, j’en conviens, et je vous abandonne volontiers des raisonneurs de cette trempe. Mais arrivons, s’il vous plaît, à la théorie cosmogonique de Laplace. Celle-là est parfaitement indépendante de l’application bonne ou mauvaise qu’on a pu faire de sa formule.

Vous m’avez donné à entendre que vous en portiez un jugement excessivement défavorable; et, d’un autre côté, j’ai cru pouvoir induire de vos expressions que vous la jugiez inattaquable par les moyens scientifiques. Vous comprenez aisément l’intérêt que j’attache à la solution de ce paradoxe.

M. B. — Rien n’est plus simple, en vérité, que le mot de cette énigme. A côté du point de vue scientifique, il y a le point de vue philosophique, et c’est sous ce dernier rapport que la cosmogonie de Laplace est aussi creuse et vide qu’il est possible d’imaginer.

Supposer l’espace infini plein de la matière éthérée, livrer les atomes de cette matière à leur attraction mutuelle, les condenser en nébuleuses , puis faire de celles-ci des étoiles, un soleil, des planètes, une terre; puis refroidir la surface de celle-ci pendant quelques

loa tES som^ES de movtlhéry.

iniUiei'8 de siècles, pour la rendre apte à recevoir l’organisation qui y règne aujourd’hui; faire tout cela n’est pas avancer d’un seul pas la question cosmogonique. Posons en effet le dilemme que voici : ou Lapiace admettait une intelligence suprême qui aurait créé et réglé l’univers , et en particulier le globe dont nous occ'upons la surface, ou bien il croyait pouvoir se passer de \ hypothèse-Dieu ^ selon l’expression si remarquable qu’on lui a attribuée, et sans doute à tort, je veux bien le croire.

Dans le premier cas, il faut admettre que le Créateur, au lieu de façonner le monde tout d’un coup, conformément au but quelconque qu’il se proposait en le créant, aurait préféré livrer ses atomes à l’action lente des causes physiques qui devaient , après bien des millions de siècles, produire le résultat voulu. Or, est-il un esprit sérieux qui puisse donner la préférence, sans l’ombre d’une preuve, à ce mode de production séculaire? Autant vaudrait-il croire que Dieu, au lieu de créer immédiatement l’eau qui couvre notre globe , aurait créé une immense atmosphère d’oxygène et d’hydrogène, puis aurait enflammé ces gaz, et les faisant brûler lentement , comme nous l’exécutons dans nos laboratoires, aurait, après mille millions de siècles , obtenu toute l’eau de l’Océan.

Passons néanmoins sur cette exigence puérile du système; admettons le globe terrestre ainsi fait, et laissons sa croûte se former par le refroidissement pendant bien des milliers d’années. Ne demandons pas de nouveau pourquoi Dieu n’aurait pas solidifié instantanément sa surface, puisque son but exigeait cette solidification, et pourquoi il se serait astreint

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au temps, c’est-à-dire, à un instrument parfaitement inutile à sa puissance. Cette concession faite, on ne trouve plus que le vide dans la tliéorie de Laplace : car c’est ici que se présente le problème de l’organisation; or, l’action réciproque des molécules étbérées n’a rien à faire dans une question de cette nature. Et pour se restreindre même dans un cercle plus étroit, comment se rendre raison des difféiences physiques et chimiques qui nous font distinguei- tant de matières diverses? Comment la matière éthérée qui fait des étoiles a-t-elle pu faire de l’air, de l’eau, du carbone, du potassium ? Les considérations les plus sublimes sur la condensation des nébuleuses, sur la voie lactée, sur l’atmosphère du soleil, ne fournissent pas un mot de réponse à ces questions si simples. Ainsi, cette ambitieuse théorie se réduirait donc à nous apprendre qu’au lieu de réunir immédiatement les atomes de la matière pour en façonner les corps célestes , Dieu les aurait laissé courir les uns après les autres pendant un intervalle de temps sans mesure, pour arriver du reste au même résultat. Et cela s’appelle une cosmogonie!

Plaçons-nous maintenant dans le second cas du dilemme. 11 faut alors admettre l’éternité de la ma tière, l’existence de l’attraction comme propriété essentielle des corps, puis l’organisation sans intelligence organisatrice ; toutes les folies de l’athéisme, en un mot. Avec des intelligences dégradées à ce point, il n’y a pas de discussion possible; et quand Dieu est relégué hors de la nature, comme hypothèse oiseuse et puérile, peu importe ce que de tels esprits peuvent penser des diverses phases que la matière a subies.

To4 LKS SOIRÎES DE MONTLHÉRY.

M. V. — Je n’entends certes pas rompre une lance en faveur de cette seconde face du système; et quant à la première, j’avoue qu’on peut opposer à l’hypotlièse de Laplace une simple dénégation ; je conviens qu’il est beaucoup plus simple d’admettre la création immédiate. Toutefois, il vous est échappé, ce me semble, deux assertions qui sont très-contestables.

D’abord, ce n’est pas sans preuve ou sans raison , comme vous le prétendez, que les partisans du système admettraient la formation des corps célestes selon le mode que vous repoussez. lie télescope nous fait voir des nébuleuses dans une foule d’états différents, et à divers degrés de condensation ; au milieu de quelques-unes se trouvent des noyaux plus ou moins compacts , et rien n’est plus naturel que de croire que ce sont des étoiles plus ou moins avancées dans leur formation. Si donc il n’est pas démontré que les nébuleuses soient le sujet d’un travail actuel de la nature, du moins cette supposition est très-plausible, et dès lors l’analogie nous autorise à croire que tous les corps célestes ont pu se former de cette manière.

De plus, vous m’avez paru ranger parmi les absurdités manifestes, cette idée que l’attraction serait une propriété essentielle à la matière. En cela vous me semblez aller trop loin; car cette opinion est celle de beaucoup de savants que je crois désintéressés dans la question qui nous occupe.

M. B. — Je ne les crois pas tels pour ma part, et je suis intimement convaincu que personne ne peut supposer l’attraction essentielle à la matière, à moins d’y avoir l’intérêt de l’athée, c’est-.à-dire, le besoin d’un ressort pour faire marcher sans Dieu la machine

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du monde. Par quel moyen , je vous le demande, soutenir cette prétention ? Partout où se trouve la matière, l’attraction réciproque s’exerce entre ses atomes; et de ce que le fait est gênerai, on conclut qu’il est essentiel. Mais vous savez cjue la distinction de ces deux qualités est un des principes de la philosophie la plus élémentaire. L’attraction n’est pas tellement contenue dans l’idée de matière ou de corps, que cette idée soit détruite par la suppression de cette qualité. Pour les gens sensés, l’attraction générale, comme la pesanteur terrestre, comme l’affinité moléculaire, sont des propriétés contingentes que Dieu a rendues générales, parce <jue l’organisation du monde l’exigeait ainsi. Sans l’affinité, sans la pesanteur, sans l’attraction, il n’y aurait point de corps, point de système planétaire; toute la matière de notre globe et de bien d’autres serait disséminée au loin dans l’espace. En un mot, il y a l’attraction partout dans l’univers, par la même raison que dans une machine ou un meuble il y a des chevilles et des clous.

Pour ce qui est de la formation des étoiles par la condensation des nébuleuses , je vous ferai remarquer que ce n’est encore qu’une hypothèse. Quand cette hypothèse sera passée au rangées vérités plausibles (ce qui n’est pas encore fait ), il ne sera pas prouvé que toutes les étoiles ont été faites de cette manière; et si l’on vous accorde même qu’il a pu en être ainsi, rien ne prouvera que les planètes, que la terre en particulier aient eu la même origine. Cette analogie qu’on signale est propre à faire naître une idée, mais elle ne l’est pas à la soutenir, et ne saurait lui donner une véritable consistance. Voyez combien d’actes de foi il

faut faire pour composer un système dont toutes les prétentions doivent se borner à ce qu’il ne soit pas absolument impossible!

M. V, — Oui, je l’avoue, il faut bien de la foi, et je vous accorde pleinement que des divers systèmes que nous avons passés en revue, il n’en est aucun qui puisse satisfaire pleinement un esprit sage. Ne voudrezvous pas cependant laisser la science s’exercer à la solution de tant de problèmes que lui fournit le passé de notre globe et de notre monde ? N’est-ce pas à force d’essais, n’est-ce pas à travers les ruines, qu’elle peut aborder à la fin le sanctuaire où Dieu a caché le secret des anciens jours de la nature ?

M. B. — Oh! je puis, à cet égard, vous faire des concessions immenses, des concessions telles que les idées les plus aventureuses, les plus excentriques, pourront trouver place à côté du système que j’adopte pour l’interprétation de la Genèse. Vous le savez déjà, et je vous le répète, c’est sans aucun intérêt que je repousse toutes ces conceptions fantastiques et vaporeuses. Â mon avis, la Genèse et ses défenseurs n’ont nullement à se préoccuper du plus ou moins de liardiesse, du plus ou moins dè solidité des systèmes qui s’attachent à faire l’histoire des révolutions du globe.

Pour moi , l’histoire génésiaque ne commence qu’à la naissance de l’homme, et à cet instant où, à la voix du Créateur, le dernier chaos ht place à l’organisation , actuelle. Je crois à l’œuvre des six jours, considérés comme des jours naturels et ordinaires ; intervalle dont Dieu n’avait pas besoin, sans doute, mais qu’il était aussi parfaitement libre d’adopter. Avant comme

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après la création du soleil, ou, si l’on veut, avant que cet astre ne fût chargé défaire vibrer la lumière pour le inonde de l’iionime , les jours bibliques étaient mesurés par une révolution de la terre sur sou axe. Pendant les trois premiers jours, l’eau et la terre étaient mêlés , et il en résultait une couche limoneuse qui, subissant l’action de la force centrifuge , donna lieu à l’aplatissement que nous observons maintenant, aplatissement qui se conserva <[uand Dieu sépara les eaux d’avec la terre. A chacune des révolutions de notre globe, sur son axe, Dieu fit correspondre une nouvelle création ; et quand la surface fut entièrement pourvue de ce qui était nécessaire à la destination nouvelle , quand elle fut entièrement meublée, permettez-moi cette expression, Dieu y plaça l’homme et lui en donna l’empire. Mais avant cette organisation dernière dont l’homme était l’objet, entre le premier jour génésiaque et le premier jour de l’univers, il a , pu s’écouler bien des siècles et se succéder bien des créations, bien des phases d’existence animale, végétale, minérale, bien des bouleversements, dont les couches de notre globe ont conservé l’empreinte. Eh bien ! c’est cet intervalle indéfini qui sera le champ d’expérience des géologues; et au point de vue biblique, rien ne doit m’être plus indifférent que l’emploi qu’ils en voudront faire. Il est impossible, encore une fois , d’être plus désintéressé que je ne le suis en ce qui concerne les divers systèmes géologiques et cosmogoniques qui se sont succédé jusqu’à présent, et même ceux qui se succéderont jusqu’à la fin du monde,

M. V. — Vous savez que sur ce point nous sommes

lo8 tES SOIRÉES DE MONTLHÉRY.

parfaitement d’accord. Je dois vous dire toutefois que depuis que je suis entré dans cette idée, votre interprétation biblique m’a paru soulever deux diflicultés que j’aimerais à voir disparaître.

Au premier jour de la Genèse, se trouve placée la créatiiyi de la lumière. Ür, il est certain que la lumière existait déjà dans le système des mondes antéadamiques; car, en supposant même que la lumière ue fût pas indispensable aux deux règnes organiques, il est certain que les animaux de ces anciens mondes avaient des yeux, comme les animaux de notre système. Or, l’existence de cet organe suppose, à coup sûr, celle d’un fluide lumineux.

Cette objection résolue, il vous resterait à rendre raison de l’existence de tous ces mondes successifs, que vous supposez précéder le monde humain, sans aucun rapport avec lui. Pourquoi Dieu aurait-il créé les végétaux que nous trouvons à l’état fossile, pourquoi le plésiosaurus et l’iguanodon, qui ne foulèrent jamais le sol que l’homme devait habiter un jour? Les créations et les bouleversements qui se sont succédé à plusieurs reprises ne trouvent pas leur raison d’être dans le système que vous adoptez.

M. B. — L’objection tirée de la création de la lumière au premier jour , s’évanouit immédiatement à la lecture attentive du texte. Le mot de création ne s’y trouve pas, et le sit lux peut s’expliquer très-bien par cet acte du Créateur qui aurait ordonné au fluide lumineux de fonctionner, tandis qu’il aurait été inerte jusque-là, depuis le dernier bouleversement. Les ténèbres régnaient alors sur la terre, parte que le fluide éthéré ne vibrait plus , et précisément parce que Dieu

DEtIXfÈMË SOtRÉE.

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avait interrompu scs vibrations, ni le soleil ni les étoiles ne pouvaient être visibles. Voici donc ce qui paraît lésulter de l’ensemble du texte. Au premier jour, Dieu mit immédiatement en vibration le fluide éthéré, en même temps qu’il fit tourner la terre sur son axe; la lumière succéda donc aux ténèbres, de telle sorte que pour un spectateur humain, il y aurait eu dès ce moment un jour et une nuit. Au quatrième jour, c’est-à-dire, après quatre révolutions de la terre sur son axe. Dieu chargea le soleil, puis les étoiles , d’être désormais les instruments des vibrations du fluide éthéré; ces astres devinrent donc visibles dès ce inoment-là , et par suite du rôle qu’ils furent appelés à remplir; pour un spectateur humain, cette apparition était l’équivalent d’une création de ces astres. Cette explication est d’autant plus admissible, que le mot de création qui se trouve au premier verset, et qui représente bien réellement une ciéation de la matière, ne se trouve pas répété dans les passages qui nous occupent.

M. y. — Je reconnais que l’explication est trèsadmissible.

M. B. — Pour ce qui est de la question que vous m’adressez au sujet des créations antéadamiques dont vous- ne voyez pas le but, vous conviendrez, je pense, que ce but n’apparaît pas clairement dans tout autre système; aussi je ne sache pas qu’aucun géologue ait eu des prétentions en ce genre.

M. V. — J’en conviens; mais votre position particulière vous impose des charges auxquelles les géologues anti-bibliques ne sont nullement astreints.

M. B. — Et je n’entendrais pas me soustraire à

I lu LES SOIRÉES DE MONTLHÉRY.

celle-ci, quand même elle serait aussi pesante qu’elle est légère en réalité. Pour moi qui accepte l’idée sublime que nous donne de l’être humain le premier chapitre de la Genèse, pour moi qui comprends sa haute destinée par la seule étude attentive de l’univers, ces révolutions du globe dans ses vieux âges trouvent leur raison d’être dans l’homme lui-même. Je pense que Dieu a voulu que partout où l’homme porterait scs regards, il trouvât Dieu manifesté par ses œuvres. A la surface de la terre, la création lui offre ses produits si variés; au-dessus de sa tête, la multitude immense des sphères célestes lui rappelle leur auteur ; mais il devait porter ses yeux et ses investigations audessous du sol que ses pieds foulent , et Dieu a voulu que là aussi il rencontrât le Créateur ; il a voulu que là l’homme retrouvât les premiers produits de la vie organique, et reconnût que la race humaine était bien nouvelle sur cette terre. Croyez-vous la puissance divine trop peu féconde pour avoir acheté à ce prix quelques-unes des pensées de l’homme ?

M. V. — Je n’ai rien à opposer à cette théorie. Mais veuillez maintenant me dire jusqu’à quel point votre interprétation du second verset de la Genèse trouve faveur dans le camp des défenseurs de la Bible.

M. B. — Sur ce point, je conviendrai qu’il y a encore quelque chose à faire, parce que, pour la plupart des nôtres, ceci est une idée neuve; beaucoup en sont encore aux périodes indéterminées. D’autres croient pouvoir placer les phénomènes géologiques dans l’intervalle qui nous sépare de la création de l’homme, et ils font valoir, pour soutenir celte thèse, des arguments dignes d’attention. Mais il

Digilizedby Go< , ,li

est certain, d’ailleurs, que l’idée à laquelle je m’attache gagne chaque jour du terrain , et qu’il lui suffit pour cela de se produire et de se faire connaître. Je ne doute pas que dans peu d’années elle ne soit en possession de l’assentiment général (i).

M. V. — C’est ce que je désire pour ma part, et je vous ai déjà dit pourquoi. Malgré les incertitudes des systèmes, et sans avoir foi complète à la science, il me coûterait de la voir entravée dans sa marche par la férule théologique. Si la foi lui laisse le champ libre , la science et la foi y gagneront peut-être toutes deux.

M. B. — Je l’espère pour la foi, et je le désire pour la science!...

(i) Parmi les défenseurs de l’hypothèse que soutient ici M. Bulmont , nous citerons l’illustre Mgr. Wiseman [Discours sur les rapports de la science avec la vérité révélée), et, avant lui, le jésuite Pererius, dans son commentaire sur la^Genèse. Parmi les protestants, le célèbre docteur et savant géologue Buckland a soutenu cette thèse avec beaucoup d’habileté et de conviction. Voir aussi, sur le même sujet, V Université catholique, tome 3 , page 457 ; les Annotations à la Genèse , dans les Cours complets d’ Écriture sainte et de théologie ; et le Nouveau traité des sciences géologiques, par M. Jéhau , ouvrage très-recommandable, et destiné à devenir le manuel de la jeunesse dans l’étude de la géologie.

[Note de l’éditeur.)

lia

Les races humaines. — La longévité. — Les géants.

M. B. — S’il ne vous re.stnit aucun scrupule sur le sujet de nos entretiens précédents, nous serions arrivés à riiistoire de la création de l’homme, et aux circonstances tout .à fait singulières qui l’accompagnent dans le récit de Moïse. Je m’étonnerais si la création de la femme, si le paradis terrestre, si la tentation surtout et le langage du serpent n’excitaient pas en vous des doutes d’une nature peu favorable à l’autorité biblique. Entre-t-il dans votre plan de campagne d’exiger des éclaiicissements sur ces différents points de la narration de l’Ecriture ?

M. V. — Nullement. Et je m’empresse de vous dire que vous m’auriez mal compris, si vous aviez cru que mes doutes, et, tranchons le mot, mon incrédulité, reposaient sur tout ce qu’il y a d’obscur, d’invraisemblable, d’inexplicable dans votre Ecriture sainte. Sur ce chapitre je fais .à la religion les concessions les plus larges; persuadé que je suis, même dès avant vos leçons, que le défaut d’accord qui pourrait exister entre certaine partie de ce monument respecté et ma raison, ne prouve absolument rien, si ce n’est que je ne comprends pas,... et que peut-être il ne m’est pas possible de comprendre dans les conditions actuelles de ma raison et du monument. Je n’ai rien

autre chose eo vue que l’opposition des faits primitifs tels que les suppose la Bible, avec les faits que nos lumières naturelles, et surtout le témoignage des sciences, auraient pu nous révéler. Il est trop clair que faire porter la critique sur des faits qui sont en dehors, il est vrai, de l’ordre de la nature, tel qu’il est maintenant constitué, quand le narrateur de ces faits se place à l’origine des choses et .à la naissance de la nature, c’est raisonner sur une base vicieuse, car c’est là une sorte de pétition de principe. Aussi je ne fais aucune sorte de difficulté contre les faits surnaturels rapportés par la Bible ou par l’Evangile; c’est là, à ce qu’il m’a toujours paru, une question de témoignages qui peut prêter, qui prête même beaucoup à la discussion ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit pour moi. La Bible dit-elle vrai ou faux sur l’origine des choses? Le contrôle que nos connaissances exercent sur les différentes parties de sou histoire, lui est-il favorable ou la dément-il? voilà la seule question que je me sois posée, la seule dont je m’inquiète. Que le serpent qui n’a pas langue aujourd’hui ait parlé du temps de notre mère Eve, comme l’a fait plus tard, dit-on, l’ânesse de Balaam, c’est ce dont je ne m’occupe pas; parce qu’il n’y a ni physique, ni géologie qui puisse prouver le contraire ; et qu’interdire à Dieu sa libre action sur les lois naturelles qu’il a fondées, est une prétention qu’on ne peut pas discuter sérieusement. Je vous avouerai même que si j’étais naturellement moins philosophe sur ce point, j’aurais été dégoûté de cette sorte de critique par l’ignoble abus qu’en ont fait Voltaire et sa coterie. Mon opposition est plus sérieuse; et, encore une fois, ce n’est qu’au tribunal de la science

LES SOIRIÉES I)E MONTLHÉRY.

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OU d’une philosophie grave et élevée , que je prétends •débattre la véracité de la Bible.

M. B. — Et c’est précisément ce que j’attendais de vous. En vous posant la question comme je viens de le faire, ce n’était pas une incertitude réelle que j’exprimais ; je voulais provoquer une déclaration qui restreignît notre champ clos, et fixât d’une manière précise l’objet de nos entretiens. Nous n’aurons jamais à répondre qu’à cette simple question : sur tel ou tel point, la science dit-elle autre chose que la Bible?

M. V. — Encore une fois , voilà qui est bien convenu. Maintenant, je reprends mon rôle d’assaillant; et c’est le chapitre des races primitives que je vais vous offrir comme sujet de votre leçon.

M. B. — De ma leçon, capitaine! mais ce n’est pas ainsi qu’il convient de prendre nos colloques amicau x. Ne croyez pas...

M. V. — ... Moi, je prends la chose pour ce qu’elle est et je l’appelle par son nom. Il y a dans nos rôles respectifs tout ce qui constitue, d’une part, le docteur, et de l’autre, l’écolier qui trouve peu à dire et beaucoup à apprendre.

M. B. — Vous êtes trop modeste, M. Vernaux, et vous me faites sentir le besoin de mettre chacun de nous à sa place. Nous sommes deux hommes qui aurons examiné sérieusement et avec sincérité les matières qui nous occupent; mais mes réflexions ont devancé les vôtres, et j’aurai été pour vous ce que d’autres, ce que des livres peut-être, ont été pour moi , une simple occasion. Si vous finissez par accé-

der aux raisonnements que je vous ai soumis , cela prouve en faveur de votre jugement et de votre cons-

oience tout à la fois. Et j’ai compté sur l’im et l’autre en acceptant la proposition de nos discussions amicales. A défaut de sincérité ou de jugement, il n’y aurait entre nous que dispute, et non discussion ; dispute, c’est-à-dire, un pêle-mêle d’assertions contradictoires, hasardées, irréfléchies, jetées impromptu par chacun pour le besoin de sa cause ; c’est là le sort de toutes les discussions comme on les fait dans le monde; discussions, ou plutôt disputes, c’est le mot, qui n’avancent jamais, et, à plus forte raison, ne terminent jamais rien; qui le plus souvent embrouillent les questions et laissent les interlocuteurs un peu plus éloignés qu’auparavant de s’entendre. Il n’y a pas de thèse si monstrueuse qu’un homme d’esprit ne puisse soutenir; les questions controversées surtout fourniront toujours aux champions des deux partis des moyens quelconques, bons ou mauvais, à faire valoir; et chacun en sera quitte pour attribuer à son adversaire un défaut de logique ou de bonne foi qui rempêche de se rendre aux lumières de la \^érité. Chacun apporte dans la lutte une certaine dose de passion et d’orgueil; et comment des hommes qui ouvrent une discussion, non pour y chercher des lumières qu’ils croient posséder, mais pour faire triompher leur opinion auprès des autres, finiraient-ils par céder eux-mêmes, si ce n’est, peut-être, par politesse? Et encore ce dernier cas n’est pas chose très-commune; aussi cette lutte continuelle d’opinions qui vont se heurtant dans ce pêlemêle ennuyeux du monde, "sans bonne foi, sans conviction réelle, sans désir de s’éclairer, sans harmonie possible , est-elle le principe le plus actif du dégoiit que j’ai conçu pour le monde. Au surplus, les mêmes

l.l'S SOlllÉl'S DE MÜJVTLIIÉIIY.

incertitudes qui vous travaillent encore ont occupé mon esprit à une certaine époque ; j’ai réfléchi, et elles se sont évanouies devant ma raison mieux informée, comme elles s’évanouiront prohablement pour vous , qui y réfléchissez à votre tour. Si vous adhérez sans peine aux réflexions que je vous suggère, c’est qu’il vous manque deux éléments de résistance dont l’usage est pourtant fort commun; savoir, un jugement faux, et la volonté de ne pas changer d’avis sous l’influence de la logique d’un autre. Rien ne réduit au silence comme un esprit droit et sincère.

M. V. — Nous ne sommes pourtant pas au bout de mes tracasseries. Pour rentrer dans la question , je vous demanderai si vous croyez, comme l’enseigne la Genèse, que toute créature raisonnable tire son origine de notre seul père Adam?

M. B. — •... Mais, du moins jusqu’à nouvel ordre, c’est assez mon avis.

M. V. — Alors vous êtes tenu de répondre : i° à ceux qui croient la pluralité des mondes et l’habitation des planètes; a" à ceux qui reconnaissent dans le genre humain plusieurs races essentiellement distinctes, ne serait-ce que la race blanche et la race des nègres. Et d’abord qu’auriez-vous à répondre aux premiers?

M. B. — ... Je ne serais pas tenu de leur répondre, si ce n’est par politesse , attendu que leur système, vrai ou faux , ne fait rien à la question.

M. V. — Comment cela ?

M. B. — ... Parce que le système de l’habitation des planètes fût-il prouvé, ce que je suis fort éloigné de croire, n’emporterait nullement le fait de l’exis-

tencc de l’iioiiimc hors de notre globe sublunaire. l.es planètes poiinaioiit être habitées par des êtres sensibles dont la eonstitiition serait foi t différente de la nature biimaine. Or, dans cette hypothèse, non-seulement la Genèse est irréprochable relativement à l’iiistoire de rhiimanité, mais encore, par les raisons exposées ci-dessus, elle a pu nous taire les autres créations qui n’avaient aucun rapport avec celle de riiomme. Croyez donc, si vous le voulez, aux habitants de la lune, la Jiihle n’en parle [las, et voilà tout; elle aurait tort dans le cas seulement oîi ces habitants seraient des hommes. Les lumières éclatantes de notre (‘poque sont-elles arrivées au point de contredire l’IÙTiturc sur ce sujet?

M. V. — ... On n’a pas encore précisément prouvé qu’il y avait des hommes dans les planètes; mais il est à peu près hors de doute qu’il y a des êtres intelligents. Car d’abord

M. B. — Il me semble que sur ce point vous vous avancez beaucoup.

M. V. — Mais il me semble aussi que les raisons qu’on en donne ne sont pas si mauvaises. Car d’abord l’analogie seule doit nous porter à croire que des corps en tout semblables à la terre, placés comme elle dans un système où le soleil est centre commun , sans que rien la distingue du reste, ni la place qu’elle occupe , ni sa grandeur, ni ses divers mouvements; des corps qui ont comme elle les deux sortes de révolutions qui déterminent des jours et des nuits, des saisons et des années, mouvements et phénomènes qui seraient tout à fait sans but, si ces immenses surfaces n’étaient que des déserts; il me semble, dis-je, que ces corps

ï 1 8 LES SOIRI'ES DE MONTLHÉRY.

ont autant de titres à nos yeux pour que nous les croyions habités, que la terre pourrait en offrir à leurs philosophes, si par hasard il y en avait. Mais que serace si nous considérons la circonstance si remarquable de leurs satellites? D’une part, quelle idée peut-on se faire de la destination de ces corps tournant harmoniquement autour de corps plus gros qui seraient tout à fait inertes, et tournant eux-mêmes sans plus de raison autour de ce gros soleil? D’un autre côté, si l’on considère que ces lunes qui reflètent la lumière solaire sur l’astre central n’existent que pour les planètes supérieures, et sont d’autant plus nombreuses que la planète est elle-même plus éloignée du soleil , ne résulte-t-il pas manifestement de là que la lumière est nécessaire aux planètes? or, peut-elle être nécessaire, s’il n’y a pas là des yeux pour la recevoir? Donc il y a dans ces corps célestes des intelligences pourvues de vie; et outre que nous ne nous faisons aucune idée de ces intelligences, si ce n’étaient des hommes, il me semble que Moïse n’aurait pu se dispenser d’en dire un mot, s’il en avait su quelque chose.

M. B. — En admettant cette convenance en principe, un homme qui croit à la révélation mosaïque en tirera cette conclusion, que le domaine de l’homme ne s’étend pas au delà de notre petit globe. Car, encore une fois, l’existence des hommes dans les planètes n’est rien moins que prouvée; et, de plus, je prétends que rien u’est si facile que de donner la preuve du contraire. Et cette preuve est tout à fait bénévole de notre part, attendu l’adage ; Ei probandi onus incumbit, <pd (ifJiniKtt, el non ei (pu negat. Je dirai donc que si vous croyez à l’existence des hommes dans les

planètes par des raisons d’analogie, d’autres raisons d’analogie, pour le moins aussi fortes, doivent vous en dissuader. Ainsi, la première condition de l’existence des hommes dans ce monde-là , c’est que la vie y soit possible...; exigence assurément fort modeste. Or, une machine humaine quelconque pourrait-elle vivre dans Mercure, auquel la proximité du soleil impose une température supérieure à celle du plomb fondu ? Concevez-vous une constitution humaine dans Uranus , où, tout égal d’ailleurs, la température moyenne devrait être de 3oo degrés au-de!>sous de la glace fondante? et il faudra bien, sous peine d’inconséquence, mettre des hommes dans les comètes ; par exemple, dans celle de 1680 qui, à son périhélie, éprouve, suivant Newton, une chaleur deux mille fois égale à celle d’un fer rouge, et qui, à son aphélie, ne reçoit pas un atome de la chaleur solaire. J’insiste moins sur l’énormité du froid, tant parce que la chaleur solaire naturelle peut, même à d’immenses distances, être modifiée par les atmosphères planétaires et des circonstances de surface qui la rendent sensible, que parce que ces globes peuvent recéler des causes de chaleur indépendantes de celles de l’astre central. De plus, le calcul des températures qu’on fait diminuer inversement des carrés des distances, devient tout à fait illusoire, si l’action solaire étant annulée par une distance suffisante, la planète se trouve en rapport avec la seule température de l’espace, qui peut être tout à fait quelconque, et qu’on suppose de degrés au-dessous de zéro, Il n’en est pas moins vrai que nos hommes vivraient dans des températures dont les limites opposées comprendraient un intervalle de trois à quatre

lao

cciUs tlegics, ce qui nVsl pas, vous on ronvienclroz, dans la nature liuinaiiie. Et les liai)llants d<'s roinètes devraient être pour le moins des salamandres, même quand ce que Laplace appelle l’évaporation cométaire abaisserait au périhélie l’effroyahle chaleur de la surface.

M. "V. — Pour cela je vous l’accorde.

M. B. — Et vous m’accorderez aussi que les satellites des planètes leur sont d’un trop faihle secours pour qu’on puisse les coiisidérei- pour des foyers de lumière auxiliaire; car, prenons par exemple ceux d’üranus. Vu la distance de cette planète au soleil, celui-ci lui apparaît sous un angle d’une minute et demie, c’est-àdire, comme une pièce de cinquante centimes; et la lumière reçue est 4^0 fois moindre que celle reçue par la terre. Or, si notre lune nous donne la lumière (jue vous savez, et qui, par le fait de la réflexion, est 3oo,oüo fois moindre que la lumière du soleil , pensez-vous que la lumière réfléchie par les satellites d’Ui'aiius qui en reçoivent 4<>o fois moins que notre lune, puisse être considérée sérieusement comme destinée à suppléer les pâles feux de cette petite bougie que leur présente le soleil ? Si , au lieu de ses deux satellites, Uranus en avait 200 , les uraniens n’y verraient pas sensiblement plus clair. Il y a des yeux, disiez-vous, destinés à recevoir cette lumière, puisqu’il y a des astres pour la concentrer. En vérité, ces yeux-là seraient bien mal servis; et il serait beaucoup plus raisonnable de supposer que les milliards d’étoiles qui brillent sur nos têtes ont été faites afin de nous éclairer; car elles jouent vis-à-vis de la terre un rôle infiniment plus brillant que celui des satellites d’Uranus.

TROISliîME SOIRÉE.

M. V. — Mais ne peiit-oii pas dire que les yeux des Iiabitaiils de cette planète sont organisés de manière à ce que ce pâle éclat leur suffise? Peut-être sont-ils comme certains animaux qui voient clair la nuit; les chats, par exemple.

M. B. — Ce serait alors une raison d’y voir des animaux et non des hommes. Mais remarquez bien que même dans cette hypothèse, les satellites leur seraient encore coinplétenient inutiles. Hommes ou bêtes, vous prétendez les dédommager du pâle éclat que leur offre le soleil, au moyen d’un petit nombre de réflecteurs analogues à notre lune. Or, la lumière que ces réflecteurs leurenvoient n’est qu’une extrêmement petite/raction de la lumière directe; et quelle que soit la constitution de l’orgàne visuel, la nature n’imaginera pas de suppléer à l’insuffisance d’une lumière quelconque, par l’addition de la cent-millièinc partie de cette lumière-

M. V. — Je conviens (jue la ressource serait médiocre, et que ce ne serait pas le cas de dire que la na* turc est riche en expédients. Néanmoins, ce n’est pas pour rien que les planètes ont des satellites. Quelle serait, selon vous, la destination de ces corps, évidemment subordonnés?

M. B. — Je ne suis pas tenu de la connaître, de dire mon opinion sur ce point, attendu que cela nous écarterait de la question. Les satellites ne sauraient avoir la destination que vous supposiez d’abord : voilà ce qui est certain; votre principal argument en faveur de l’habitation des planètes est donc sans valeur, et alors il ne vous reste à dire en faveur de toutes les pla. nètes, rien de plus que ce que vous pourriez dire pour prouver l’habitation de la lune.

122 tES SOIREES DE MONTLHiRT.

M. V. — Eh bien , je le dirai. Quel est le but de cette remarque?

M. B. -r- C’est que la question étant ramenée à celle de savoir s’il y a des habitants dans la lune, elle peut être décidée par les motifs qui rendent l’habitation de la lune infiniment peu probable.

M. V, — Et quels sont ces motifs tout particuliers à notre satellite?

M. B. — Vous me faites, je crois, cette question pour la forme; car vous savez, sans aucun doute, ce qu’il faut penser de l’atmosphère de la lune.

M. V. — Oui, je sais qu’on s’accorde à lui refuser une atmosphère. Je sais que dans les cas d’occultation d’étoiles par la lune, il ne s’exerce aucune réfraction sensible suc ses bords, ce qui n’aurait pas lieu, dit-on, dans le cas d’une atmosphère d’une densité appréciable. Je sais encore que la privation d’atmosphère en-* traîne celle de tout liquide; car l’eau, par exemple, s’il y en avait à la surface de la lune, y produirait nécessairement, à défaut d’autres, une atmosphère de vapeur. Toutefois , rien n’empêche d’admettre une atmosphère de densité assez faible pour ne pas exercer sur la lumière une action réfringente appréciable.

M. B. — Alors, vous mettez vos habitants de la lune sous le récipient d’une machine pneumatique. Une atr mosphère rare à ce point peut-elle servir de milieu à des hommes, ou même à des animaux analogues à ceux qui vivent au sein de l’air qui nous entoure? En somme, pensez-vous, capitaine, être sur un terrain bien solide, et occuper une position bien inquiétante pour les défenseurs de la Bible?

M. V. — Aussi n’est-ce pas très-sérieusement que

j’ai entrepris de m’y placer. Mais je n’en dirai pas autant de la seconde partie de ma thèse. La diversité des races humaines, et l’impossibilité d’une origine commune pour les noirs et les blancs, sont une difïiculté fort sérieuse contre la paternilé universelle du premier homme de la Bible. Ici il s’agit de lois physiologiques qui sont tout à fait du ressort de nos savants, et on ne peut trancher la question en leur donnant un simple démenti.

M. B. — Moi, je crois qu’on le peut très-pertinemment, quoiqu’il y ait moyen de procéder d'une autre manière. Voilà deux systèmes de chacun desquels nous allons successivement essayer.

Soutenez-vous que les nègres et les blancs ne procèdent pas de la même souche?

M. Y. — Oui, avec le plus grand nombre des savants.

M. B. — Le plus grand nombre! alors ce n’est pas tous ; c’est déjà un point de gagné.

M. V. — Cela est vrai ; mais c’est aussi une considération d’un grand poids en faveur d’un système qu’il soit le plus répandu et aussi le plus moderne; car il est alors le résultat de la plus grande somme de reflexions, d’observations et de lumières.

M. B. — Assertion très-contestable.... en ce qui concerne les lumières. Eh bien! je vous l’accorde. Vous plairait-il de me faire part de quelques-uns de ces rayons?

M. V. — Vous pensez bien que je ne puis avoir présents tous les arguments des défenseurs de la race double; mais les faits parlent assez d’eux-mêmes. Jamais d’une -parenté blanche il ne résulte un nègre;

LKS SOIRÉES ni' MONTLIIÉRY.

jamais un ménage noir ne produira un hlaiic. I>es caractères qui distinguent ces deux races sont exiÆSsi veinent tranchés au moral comme au pliysique. La dépression du haut de la face, dans les noirs, la nature laineuse de leurs cheveux crépus, sont, autant que leur indélébile couleur , des traits distinctifs qui séparent les deux races d’une manière décidée. La distance des facultés intellectuelles est encore plus grande, et nous ne remarquons pas que la race noire se modifie sur aucun point, de manière à rendre sensible ou vraisemblable la série de nuances et de causes à la succession desquelles d’autres attribuent le passage de la nature blanche primitive à l’état si hétérogène des tribus centrales de l’Afrique.

M. B. — Oui...., je retrouve bien dans votre exposé l’argumentation ordinaire des partisans de la diversité des races : ce raisonnement, réduit à sa plus simple expression , revient à ceci. On prétend que la nature noire est une émanation éloignée d’une nature blanche, que des circonstances de divers ordres auraient successivement altérée et modifiée jusqu’à l’état présent; or, ces circonstances, je ne les connais pas, je ne les conçois même pas; donc.... elles n’ont jamais existé. Voilà bien toujours l’homme, qui prend la mesure de ses idées actuelles pour la mesure des œuvres de la nature! Eh bien! quand il serait vrai , ce qui n’est pas, que les causes qui ont pu modifier à ce point la nature primitive nous seraient inconnues, serions-nous bien logiques en niant leur existence? tout autant que le serait un Lapon qui , n’ayant jamais ouï parler des métamorphoses de la chenille en cc brillant insecte ailé qu’il ne connaît pas, dirait en regardant une che-

TUOISIÈME SOIRÉF. laS

nille et un papilloii : Assurément voilà deux animaux d’origine essentiellement distincte; car un animal ressemble toujours à ranimai qui l’engendre....

M. V. — Mais ici la comparaison boite essentiellement.... La métamorphosé que vous signalez est dans l’ordre constant de la nature, tandis que le passage du blanc au noir et du noir au blanc ne se reproduit jamais, et blesse par conséquent toute vraisemblance.

M. B. — lléflécbissez un instant, capitaine, et vous verrez que vous vous mettez hors de la question. Notre Lapon a tort, non pas d’ignorer un point d’histoire naturelle, mais de conclure comme il fait; c’est sur sa logique que je l’attaque. Des faits lui sont inconnus, et il laisonne sur l’hypothèse qu’ils ne sont pas; voilà tout son tort. Mais est-il plus déraisonnable de ne pas croire à l’origine commune de deux animaux aussi difTérenls, que le naturaliste qui nie l’identité de deux races qui ont quelques caractères distincts , uniquement parce que leurs rapports lui échappent, et qu’il ne peut faire l’histoire de leur dérivation? Dites que vous ne comprenez point comment cela se peut, mais vous n’avez pas droit par cela même d’afiirmer que la chose est impossible.

M. V. — Mais alors il n’y a plus moyen de raisonner séi icusement. Toutes les fois que nos observations et la discussion des faits connus nous conduiront à affirmer ou à nier l’existence d’une loi physique, notre science et notre raison devront rester en suspens, sous ce prétexte que le défaut possible de certains éléments nous ôte le droit d’affirmer ou de nier l’existence de cette loi.

LES SOm^ES DE MONTLHÉRY.

M. B. — La conséquence ne fera pas reculer le principe; et, au surplus, elle n’est pas trcs-embarrassante, je vous assure. Quelque bien motivée que soit une proposition, l’homme sage ne l’atlmet néanmoins que sous la condition de la non-preuve du contraire ; et c’est sur le moins ou le plus d’improbabilité de cette non-preuve que sa conviction se mesure. La distinction des deux races pourrait donc être intiniincnt vraisemblable, et , comme on dit, physiquement prouvée, que l’histoire biblique, si elle me paraît reposer sur un véritable principe de certitude, serait une preuve qui l’emporterait sur des raisons d’un autre genre, dont l’autorité me paraît d’un moindre poids. Voici encore une comparaison qui rendra ce raisonnement sensible. Supposons que des antiquaires découvrent un monument dont la destination , d’après l’ensemble de tous ses caractères, leur paraisse êti’c une citadelle. Il sera fort raisonnable de croire à la citadelle. Mais supposons aussi qu’en consultant un chapitre de l’histoire authentique du pays, on y découvre là déclaration fort claire que ce monument fut un temple élevé dans un but déterminé, à une certaine époque: tous les raisonnements des antiquaires tomberont par cela même; et ce ne sera pas une raison de nier l’archéologie. C’est ainsi qu’en tenant pour très-sensée la théorie physique de la duplicité des races, je suis obligé de la nier si l’autorité supérieure de la Bible dépose du contraire; sauf le cas où l’assertion biblique serait bien formellement démontrée impossible. Or, affirmerez-vous cette impossibilité radicale de l’unité des deux races?

M. V. — Non... d’autant plus qu’une certaine division dans les opinions, à cet égard, ne permet pas d’aller jusque-là.

M. B. — Je pourrais donc m’en tenir à ce qui précède. Si j’entre maintenant dans quelques détails , ce ne sera pas pour protéger l’autorité de la Bible, qui n’en a plus besoin, mais uniquement pour notre satisfaction personnelle.

M. V. — A la bonne heure ; mais si ce n’est la conviction , du moins la persuasion ne peut qu’y gagner.

M. B. — Soit. Je vous demanderai d’abord si les dissemblances des deux races portent sur les caractères essentiels de la constitution humaine?

M. V. — Non. Mais des différences, d’abord accidentelles, ont pu devenir tellement inhérentes aux espèces, qu’elles participent maintenant à leur essence.

M. B. — Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je demande si les différences, même actuelles, des deux races, affectent des qualités essentielles de l’homme en tant qu’homme?

M. V. — Mais d’abord qu’entendez-vous précisément par qualités essentielles?

M. B. — J’appelle qualités ou caractères essentiels de lliomme, cequi ne peut changer sans que l’homme cesse pour cela d’être complètement homme ; et vous voyez que je comprends dans cette définition même les parties de l’organisation, desquelles, à la rigueur, il pourrait se passer. Faisons une revue des caractères qui ï*e sont pas essentiels, et nous verrons que la dissimilitude des races ne porte pas sur autre chose.

ia8

D’abord, trilc ou telle taille ii’esl pas essenlielle à l’homme; la taille, en gcncial, est seulement resticinte entre eertaines limites. Du Palagon à l’habitant des tristes huttes de la Laponie, la différence est énorme; mais, sans courir ainsi d’un pôle à l’autre, remarquons seulement les différences qui, dans nos climats, frappent tous les jours nos yeux. Nous voyous un homme de deux mètres passer «à côté d’un avorton qui n’en a guère plus d’un. Dira-t-on que l’un est plus ou moins homme que l’autre, ou seulement qu’ils ne sortent pas de la même souche primitive? C’est à quoi l’ou n’a pas encoi’e songé.

Si une chevelure est essentielle à l’homme (ce qu’on pourrait contester en faveur des hommes chauves), telle ou telle forme, telle ou telle couleur', tel ou tel tissu de cheveux, sont des choses accidentelles et infiniment variables. Et encore sans parcourir ici les degrés extrêmes de l’échelle , sans opposer les cheveux noirs et plats de tout un peuple à la chevelure blonde ou rouge de tel autre, ne remarquons-nous pas parmi nous les mêmes différences et tout aussi tranchées entre des individus dont on ne contestera pas la commune origine ?

Une forme déterminée de la tête, dans son ensemble ou dans ses différentes parties, n’est pas non plus un caractère essentiel : car tontes les variétés possibles en ce genre se rencontrent parmi nous. Et pour ne parler que de cette dépression du crâne qu’on remarque chez les nègres, et qu’on considère comme le principe de leur infériorité intellectuelle, n’est-ce pas parce que ces deux phénomènes ont été observés parmi nous sur un certain nombre d’individus , qu’on

TnOISIKNK SOIBÉE.

lag

les a lies ensemble comme cause et effet, et attribués simultanément, à tort ou à raison, à la race des nègres ?

Voilà ce que j’appelle des caractères non essentiels, parce que dans tel état déterminé ils sont étrangers à la nature de l’homme; et je les ai signalés, non pour prouver leur accidentalité, ce qui est bien superflu , mais pour vous faire remarquer que des différences notables se montrent à nous , à toutes sortes de degrés, dans notre propre race. Je passe maintenant à la couleur. Vous n’ignorez pas que du blanc au noir la peau humaine nous offre toutes les nuances, et que ces nuances sont concentrées chacune dans un climat. Vous savez aussi que ces nuances se foncent ou deviennent plus claires lorsque les individus changent de climat et de manière de vivre. Je ne parle pas des modifications qu’amène le croisement des races. Eh bien ! si ces qualités accidentelles sont si variables en général dans la longue chaîne de l’humanité, serait-il possible de prouver qu’elles ne peuvent, dans la série de leurs modifications, passer par tel ou tel point, par tel degré, telle nuance de couleur, par exemple? N’est-il pas raisonnable, au contraire, d’attribuer au fait général des modifications accidentelles tel ou tel fait qui pourrait n’en être qu’un cas particulier?

Pour vous rendre bien sensible l’influence des causes connues qui peuvent amener les variétés les plus extrêmes qui différencient maintenant la race bumaine, je vous renverrai à Buffon , qui signale comme les trois principales : la différence des climats , la différence dans la manière de vivre, et enfin la différence des mœurs. Tout concourt, vous dira-t-il, à prouver

l3o LKS SOiRÉKS DF. MONTLHLRY.

que le genre humain n’est pas composé d’espèces esseiiliellcment différentes; au contraire, il n’y a eu primitivement qu’une espèce, qui, s’étant multipliée et répandue sur la terre, a subi divers changements par l’influence des climats, par la différence de nourriture, par celle des manières de vivre, par des maladies épidémiques, et par le mélange varié à l’infiui des individus plus ou moins semblables. D’abord ces altérations n’étaient p>as si marquées, et ne produisaient que des variétés individuelles; elles sontdevenues des variétés de l’espèce, parce qu’elles sont devenues plus générales, plus constantes, plus sensibles par l’action continuée des mêmes causes; elles se sont perpétuées par les générations , comme les maladies et les difformités des pères et des mères passent aux enfants; et enfin, comme elles n'ont été produites origi^ nairement que par le concours de causes extérieures et accidentelles, qu’elles n’ont été continuées et rendues constantes que par le temps et l’action des mêmes causes , il est très-probable , continue Buffon , qu’elles disparaîtraient aussi peu à peu avec le temps, ou deviendraient différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui, si les causes ne subsistaient plus, ou venaient à varier dans d’autres circonstances et pard’autrescombinaisons.

En prononçant ainsi sur la question de la diversité des races humaines, Buffon ne fait que lui appliquer les mêmes principes qu’il suit dans toute l’étendue de l’échelle animale. Et ceci me fournit en faveur de l’unité de race une considération d’analogie extrêmement frappante. Toute l’espèce canine procède , suivant Buffon , du chien de berger. Et ce n’est pas une simple assertion, qui serait au surplus très -désintéressée.

TROISIÈME SOIRÉE. l3l

BufTon nous montre la succession des altérations à partir de ce type, passant par les plus légères d’abord , et ce sont des modifications qu’on observe facilement même dans la race humaine, parle simple changement de climat. £n croisant les premières variétés, Buffon crée des espèces; il en suit le fil jusqu’aux individus les plus dissemblables au type, et la théorie de ces modifications est la même qu’il a suivie dans l’analyse de la race humaine. Or, je vous le demande, la différence du nègre au blanc est-elle aussi tranchée que l’est celle du chien de berger au bull-dogue, du petit épagneul à la grande levrette ?

M. V. -^Non, assurément. Mais veuillez remar^ quer que l’analogie n’est pas une démonstration; et que vous supposez ici un fait que bien des naturalistes contestent, savoir, l’unité d’espèce de toutes les variétés du chien.

M. R. — Je répondrai d’abord à votre dernière remarque; et je vous ferai observer en premier lieu que ce qui est contesté par quelques-uns est admis par les autres, comme chose indubitable, et qu’en adhérant à l’opinion du plus grand nombre , nous sommes tout à fait dans notre droit. Vous voudrez bien observer en second lieu que l’opposition de ces adversaires de l’unité d’origine est véritablement d’une ressource fort médiocre pour eux; car si toutes les variétés de chien ne procèdent pas absolument d’un même type , il en est du moins un grand nombre, encore fort dissemblables les unes des autres, qui dérivent d’une souche commune, de l’aveu de ces mêmes adversaires; et ils assistent comme nous, tous les jours, à ces transformations. Or, à ne considérer que celles-ci , il

i32 lus SUlKÉUS DE MONTMIÉRY.

existe encore plus de différences entre quelques-unes d’entre elles, qu’entre les variétés les plus tranchées de l’espèce humaine.

Quant à ces dérivations et à ces métamorphoses , elles se produisent à nos yeux , non-seulement dans la famille des chiens , mais dans celles de tous les animaux domestiques. Ces races qui sont destinées à faire partout la société de l’homme, sont comme lui de tous les lieux, de tous les climats, et sont destinées à suivre un genre de vie aussi varié que celui des maîtres qu’elles servent. Donc, plus que les autres , elles devaient subir les influences climatériques; et leur constitution devait s’altérer, dans ses parties non essentielles, par suite de ces variations. Du reste, les exemples en sont si nombreux et si vulgaires, que nous pouvons nous dispenser de les passer en revue.

Si maintenant nous envisageons la nature végétale, elle nous fournira un autre argument d’analogie à l’appui du précédent. Combien de végétaux provenant d’un individu primitif, et dont on compte aujourd’hui les variétés par centaines? Personne ne doute que toutes les variétés de pomme de teri e que nous possédons en Europe n’aient une origine commune ; or, parmi ces variétés, qui sont au nombre de trois cents, il en existe qui possèdent des caractères aussi dissemblables qu’on puisse imaginer. A quoi cela tient-il ? A de simples différences de terrain, de culture, d’atmosphère; on pourrait dire, de climat et de genre de vie, précisément comme nous l’aflirmons des variétés de l’espèce humaine.

Les analogies en faveur de l’unité d’espèce sout donc frappantes, complètes, et, nous pouvons même le

dire, incontestées. Mais l’analogie n’est pas une démonstration, dites-vous. Examinons la portée de cette objection.

L’analogie ne démontre pas, cela est vrai; mais l’analogie rend vraisemblable, souvent à un haut degré ; mais l’analogie est souvent l’unique motif qui détermine nos croyances ; et certes, si nos adversaires l’avaient en leur faveur, on peut affirmer à coup sûr qu’ils ne manqueraient pas de l’exploiter largement. Les faits cités prouvent que dans le règne animal une même espèce peMl se composer d’individus d’aspect fort différent, bien que ces individus proviennent les uns des autres, et d’une souche commune. Or, si cela a lieu dans l’un des embranchements, dans certaines familles, certains genres, certaines espèces même, le bon sens indique que la même chose peut. avoir lieu dans certaines autres espèces, et pour détruire cette opinion raisonnable, il faudrait en démontrer l’impossibilité en ce qui concerne une espèce déterminée. Or, a-t-on fait cela pour ce qui regarde l’espèce humaine? As.surément, vous ne soutiendrez pas une pareille prétention.

Tou.s les moyens des adversaires de l’unité de l’espèce humaine se réduisent au fond à ceci. Ils mettent sous vos yeux l’Apollon du Belvédère, et à œté de cette belle tête, celle de quelque nègre à l’angle facial bien aigu; puis ils vous disent : Regardez et comparez. Nous, nous mettrons sous leurs yeux quelque barbet nain au poil noir et frisé, à côté d’une grande levrette blanche au poil ras, et nous les inviterons à faire la comparaison. Ils n’auront pas un mot à dire snr les dissemblances de leurs deux types, que nous

l34 l'KS SOIRÉES DE MOITTLnÉUY.

ne puissions rétorquer contre eux, et précisément dans }es mêmes termes.

M. V. — Oui, peut-être, si vous restez toujours à cheval sur l’analogie. Mais ce moyen même me paraît faible devant une observation importante , j’allais dire fondamentale , dans la question, et qui ne dépose pas en faveur de la thèse que vous soutenez. Vos adversaires vous diront que les diverses races qui composent l’espèce unique du chien, par exemple, sont le produit de causes qui agissent incessamment sous nos yeux ; nous voyons la nature créer des variétés et des races ; c’est là un phénomène constant qui ne peut faire question. Mais les causes prétendues qui auraient donné naissance aux variétés de l’espèce humaine, celles-là n’agissent pas , et ne peuvent se constater de la même manière. Il ne se fait plus de nègres, si ce n’est parmi des nègres; jamais un couple blanc ne produit rien de pareil. Appuyé sur l’analogie, vous concluez que l’espèce humaine, en la supposant primitivement unique , a pu donner lieu à de simples variétés très-dissemblables, puisque la même chose a lieu pour les animaux; mais il est de fait que le phénomène a cours actuellement parmi les espèces brutes , et qu’il ne se manifeste pas dans l’espèce humaine. C’est là une différence capitale, dont il ne vous sera pas aisé de rendre raison.

M. B. — Dans l’argument que vous présentez ici au nom de nos adversaires, permettez-moi de vous le dire, tout est faux ou vicieux: prémisses, conclusion , conséquence. Je comprends qu’on accorderait l’unité de l’espèce humaine, si l’on voyait des blancs produire des nègres, c’est-à-dire, si le fait que nous prétendons

TROISliME SOIRÉE.

possible se réalisait assez communément et aux yeux de tout le monde. Il est bien clair que dans ce cas la question n’en serait plus une , et que l’unité de l’espèce humaine ne peut devenir un problème que si ses variétés ne procèdent plus actuellement les unes des autres. La question se débat alors sur le terrain du simple possible; ce possible est tout ce qu’il nous faut, et il nous est acquis parles analogies puissantes que nous avons signalées. Mais permettez-moi d’interrompre l’examen des assertions que vous venez d’émettre, pour ajouter un fait d’une certaine importance au chapitre des analogies.

C’est un fait reconnu par tous les naturalistes que toutes les variétés d’une même espèce peuvent produire ensemble, quelque éloignées qu’elles paraissent les unes des autres; et qu’au contraire les espèces différentes, si voisines qu’elles soient et si semblables qu’on suppose les individus, ou ne sauraient produire ensemble, ou ne donnent lieu qu’à des produits qui sont eux-mémes inféconds. Tel est le principe et la cause delà permanence actuelle des espèces; et c’est ce caractère qui sert de base à la seule définition nette qu'on en puisse donner. L’espèce est une série d’individus se continuant par la génération dans le temps et dans l’espace. Les chiens les plus dissemblables produisent ensemble, et leurs produits sont aussi aptes que les parents à se propager par leur union à quelque variété que ce soit. Mais l’âne et le cheval , mais le loup et certains chiens , qui diffèrent moins entre eux par leurs formes et leurs qualités extérieures que certains chiens ne diffèrent les uns des autres à ce point de vue, ne donnent lieu qu’à des produits sté-

l36 LES SOIREES 1)F. MONTLHÉRT.

rites , ou <lont la fécondité s’arrête à la seconde génération. Telle est la barrière qui sépare les espèces, et qui met un obstacle insurmontable à leur confusion ; mais là aussi est le caractère des espèces elles-mêmes : toutes les variétés produisent ensemble, quelque dissemblables qu’elles soient , et quelque éloignées qu’on les suppose de la souche commune. Encore une fois, l’espèce ne peut se définir autrement.

Vous voyez d’ici la conséquence que j’en veux tirer. Toutes les variétés de l’espèce humaine produisent ensemble , et les enfants sont aussi aptes que leurs parents à se reproduire. La seconde et la troisième génération n’ont, sous ce rapport, aucun avantage sur celles qui les suivent; la reproduction n’est assujettie à aucune condition de race ou de variété. Voilà donc une puissante analogie en faveur de l’unité humaine. Si la race blanche et la race nègre ne pouvaient s’allier ensemble, ou si les produits de leur union étaient dépourvus d’une fécondité indéfinie, à coup sûr les adversaires de l’uiiité ne manqueraient pas de s’en prévaloir. •

M. V. — C’est encore là une analogie puissante , je n’en disconviens pas. Je vous accorde encore quelesdivergences observées dans les espèces animales peuvent en faire imaginer d’analogues dans l’espèce humaine. Mais en vous accordant \e. possible, je vous fais de nouveau remarquer que ce possible cesse d’être probable, puis qu’aucun fait actuel ne dépose à l’appui, tandis que les métamorphoses des autres espèces sont encore des faits de tous les jours.

M. B. — Et moi je vous rappelle que j’ai déjà nié cette double assertion, ou plutôt je prétends que l’op-

TRUISIKME SOIRÉE. I S'y

position que vous alléguez n’existe pas. Il ne se produit maintenant dans les espèces animales, dans celle du chien, par exemple, aucune altération qui n’ait son analogue dans l’espèce humaine. Bien que la souche de toutes les variétés du chien soit unique , cependant les variétés sotit établies d’une façon permanente. Ces variétés se continuent sans rien perdre de leurs caractères spéciaux , quand la propagation se fait par des individus semhlahics; tandis que l’union d’individus appartenant à des variétés différentes en crée de nouvelles. Or, la même chose a lieu dans l’espèce humaine. La vartiété nègre se reproduit elle-même comme la variété blanche ou la jaune; mais en s’unissant ensemble, ces variétés donnent lieu à des sous-variétés qui tiennent de rune et de l’autre. Si ces sous-variétés sont moins tranchées dans l’espèce humaine, c’est précisément parce que les dissemblances entre les parents sont elles-mêmes moins prononcées. 3e dis, en second lieu, que si les animaux subissent, par le fait de circonstances accidentelles, des transformations qui donnent lieu à des variétés secondaires, la même chose a lieu pour l’e-spèce humaine, et qu’il n’y a d’autre différence entre ces divers cas que dans le degré de l’échelle. La diversité de climat , de nourriture, de genre de vie et l’influence de certaines affections morbides, ont modifié dans le principe les espèces animales, de manière à les éparpiller en une fonle de variétés; or, les mêmes influences modifient la nature humaine «à une foule de degrés divers. Sans entrer dans les détails, et sa ns faire ici la part de chacune de ces influences, je vous citerai seulement un petit nombre de faits qu’il est impossible d’expliquer autrement.

l38 LKS SOIRl^BS DE MONTLHÉRT.

Les indigènes de l’Abyssinie sont complètement noirs; or, personne ne fait doute qu’ils n’appartiennent à la race sémitique, c’est-à-dire, à une race primitivement blanche, et qui a conserve sa nuance partout ailleurs. Aussi les Abyssins n’ont-ils aucun des traits du nègre proprement dit.

La ville de Souakin, sur la côte occidentale de la mer Rouge, contient une population mixte d’Arabes et de Turcs; ceux-ci proviennent , entre autres, d’une colonie établie par Sélim, lors de la conquête de l’Égypte. Or, ces Arabes et ces Turcs sont entièrement noirs.

Dans quelques parties de l’Inde , les descendants des Européens qui s’y sont établis depuis longtemps ont entièrement changé de couleur. Des Portugais, qui ne s’allient qu’entre eux, sont, après trois siècles, devenus aussi noirs que des Caffres. Tout le monde a entendu parler des juifs noirs du Malabar. On ne peut les considérer comme des prosélytes nègres; car ils ont conservé, h la couleur près, tous les traits de la race juive.

Ces populations qui ont aussi échangé leur couleur originelle n’ont pas, il faut le dire, les autres traits du nègre; mais on voit d’ahord qu’elles ont pu revêtir un de ses caractères, et l’on conçoit que du concours de plusieurs causesde diverses natures ait pu résulter un produit complexe, quisera le nègre proprement dit. Or, comme pour obtenir ce type nous sommes obligés de combiner un certain nombre d’actions naturelles, des combinaisons composées d’éléments moins nombreux ou moins actifs auront donné lien à des résultats qui s’éloigneront plus ou moins de ce type, de telle sorte

THOISI^MR SOIRÉE. l39

que l’on conçoit à priori une foule d’intermédiaires entre le nègre et le blanc. Or, l’expérience s’accorde avec cette idée, d’une manière qui mérite toute notre attention.

Nous venons de citer des peuplades qui n’ont du nègre que la couleur, mais dont les traits sont entièrement européens ou asiatiques; or, de ceux-là on arrive, par bien des transitions et une foule de degrés divers, aux nègres complets. La couleur est plus ou moins foncée, l’angle facial plus ou moins aigu, les cheveux plus ou moins crépus ; le nez est tantôt écrasé, tantôt droit, tantôt aquilin; l’épaisseur des lèvres varie dans toutes sortes de proportions. On passe ainsi des Abyssins aux Congos et aux Yolofs; de ceux-ci, aux Mandingues; puis aux Caffres et aux Hottentots. Je veux bien que la nature n’ait pas fait le Hottentot de prime abord , comme produit immédiat du blanc; mais elle n’a pas fait non plus sortir immédiatement du chien de berger le doguin, qui ne lui ressemble guère. Dans les deux cas, il faut un certain nombre d’intermédiaires pour combler l’intervalle.

M. V. — Il ÿ a néanmoins une difficulté à considérer le nègre complet comme une dérivation de tous ces intermédiaires. En effet, ses traits sont fixés depuis longtemps, et ils l’étaient, à coup sûr, à l’époque de Moïse; car les plus anciens monuments égyptiens en donnent des représentations auxquelles on ne saurait se méprendre,

M. B. — Rien ne vous empêche de supposer le type complet du nègre comme fixé à une époque aussi reculée qu’il vous plaira, et nous pouvons en user de même à l’égard de toutes les variétés intermédiaires

l4o LKS SOIRÉES DE MONTLHÉRY.

dont nous le supposerons dérivé. Ciiacune de celles-ci , ainsi que la variété extrême qui constitue le nègre complet, aura pu se perpétuer par la génération.

M. V. — Je vous accorde maintenant non-seulement la possibilité absolue des transformations en faveur desquelles vous avez plaidé , mais j’admettrai même qu’elles n’ont rien d’invraisemblable, malgré les habitudes contraires de la nature, du moins à notre époque. Vous conviendrez toutefois que votre cause gagnerait beaucoup, si vous pouviez citer en sa faveur des faits actuels, eu ce qui concerne l’espèce humaine, bien entendu.

M. B. — En droit, je conteste la nécessité de ces faits auxiliaires; et néanmoins ils ne nous font pas absolument défaut.

Pour ce qui est du changement de couleur, les faits que j’ai cités sont historiques et pour ainsi dire contemporains. Les Portugais des Indes orientales sont un spécimen du pouvoir de la nature en ce genre.

La modification des autres traits du nègre, par suite (le circonstances favorables, est un fait peut-être assez commun, mais qui n’a pas été étudié jusqu’ici. Un seul exemple, rencontré pour ainsi dire par hasard, suffit pour prouver le principe. Il existe à la Guyane une tribu de nègres connus sous le nom de nègres Busch; ce sont les descendants de nègres marrons qui surent, parleur persévérance et leur courage, conquérir leur indépendance, et la faire reconnaître par le gouvernement hollandais. Or, les caractères de leur tête et de leur visage sont fort différents de ceux des nègres dont ils tirent leur origine. Ils ont le front droit , le nez quelquefois aquilin , des lèvres peu

TROISIKME SOIREE,

saillantes; leurs cheveux sont moins crépus que ceux des nègres ordinaires; leurs joues et leurs mentons sont garnis de barbe. Ces inodiHcations extérieures ne sont pas les seules qui distinguent cette peuplade. L’énergie du caractère et le développement de l’intelligence sont en harmonie avec leurs qualités physiques. Or, ces modifications sont le produit d’un demi-siècle de liberté. Si, sans aucun croisement de race, un simple changement dans la manière de vivre a produit de tels effets, certes, il n’est pas difficile de comprendre comment des causes contraires ont pu créer les difFérenccs qu’un demi-siècle a pu effacer.

Enfin, je puis ranger dans la catégorie des faits qui nous occupent certains phénomènes de coloration qui, pour n’être pas habituels ou très-communs, n’eu sont pas moins concluants.

Vous n’ignorez pas qu’il existe certaines affections dermatiques qui métamorphosent les blancs en de véritables nègres; et au contraire on voit parfois des nègres devenir blancs. La rnélanose n’est pas une maladie assez rare, pour qu’on ne puisse citer un certain nombre d’exemples d’individus de notre race devenus complètement noirs en peu de temps. Ces accidents singuliers ont pour principe, tantôt une affection morbide, tantôt une cause morale (i); dans l’un et l’autre cas, la transformation du blanc au noir peut être complète.

Ces fiiits supposent et prouvent une sécrétion extraordinaire du pigmcntuin qui colore la peau des

(i) Voir Annal, de Phil. chrêt . , i836; et Bull- de la Faculté de méd, de Paris, t. 5, p. 5a4.

nègres; secrétion qui, dans l’état normal, ne se produit chez les blancs qu’en quantité fort petite, ou avec des qualitesdifférentes. Mais, réciproquement, cette sécrétion, comme beaucoup d’autres, peut être altérée, inodiBée, supprimée même dans certains cas. On a vu des nègres devenir blancs, même sans que la coastitutiou des individus en fût altérée (i) ; et il n’est personne qui ne sache que les cheveux peuvent blanchir en quelques heures par suite d’une émotion très-vive. Dans ce cas , dont les exemples ne sont pas rares , la sécrétion qui colore les cheveux en noir est supprimée subitement, au lieu de s’atténuer et ne disparaître qu’à la longue , comme cela a lieu par l’effet de

âge.

M. V. — Ces faits ne sont pas sans poids, assurément; mais permet lez-moi de dire qu’ils perdent un peu de leur portée apparente lorsque l’on considère que ces affections dermatiques ne se transmettent pas des pères aux enfants.

M. B. — Pour que l’objection eût quelque valeur, il faudrait que l’on prouvât qu’elles ne peuvent pas se transmettre; or, sur ce point l’expérience n’a pas été interrogée; car on n’a pas tenté, que je sache, d’unir deux individus mélanosés d’une manière permanente. Ët si le résultat n’était pas conforme aux principes que je défends, il ne sei’ait pas prouvé par cola même que la chose n’ait pas été possible autrefois , et dans des circonstances favorables qui n’existeraient plus au-

(i) Voir l’ouvrage intitulé : Examen des questions scientifiques relatives à l'dge du monde, par M. l’abbc Forichon ; ouvrage très-recommandable, où 4a question de l’unité d’espèce est traitée avec autant de logique que de science.

jourd’hui. Du reste, oii peut produire à l’appui de cette possibilité quelques faits analogues qui sont d’une nature pour le moins aussi étonnante. Vous n’êtes pas, sans doute, totalement étranger à l’histoire de Vhomme porc-épic (i) qui transmit à ses enfants, pendant quatre générations , cette affection de la peau, bien autrement singulière qu’une altération de la couleur. Il est assez probable que cette transmission eût pu être indéfinie, siles femmes qui s’unissaient aux hommes de cette famille eussent eu la même constitution dermatique. Je vous citerai aussi le fait plus étonnant encore des familles sexdigitaires. 11 est avéré, et personne ne conteste l’existence de ces familles dont les individus, pendant plusieurs générations, sont pourvus de six doigts (a); et il est probable aussi que cette variété se perpétuerait si cette constitution anormale n’était restreinte au pèro ou à la mère seulement.

Enfin , pour terminer ce qui concerne la question des faits actuels, pennettez-moi de fixer votre attention sur une sous-variété de l’espèce humaine, laquelle procède le plus souvent de la variété nègre elle-même; je veux parler de ces hoimnes connus sous le nom à' Albinos. Un couple nègre donne naissance à des individus qui sont d’un blanc éclatant; et cela sans ti’ansition aucune, et malgré les influences climatériques. Est-il plus difficile de concevoir qu’un couple blanc ait pu donner naissance au nègre; ou tout au moins que celui-ci ait pu en dériver par une série de transitions, dont les termes existent çà et là sous nos yeux ?

(i) >Viseinan, t. i, p. 207.

(a) Id., p. a 10.

t44 Ï-F-S SOIRÉKS DE MONTLHÉRY.

M. V. — (]ettc idée paraît admissible au premier abord. Mais elle j)erd de sou prestige dès qu’on remarque que les albinos sont une variété maladive et monstrueuse , et ne constituent pas une race proprement dite.

M. B. — ... Ce n’est pas là la question. Le fait est que d’un couple nègre naissent des individus complètement blancs de peau et même de cheveux. Dire que ce sont des monstres, ce n’est rien expliquer; car ils sont fort bien conformés , et assez nombreux pour qu’on ne puisse dire d’eux ce qu’on dit d’un enfant à deux têtes ou à trois jambes. Le fait est qu’ils sont excc|jtioimcls; mais un fait rare n’est pas un fait monstrueux. Dire qu’ils sont le produit d’une affection morbifique , lorsque , à part la faiblesse de leur vue, et, si l’on veut, de leur complexion, ils se portent bien, cela revient à dire qu’ils sont le produit de quelque cause qui n’agit pas ordinairement. Or, que fait cela à la question? Ou accordera, et cela est vraisemblable, que les affections morbifiques ont joué un très-grand rôle dans la formation de la variété nègre. Or, encore une fois, si le principe morbifique peut faire sortir un blanc d’un nègre tout d'un coup, et malgré l’influence contraire du climat, on ne voit pas pomquoi le nègre ne résulterait pas du blanc par une série de nuances progressives, lorsque les circonstances climatériques et hygiéniques favorisent ce développement.

M. V. — ... .l’avoue que le fait serait décisif, s’il ne manquait aux albinos là condition, sine qud non, d’une véritable race. Cette variété ne se propage pas , et ne se compose que d’individus isolés.

M. B. — ... Il y a là une question de fait et une

TROISlKMi; SOIRÉE.

question de droit. Je n’affîrmerai pas que les albinos produisent entre eux, parce que le fait est controversé, et que je ne veux pas m’appuyer sur des éléments douteux. Mais ce que personne ne conteste, c’est qu’ils 'produisent avec d’autres individus, nègres ou blancs, et que le produit tient du père et de la mère à la fois. Les albinos sont donc une variété pwcluctn’e. En admettant donc qu ils ne se propagent pas entre eux, cette impossibilité de fait devra être mise sur le compte de la faiblesse de leur complexion, comme le supposent tous les naturalistes. Dans le cas du mélange tics albinos avec les nègres, ou les blancs de notre espèce, la vigueur de l’une des parties compenserait la débilité de l’autre. Mais, encore une fois, cette faiblesse n est qu un fait actuel, qui pourrait disparaître dans des circonstances données. .Supposez qu’une cause quelconque débilitât le tempérament de l’une des races actuelles au point de détruire en elle la |)uissance génératriee, comme cela a lieu pour tant d’individus isolés; ce fait emj)êcbeiait-il (|iie cette masse bumaine ne fut comme auparavant une véritable race?

V. — ... Non; mais pour que ce rapproebement fut tout à fait (concluant, il faudrait que vous nous montrassiez, à l’époque oîi la race blanche a produit ci; résultat anormal que vous appelez le nègre, dos circonstances tellement favorables à la complexion physique de cette variété individuelle, qu’il ait pu en résulter sa propagation; ce qui alors aurait constitué une race proprement dite.

— ••.. 11 n’est nullement nécessaire que je puisse vous désigner ces circonstances; il suffît qu’on les conçoive comme possibles, ce qui n’offre aucune

lo

l4t» LES SOIUÉES ÜE WONTLHÉRY.

difficulté. Mais voulez-vous que je vous en signale quelqu’une? Ouvrez la lîible : vous verrez dans les premiers siècles post-diluviens des existences humaines qui ont encore plusieurs siècles de durée. Or, la complexion de l’homme qui vit deux ou trois cents ans est, vous en conviendrez, tout autre, et bien autrement vigoureuse que celle des hommes d’aujourd’hui. Or, nous avons remarqué que la question de propagation des albinos était une question de vigueur. Nous voyons donc que cette qualité ne manquant pas aux individus des premiers siècles post-diluviens, il n’y a plus de raison pour que les variétés individuelles qui se seront produites à cette époque n’aient pu se propager et devenir de véritables races.

M. V. — ... La remarque est décisive.... si l’on vous accorde le fait de la longévité biblique. Mais c’est là une autre diHiculté, sur le terrain de laquelle une discussion doit s’établir.

M. B. — Eh bien, je vous attends sur ce terrain; mais je dirai d’abord que ce moyen m’est inutile, et que je pouvais répondre à votre question sans m’appuyer sur la Bible, .le tiens à vous montrer que cette question de l’unité d’espèce peut être entièrement vidée par des considérations intrinsèques. Mais résumons d’abord ce que nous avons établi jusqu’à présent.

Il se produit dans le règne végétal, et dans un grand nombre d’espèces du règne animal, des transformations qui donnent lieu à des variétés fort dissemblables, quoique provenant d’une même souche. Ces dissemblances sont de la même nature et beaucoup plus considérables d’ailleurs que celles qu’on observe entre les variétés humaines. En considérant donc que les mêmes lois

physiologiques régissent les unes et les autres, il y a lieu (le croire que les mêmes transformations peuvent se produire dans l’espèce humaine, et se sont peut-être produites à une certaine époque, sous l’empire de circonstances favorables, qui ont pu cesser d’exister postérieurement.

Cette analogie puissante est fortifiée par cette considération , que toutes les variétés d’une même espèce animale, quelque dissemblables qu’elles soient, peuvent produire ensemble, mais que la génération est impossible, ou s’arrête immédiatement quand des rapports s’établissent entre des espèces différentes, si voisines qu’elles soient d’ailleurs. Or, toutes les variétés humaines produisent ensemble indéfiniment; elles possèdent donc le principal et même l’unique caractère au moyen duquel on puisse définir l’espèce : donc l’espèce humaine est unique , et ses variétés ont une même origine.

3e vous ai montré ensuite qu’entre la variété caiicasique et la variété nègre il y avait une foule d’intermédiaires, et que le passage de l’un à l’autre était facile à concevoir, sous l’empire de causes même actuellement agissantes. Vous avez vu , dans quelques cas particuliers, le blanc devenir noir, le noir devenir blanc. Or, si la nature ne fait pas aujourd’hui ces transformations d’une manière complète ou permanente, elle nous met suffisamment sur la voie de <;e qu’elle a pu faire jadis dans des conditions plus favorables.

Or, je dis que, tout en admettant la constance de ce qu’on appelle les lois naturelles, il est aisé de concevoir des différences dans la mesure de leur action, lors-

i48 les soirées de montlhéry.

qu’elle s’exerce à travers un intervalle de temps considérable, et, par suite, que ces mêmes lois donnent lieu à des résultats très-divers selon les époques. C’est ce que peuvent comprendre les hommes même les plus récalcitrants aux idées de providence et de celle domination souveraine qu’exerce Dieu sur les lois qu’il a faites; les hommes qui refusent de voir dans la nature autre chose que des lois nécessaires et immuables. Et pour les aider à concevoir cette diversité d’effets résultant d’une action d’ailleurs fort régulière, j’emprunterai une comparaison à l’ordre d’idées le plus immuable, le plus inflexible; c’est nommer la géométrie.

Considérez une hyperbole rapportée à ses asymptotes. Dans la figure que je mets sous vos yeux, toute la partie de la courbe qui se trouve située à droite du point C est sensiblement rectiligne; en réalité cependant elle est soumise à une certaine courbure, et chaque élément s’éloigne un peu de la direction du pi-écédent. Ce n’est pas dans un petit espace que l’hyper-

TROISIÈME SOIRÉE. l4q

bole affecte cette apparence de ligne droite, c’est jusqu’à l’infini, vous le savez; c’est-à-dire, à peu de chose près, dans toute son étendue. Si donc les yeux ne s’arrêtent que sur la droite, en des points de oet intervalle immense, on sera porté à affirmer que l’hyperbole n’a pas de courbure sensible, et qu’il est de la nature de cette ligne, que chaque élément suive à peu près la direction de l’élément qui le précède. Mais regardez l’hyperbole à gauche du point C, et dans l’étroite région où se trouve son origine A, la conclusion précédente se trouvera en défaut; là l’hyperbole affecte une courbure considérable. De même, sur la droite du point C, jusqu’à l’infini, les distances tp , <Iq , hr, ks, des points de la courbe à l’asymptote o.r , ne diminuent qu’insensiblement, et sont toujours à peu près égales; ce fait constant, dans un intervalle sans fin, semble devoir caractériser la courbe. Mais regardez à gauche, sur l’étroit espace po , vous verrez ces distances changer de rapport et varier dans une proportion énorme. Or, dans ces deux régions de l’espace hyperbolique, où les phénomènes, si l’on peut employer ce mot, manifestent une telle opposition, c’est la même loi qui les détermine également, la même loi qui enchaîne toutes les parties, dirige toutes les courbures ^ fixe tous les points.... Celte loi, c’est ce que nous nommons l’équation de l’hyperbole.

Eh bien, les lois de la nature, si nécessaires, si immuables, si inflexibles qu’on les suppose, ne peuventelles pas donner des résultats analogues? Dans la plus grande partie de leur cours, celle par exemple où l’homme assiste depuis quarante siècles, elles présenteront une série de phénomènes assez constants, une

l5o LÏS SOIRlésS ne MONTLHI^Rr.

sorte de mouvement rectiligne, qui paraîtra aux esprits étroits un caractère immuable de leur action; tandis qu’en deçà et au delà de certains termes, il se produira une courbure notable. Là les produits des lois naturelles offriront un autre aspect; et cependant ils seront compris dans la même formule , assujettis à la même équation. Nous verrons à l’origine des familles humaines, comme à l’origine de l'hyperbole, une déviation apparente du cours habituel des choses; cependant cette déviation sera l’ordre, et ne pourra choquer que les esprits à vues courtes.

Ainsi, encore une fois, la nature a pu faire à certaines époques ce qu’elle ne fait plus à présent que d’une façon incomplète; elle a pu posséder des habitudes différentes de celles qu’elle manifeste aujourd’hui, et cela sans violation aucune de ses propres lois, ou plutôt en conséquence de ces lois elles-mêmes. Je crois ma comparaison géométrique très-propre à faire comprendre cette variété d’action de la nature dans la grande et belle unité de ses lois; et j’y attache d’autant plus d’intérêt, que nous aurons encore plus d’une fois lieu d’appliquer le principe.

M. V. — Par exemple, à la question de la longévité patriarcale, sur le terrain de laquelle je voulais amener la discussion.

M. R. — A celle-là, sans doute, comme à bien d’autres qui en ressortent manifestement. Mais ce n’est pas à dire que je réduirai toujours mes moyens à celui-là. Or donc, qu’avez-vous à objecter à la longévité patriarcale ?

M. V. — J’objecte que si elle n’est pas impossible , elle est du moins fort invraisemblable. Le nègre diffère

TROISIKME SOIRÉE. 1 5 I

moins du blanc dans les circonstances de la nature actuelle, que l’homme qui devient si rarement centenaire ne diffère du patriarche que la Bible nous montre chargé de huit à neuf siècles.

M. B. — • En cela, je suis de votre avis. Pour ce qui est de la question de vraisemblance , je dirai qu’on ne peut la poser de la sorte. Une vie d’homme plus ou moins longue est un fait qui par lui-méme n’est ni vraisemblable, ni improbable. C’est une question de fait, une question de témoignage, une question d’histoire; et si les témoignages donnent à un fait de ce genre telle ou telle durée, il faut croire aux témoignages, ou bien prouver que le fait est invraisemblable. La question ainsi posée retombe sur nos adversaires; car ce sont eux qui doivent faire la preuve de leur assertion d’invraisemblance.

M. V. — Eh bien, la preuve d’invraisemblance se tirera des faits naturels et constants observés de mémoire d’homme.

M. B. — De mémoire d’homme! dites-vous. Mais c’est précisément ce que nous nions avec la Bible. Moïse , qui nous mesure la longévité des patriarches, est un homme comme un autre, déposant sur des faits en partie contemporains, en partie antérieurs de quelques générations seulement, et qu’il avait pu observer sur quelques-uns de ses propres ancêtres. I^a question redevient donc ainsi une question de témoignage. Or, outre la gravité du témoin, il y a en sa faveur qu’il est, de l’aveu général, le plus ancien des historiens, et d’un plus grand poids par conséquent que tous les historiens postérieurs, dont le témoignage négatif ne suffirait pas pour contre-balancer le sien. De plus, il

l5u LES SOIRÉES DE MOHTLHÉRY.

faut remarquer que les autres témoins, s’ils ont perdu le fil (le la série liumanitairc, ne pouvant remonter dans leurs origines que jusqu’au déluge, époque après laquelle, suivant la Bible, Dieu réduisit la vie humaine, leur témoignage ne serait encore ici que d’un poids minime. Cependant, comme la vio des patriarches post-diluviens était encore beaucoup plus que séculaire, il serait assez naturel de retrouver des traces de ce fait dans les traditions profanes. Aussi voyezvous dans les annales saugrenues de l’Egypte des dieux et des hommes qu’on fait régner plusieurs centaines d’années; ce qui faisait supposer à Diodore qu’il fallait entendre par ces années de simples mois lunaires. Ainsi pensait Varron pour expliquer les mêmes traditions, communes fi différents peuples. Vous trouvez des faits pareils chez les Indiens; et, comme je cite de mémoire, je me contente de vous renvoyer aux dynasties chinoises, où je trouve une impératrice, Nou-Oua , postérieure à Fo-Hi, et dont le règne fut de cent trente ans! Plusieurs de ces premiers souverains ont des règnes centenaires. .le ne crois pas plus que vous sans doute à ces histoires des fées; mais il s’agit du souvenir conservé par les profanes de la longévité des premiers hommes, et en voilà des témoignages authentiques au milieu de toutes leurs billevesées. Si donc vous alléguez les faits actuels de la nature post-diluvienne, ne parlez pas de faits constants, et surtout constants depuis mémoire d’homme. Que seiait-ce si je vous citais les assertions traditionnelles des auteurs anciens? Homère se plaignait que la vie des mortels de son temps était bien raccourcie; et Joseph cite aux Grecs leurs historiens, Hésiode, Hécatée, Hellanicus, Acusi-

TROISIKME SOIRKE. I 53

laüs, Ephore, et Nicolas de Damas, affirmant que les premiers Uomines vivaient plusieurs siècles.

Il vous resterait donc à prouver que les faits actuels sont les faits de tous les temps; et, sur ce point, je pourrais me contenter de vous renvoyer à notre hyperbole. Eh bien, consultons seulement les faits actuels ; je ne demande pas d’autres bases à ma défense de la longévité patriarcale.

\ a-t-il dans la constitution de l’homme quelque chose qui fixe à une certaine période la durée de sa vie? Dans son système osseux, nerveux, musculaire, viscéral; dans les appareils digestif, sanguin, respiratoire, y a-t-il vingt, plutôt que trente, que soixante, (|ue cent, que deux cents ans de vie? Non, assurément; et non-seulement cela est impossible à prou ver à^r/orf, mais la solution serait tout à fait (bversc suivant les ])ases des observations et le compte rendu des faits. Car il y a des populations dont l’existence se resserre en deijà de quarante ans; d’autres dont la moyenne est double (i). Les premières vivent dans des circonstances physiques qui usent rapidement la vie; les autres sont favorisées par des circonstances contraires. Très-souvent, dans ces systèmes opposés, de longue existence ou d’anéantissement rapide, les proportions de la vie se conservent, et protestent contre les circonstances accidentelles de dépérissement. Ainsi, dans certains pays, la femme est mère à dix ou douze ans; elle est épuisée et décrépite à vingt-cinq; ailleurs, la fécondité se prolonge jusqu’à la soixantaine. Supposez que les

(i) Voir dans Plutarque l’avis d’Asclcpiade sur cette question : n Pourquoi les Éthiopiens sont-ils vieux à 3o ans, tandis que les n Bretons viventjusqu’à iao?(Plut., de Plac. phil.. t. v., cap. 3o.)

premiers de ces peuples se croient seuls sur la terre , et que le huitième lustre soit pour eux l’extrême vieillesse, parlez-leur des hommes dont la vie est double ou plus que double de la leur, ils se riront de vous avec autant de sens et de logique qu’on le fait à l’égard d’Abraham et de Jacob, qui n’ont pas vécu deux cents ans. Maintenant, ne pouvez-vous pas imaginer des circonstances physiques plus défavorables encore que celles où vivent des hommes qui sont très-vieux à quarante ans, et au contraire d’autres circonstances plus riches en principes de vie que celles où nous avons placé les seconds? Assurément, personne n’a droit de s’y opposer. Eh bien , nous voilà placés vis-à-vis des premiers patriarches, comme les deux peuplades dont nous parlons le sont l’une à l’égard de l’autre : le quatrième terme de la proportion sera l’âge de Mathusalem. Or, remarquez que la Genèse rend précisément raison de l’alteration de la vie par l’altération des circonstances physiques primitives, amenée par le déluge. Cette altération a pu frapper tant sur les agents extérieurs que sur les faits secondaires de l’orgunisation humaine.

M. V. — Je vous accorde les patriarches, et j’allais vous mettre face à face avec les géants de la Bible. Mais je vois d’ici que les géants ne vous embarrasseront guère. Votre système d’argumentation les atteint également. Vous distinguerez entre les faits présents et les faits passés, pour lesquels nous n’avons aucun droit de resserrer les limites du possible. Tlous ne voyons pas de géants, direz-vous; cela prouve seulement qu’il n’y en a plus, mais non pas qu’il n’y en a jamais eu.

TROISIÈME SOIRÉE. I 55

M. B. — Oui, je vous dirai cela; et j’aurais droit de ne pas vous dire autre chose. Si cela vous est agréable pourtant, je vous ferai part de deux ou trois considérations qui ont quelque poids dans la question présente.

Je vous dirai d’abord que, comme il ne s’agit que de la possibilité du fait, quelques faits isolés du même genre suffisent pour prouver la thèse générale. Or, l’histoire nous a conservé le nom et la taille de quelques hommes qu’on peut à bon droit nommer des géants. Sans parler de Goliath, je pourrais citer des individus de 6, 7, 8, 9 pieds de haut , dont l’existence n’est pas contestée.

Ainsi, Auguste avait à sa cour un géant et une géante, nommés Ptisio e\. Secundilla, dont les squelettes, conservés dans les jardins de Salluste, avaient, au rapport de Pline (liv. 8. chap. 16.), lo pieds trois pouces romains, ou environ 9 pieds français. Le géant Gabbara, envoyé d’Arabie .à l’empereur Claude, avait un demi-pied de moins , selon le même auteur. Le géant Eléazar, envoyé à Tibère par Artaban, roi des Parthes, avait 5 coudées, selon Joseph, ce qui donne plus de 7 pieds. L’empereur goth Maximien avait davantage. Capitolin lui donne 8 pieds 4 pouces romains. Or, remarquez que la position de tous ces personnages à Borne et à la cour les mettait tellement en vue, qu’il était impossible aux témoins dont nous tenons ces flétails de se méprendre eux-mêmes, ou de pouvoir tromper le public sur ce qu’ils racontaient. D’ailleurs, par cela même qu’on signale un fait comme extraordinaire et incroyable, il est bien clair qu’on ne parle pas d’un fait commun, et^il faut bien que le fait

l56 LES SOIRÉES DE MONTLHÉRT.

cité comme extraordinaire soit réellement tel.I^ même remarque peut s’appliquer à toutes les citations de ce genre.

Je pourrais vous en faire beaucoup d’autres, prises à toutes les époques de l’histoire.

Cela suffit pour rendre croyable et le Goliath de la Bible, et toute cette famille gigantesque des enfants d’Enac, à laquelle appartenait ce roi de Basan, dont le lit avait 9 coudées, ce qui n’eu suppose pas plus de 8, et moins peut-être, à l’individu qui l’occupait.

Quant aux géants antédiluviens, rien ne nous oblige à les supposer d’une taille supérieure ; comme aussi rien ne nous en empêche, à ce qu’il me semble. Et à ce sujet , je ne vois pas pourquoi je ne vous renverrais pas à un certain passage de Pausanias qui me paraît digne d’attention. Cet auteur rapporte (i) qu’un empereur romain ayant détourné le cours de l’Oroiite au profit d’un canal par le(|uel il voulait faire pénétrer sa flotte jusqu’à Antioche, on découvrit dans le lit du fleuve un tombeau qui renfermait un cercueil de terre cuite, de onze coudées de long, et contenant un squelette d’homme de mêmes dimensions. Pausanias ne dit pas le nom de l’empereur; il est prohahle que c’était Verus; ce qui expliquerait pourtjuoi Pausanias ne le nomme p.is, puisqu’il en était contemporain.

M. V. — Ceci me paraît le second tome de l’iiistoii e du roi Teutobochus, devenu, sous l’analyse de savants sérieux, le squelette d’un mastodonte. Cela me rappelle également la fameuse salamandre gigantesque de Cu-

(i) Arcadica.

TROISIÈME SOIRÉE. I 57

vier, qu’on avait prise d’abord pour un homme contemporain du déluge.

M. B. — Vous n’ignorez pas, capitaine, qu’avec des comparaisons et des rapprochements, on peut jeter un jour faux sur les faits, et rendre douteux et ridicules les plus avérés. Aussi n’attachez-vous pas, sans doute, grande importance à votre double comparaison; mais cette importance, quelle qu’elle soit, s’évanouira à vos yeux, si nous entrons clans les détails, et si vous voulez bien remai’quer que les circonstances des faits que vous placez en regard les uns des auti'es sont essentiellement différentes. La salamandre gigantesque était incrustée dans la pierre; le prétendu squelette de ïeulohochus n’avait pas été trouve dans un tombeau, du moins rien ne le démontre ; et la supposition contraire est légitime, s’il s’agit d’un mastodonte. Le cas cité par Pausanias c'st tout différent. Il s’agit d’un tombeau souterrain; ce tombeau renferme un cercueil; ce cercueil, dans sa matière et sa forme, a été travaillé par des mains humaines, et, dans son intérieur, on trouve un squelette complet que tout le monde prend pour un squelette humain, parce que, sans doute, il en avait l’apparence. Affirmerez-vous que ceci sent le mastodonte ou la salamandre? Quant à la réalité de l’histoire, comment la niei' raisonnablement? Pausanias cite un fait grave et remarquable, un fait contemporain ou à peu près, un fait qui aurait eu pour témoins une armée et tout un peuple. Je dis tout un peuple; car, en conséquence de cette découverte, les Syriens firent consulter l’oracle d’Apollon à Claros. Le dieu répondit que l’individu fossile était un Indien nomme Oronles. Or, si l’on fit tant ([ue de consulter un célèbre

l58 LES SOIfiÉES UB MONTLIIÉKY.

oracle, c’est qu’appareniment la chose en valait la peine.

M. V. — Je le crois bien... un homme de 5 mètres!

M. B. — Ce n’est pas commun, je l’avoue mais

aussi les hommes anléiUhiviens ne peuvent pas être communs.

M. y. — Antédiluviens!...

M. B. — Si l’on admet le fait, telle est l’explication naturelle et la seule même qu’on en puisse donner. D’autant plus que celte région appartenait précisément à la première habitation du genre Inimain, et que, malgré l’exemple d’Alaric, on n’enterre pas les hommes dans le lit d’un ileuve. Or, après le déluge, les fleuves ont recommencé; mais ils ont dû ou pu prendre un autre cours qu’avant le déluge, en conséquence des modiûcations du sol; et l’Üronte a pu recouvrir un terrain primitivement habité, et enfermer dans son lit une terre de tombeaux.

M. V. — Mais en somme quelle est votre opinion sur ce fait ?

M. B. — Qu’il est physiquement possible, et, au point de vue historique, sufûsamment établi. On pourra le nier, et en rire, ce qui n’est pas difficile assurément; mais c’est tout ce qu’on pourra faire, et je trouve que cela est peu de chose. Au reste, ma thèse est parfaitement indépendante de ce fait, qui n’a d’autre intérêt pour moi que celui d’une citation curieuse. Je vous l’abandonne donc entièrement, et je passe à un autre ordre de considérations.

Je dis que l’existence d’une race gigantesque est croyable, s’il se rencontre des faits extraordinaires et analogues qu’on doive considérer comme le résultat de

TKOISIÈME SOmiE.

i circonstances physiques favorables, et très-naturelles cependant. Eh bien , nos végétaux sont des nains eu 1 comparaison de leurs pareils vus sur le sol de l’Amé-

1 rique. Tout le inonde sait que la fougère, qui n’est

[ pas même un arbuste chez nous, s’élève dans ce climat

au rang de grand arbre; aussi l’appelle-t-on précisément la fougère gigantesque. Avant Colomb on eût , traite la fougère gigantesque de fable tout à fait digne

1 des géants de la Bible. Une des paraboles de l’Évangile

J nous apprend que, sous le climat de la Judée, cette

J herbe qui nous donne la moutarde s’élève à la hauteur

. d’un arbre et sert d’abri aux oisi^aux.

, Maintenant, je vous fais descendre au sein des fos-

I siles terrestres, et je vous y montre des géants dans les débris des deux règnes qui y dorment sous la pierre. Les monocotylédones , qui y forment la création organisée la plus profondément enfouie, sont des fougères et des yiahmei's iriga/itf'S(j[ues , au dire de tous les gco- I logues.Les fossiles animaux .sont, entre autres, de monstrueux lézards, qui ont jusqu’à 'z 3 mètres de long; et parmi les produits les plus connus, X énorme mastodonte, le monslmeux manimoutb. En un mot, les géologues ne parlent pas de ces trésors de leur science .sans signaler l’énormité de leurs proportions, si on les compare à uotie échelle animale. Or, voilà précisément des géants dans les premiers âges du monde.

M. Y. — Comme raisons d’analogie, ces faits seraient décisifs.

M. B. — Cependant, j’ai encore deux remarques à faire, dont la première est fort importante. Si l’on nie les géants, du moins ne peut-on pas nier les nains. L’histoire en est pleine; et si la nature en a fait un certain nombre qu’on ne conteste pas, on ne pourra pas

l6o LES SOini^ES UE MOjyTLUÉRY.

contester qu’elle n’al.t pu on former davantage, ou même qu’elle ait pu ne former que des nains. Supposons donc que la nature n’eîit formé depuis longtemps que des nains pareils au célèbre Bébé, notre contemporain, qui a passé sa vie à la cour du roi Stanislas. Bébé avait 33 pouces à l’époque de sa mort , c’est-à-dire à a3 ans, et alors il était arrivé à la décrépitude. Personne ne doute que cette vieillesse anticipée n’eût une liaison intime avec sa constitution de nain. Eh bien. Bébé raisonnant comme ces philosophes que vous .savez, aurait dit : On prétend qu’à une certaine épotpie il a existé des géant.s d’une longévité exorbitante; car ils auraient eu de 5 à 6 pieds, et n’auraient été vieux qu’à 8o ans. Cela est certainement impossible; car ni moi, ni personne de mémoire d’bomme, n’a rien vu de semblable. En niant qu’il eût pu exister à une certaine époque des bommes semblables à nous. Bébé eût dit une sottise, n’est-ce pas? Mais nos philosophes disent exactement la même chose; car si la natuie peut créer des hommes de trois pieds et des bommes de six pieds, elle peut aussi bien produire à la fois des bommes de six pieds et des bommes de douze. Si elle crée des êtres décrépits à a3 ans, au milieu d’autres hommes qui en vivent 8o , elle aurait pu aussi bien, avec les hommes de 8o, en produire qui n’eussent été vieux qu’à 3oo ans ou plus. Nous avons ici utie proportion dont les trois premiers termes sont certains; le quatrième est donc légitime. Vous voyez que je raisonne sur des faits, et que ces faits font face à la fois, aux ennemis de la longévité biblique, et aux ennemis des géants; je ne dis pas même des géants de la Bible.

M. V. — Pourquoi cela?

M. B. — Le voici ; et c’est précisément ma seconde

TROISIÈME SOIRÉE. l6f

remarque. Il n’est pas prouvé que l’Écriture parle de géants antédiluviens.

M. V. — Mais c’est pourtant là une idée généralement reçue: et le mot y est formellement, comme nous pouvons le vérifier...

M. B. — Très-inutile... Le mot y est en toutes lettres. Reste à savoir si le mot gigantes signifie précisément des géants. Or, il y a lieu d’en douter. La discussion grammaticale étant sans intérêt pour nous, je me contenterai de remarquer que les commentateurs conviennent que le mot du texte qu’on a traduit par gigantes , peut signifier simplement des hommes forts et violents, tels par exemple que serait une population d’athlètes. La suite du discours s’harmonise parfaitement avec cette interprétation, et fort médiocrement avec l’autre.

M. V. — Je le veux bien... Mais il me semble que la discussion aurait pu se réduire à cela.

M. B. — Peut-être Mais c’est par là que j’ai pré-

féré finir... M’en diriez-vous bien la raison?

M. V. — Je le crois... C’est poui’ montrer que vos moyens ne dépendent pas d’une interprétation particulière.

M. B. — D’abord... Mais c’est surtout en faveur des principes, qui sont eux-mêmes indépendants des faits. Par eux l’existence passée des géants peut devenir une probabilité philosophique.

M. V. — Eh bien, les géants nous mènent tout droit au déluge. Le déluge, si vous le voulez bien, sera l’objet de notre prochaine causerie.

M. B. — Sur ce point, comme en toutes choses, je suis à vos ordres.

iGj

Le Déluge.

M. B. - Ainsi donc, capitaine, vous ne croyez pas au déluge ?

M. V. — Je n’ai pas dit cela.... et même.... je suis assez disposé à l’admettre. Ici il faut nous entendre.

M. B. — Entendons-nous.... c’est le point de départ de toute discussion; mais je ne vois pas bien sur quoi nous avons à nous entendre.

M. V. — Eh bien , j’ai ici mon petit secret que vous me permettrez de tenir en réserve pour le moment. Je ne nie pas le déluge.... ou plutôt je crois au fait du déluge en général , comme à une phase obscure des révolutions du globe. Ce n’est pas précisément l’existence de ce fait qui me préoccupe; mais bien une autre question relative à ce fait , mais que je trouve bon de laisser dormir pour aujourd’hui. Supposez pour le présent, ce qui pourtant n’est pas, que je nie le fait en lui-même, et traitez-moi en conséquence. Moi, je vais soutenir la thèse contraire, non pas parce que j’y crois, mais parce que cela rentre dans la cause antibiblique dont je me suis fait l’avocat. Puis il viendra un moment où je quitterai ce rôle pour parler en conscience.

M. B. — Mais alors quel est votre but pour le moment?

M. V. — De m’éclairer sur un fait qui ne me présente pas d’idées bien nettes. Je n’ai guère sur ce fait

QUATRIÈME SOIRÉE. I G3

qu’une foi d’instinct, mais pas de croyance méthodique, parce que je n’ai ni examiné ni réfléchi sérieusement sur ce sujet.

M. B. — Eh bien, cela posé, vous ne croyez pas au déluge?

M. V. — D’accord maintenant, et en tant qu’avocat. Comme c’est vous qui soutenez l’affirmative , c’est vous qui devez fournir vos preuves , conformément à l’adage.

M. B. — Je le veux bien; mais remarquez que pour cela je n’ai pas grands frais à faire.

M. V. — Mais encore?

M. B. — Je n’ai rien autre chose à faire, pour le. moment , qu’à citer la narration mosaïque.

M. V. — Ce serait, en effet, s’en tirer à bon marché. Mais c’est précisément de cette narration que je demande les preuves.

M. B. — Et logiquement vous avez tort. Le récit d’un fait historique, quand il est donné pour tel par un écrivain grave à un peuple qui est encore assez près de l’événement pour en avoir conservé les traditions et le souvenir, un tel récit se fait et ne se démontre pas. Si vous écriviez pour la postérité le récit d’une grande catastrophe arrivée il y a quelques siècles, et tellement présente au souvenir de tous vos contemporains qu’aucun d’eux ne la révoquât eu doute, vous vous contenteriez de narrer simplement le fait avec ses principales circonstances. Or, supposez que votre livre traversât trois mille ans, et que, tombant entre les mains d’un avocat, celui-ci trouvât bon de nier le fait cité, jusqu’à ce qu’on lui en administrât des preuves, que diriez-vous de la prétention?

LKS SOIRKES DE MO^TLH£nY.

M. V. — Il aurait tort eu fait. Mais en droit... je ne sais si je devrais le trouver mauvais.

M. B. — Poussez-vous la tolérance à ce point, capitaine? A ce conipte-là, il n’y a pas de foi historique possible; car quelle est l'histoire à laquelle uu sceptique déterminé ne puisse refuser sa croyance, en lui demandant ses preuves? Vous concevez que si vous voulez bien accepter un récit historique sur la foi d’un historien qu’aucun autre historien digne de foi ne contredit, vous ne pourrez empêcher un homme moins raisonnable que vous de nier ce que vous accordez, et cela en demandant des preuves directes dont ce récit n’est peut-être pas susceptible. Car pourrez-vous blâmer un homme dont l’opposition dans ce cas-là prendrait modèle sur l’exemple que vous me donnez en ce moment ?

M. V. — Il faut en tout un juste milieu. Un homme aurait tort de nier des faits historiques qui ne seraient pas contestés, et qui seraient voisins de notre époque. Mais quand il s’agit d’un fait de la nature du déluge, qui se trouve en ari-ière de nous à 4 ou 5 mille ans pour le moins, et que nous ne connaissons que par le témoignage d’un narrateur qui est en dehors des bornes de l’histoire, l’absence de toute eontestation sur ce point est une preuve fort équivoque, paree qu’il est bien clair que, dans une position particulière donnée , un homme doué de l’ascendant qu’on suppose à Moïse sur ses lecteurs , et n’ayant, remarquez-le bien , aucun contrôle historique à redouter, pouvait imaginer un roman qui allait fort bien aux idées juives; d’autant plus qu’à cette époque, comme vous le savez fort bien, la fable avait autant de crédit qu’en a jamais eu l’his-

, QUATRIEME SOIRÉE. l65

toire. Il s’agit, en un mot, d’un fait qui appartiendrait à l’époque mythologique.

M. B. — Ne voyez-vous pas, M. Vernaux, que cette dernière assertion, ou, si vous le voulez, cette hypothèse vous place précisément dans la position où je voulais vous mettre. Je disais que, par cela même qu’un fait est allégué par un historien grave, il y a, remarquez bien ce mol, présomption pour le fait, et que c’est au négateur à prouver sa thèse. Car comment séparezvous les deux systèmes de l’histoire et de la mythologie? en admettant certains faits <|ue vous appelez historiques, tout simplement parce qu’ils sont transmis par la tradition, et que vous n’avez pas de raison positive de les rejeter, tandis que certains autres faits vous semblent tomber dans le domaine de l’impossible ou de l’invraisemblable; et là-dessus, vous les étiquetez /«/V.r mythologiques. Vous ne connaissez personne, sans doute, qui conteste l’arrivée de Cccrops en Attique, et la fondation par lui du royaume d’Athènes; mais personne , d’un autre côté, n’admet son corps de serpent, fait mythologique et pourtant de même date que le précédent. On admet sans difficulté l’existence d’un certain Hercule de race royale, dont les descendants régnèrent au Péloponèse; maison n’admet point parmi les faits historiques qu’il ait créé d’un coup d’épaule le détroit de Gibraltar. Cependant le fait historique n’a pas plus de preuve directe que le fait que vous qualifiez de fabuleux. Vous admettez le premier sans autre titre, si ce n’est qu’il est traditionnel ; vous rejetez le second, parce qu’il vous paraît impossible : mais vous jugez, comme je le disais d’abord , qu’il y a présomption en faveur du premier, uniquement parce

l66 LKS SOIRIÉES DE MONTLHJfRT,

qu’il est traditionnel, et qu’il fait anneau dïms une chaîne historique dont vous acceptez l’euseinble. Vous voyez donc bien qu’on ne prouve pas les faits d’histoire, même lorsqu’ils sont reculés jusque dans l’ère mythologique; mais qu’au contraire on ne nie certains faits qui entrent dans le cadre de l’histoire que parce qu’ils portent le cachet de l’impossibilité ou de l’invraisemblance.

D’où il résulte que c’est à vous qui niez qu’est imposée l’obligation de présenter vos preuves. Pour moi, je n’ai d’abord rien autre chose à faire, sinon de me renfermer dans le fait de la narration. Ainsi je vous dirai encore : Il n’y a pas d’effet sans cause, n’est-ce pas? Or, voici qu’un homme reconnu pour un génie divin par un peuple qui le respecte encore à ce titre après 3ooo ans, raconte à ce peuple un fait immense, incapable par cela même de se perdre dans la mémoire des hommes, et antérieur, suivant lui, d’une dizaine de générations seulement aux ancêtres avérés de ce peuple; il en fait l’histoire, raconte l’origine et la filiation du genre humain renouvelé, et en particulier celle de la nation des Hébreux. Or, pour raconter tout cela, il devait avoir quelque raison: cette raison on la comprend, si elle n’est autre chose que la tradition, la révélation, ou en général la vérité du fait; on ne la comprend pas dans le cas contraire. Donc, il y a présomption légale dans l’ordre de la logique en faveur de la vérité du fait; et cette présomption se confirme, ou plutôt se change en certitude, au moyen d’un autre fait qui constitue à lui seul une démonstration. Ce peuple hébreu conserve, par une tradition non interrompue et à travers une succession de circonstances extraordi-

naires , un monument écrit à cette époque par ce même Moïse; clans ce monument, dans la Bible, sont consignées des merveilles qui nous montrent ce législateur commandant à la nature, et parlant par conséquent

I au nom de Dieu. Si les faits sont admis ou prouvés,

la Genèse porte un caractère de révélation qu’on ne 1 contestera pas, et tous les faits du récit n’auront pas

besoin d’autres preuves. Mais ici nous rencontrons un [ terrain qui n’est pas maintenant le nôtre; je fais donc

‘ abstraction de cet ordre d’idées, et je m’en tiens avec

I vous à la simple considération que je vous ai présentée

J d’abord. C’est donc à vous de prouver t|u’il y a dans

le récit du déluge mosaïque impossibilité, ou du moins , invraisemblance.

f M< V. “—Allons, je vois bien qu’avec vous je serai

J toujours condamné à prendre l’offensive. Je vais donc

f essayer une attaque directe contre votre déluge; mais

, je reconnais d’abord (|ue la position cjue vous avez |)iise

J est parfaitement légitime.

J M. B. — M accordez-vous bien cela?

^ M. V. — Oui.... (pioicpie avec regret, car j’aurais

préféré de beaucoup une thèse, au système purement J défensif ejue vous adoptez.

M. B. — Eh bien, cela va changer tout à fait l’al- ^ lure de la discussion. J’ai voulu établir d’abord mon

^ droit absolu, et cela en faveur des principes; mais si

^ vous reconnaissez que je ne suis pas tenu d’en faire da-

vantage, comme cet aveu est tout ce que je voulais,

^ je ne ferai pas difficulté maintenant d’élargir mon cerj de; en d’autres termes, je vais maintenant, pour vous faire plaisir, vous donner des preuves directes et au- . thentiques de la vérité du déluge.

Ifi8 I.ES ÂOinÉES DE MONTLHÉRY.

M. V. — C’est une concession dont je vous suis tout ù fait reconnaissant. Je conviens, du reste, que le procédé est d’une excellente tactique, dont je ferai mon profit après en avoir été victime. Maintenant, je vous écoute.

M. B. — Nos preuves en faveur de l’existence passée du déluge sont de deux sortes : les unes sont géologiques, les autres sont traditionnelles. Je commence par les premières.

Assurément, si la surface du globe a subi un cataclysme pareil à celui de la Genèse, il doit exister quelque part sur la terre des traces de cette immense inondation ; car l’ancien monde a dû disséminer çà et là ses reliques sur toute l’étendue de la surface bouleversée par les eaux : de plus, d’après le système de la Bible, les eaux de la mer se seraient réunies à celles de la pluie pour produire l’inondation. Il n’en faut pas davantage pour expliquer certains faits qui, réciproquement, servent de point d’appui aux inductions par lesquelles nous retrouvons les causes.

Ce sont d’abord d’immenses couches de coquillages et de sable marin; ces coquilles, ce sable existent jusque sur le sommet des montagnes. 11 est superflu, je pense, d’en faire ici une description qu’on trouve partout, et je crois qu’il suffit de vous rappeler que l’occupation passée de nos continents actuels par la mer est un principe qui ne souffre aucune contradiction. Si ces coquillages et ce silex se trouvaient dans les couches pierreu.ses , cela n’aurait aucun rapport avec le déluge; mais c’est dans les terrains meubles, dans les terrains d’alluvion, dans ceux que les géologues appellent précisément terrains diluviens, que nous tron-

QIIATRIKME SOIRÉE. 169

vons ce sable et ces coquillages. Or, remarquez bien (le plus (et cette remarque est de la plus haute importance), que les coquillages des couches pierreuses sont en général des espèces perdues, ou, si vous le voulez, inconnues dans nos mers actuelles, tandis que les co quilles des terrains meubles sont des espèces existantes, par exemple, des huîtres : cette circonstance seule ne semblci’ait-elle pas indiquer que l’enfouissement des coquilles dans les couches pierreuses appartient à un ancien monde antérieur à la création de celui où fut placé l’homme avec les espèces animales aujourd’hui vivantes, tandis que le bouleversement auquel sont dues les fossilisations des teirains meubles serait un fait postérieur à cette dernière création, comme l’est en effet le déluge mosaïque?

M. V. — Cette remarque est frappante, et je compte la vérifier à loisir. Pour le moment, contentons-nous de citer les faits en gros, et d’établir ainsi la forme de l’argumentation; le reste n’est plus qu’une affaire de feuilletage , ce sont des procès-verbaux géologiques qu’il s’agit de parcourir et de comparer. Nous disons donc : premier fait diluvien : existence du sable marin et des coquillages dans les terrains d’alluvion de nos continents actuels; donc ceux-ci ont été sous les eaux et à une grande profondeur : je comprends cela. Cependant l’occupation primitive de notre sol continental par l’Océan n’est pas nécessairement le déluge, qui ne se trouve pas précisément prouvé par ces observations.

M. B. — Sans doute, si l’on n’avait d’autres monuments cjue ceux dont nous venons de parler, ils ne nous éclaireraient pas suffisamment sur la question.

170 r,ES SOIRÉES DE MONTLHÉRT.

Cependant il faut bien avouer que si, pouvant être le produit de deux causes difTérentcs, ils se trouvent lies à un fait historique qui serait l’une de ces causes, la probabilité est évidemment en faveur de celle^i. Mais je passe à un second ordre de phénomènes.

Une seconde preuve de l’existence du déluge est fournie par ce qu’on désigne sous le nom de vallées de dénudation. On appelle ainsi des vallées creusées entre des collines, dont les diverses couches se correspondent exactement, de telle sorte que la vallée a été manifestement creusée dans leur masse. Il est bien évident que si les roches qui enceignent ces longues cavités se composent , sur leurs deux faces, de bancs identiques dans leur nature, leur ordre, leur épaisseur moyenne, il ne sera pas possible de nier que ces bancs n’aient forme autrefois un tout continu, et que la masse n’ait subi une brèche qui forme aujourd’hui la vallée. Le grand cataclysme génésiaque fournit une explication satisfaisante de ces brèches; hors do lui, il n’y a pas moyen d’en rendre raison. On a cité les courants naturels comme capables d’avoir produit ces effets. Mais d’abord il n’existe pas d’eaux courantes dans les vallées que nous considérons. En second lieu , les rivières ne sont pas dans l’habitude de creuser le lit dans lequel elles coulent; bien au contraire elles l’exhaussent par le dépôt de leur limon et du sable qu elles charrient; et, dans tous les cas, elles ne sauraient avoir creusé elles-mêmes à une grande profondeur , dans une roche souvent fort dure, un lit qui n’aurait pas préalablement existé. Et puis , que seraient devenus ces immenses courants? Comment concevoir qu’il ne reste pas un filet d’eau là où il exista si

QDATRIÈMK SOIRÉE. I^I

longtemps d énormes torrents Iluviatiles, tandis que des rivières qui sont le produit de causes moins énergiques existent encore aujourd’hui comme il y a plus de trente siècles ?

C’est à une cause analogue qu’il faut attribuer la dénudation de grandes masses qu’on trouve isolées à d’énormes hauteurs, et dont les faces sont évidemment corrodées et polies par une action violente et prolongée qui se serait exercée sur leurs flancs.

M. Y. — Ainsi , second fait : existence des vallées de dénudation... En avons-nous un troisième?

M. B. — (3ui ; et ce troisième fait nous est fourni par l’existence et la dissémination des /jIocs erratiques. C’est un phénomène fort singulier assurément que d’énormes fragments de rochers épars , reposant sur du sable et des terrains meubles, là où le sol ne contient rien d’analogue à la substance de ces masses. Leur existence aux lieux où elles se montrent est tout à fait inexplicable, h moins d’admettre qu’elles ont été transportées là par une puissance énorme, tout à fait étrangère aux causes nat urelles qui agissent aujourd’hui : car ce ne sont pas de telles causes qui auraient déplacé des masses de granit de plus de mille mètres cubes, et qui les auraient transportées à travers des vallées profondes, sur des hauteurs considérables, à plusieurs lieues des roches qui auraient fourni ces fragments. On en trouve sur les plateaux calcaires du Jura, qui ont été arrachés aux Alpes; on en trouve en Danemark, en Prusse et dans tout le nord de l’Allemagne, qui ont été transportés dans les plaines de ces contrées à travers la mer Baltùpie. On trouve des blocs granitiques sur les points les plus élevés de l’Islande,

r.i'S soiiiKF.s nr. mommikry.

terre entièrement volcanique, et très-éloignée de tout terrain qui contienne du granit. De semblables blocs gisent sur les montagnes de Polosi au Pérou, et l’on ne trouve de terrain granitique qu’à plus de 4«o lieues de là. A quelle cause, si ce n’est aux flots diluviens, pourrait-on attribuer le transport de pareilles masses à de telles distances?

M. V. — 11 me semble qu’on peut en imaginer plusieurs très-diverses. D’abord, ne peut-on pas rapporter ce transport à des courants fluviatiles très-violents qui auraient cessé d’exister aujourd’hui? Ne peut-on supposer que d’anciens lacs, rompant leurs digues ou s’épanchant par des causes quelconques, auraient fourni ces torrents d’eau auxquels vous attribuez le transport et la dissémination des blocs erratiques? Enfin, que répondriez-vous à certains géologues qui ne voient dans vos blocs erratiques autre choses que des aérolilbes ?

M. B. — Je répondrais aux partisans des torrents fluviatiles , que leur hypothèse est des plus gratuites et des plus invraisemblables, puisqu’ils ne peuvent rien montrer dans les phénomènes naturels qui se produisent aujourd’hui, rien d’égal, rien d’analogue à cette action qu’ils attribuent à ces fleuves du temps passé, dont il ne reste, d’ailleurs , aucune trace. Et veuillez remarquer aussi que les révolutions que le globe aurait subies dans cette hypothèse seraient d’un ordre assez peu différent du cataclysme mosaïque. En vérité, ce ne serait pas la peine de nier celui-ci.

J’en dirai autant de l’hypothèse du déversement des lacs. Mais je demanderai de plus où étaient ces prétendus lacs, quelles traces ils ont laissées de leurexis-

QUATRIÈME SOIB£E. Iiy3

tenue, quelle cause aurait amené leur déversement? La seule cause l aisonnable qu’on puisse assigner à ce dernier phénomène consisterait dans l’afflux des courants qui débouchaient dans ces lacs. Mais, outre que tout cela est hypothèse gratuite, un débordement dû à une semblable cause n’était pas de nature à produire des transports violents, rapides, et d’une immense portée, à travers des vallées profondes et des bras de mer.

A ceux qui croient voir des aérolithes dans les blocs dont il est question, je ferais remarquer que la composition de tons les aérolithes avérés est fort complexe, et que jamais aucun d’eux n’a montré un pur morceau de granit. Je dirais, en second lieu, que parmi ces blocs il en est de calcaires qui contiennent dans leur pâte des produits marins, tels que des madrépores. Qu’on veuille bien nous expliquer comment de tels produits se rencontreraient dans les aérolithes , et, en tous cas, pourquoi rien de pareil ne se montre plus aujoui*d'hui.

Enfin, je répondrais aux avocats de tous ces divers systèmes, qu’il existe une circonstance fort importante dans la théorie des blocs erratiques, dont aucune de leurs hypothèses ne saurait rendre raison, tandis qu’elle est la conséquence naturelle de l’hypothèse diluvienne. Ces blocs ne sont pas disséminés irrégulièrement , et sans aucun rapport de position réciproque. Si on les considère en ma.sse dans les contiécs où ils abondent, on remarque qu’ils sont généralement disposés suivant des lignes parallèles, dirigées du nordesl au siuIhjucsI., dans l’ancien monde comme, dans le nouveau. Cette di.sposition uniforme et si remarquable

est la conséfjuenre très-naturelle d’un courant unique, propagé suivant cette direction, et tel que l’on conçoit aisément qu’ait pu en produire le déluge. Dans le cas contraire, il faudra dire que tous les courants fluviatiles ou tous les lacs déversés se seront entendus pour diriger les blocs suivant ces lignes uniformes ; ou que les aérolithes auront eu la précaution de ne tomber que tout juste où il fallait pour produire de semblables lignes.

M. V. — J’avoue que cotte uniformité est quelque peu embarrassante. Mais après les blocs erratiques, avez-vous un quatrième fait à citer?

M. B. — Oui; nous signalerons eu quatrième lieu les débris animaux des terrains meubles : ce sont des ossements qui se présentent dans trois états divers.

Vous savez d’abord f|u’il existe un certain nombre de cavernes dans lesquelles on trouve enfouis des ossements d’animaux, au milieu d’un limon très-abondant qui atteint parfois plusieurs mètres d’épaisseur. Vous savez aussi que ces ossements se rappoilent dans une même caverne à des animaux d’espèces fort différentes, souvent antipathiques : dans la célèbre caverne de Kirkdale, par exemple, 011 trouve des carnivores, des pachydermes, des rongeurs, des oiseaux; la plus grande partie de ces débris appartient au genre hyène. Dans la caverne de Gaileureuth, tous les genres se trouvent aussi mêlés; mais les débris d’ours y dominent, au' point de former près des neuf dixièmes. Or, comment expliquer cette accumulation d’ossements?

Il est d’abord assez naturel d’admettre que , par suite de l’invasion progressive des eaux diluviennes , toutes sortes d’animaux se seront réfugiés pêle-mêle dans ces

cavernes, avant que les eaux ne les aient envahies, et que tous ensemble y auront trouvé leur tombeau. Il est bien clair que les chevaux et les éléphants ne vivant pas d’habitude en compagnie des tigres, des hyènes et des loups, la commune présence de tous ces animaux dans ces lieux ne peut s’expliquer que par une cause accidentelle et subite; cette cause, un la comprend dans l’hypothèse du déluge.

Toutefois, on a donné une autre explication de ce phénomène. On a supposé que ces antres étaient le repaire habituel des carnassiers, des hyènes et des ours, par exemple, et que ces terribles chasseurs y entraînaient les cadavres des animaux qu’ils avaient immolés dans la plaine, pour les y dévorer à loisir. A l’appui de cette manière de voir on a signalé ce fait remarquable, qu’on voit encore les traces des dents des hyènes imprimées sur les ossements qui ont appartenu aux carnivores.

En admettant même cette explication, qu’ont adoptée spontanément plusieurs géologues biblistos , l’état des cavernes à ossements serait encore une preuve du déluge, comme nous allons le reconnaître tout à l’heure. Mais je crois devoir faire observer que cette explication est loin d’être coinplctement satisfaisante, et tout au moins que le fait signalé est parfaitement compatible avec la supposition que j’ai faite d’abord. Car, pour ne rien dire de ces éléphants et de ces rhinocéros qui seraient devenus les victimes des hyènes, ce qui n’est pas l’oi-dinaire; pour ne rien dire aussi de tous ces genres qui auraient vécu ensemble dans les mêmes localités, au rebours de ce qui se voit aujourd’hui, il a pu arriver très-bien qu’à la suite de leur commune

|^() LKS SOIREES DE MONTLUKR Y.

réunion dans les cavernes, les carnivores aient dévore les espèces qui ne le sont pas, et que les flots empéeliaient de se soustraire à leurs alteintes. H n’y a non plus aucune induction à tirer de cet autre fait, que les dents des carnivores indiquent des âges différents, d’où l’on a conclu que ces antres ont servi de repaires aux hyènes ou aux ours pendant plusieurs générations; car, dans l’hypothèse où je me place, il est bien clair que cet abri commun de tous les animaux aura dû recevoir tous les âges aussi bien que tous les genres.

Mais admettons, si vous voulez, que la réunion de tous les animaux dans ces cavernes ne se soit pas opérée en vertu de la cause que j’ai indiquée. Il reste ce fait, que les ossements sont enfouis et empâtés dans une énorme quantité de limon, et que souvent on trouve mêlés avec eux une assez grande quantité de coquillages. Il n’y a pas lieu de dire que les ours et les hyènes aient fait dans leurs repaires une collection de coquilles; et quant au limon dans lequel tous ces débris sont empâtés, il faut bien qu’il ait été amené là par de grandes masses d’eau. Or, non-seulement il n’existe aucun courant actuel qui corresponde à ces cavernes, mais encore plusieurs d’entre elles sont élevées de 200 mètres au-dessus des vallées voisines. L’apport de ces coquillages et de ce limon est une conséquence naturelle et presque nécessaire du déluge ; hors de ce point de vue, c’est un fait absolument inexplicable.

Mais pour que l’exposé soit complet, il faut signaler les débris d’ossements humains qu’on a trouvés mêlés, dans <|uelques-unes de ces cavernes, avec des os d’ours, d’hyènes, de rhinocéros, et même avec quel-

QUATRiiiMK SOIRÉE. I^^

ques produits de l’ai-t humain, tels que des morceaux de poterie. Or, il n’est pas facile de rendre raison de la présence de l’homme dans ces antres, en compagnie des ours. Admettez le déluge, et vous verrez les ossements humains emportés dans ces cavernes par les mêmes flots qui y portent le limon, qui y portent des ossements d’animaux , qui entraînent des fragments de poterie comme des débris des roches voisines. Dans cette hypothèse, les os humains devraient se trouver à un état de décomposition très-avancé, aussi bien que les os des hyènes. Or, c’est ce qui a été confirmé par l’expérience. Les os trouvés dans une des cavernes du département de l’Hérault ont été trouvés dépourvus de toute partie gélatineuse, et ne contenaient plus un seul atome organique, précisément comme ceux des hyènes qui les accompagnaient. A ce caractère, on les a jugés beaucoup plus anciens que des os tirés d’un sarcophage gaulois, et auxquels on attribuait quatorze siècles d’inhumation.

Tels sont les phénomènes offerts par les cavernes a ossements , phénomènes qui dérivent de l’hypothèse diluvienne d’une manière plus naturelle que de toute autre. Les mêmes inductions se tirent de l’existence des brèches osseuses. Vous savez qu’on donne ce nom à des masses formées par des débris d’os et des' fragments de roche fortement agglutinés par un ciment généralement calcaire. On les trouve dans les fissures des roches, où leur matière a été entraînée par les eaux. Dans bien des cas, leur origine peut paraître comparativement récente , et, en général , c’est une question à décider par l’examen topographique du gisement. Mais comme , dans beaucoup de cas , ces

la

1 yS LES SOiniES DE MONTLUÉRY.

brèches se trouvent dans des lieux où les courants actuels n’ont pu atteindre, il faut, de toute nécessité, leur donner pour origine et pour époque le cataclysme mosaïque.

La troisième classe des débris animaux qu’il faut rapporter au déluge, se compose de cette multitude d’ossements de grands pachydermes, éléphants, buffles, rhinocéros, dont le sol est parsemé dans le nord de l’Asie et de l’Amérique. Mais, outre ces débris, vous savez qu’on a trouvé des cadavres entiers de ces anciens habitants des contrées polaires; et vous avez vu, sans doute, des reliques d’un éléphant fossile trouvé, il y a une cinquante d’années, au milieu d’un bloc de glace, sur le rivage de la mer sibérienne. Vers la même époque, un rhinocéros tout entier fut extrait d’un sol sablonneux sur les borcb du Wilhoui. Ces deux individus sont les derniers représentants de cette immense population dont les os parsèment au loin ces contrées glaciales.

(3r, assurément la Sibérie n’est pas un séjour convenable pour ces deux espèces d’animaux, et ce n’est pas là qu’on ira les chercher. Comment donc les y trouvet-on à l’état fossile? D’abord la multitude de leurs ossements qui y sont disséminés s’expliquerait par le déluge, qui aurait été l’agent de la destruction et du transport tout à la fois. Quelques rares individus, comme ceux que nous signalons, auraient été préservés d’une désorganisation complète par des circonstances particulières, par exemple, un enfouissement rapide, qui les auraient préservés de l’action de l’air, et de la décomposition par conséquent. Supprimez-vous cette

cause? Essayez alors d’expliquer le phénomène d’une manière aussi naturelle.

M. V. — Je ne vois pas précisément d’explication; mais aussi n’y ai-je pas encore réfléchi.

M. B. — Eh bien , d’autres y ont réfléchi pour vous, et voici le résultat de leur étude. Il y a deux systèmes : suivant les uns, ces animaux auraient pu émigrer accidentellement vers le nord, et périr victimes d’un accident quelconque qui ne serait pas le déluge. Les autres, au contraire, supposent que les latitudes polaires auraient été peuplées, à une époque reculée, de rhinocéros, d’éléphants et d’autres animaux maintenant confinés dans la zone torride.

La première hypothèse, qui serait à peine admissible pour quelques rares individus de ces espèces animales, devient insoutenable en présence des nombreux débris des mêmes espèces qui sillonnent une immense étendue de terrain sous le cercle polaire; surtout si l’on ajoute que le nord de l’Amérique nous présente précisément les mêmes débris. I.e second .système a quelque chose de plausible au premier abord , et il ne manque pas de sectateurs à la suite de Buffon ; mais il repose sur cette autre hypothèse, qu’à une certaine époque le climat de la Sibérie aurait été chaud, comme l’est actuellement celui de la zone équatoriale; par suite du refroidissement de la terre, la Sibérie serait devenue impropre au séjour de ces animaux, qui auraient reflué vers le sud, et se seraient définitivement fixés dans leurs régions actuelles, lorsque, par suite du refroidissement général, la température, d’abord trop élevée de la zone torride, aurait fait place

la.

l8o LES SOIRÉES DE MONTLHÉRY.

à une température moindre et convenable, comme aurait été primitivement celle de la Sibérie. Vous reconnaissez dans cette explication la chaleur centrale de l’auteur des Époques, et je conviens que, sans plus ample informé, cette théorie doit paraître très-satisfaisante.

Je reviendrai dans un instant sur cette hypothèse; mais je dois ajouter qu’elle a subi un amendement fort important, auquel, pour ma part, je ne ferai aucune difficulté de souscrire. Le climat de la Sibérie, dit-on, aurait pu convenir jusqu’à un certain point aux éléphants et aux rhinocéros, au moyen de quelques conditions faciles. Ainsi, l&s deux animaux que je vous ai mis en scène étaient fourrés ^ c’est-à-dire qu’ils portaient, l’un (le rhinocéros), une sorte de toison courte; l’autre (c’est l’éléphant), une sorte de crinière ou de cuir chevelu ; particularités quelque peu extraordinaires dans ces deux familles. Or, dit-on, ces manteaux si singuliers indiquent une précaution de la nature en faveur d’animaux dont le tempérament a plus d’affinité avec la chaleur qu’avec le froid, et leur existence prouve qu’ils vivaient dans une température assez basse, contre laquelle ils avaient besoin d’être défendus. Il est donc probable que ces deux célèbres demeurants de l’organisation antédiluvienne vivaient à une assez haute latitude, aussi bien que tous ceux dont les débris jonchent le sol sibérien, et qui étaient sans doute de la même espèce.

Je crois qu’on peut fort bien admettre cette hypothèse, qui repose sur certaines probabilités , lesquelles ne me paraissent pas d’ailleurs aussi fortes qu’on le suppose. Le morceau d’éléphant qu’on possède au

QÜATRli^ME SOIRÉE. l8l

Muséum porte d’assez grands poils fort peu serrés, qui paraissent d’assez mauvaise défense contre une température rigoureuse, en supposant même que le cuir de l’animal n’en formât pas une suffisante; remarque à laquelle, du reste, je n’attaclie aucune importance. Je crois seulement qu’on peut arguer de cette particularité dcrmatique, pour admettre dans les éléphants et les rhinocéros de Sibérie une constitution sensiblement différente de celle de leurs congénères équatoriaux; ce qui suffît pour détruire l’objection de leur existence impossible au delà de la zone torride, ou du moins des climats tempérés.

Admettons donc que ces divers pachydermes fussent indigènes de la Sibérie. Comment se fait-il que maintenant on n’en retrouve plus un seul ? Nous, nous répondons que le déluge a détruit ces variétés de l’espèce éléphantine ou rhinocérotique. Sans le déluge, il faudra dire, comme on le dît en effet, que ces animaux ont déménagé à mesure que la Sibérie s’est refroidie, par suite du refroidissement général et progressif du globe, et qu’ils ont opéré leur retraite vers les régions équatoriales, dont le climat aura modifié leur extérieur, et fait disparaître à la longue leur ancienne toison. Mais à cette réponse je trouve deux difficultés : la première est que si nos quadrupèdes ont battu en retraite vers le sud, pour se retrouver toujours dans une température convenable, on ne voit pas pourquoi, dans cet équilibre de circonstances climatériques, leur constitution extérieure aurait été modifiée. Une seconde difficulté, beaucoup plus grave, est que l’hypothèse d’un refroidissement du globe est fortement contredite par les observations. Il est prouvé, vous ne l’ignorez pas.

I 8‘J LES SOIRIÎFS DE MONTLD^RY.

que la température de la terre n’a pas varié d’un centième de degré depuis plus de deux mille ans.

M. V. — Mais, ce principe admis, la question n’est pas vidée par cela même. On prendra, pour refroidir la Sibérie de quelques degrés , autant de siècles qu’il sera nécessaire.

M. B. — C’est-à-dire, bien des millions d’années, n’est-ce pas ? Car il ne faudra pas moins pour que des causes qui n’agissent pas sensiblement en vingt siècles puissent produire un effet de plusieurs degrés. Eh bien! prenez vos millions... Mais dites-moi, dans cette hypothèse, comment notre rhinocéros aura été enfoui?

II est manifeste qu’il aura dû l’être par l’action d’une cause subite; autrement, son cadavre eût été décomposé.

M. V. — Rien n’empêche d’admettre une action de ce genre. Et même votre question me met sur la voie d’une théorie fort simple qui expliquerait tous les faits à la fois. Ne peut-on pas supposer, comme Buffon l’a fait, je crois, que la terre tournait d’abord autour d’un axe différent de celui qui existe aujourd’hui, et qu’une secousse quelconque a changé ses pôles? I^a secousse expliquerait la subite destruction des espèces; et d’un autre côté l’on concevrait comment la Sibérie, voisine (le l’ancien équateur, se serait refroidie par suite de sa nouvelle position.

M. n. — L’hypothèse est ingénieuse, mais malheureusement peu solide. Si la terre avait changé d’axe, comment l’aplatissement aurait-il lieu vers les pôles actuels? 11 est manifeste, ou qu’il n’y aurait pas d’aplatissement, ou qu’il aurait lieu vers les extrémités de l’axe primitif.

QirATRIÉMK SOIRÉE. 1 83

M. V. — Cela est vrai , et je ne conçois pas comment cette conséquence m’avait échappé... Du reste, je me trouve satisfait des considérations qui précèdent, et je passerais volontiers aux preuves historiques.

M. B. — ... Traditionnelles, voulez>vous dire. C’est tout ce que je prétends. Car je suis de l’avis de Yarron. Passé le seizième siècle avant notre ère, l’histoire n’existe pas, et la fable règne beaucoup en deçà. Il n’existe d’histoire pour les temps reculés que dans la Bible. Mais les différents peuples ont des traditions auxquelles ils donnent le nom d’histoire , et dont chacune doit être pesée dans la balance d’une critique sévère. C’est ici le lieu de caractériser la valeur de la tradition historique en général.

J’accorde assurément et je soutiens plus que personne que ce qu’on appelle les antiquités des peuples n’est qu’un tissu d’inepties plus ou moins absurdes. Il y a mille causes du concours desquelles résulte l’impossibilité de jeter la lumière sur ce chaos, mille causes qui ont dû produire et multiplier des fables de tout genre.

Mais si les traditions n’ont presque toujours pour objet que des faits imaginaires, inventés par les chroniqueurs pour grandir leur nation , il est fort naturel que des faits graves se soient conservés et |)erpétués par la voie de la tradition, défigurés du reste par mille circonstances étrangères mais accessoires, imaginées plus tard, il y a de ces faits principaux, trop connus, trop remarqués par un peuple même sauvage, pour que le fond ne s’en perpétue pas, malgré les altérations qu’il subit. Ainsi, le nom du fondateur de chaque nation ^t un fait primitif, presque toujours connu et

l8/| LFS SOIRÉES DE MONTLHlf-RY.

convenu, bien que les rois qui succèdent au premier le soient fort rarement. Tel devrait être, à plus forte raison , un grand phénomène physique, sortant des règles ordinaires de la nature, frappant les sens plus vivement que des événements historiques quelconques : ce fait traverserait, au moyen delà tradition, les siècles les plus obscurs, les époques les plus incertaines, tout en se chargeant dans son passage d’une foule de circonstanees hétéroclites qui finissent souvent par le dénaturer, et le rendre presque méconnaissable. Si, par exemple, le soleil s’était, à diverses époques, levé successivement à l’orient et à l’occident, comme les prêtres de Memphis l’affirmèrent à Hérodote , nul doute qu’un pareil phénomène ne se fût conservé invariablement dans le souvenir et l’histoire de tous les peuples. Si , à une certaine époque, le genre humain tout entier a été enseveli sous les eaux, moins une famille qui s’est trouvée l’origine de toutes les nations postdiluviennes, nul doute que cette catastrophe et la forme de cette régénération humanitaire n’aient laissé dans la mémoire et les traditions des peuples d’ineffaçables vestiges. Ainsi, si la plupart des traditions nationales sont des colifichets de l’ignorance et de la vanité, il y en a, il peut y en avoir du moins, qui soient l’expression de faits réels, surtout quand les faits ont quelque importance. Mais quels seront les caractères auxquels les traditions primitives seront reconnues et distinguées delà masse des fictions historiques?... Sans entrer dans aucun détail, je .signalerai celles de ces traditions qui seront communes à tous les peuples, quand il s’agira surtout de faits d’une gravité de premier ordre, et qu’il n’existera aucun principe de préjugé commun.

Car chaque peuple a une histoire, une origine et nue mythologie qui lui sont propres. Si donc, différentes en tout le reste, les traditions s’accordent sur un point commun, il y aura ici un fait primitif, en faveur duquel l’humanité tout entière portera un témoignage désintéressé.

Or, tel est le fait du déluge universel. Ce fait se trouve à l’origine de l’histoire de tous les peuples, au fond de toutes les mythologies. Il serait superflu d’accumuler ici les citations, car elles sont tellement nombreuses , tellement générales , que les écrivains les moins amis du christianisme en sont tombés d’accord. Je ne parle pas de Fréret, qu’une certaine partie des nôtres considère bien à tort comme un adversaire; mais Bailly, mais Boulanger, font remarquer qu’il n’y a pas de fait plus universellement convenu , plus universellement représenté dans tous les mythes religieux que ce grand cataclysme. La société de Calcutta l’a extrait des traditions, non-seulement de tous les peuples orientaux, mais des Péruviens et des Mexicains.

Ces traditions sont devenues populaires par les ouvrages de M. de Humboldt. Les déluges mexicains ressemblent étonnamment au déluge biblique. U y a une barque au moyen de laquelle un petit nombre de mortels privilégiés échappent au naufrage général , et des oiseaux qui jouent le même rôle que les oiseaux de la Bible (i). Mais je ne tire aucun argument de ceux-ci, et en général des traditions des peu[>lcs qu’on ne peut considérer comme primitifs, parce qu’on peut supposer qu’elles ne sont que des récits de seconde

(i) Voir les Annales de la philosophie chrétienne, tom. IV.

l86 LES SOIRl^ES DE MUNTLHÉRT.

main ; aussi, quoique ce champ soit d’une extrême fécondité, j’eu ferai abstraction pour m’en tenir à l’histoire des nations primitives. Eli bien, parmi elles nous remarquons :

i** Les Juifs, qui, opinion religieuse à part, doivent passer pour un des plus anciens peuples, et cela d’autant plus que de toutes les histoires écrites, la leur est incontestablemetit la plus ancienne.

Les Chaldéens. Nous avons de leur histoire, écrite par leur prêtre Bérose, contemporain d’Alexandre, et qui se donne pour le compilateur de leurs monuments les plus authentiques, quelques fragments dont le plus remarquable est une histoire du déluge qui semble calquée sur celle de Moïse (i). On y voit Xisuthrus échappant dans une barque à l’inondation générale; et il est à remarquer que ce Xisuthrus est précédé par dix générations depuis le premier homme Alorus, nombre précisément égal â celui des générations de la Bible avant le déluge. On a bien objecté que Bérose, écrivant postérieurement à la captivité des Juifs, a pu emprunter quelque chose aux traditions que ceux-ci avaient semées dans la Babylonie. Mais si Bérose pouvait, sans danger et sans scrupule, façonner ainsi les annales de sa nation sur un type étranger et en matière aussi grave, pourquoi n’eût-il pas adopté entièrement la version judaïque avec les noms de Noé et des autres personnages, car ceux-ci, en y comprenant Adam, que Bérose appelle Alorus, ne sont pas plutôt Juifs que Chaldéens?

Remarquez aussi que puisque Bérose écrivait en

(i) Annales de la philosophie chrétienne, ton). IV.

QÜA.TRIKME SOIRIÎE. l8^

grec une histoire des Chaldcens, d’après leurs monuments authentiques, il ne pouvait y insérer des faits aussi extraordinaires, si ces faits n’eussent été dans leurs annales; ou tout au moins faut-il que l’histoire chaldéenne, prise à son origine, ne fût pas en contradiction avec celle des Juifs, et qu’on pût même y placer en tête, comme vraies, les traditions juives. Donc, si l’histoire du déluge de Xisuthrus n’était pas dans les monuments primitifs de la Chaldce, elle était néanmoins admise comme véritable , et comme un supplément nécessaire à ces monuments. Kemarquez encore que l’abjection des Juifs pendant la captivité n’était pas un titre à la confiance des prêtres chaldéens; que ceuxci auraient bien cru s’abaisser en mettant leur histoire à la suite des traditions de leurs captifs. Considérez enfin que Bérose écrivait pour des Grecs, qu’il n’avait aucune raison de leur exposer cette histoire du déluge, qui est étrangère à celle des Chaldéens : s’il l’a fait, c’est qu’elle est l’expression de sa propre foi; et cela ne peut s’expliquer qu’en admettant que telle était la tradition de son pays et de sa caste.

3° Les Indiens. Leurs brahmes reconnaissent quatre yougams ou âges du monde, dont les trois premiers, qui composent une somme de quatre millions d’années environ, sont écoulés; le (jualrième a commencé il y a à peu près cinq mille ans. Or, suivant eux, ces âges, et en particulier le quatrième dans lequel nous nous trouvons, sont séparés par des cataclysmes : le dernier déluge aurait donc eu lieu vers l’an 3ioo avant notre ère; ce qui coïncide d’une manière remarquable avec l’époque du déluge de Noé, suivant la chronologie

l88 LES SOIRKES DE MOMTLH^RY.

des Septante, qui est de beaucoup la plus probable ( i ).

L’histoire de ce déluge , tirée du poëtne indien le Mahrabarata , est d’une similitude frappante avec la narration biblique (a).

4° Les Chinois. Suivant ces peuples, à Fo-Hi leur fondateur, qui aurait régne cent treize ans, succède une impératrice JSou-Oua (remarquez bien ce nom), laquelle règne cent trente ans, et sous laquelle il y eut un déluge (3). Treize règnes après celle-ci, nous trouvons l’empereur Yao, le véritable fondateur de l’empire, suivant les monuments authentiques, et en particulier l’Histoire de Confucius. Or, celui-ci nous est représenté par le Choug-King comme desséchant le sol de la Chine , et faisant écouler les eau.x qui s’élevaient an sommet des montagnes. Ailleurs , les Chinois parlent d’un mortel aimé des dieux qui échappa sur une barque à l’inondation générale (4).

On peut objecter que les colonies juives, qui, comme on sait, se sont établies en Chine plusieurs siècles avant l’ère chrétienne, y ont répandu leurs livres et Icui's traditions, et que celles-ci ont pu pénétrer dans les premières époques de l’iiisfoire chinoise. Cette confusion des traditions des deux peuples est vraisemblable en plusieurs points; mais je vous répéterai ici ce que je viens de vous dire au sujet des Cbaldéens. Un peuple aussi fier de lui-niêaie que le peuple chinois n’aurait pas admis les traditions d’une colonie étran-

(1) Chronol. de ChampoIIion-P’igeac, pag. i38.

( 2 ) Voir les Annales de la philosophie chrétienne, tom. V.

(3) Chron. de Champollion-Figeac, ]>. 2 /, 6.

(4) Annales de la philosophie chrétienne, tom. V.

QtJATniÈME SOIRÉE. 1 89

gère, au point d’en faire un élément de l’histoire chinoise, s’il n’avait trouvé dans ses propres traditions des faits confirmatifs de celles qu’il adoptait.

5° Les Egyptiens. Platon nous apprend que les prêtres de Sais parlèrent à Solon d’un déluge universel qui avait submergé l’Attique en particulier; mais auquel l’Egypte avait échappé, par la raison, disent-ils, qu’il n’y pleut jamais. Mais un témoignage bien plus important encore est celui de Manéthon, historien trèsvénéré des érudits qui se font les adversaires de la Bible. Il nous apprend que « son histoire d’Égypte a « été composée par lui sur les mémoires gravés par le O premier Mercure sur des colonnes, avant le déluge., « et qui, depuis cet événement, ont été traduits en « grec par le second Mercure. » Je demande si une une pareille remarque, ainsi jetée sans commentaire, n’est pas une preuve non équivoque d’une de ces opinions universelles qu’on ne met même pas en question?

Voilà, ce me semble, des témoignages assez formels pour prouver le fait d’une tradition primitive et générale sur le déluge.

M. V. — Bornez-vous là votre échantillon de preuves historiques?

M. B. — Oui, mon intention n’étant pas d’épuiser la matière. Si vous en désirez davantage, je suis à vos ordres; mais nous aurons besoin d’un tour de bibliothèque.

M. V. — Dont je n’ai pas besoin , je vous assure. Je vous ai fait cette question parce que je m’étonnais de vous voir passer sous silence deux célèbres traditions grecques qui sont on ne peut plus ad rem., et que les

1^ LES SOIHÉEI BK MONTLllÉRY.

défenseurs du déluge mettent toujours en première ligne quand il s’agit de tradition.

M. B. — Si je ne vous ai rien dit des déluges de Deucalion et d’Ogygès , car c’est d’eux , je suppose , que vous voulez parler, c’est que je suis loin de les considérer comme des traditions expresses du déluge de Moïse. Je sais tout ce qu’on a dit sur ce sujet, et je trouve assez plausible la plupart des nombreux rapports qu’on a établis entre les traditions grecques et celles de la Bible. Vous pourriez voir la matière épuisée dans la dissertation de Cuvier, en tête de l’Ovide de M. J..emaire. Mais je suis loin d’être convaincu que ces déluges ne soient pas deux événements locaux qui n’auraient submergé que la Thessalie et la Grèce centrale. Cette dernière bypotbèse est assurément fort possible, et plusieurs raisons la rendent probable, ü’abord, la duplicité des deux catastrophes, que les historiens distinguent fort bien l’une de l’autre. En second lieu, leur époque plus rapprochée de beaucoup que celle du déluge de Moïse. Troisièmement, des raisons physiques et locales qui sufüsent pour en rendre raison. Je crois, du reste, que ces événements ont été dénaturés et embellis par l’imagination des poètes, et je ne doute pas que plus d’une circonstance de ce roman historique n’ait sa source dans la tradition générale dont le véritable déluge était le principe. Telles sont, par exemple, les deux colombes, qui, au rapport de Plutarque, furent lâchées par Deucalion. Les habitants de Thèbes, en Égypte, avaient, du reste, une tradition semblable, au dire d'Hérodote; ils parlent de colombes qui partirent de Ihèbes à l’époque où toute l’Égypte, à l’exception du nome de Thèbes, n’était

QUATRIÈME SOIKÉE. I9I

qu’un marais. Si l’on réfléchit que le mot Thèbe est celui qui, en hébreu, signifie l’arche, et que No est le nom égyptien officiel de la ville de Thèbes , il y a ici plus d’un rapprochement qui donne à penser. Mais, pour revenir à nos deux déluges, je pense que le fond en est vrai, et bien distinct du déluge de Moïse. Cependant, envisagés d’un certain côté, ils forment encore une pièce à l’appui.

M. V. — Comment cela?

M. B. — Le point de vue est neuf... je le crois du moins. L’inondation de la Béotie, à l’époque d’Ogygès, aurait pour cause, comme on le pense assez communément, le débordement du lac Copaïs, qui reçoit les eaux de beaucoup de rivières, dont la plus considérable est le Céphissus, et qui débouche dans la mer Euboïque par des canaux souterrains. Ces conduits, qu’on suppose creusés ou du moins achevés de main d’homme, n’auraient pas existe d’abord, ou du moins auraient été insuffisants pour déverser les eaux du lac dans la mer; d’où il serait résulté qu’au bout d’un certain temps, le niveau du lac, s’élevant progressivement, aurait inondé la plaine. Si la chose s’est ainsi passée, le fait déposerait en faveur de la nouveauté de nos L'ontinents. On donnerait une explication pareille et on tirerait la même induction du déluge de Deucalion et de quelques autres; mais tout cela appartient plus directement à un autre chapitre de l’histoire de la terre, sur lequel nous aurons à revenir.

M. V. — Je le veux bien. Mais à mon tour maintenant d’argumenter contre le déluge.

Si votre déluge a fait périr à la fois les hommes et les animaux, il devrait rester des débris humains comme

19* LKS SOinÉES 1)E MONTLUKRY.

il reste tant de débris de quadrupèdes, qui vous servent précisément de preuves en faveur du grand cataclysme : or, on ne trouve absolument aucun fossile humain. Donc le déluge, s’il a eu lieu, i/est pas celui de Moïse, mais a eu lieu à une époque où il n’y avait pas d’hommes.

M. B. — La réponse est facile. Si nous ne trouvions pas d’os humains fossilisés dans nos climats, cela prouverait tout au plus que nos climats n’étaient point peuplés à l’époque du déluge : les hommes pouvaient exister en assez petit nombre dans les contrées asiatiques centrales où les géologues n’ont pas exercé leurs recherches. Les animaux, au contraire, auraient existé sur tous les points du globe , ce qui n’a rien de surprenant; d’abord, parce qu’il est dans la nature de presque toutes les espèces de fuir l’homme et de chercher la solitude et l’espace; en second lieu, parce qu’ils pouvaient être inliniment multipliés en comparaison de l’espèce humaine, ce qui s’accorde avec cette remarque qu’une partie de la terre tout au moins en était déjà peuplée lors de la création d’Adam. En supposant que le rapport de production eût élé le même pour les animaux et pour les hommes, les premiers auraient été à toutes les époques infiniment plus nombreux que les seconds. D’un autre côté, l’objection suppose que la partie de la surface du globe où se sont fixés les débris de la race humaine submergée, a été postérieurement mise à découvert par les eaux : or, cette hypothèse est tout au moins gratuite. Il peut très-bien se faire, et c’est là l’opinion de la plupart des géologues, et en particulier de Deluc,que nos continents actuels soient eu partie l’ancien lit de l’Océan, et que le lit actuel

de la mer soit eu partie le continent primitif. Il peut donc se faire que les débris humains soient ensevelis sous les eaux océaniques; il se peut aussi que ces débris humains, longtemps ballottés par les flots, aient fini par se précipiter au fond de la mer, quand même celle-ci n’eût pas changé de lit, et cela en des points fort éloignés de l’ancienne habitation des hommes. Si les fossiles des animaux se rencontrent sur nos continents, c’est que, comme je le disais d’abord, ils étaient beaucoup plus nombreux et surtout plus disséminés que la race humaine; ce qui aurait soustrait une partie de leurs débris à l’engloutissement qui aurait entraîné le reste aussi bien que les débris humains au fond de l’Océan, bien loin des climats habités. Ne pourrait-on pas rattacher à cette hypothèse la découverte des ossements humains fossiles trouvés à la Martinique dans un terrain d’alluvion, il y a moins de quarante ans, et qui font l’objet d’un mémoirede Cuvier? Ne pourrait-on pas ranger sur la même ligne d’autres fossiles humains récemment découverts en Provence, en Languedoc, en Normandie, le plus souvent empâtés dans le limon des cavernes à ossements? Remarquez bien que Cuvier n’avait prétendu autre chose, sinon que les fossiles humains manquaient dans les couches solides du globe, ce qui doit être , et qu’on n’en avait point encore trouve dans \eililuviuni proprement dit, simple fait qu’il n’entendait pas élever au rang d’une loi géologique. Or, ce fait a déjà perdu de sa généralité, et il est vraisemblable qu’il s’effacera de plus en plus avec le temps.

M. V. — J’entends assez bien cela.... mais je vous demanderai maintenant comment vous pouvez expliquer la population de l’Amérique. Si de toute la race

1^4 SOIBÉES DE MONTLHÉRY.

humaine il uc resta un jour que la famille de Noé parquée sur la cime du moût Ararat, on ne voit pas comment le nouveau monde, ignore pendant deux à trois mille ans depuis cette époque, a pu se trouver peuplé par des hommes.

]VL B. — La difficulté n’est pas forte; et pour devenir une objection contre le déluge, il a fallu qu’elle passât par les mains d’hommes aussi frivoles que MM. les encyclopédistes. Ne voyez-vous pas que la question se réduit à savoir comment, et peut-être aussi à quelle époque , des individus de l’ancien continent ont pu passer dans le nouveau? C’est une question d’histoire, d’archéologie, de physique, de tout ce que vous voudrez; mais ce n’est pas une objection contre l’unité d’origine, à moins que vous ne prouviez qu’à toutes les époques, au moins pendant a,ooo ans après le déluge , le passage en Amérique s’est trouvé impossible.

M. V. — Il a certainement été impossible aux premiers hommes, vu l’imperfection de la navigation primitive.

M. B. — D’accord. Eh bien, je vous concède que ce n’est qu’assez tard après le déluge que l’Amérique a pu recevoir ses premiers habitants, ür , remarquez qu’il fallait pour cela traverser, non pas la mer Atlantique, comme Colomb, mais le détroit de Behring, c’est-à-dire, a5 lieues environ, ou sauter de l’une à l’autre des îles Aléoutieniies, qui font une chaîne entre les deux continents : or cela était facile, or cela a eu lieu , à en juger par la similitude des races , des mœurs ^ des usages, qu’on trouve des deux côtés du détroit (i).

(i) Voy. Buffun, Cuok , Pullas , Robertsua.

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QÜATBIÈME SOIRÉE. Ig5

Peut-être même les deux continents se tenaient-ils autrefois; le détroit pourrait être d’une formation assez récente, et la chaîne des îles Alcoutiennes serait formée par la série des éminences d’un terrain englouti; hypothèse plus vraisemblable que la catastrophe de l’Atlantide de Platon. On sait que maintenant même, à certaines époques de l’année, les ours passent d’Amérique en Asie , sur un pont de glace ; migrations qui ont dû faire connaître aux anciens habitants du nord-ouest de l’Asie l’existence et le voisinage d’une autre terre. On sait aussi maintenant, par des témoignages authentiques, que dès le dixième siècle, les Islandais avaient pénétré dans le Groenland, et y avaient établi des colonies; d’autres aventuriers avaient pu depuis longtemps les devancer sur cette route. Je pourrais vous faire remarquer aussi qu’on a saisi des rapports frappants entre les monuments mexicains et ceux de l’Égypte; que des symboles hiéroglyphiques, communs aux deux peuples, tendraient à nous faire considérer la population de l’Amérique centrale comme une émanation du continent africain. Je passe fort légèrement sur ce chapitre, parce que cette théorie ethnologique est encore dans l’enfance; mais j’insisterai sur ce double fait , que la population du nouveau monde atteint à peine 4o millions, sur lesquels une dizaine environ est le produit de l’émigration européenne depuis 5o ans; et que les traditions, j’allais dire l’histoire des peuples civilisés de l’Amérique centrale, ne remontent qu’à une époque postérieure de quelques siècles à notre ère. Ce double fait prouve que le nouveau continent n’a commencé à être peuplé ou repeuplé qu’assez tard. De quelle manière? peu importe au fond; mais vous

ig6 LKS SOIRÉES DE MONTLliÉKY.

voyez que la question du déluge est totalement hors de cause , et vous pouvez supposer que cette jeune terre américaine n’a reçu l’empreinte d’un pied humain que aooo ans au moins après le déluge.

M V. — Vos réponses sur ces deux points ne laissent rien à désirer ; aussi bien n’avais-je pas une foi bien vive à mes deux objections. Mais il en est autrement, je dois vous le dire, d’une difficulté fort grave» quefaitnaître entre plusieurs autres, dont je ne m’occu" perai pas, l’histoire du déluge, d’après le récit de la Bible.

A qui, en effet, persuadera-t-on que tous les animaux aient pu être rassemblés et conservés dans l’arche? En fait d’espèces animales, on compte aujourd’hui par centaines de mille. Comment Noé aurait-il pu les connaître toutes, les trouver toutes, les rassembler et les conserver toutes? Aujourd’hui même il en existe certainement beaucoup que nous ne connaissons pas encore. Ces insectes sauvages, ces animaux microscopiques qui nous échappent, et ceux qui vivaient sur les points du globe où l’homme n’avait point encore pénétré , comment ont-ils pu se trouver sous la main du patriarche qui devait en faire la collection? Il y a ici impossibilité à la fois matérielle et morale; et le récit de la Bible ne saurait être pris au sérieux.

M. B. — Dans cette double impossibilité que vous alléguez, il n’y a rien de réel, capitaine, et j’espère que vous ne tarderez pas à vous en convaincre. Il faut avouer toutefois ([u’il y a ici une difficulté véritable; non sans doute à ce point de vue, que la réalité du fait soit douteuse, mais parce que nous ne voyons pas bien de quelle manière le fait a pu se produire. Un fait peut être obscur, sans être pour cela incertain.

QITATRIÈAU: SOIR^i. I97

Mais abordons la difficulté de face, et commençons par la réduire à sa plus simple expression. Vous n’exigerez pas sans doute que les poissons aient été conservés dans l’arche , pour être préservés de la pluie ; ce qui fait déjà une notable réduction sur la liste des espèces animales. Je crois pouvoir aussi exclure presque totalement les trois types invertébrés , et peut-être même des espèces vertébrées, outre la classe des poissons; les ophidiens et les batraciens , par exemple. En effet , toutes les races ovipares ont pu périr en ne laissant que leurs œufs; et ces œufs, conservés dans la terre, ont pu, grâce à des circonstances favorables que Dieu aura fait naître à cette fin , éclore après le déluge , et ressusciter les espèces dont ils émanaient. Rien de si facile à comprendre; et cela a même pu se faire, sans que les lois ordinaires de la nature en aient reçu une atteinte notable. Nous n’avons donc guère à nous occuper que d’une partie du type des vertébrés. C’est encore beaucoup , j’en conviens; mais la chose cesse d’être aussi invraisemblable qu’elle l’a paru d’abord. Il est permis de supposer que l’arche offrait une étendue suffisante pour admettre un couple de chacune de ces espèces , avec sa nourriture pendant un temps convenable; permis de croire que Dieu les a rassemblées toutes dans un petit espace pour que Noé pût facilement en disposer ; permis de croire enfin que la Providence est intervenue dans la mesure nécessaire pour rendre possibles beaucoup de choses qui ne l’eussent pas été naturellement.

M. V. — J’avoue qu’en faisant intervenir la puissance divine, vous dénouerez bien des difficultés

Cela n’est pas satisfaisant pour les adversaires de

ipS LES SOIHÉES DE MONTLHIÉRY.

l’ordre surnaturel ; mais il est vrai que vous n’êtes pas tenu de leur donner satisfaction. Encore une fois , Dieu intervenant, le système que vous venez de m’exposer n’est pas impossible. J’avoue néanmoins que je conserve des doutes sur les deux points que voici :

Vous supposez que les œufs de toutes les espèces ovipares ont pu être conservés dans la terre, sans encombre, de manière à ressusciter ces espèces après le déluge. Cette supposition est-elle compatible avec le bouleversement de la surface du sol que nous attribuons au grand cataclysme?

Je trouve, en second lieu, qu’en réduisant, même autant que vous le faites, les espèces qui ont dû être conservées dans l’arche, l’espace était encore bien étroit pour les contenir toutes, surtout en y joignant leur nourriture pendant un an au moins.

M. B. — Il est facile de dissiper vos scrupules sur le premier point. De ce qu’une grande partie de la surface du globe a été bouleversée, il ne s’ensuit pas que cette surface ait dû l’être tout entière. 11 y a eu des courants impétueux là où les accidents du sol s’y prêtaient; mais sur les plateaux, mais dans de vastes plaines, la pluie de quarante jours a pu recouvrir le sol sans produire de bouleversement. Ce qui vient à l’appui de cette évidente supposition, c’est que les racines des végétaux se sont conservées dans la terre; car il n’est pas fait mention de leur conservation dans l’arche; et l’bistoire de la colombe en est d’ailleurs une preuve décisive.

Quant à l’insuffisance de l’arche pour contenir toutes les espèces qui ont dû y trouver un asile, nous sommes en droit d’attendre que cette insuffisance soit

QÜATHrtME SOIREE. Î99

d(^inontrée. Je crois néanmoins devoir vous soumettre à ce sujet l’observation que voici :

Non-seulement l’arche n’a pas dû contenir plusieurs variétés d’une même espèce, mais il n’est pas impossible que les espèces elles-mêmes aient été représentées que par le genre. Il n’est pas impossible que les espèces chien , renard , loup , chacal , aient une origine commune; que le cheval, l’âne, le zèbre et le couagga, que la martre, la belette, la fouine, que le cerf, le daim, le renne, l’élan, les antilopes, que beaucoup d’autres groupes enfin ne proviennent chacun d’un couple unique renfermé dans l’arche. La permanence des espèces est un fait actuel et constant : mais comment démontrer qu’il en a toujours été ainsi? Dans le système de la Bible , il est licite et très-naturel de supposer le contraire. Il est évident que les deux règnes organiques, à l’époque qui nous occupe, existaient et se propageaient dans des conditions toutes différentes de celles qui dominent aujourd’hui; la longévité patriarcale en est une preuve frappante. D’où il suit que les genres animaux ont pu subir alors des modifications très-graves dont ils ne sont plus susceptibles aujourd’hui, qu’ils ont pu diverger et se ramifier en une foule d’espèces , qui sont devenues stables , parce qUe les circonstances actuelles sont fort différentes. Et l’on comprend pourquoi Dieu aurait imprimé alors plus d’énergie à l’action des causes naturelles. Voulant peupler la terre, et en varier les diverses créations, il a doué les patriarches de longue vie et de fécondité; il aura doué aussi les genres animaux de cette propriété plastique extraordinaire qu’exigeaient ses vues; mais ce but atteint après^un certain nombre de générations.

aoo LES SOIREES DE MONTLHÉRT.

Il aura supprimé ces forces de circonstance, et parqué dans un cercle infranchissable les espèces obtenues jusque-là. C’est à elles qu’il aurait dévolu par la suite le rôle primitivement attribué au genre , celui de donner des produits plus affines, il est vrai, mais encore très, suffisamment et très-largement variés.

Il est incontestable que certaines espèces animales ont changé d’habitudes , de tempérament , de conditions d’existence. Le tinea , cet insecte si commun, dont la larve ronge nos étoffes, ne se rencontre jamais sur la laine en suint, et même ne saurait y vivre, tandis qu’il consomme exclusivement la laine lavée et peignée. Or, à une certaine époque pourtant, il n’y avait pas encore de laine travaillée; cet insecte vivait donc d’autre chose, ce qu’il ne fait pas aujourd’hui. On en connaît d’autres dont les larves ne se trouvent que dans le vin , dans la bière , dans le chocolat , c’està-dire, dans des produits artificiels qui n’ont pas toujours existé; donc, assurément, ils ont à certaines époques changé de tempérament et d’habitudes; or nous n’observons plus aujourd’hui de semblables métamorphoses. Si nous n’avions pas de tels exemples sous les yeux, combien de physiologistes en nieraient la possibilité !

Et nous n’avons pas absolument besoin de recourir aux influences surnaturelles pour concevoir ce développement extraordinaire des espèces aux époques primitives. Nous le concevons, même sans arrêter notre pensée sur telle ou telle cause spéciale, et nous pouvons faire sur les moyens dont la nature disposait alors bien des hypothèses parfaitement légitimes. Voici, par exemple, que les savants se proposent une nouvelle

QUATRIÈME SOIRÉE. aOI

enquête sur la composition précise de l’air atinosphé* rique. Cette composition a-t-elle changé sensiblement depuis près d’un demi-siècle qu’on l’a déterminée pour la première fois? Voilà un problème qu’on ne prétend pas résoudre à priori; nos chimistes comprennent que le permanence des proportions entre les éléments de l’air n’est pas chose nécessaire et évidente; que d’autres rapports sont possibles , et se succèdent peut-être avec les années. Sans doute, les changements doivent être faibles, dans de médiocres intervalles; on le conçoit, on le suppose, précisément parce que des altérations appréciables se trahiraient par des influences plus ou moins sensibles sur l’économie humaine. Mais on conçoit, et il est possible que ces altérations aient lieu; il est possible qu’elles ne soient appréciables qu’entre des termes de comparaison fort éloignés, et que les plus petits degrés de l’échelle soient des siècles.

Si maintenant vous voulez bien vous reporter à notre hyperbole d’hier, à cette image si nette des actions naturelles supposées assujetties à des lois inflexibles et rigoureuses, vous comprendrez aisément; i“, que la composition de l’air peut s’altérer d’une façon régulière et progressive ; que la progression peut en être fort lente à l’époque actuelle et depuis fort longtemps; 3° qu’au contraire, à une époque reculée de quarante siècles par rapport à nous, cette progression a pu être très-rapide, comme la courbure de l’hyperbole, et cela sans que les lois naturelles aient subi elles-mêmes aucune modification dans leur essence. Donc, et ce qui revient au même, l’air, à cette époque, a pu être beaucoup plus ou beaucoup moins riche en oxygène, probablement beaucoup plus. Dans cet état de choses , et

10 % LES SOIAI^ES DE MOATLHiRT.

si VOUS considélreE que le développement de l’animal est le produit immédiat et direct de la circulation ; que la matière circulante, la matière assimilée à toutes les parties de l’organisme est modifiée, préparée, créée, pour ainsi dire, par l’action de l’oxygène sur lamdtière brute qui traverse l’appareil respiratoire, il devient évident que si cette action de l’oxygène est modifiée elle-même par sa quantité relative dans le milieu où Vit l’animal , le produit définitif de cette action , c’està-dire , le développement organique, ne sautait plus se comparer à ce qu’il est aujourd’hui. Sous l’empire de conditions si différentes , qui peut fixer les bornes de ce développement? qui peut régler les transformations si étendues, si diverses, que la nature aura pu éparpiller autour des types primitifs? Je dis la nature...., parce que, encore une fois, je ne sors pas du cercle de ce qu’on nomme les lois naturelles. C’est naturellement que tout cela est possible.

£h bien, si à cela, nous qui croyons à la Bible, nous ajoutons l’intei'vention divine, le coup de main de la Providence, si nous pensons que pour suppléer, au besoin, à l’insuffisance des lois ordinaires. Dieu aura exalté l’énergie des causes naturelles, pour obtenir un résultat conforme à ses desseins; si nous disons enfin que Dieu pouvait demander à quelques types déjà formés ce qu’il pouvait demander au néant, c’est-à-dire, toutes les espèces animales qui couvrent aujourd’hui la terre, comme il a commandé aux espèces de produire les variétés , nous croirez-vous bien émus par l’oracle d’un savant qui viendra nrfus dire : il n’y a de réel et de possible que ce qui existe aujourd’hui ?

M. V. — - J’avoue que votre position est forte.... et

QÜA.TRÎfeME SOIREE. ao3

qu’elle ni’ôle l’envie de vous attaquer sur d’autres points de riiistoire du déluge. Par exemple, d’où vinrent les eaux diluviennes, et que sont-elles devenues? voilà une question à laquelle vous feriez face par différentes hypothèses, dont l’intervention divine ferait le fond. A. défaut d’autres, il est clair que Dieu pouvait créer ces eaux et les anéantir subséquemment. Aussi je n’insisterai pas, et je vous demanderai seulement trois ou quatre jours pour recueillir et rédiger més notes SUI* nos premiers entretiens.

M. B. — A vos ordres , capitaine. Eh bien , nous donnerons quatre jours de congé à notre tilleul académique.

ao4

Age de nos continents.

M. V. — Il ne vous a pas été difHcile de triompher de moi, dans notre dernière controverse au sujet du déluge. D’abord.... parce que cela vous sera aisé dans tous les cas, et en second lieu , parce que vous n’aviez pas aflaire a un incrédule. Je ne vous avais pas dissimulé que je croyais au déluge.... en général; car je n’ignorais pas que tous les géologues admettent un ou plusieurs cataclysmes, dont il reste partout d’indubitables vestiges. J’ai été bien aise de vous faire résumer, et cela dans mon intérêt, les principales raisons qui militent en faveur de la tradition biblique. Mais, au fond, je croyais; et pour me convertir entièrement, vous aviez peu de frais à faire.

Aujourd’hui, je me place sur un terrain tout différent. Je vous ai donné à entendre que je tenais en réserve certains moyens, non pas contre le fait du déluge, mais contre l’écrivain biblique qui nous a raconté le déluge. Ici, ma conviction est sincère et profonde; je crois que la Bible ne dit pas la vérité; et je crois aussi que vous aurez beaucoup à faire pour réformer mon opinion sur ce point.

M. B. — Voilà des précautions oratoires tout à fait menaçantes. Nous en sommes, à ce qu’il paraît, au nœud gordien.

M. V. — Précisément Je dis donc, que qu’il

y ait déluge ou non , la chronologie de la Bible me paraît vicieuse, et convaincue d’erreur par des monuments de tout genre. Croyez-vous la chronologie biblique véritablement révélée?

M. B. — La question, faite dans ces termes, est tout à fait équivoque. Demandez-mdi si la chronologie écrite -par Moïse participait à la certitude de toute l’histoire révélée, je vous répondrai afHrmativement , et il n’y a pas de chrétien qui puisse hésiter à le faire. Si vous demandez, au contraire, si telle ou telle version est révélée et authentique dans ce qui concerne la chronologie , ma réponse sera tout autre, et devra l’être par cela même qu’il y a différentes versions, toutes controversées. Mais je dirai qu’il y a des limites au delà et en deçà desquelles le doute ne saurait atteindre; de sorte que, malgré toute l’incertitude qui règne sur ce point, je n’hésite pas à déclarer contraire à la Bible, et à taxer de faux , tout monument historique qui prétendrait à plus de 35oo ans d’antiquité avant notre ère, car c’est l’épo<iue la plus reculée à laquelle on puisse placer le déluge.

M. V. — Ainsi, vous considérerez comme un démenti à la Bible, le témoignage d’un monument historique ou géologique qui remonterait, par exemple, à quatre mille ans?

M. B. — Tout à fait.

M, V. — Or, nous ne manquons pas de témoignages de ce genre.

M. B. — Je suis très-persuadé que vous changerez d’avis.

M. V. — 11 est vrai qu’avec vous.... je doute qu’il en puisse être autrement. Mais sachez qu’alors je

9o6 les soirées de montlhéry.

ferais bien du chemin. Cependant, avant d’argumenter sur mes pièces, je voudrais être bien Bxé sur la latitude et les limites de la chronologie de la Bible.

M. B. — Cela est juste, et en même temps facile. Mais il faut, par occasion, vous mettre au courant des causes et des circonstances principales de nos divergences chronologi(|ues.

M. V. — J’en serai doublement charmé.

M. B. — Vous saurez donc qu’il y a du Pentateuque trois principaux textes, dont chacun se divise en un certain nombre d’exemplaires primitifs. D’abord le texte hébreu actuel , sur lequel on a fait la traduction latine appelée la Yulgate, déclarée authentique par le concile de Trente, et dont la chronologie est précisément la chronologie vulgaire, suivant laquelle nous ne serions pas encore à 6,000 ans depuis la création. a° Le texte samaritain, conservé par les dix tribus schismatiques , en caractères que l’on considère comme les anciens caractères hébreux, tandis que les lettres hébraïques actuelles seraient des caractères chaldéens. Enfin , la version grecque, dite des Septante, composée sous Ptolémée Philadelphe, par 7a juifs qui traduisirent l’hébreu d’après l’exemplaire du temple.

Or, ces trois versions diffèrent notablement dans leur chronologie ; et de plus, il y a encore des discordances entre les différents exemplaires. Suivant le texte hébreu , de la création au déluge il se serait écoulé 1 656 ans ; les Septante en mettent aa 4 a ou aa6a ; les Samaritains, un peu plus de i 3 oo. Ou déluge à la naissance de J. G., il y aurait, suivant l’hébreii, aSSy ans; suivant les Samaritains et les Septante, 3 ooo ou 3 100 environ ; dans quelques exemplaires des Septante , cet

intervalle irait jusqu’à plus de 35oo. Mais ces exemplaires sont moins accrédités. L’examen du principe de ces divergences nous mettra à même de décider de l’autorité relative de ces différents textes, et des limites forcées de la chronologie biblique.

Nous ne pouvons connaître par la Bible la totalité de cet intervalle qu’en faisant la somme de plusieurs durees partielles consécutives, telles, par exemple, que les âges des patriarches ; or la Genèse nous donne bien les époques auxquelles naquirent ces personnages, en indiquant les âges de leurs pères , mais il y a une graude incertitude d’interprétation dans l’énoncé de ces âges. Laissons de côté l’époque antédiluvienne qui ne fait rien à la question. « Nous trouvons que le pa- « triarche Sem, âgé de loo ans, engendra Arpbaxad « deux ans après le déluge. Arpbaxad, dit le texte « hébreu, vécut 35 ans et engendra Salé. Salé vécut « 3o ans et engendra Héber. Celui-ci vécut 34 ans et « engendra Phaleg, et ainsi des autres. » Suivant les Septante et le Samaritain, ces époques sont différentes. Ainsi, au lieu de 35 ans attribués à Arpbaxad, lorsque Salé naquit , ces deux textes lui en donnent 1 35. Au lieu de 3o ans qu’avait Salé à la naissance d’Ueber, nous trouvons ici i3o, et ainsi de suite; de telle sorte que partout loo ans sont ajoutés par les deux textes à l’âge très-inférieur qu’on lit dans l’bebreu , comme celui de chacun de ces patriarches à la naissance du suivant. Voilà l’origine de ces différences quil s’agit maintenant d’expliquer et d’apprécier. Je passe sous silence quelques autres variantes d’importance tressecondaire.

Or , quelle que soit l’explication qu’on puisse donner

2o8 les soirées de momtlhéry.

de ces différences, on ne peut disconvenir que l’accord qui existe entre les deux textes des Samaritains et des Septante ne soit une preuve décisive eu faveur de leur commune chronologie , si l’on considère : i° que la version des Septante, postérieure au texte samaritain, avait pour auteur des juifs qui n’auraient rien emprunté aux Samaritains leurs ennemis, surtout pour le substituer au texte hébreu ofHciel , sur lequel ils travaillaient; 2° qu’ils n’avaient aucune raison pour falsifier l’Ecriture : falsification qui aurait dû être convenue entre 'ji hommes , des plus graves et des plus savants de la nation, et qui, de plus, aurait été sans effet, par suite des réclamations uhiverselles de leurs coreligionnaires; 3 ° que le motif insupposable d’ailleurs qu’on imputerait aux Septante, ne pourrait pas s’imputer aux Samaritains, dont le texte était d’ailleurs de beaucoup antérieur.

Enfin, le témoignage commun des Septante et du Samaritain est corroboré par celui de l’historien Josèpbe, qui travaillait sur le texte hébreu du temple, le véritable texte officiel de la synagogue de son époque; lui prêtre juif, lui bébraïsant, lui qui n’avait aucune raison d’adopter la version des hellénistes de préférence à celle de ses concitoyens , à celle de sa propre caste. Or, Josèpbe déclare en tête de ses Antiquités judaïques qu’il raconte une histoire embrassant 5 ooo années, jusqu’au règne d’Artaxerce, ou, ce qui revient au même, 5400 ans, jusqu’à la naissance de J. C. Ce nombre 5 ooü, il le répète dans un autre ouvrage, composé longtemps après celui-là; de sorte qu’il augmente de quatorze siècles cet intervalle de 4 ooo ans qui , selon le texte hébreu, précéderait l’ère chrétienne ; et eu cela, il

ClNQlilKMK SOlllti;. a0()

se trouve d’accord à lrès-|>eu près avec le Samaritain et les Septante. Il est vrai (ju’il se trouve dans les calculs de Jo.sèphe, des embarras et des contradictions de detail, et les partisans de chacune des deux chronologies attribuent cela h l’intervention frauduleuse des défenseurs de la chronologie rivale. Mais outre que, à mon avis , la restitution des véritables chiffres de Josèphe se fait incomparablement mieux en adoptant la chronologie étendue, le nombre 5ooo qui se trouve au frontispice de deux de ses ouvrages, nombre sur lequel il ny a ni variantes, ni contestation, démontre h lui seul la vanité des efforts que font les partisans du texte hébreu pour plier à leur comput les chiffres de l’historien juif ( i).

J’adopte donc sans hésiter la chronologie des Septante, c’est-à-diie un intervalle de temps qui dépasse de sept à huit siècles, celui que la supputation vulgaire place entre le déluge et l’èrc chrétienne. Vous me demanderez sans doute quelle peut être la cause de ces discordances; je vous répondrai que je l’ignore, et que nous en sommes réduits sur ce point à de simples conjectures. Voici, par exemple, deux hypothèses entre lesquelles vous pouvez choisir.

(i) Voyez ce sujet, la dissertation latine insérée dans le tome 3 des Cours complets d’ Écriture sainte et de Théologie. Celte dissertation, qui conclut en faveur de la chronologie des Septante, est ce qui a été publié de plus complet sur cette matière. A la suite se trouve une dissertation française du P. Lerjuien, en faveur de la chronologie de l’hébreu. Les principaux arguments, et surtout les calculs sur le texte de Josèphe, sont réfutés fort en détail dans la dissertation latine.

Note de l’éditeur.

2 10 LES SOIR]ÉES DE MONTLHÉRT.

Suivant la première, la somme loo attribuée d’abord à Sem avant la naissance d’Arpliaxad serait sousentendue dans les générations suivantes, avant les nombres 35 , 3 o, 34, etc., comme nous disons encore dans le langage vulgaire : tel événement eut lieu en 701, en 89, en 93, etc., pour 1701, 1789, J 793. Il suffisait donc que cette manière de parler fût dans les habitudes juives. Cela posé, le texte hébreu aurait porté seulement les nombres 35 , 3 o , 34 , •••• qui étaient irttelligibles pour les premiers Juifs. Mais les Septante qui traduisaient pour les Grecs, dont les habitudes étaient différentes, et qui n’auraient pas soupçonné la centaine sous-entendue , jugèrent nécessaire d’exprimer formellement cette centaine; quant aux Samaritains, leur seule séparation d’avec les Juifs, et les modifications qui en résultèrent dans le langage , purent les porter également à la restitution des centaines sous-entendues.

Vous voyez que l’addition des centaines par les Septante s’explique naturellement, et cela sans arguer de faux le texte hébraïque; tandis que la prétention des partisans de celui-ci , qui accusent d’altération les Septante et le Samaritain tout à la fois, est insoutenable. Car quelle raison donner de cette altération, non pas accidentelle, mais très-suivie, mais convenue entre 72 hommes, mais commune à deux textes qui n’ont pas la même source? Je n’en connais qu’une, et la voici. On a dit que les Septante traduisant l’Écriture pour les païens, avaient voulu allonger les temps pour céder aux prétentions des Égyptiens à une plus haute antiquité que ne le comporte la Bible. Vous haussez les épaules, et c’est le moins qu’on puisse faire; car en ad-

CINQÜliiME SOIRÉE. a I I

mettant que nos 7a interprètes aient pu consentir à falsifier l’Ecriture pour complaire aux Égyptiens, ils manquaient complètement leur but, puisque leur chronologie falsifiée reste encore de beaucoup au-dessous des prétentions égyptiennes. Et qu’auraient dit les Juifs de cette falsification? Et d’où viendrait la concordance du Samaritain avec les Septante? Car on ne peut appliquer à la version samaritaine, la sotte hypothèse qu’on se permet à l’égard du texte grec.

M. V. — Cela est évident. Mais adhérez-vous pour votre part au système que vous venez d’exposer?

M. B. — Il serait extrêmement vraisemblable, si les centaines restituées d’un côté n’étaient soustraites à une autre partie de la vie patriarcale; ce qui porte quelque atteinte à la netteté de l’explication. J^a probabilité me paraît être en faveur de la seconde hypothèse que voici :

A l’époque où les Septante exécutèrent leur traduction , il existait plusieurs textes différents du Pentateuque; les différences,- il est vrai, ne portaient que sur les chiffres chronologiques , et quelques points d’importance minime qu’on remarque encore aujourd’hui. Ces différences remontaient ou pouvaient remonter à une époque fort éloignée, et cet éloignement en rendrait l’origine inaccessible à nos recherches et à nos conjectures. Le désaccord du texte samaritain et du texte hébreu appartiendrait manifestement à cette période reculée. Lorsque les Septante s’occupèrent de traduire le Pentateuque, ils durent faire un choix entre les différentes lectures, et ils donnèrent la préférence à celle qui admet la chronologie la plus large. Ceci était pour eux une affaire de critique historique, et il

I KS SOlltÉKS DK SlOÎSTillKtl Y.

est au moins vraisemblable que le choix auquel ils s’arrêtèrent leur fut dicté par des motifs sérieux, et qui leur semblèrent décisifs. Or, un choix arrêté par hommes choisis parmi les plus habiles de la nation , choix conforme à la lecture de Josèphe, qui avait entre les mains l’exemplaire officiel du temple, conforme enfin au texte samaritain, monument d’une haute antiquité, et je dirai presque, monument ennemi, ce choix porte les caractères les plus manifestes de raison et de vérité. Les rabbins postérieurs à l’èrc chrétienne, ou plutôt à l’époque de Josèphe, donnèrent la préférence à l’autre texte; mais à quel parti un homme raisonnable vous semble-t-il devoir s’arrêter?

M. V. — A.ssurément , l’autorité du texte des Septante paraît plus séi ieuse. Mais ce texte, si je ne me trompe, n’est pas celui qu’adoptent les catholiques.

M. R. — lin cela, il y a liberté complète; mais il est vrai que la Vulgate, qui est le reflet du texte hébreu, a pour elle en ce moment l’opiniou de la majorité. La version des Septante a toujours joui d’un grand crédit, surtout dans les piemiers siècles. INon-seidemeut elle fut reçue avec enthousiasme par les Juifs hellénistes, <pii instituèrent à Alexandrie une fêle pour eu célébri'r la publication, mais J. t'.. , mais les Apôtres, mais les Evangélistes, et après eux, tous li'S premiers Pères de l’Eglise, et toute l’Eglise greccjue, n’ont suivi que la version des Septante. Or, nous autres catholiliques, pouvons-nous penser que J. G. et les .\pôtres auraient suivi et cité une version inexacte , de préférence au texte lui-même? La Vulgate, il est vrai, a été déclarée authentiijue par le concile de Trente; mais c’est que, embarrassé par le grand nombre de publica-

r.I.M^lMÙSIF. SOIRÉE. Sx3

lions hétérodoxes ou équivoques de la Bible, il a dû trancher les difficultés en en adoptant une seule, la plus répandue, et dont la fidélité lui a paru hors de doute. L’esprit de cette décision est trop manifeste pour qu’on pense que le concile ait voulu fixer même la chronologie incertaine de la Vulgate. S’il en fallait des preuves formelles et directes, je ferais remarquer que le fait est attesté par Baronius, qui, après avoir établi l’autotorité de la Vulgate, déclarée autlieiitique par le concile, ajoute que : « pour ce qui concerne lu chrono- « hgie , /’ Eglise a toujours préjéré la supputation des « Septante à celle du texte hébreu. » Je ferais remarquer de plus, que le martyrologe romain fixe encore actuellement l’époque de la naissance de J. G. d’après la chronologie des Septante. Ces faits sont décisifs , et prouvent que le concile n’avait nullement en vue les chiffres de la Bible, pas plus que le 7™' concile œcuménique, qui adopte formellement la chronologie des Grecs, et place la nais.sance de J. G. en l’an du inonde SSog, comme l’ont toujours fait les Orientaux. L’opinion de ce dernier concile est assurément plus formelle que celle du concile de Trente, sur la question chronologique; cela n’a cependant pas empêché l’opinion contraire de prévaloir en Occident, parce qu’il était de notoriété publique que l’Église laissait sur ce point liberté complète à la critique et aux opinions. Au reste, une remarque assez curieuse à faire , c’est que l’Anglais Bède , qui le premier introduisit en Occident le système bien ou mal interprété de la Vulgate, fut considéré comme hérétique par le peuple; les enfants lui jetaient des pierres et de la boue en criant haro sur le païen. Ainsi jusqu’au huitième siècle la chronologie des Sep-

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ai4

tante était la seule reçue même en Occident; aussi la , voyons-nous suivie par Grégoire de Tours, Sulpice, Sévère et Alcuin.

M. V. — Il est inutile de dire que vous adoptez celle-ci. Alors entre quelles limites resserrez-vous l’iiistoire?

M. B. — Je vous ai dit que des différences notables existaient non-seulement entre les trois textes principaux, mais même entre les différents exemplaires d’un même texte. Ainsi la version des Septante nous laisse encore un siècle et demi d’incertitude. Prenons comme moyenne 3 ioo ans pour l’intervalle du déluge au commencement de l’ère chrétienne. Vous me demanderez peut-être pourquoi les différents exemplaires d’un même texte sont en désaccord, et comment la révélation de la Bible peut s’accommoder de ces discordances. Mais vous comprendrez aisément que le fait d’une révélation primitive n’est pas une garantie contre les fautes de copistes. Or, combien ne sont pas nombreuses les chances d’erreur de ce genre sur plusieurs milliers de manuscrits, où se transcrivent des nombres représentés par des lettres? Il suffit du changement d’une seule lettre pour altérer toute une chronologie. Or, aujourd’hui même, avec nos moyens si perfectionnés d’impression, nous garantiriez-vous facilement d’une erreur de ce genre? Des exemples, je pourrais vous en citer un grand nombre; en voici un ou deux seulement. Le règne de la dynastie égyptienne est lu dans Eusèbc, par les uns par les autres uttS, c’està-dire i 84 , ou 484 ans; sans qu’on ait de raison bien claire pour préférer l’une de ces lectures à l’autre. De plus, en additionnant les sommes partielles données

CINQUIÈME SOIRÉE. al 5

par Manéthon, d’après le Syncelle qui le copie, on trouve des résultats énormément différents des totaux donnés par l’auteur; ce qui s’explique naturellement par l’altération des lettres ou des chiffres. Nous aurons à revenir sur ce sujet.

Maintenant je vous demande si cet intervalle de 3ioo ans auquel je me tiens, vous paraît trop resserré pour pouvoir y placer l’histoire des nations, ou celle de la nature post-diluvieime?

M. V. — Oui, et beaucoup trop resserré. Nos continents sont beaucoup plus anciens; et l’histoire de plusieurs nations remonte beaucoup plus haut.

M. B. — Voilà deux thèses que nous traiterons séparément. Commencerons-nous par la première?

M. V. — Volontiers. Selon votre système, nos continents n’auraient que 5ooo ans d’âge?

M. B. — Cinq mille , ou même sept et même huit mille, suivant qu’on les prendrait à partir de l’état où les a laissés le déluge , ou bien à partir de la création.

M. V. — Voilà déjà une distinction assez habile et assez commode pour vous. Je comprends d’avance que vous rejetterez peut-être au delà du déluge certains faits géologiques qui ne pourraient se placer en deçà.

M. B. — Peut-être , quoique pas probablement. Ce sera l’affaire de la critique appliquée à chaque fait. Prouvez-moi, par exemple, qu’il existe quelque part un arbre qui soit âgé de 7000 ans (ce que par parenthèse vous ne ferez pas); il s’ensuivra qu’il existait avant le déluge, et qu’il est né 5oo ans après la création. Or nous admettrons cela volontiers; car par une cause quelconque, naturelle ou miraculeuse, les arbres et beaucoup de végétaux ont dû survivre au déluge. Au

ttiinoignage de Josèplie, les habitants d’Hébron montraietit près de leur ville un lérébinthe, qu’ils prétendaient plus ancien que le grand cataclysme de leur livre sacré.

M. V. — Eh bien , pourriez-vous prouver que l’âge de nos continents ne remonte pas au delà de ces époques?

M. B. — Je vous répondrai que c’est ici le cas, ou jamais, de me tenir sur la défensive, (’.ar, comment voulez-vous <|u'on prouve <]u’un continent ou que tel état de la surface de la terre a un âge déterminé? Je conçois que de l’étude d’une série de phénomènes observés quehjue part, et dont la durée individuelle est connue, on puisse conclure que ci; coin de la terre n’a pas moins (pic le! ou tel f/"e;mais il faudrait avoir examiné, pour ainsi dire, tous les atomes de la surface du globe, pour répondre sur l’âge de rcnsemble. C’est donc à vous de me signaler des faits inconciliables avec le chiffie (|ue j’assigne à l’antiquité de nos continents; je verrai ce que j’aurai à répondre.

M. V. — Vous avez parfaitement raison en principe. Mais comme vous vous êtes déjà départi de votre droit en ma faveur, je serais fort aise si vous pouviez en faire autant sur le point qui nous occupe.

M. B. — A la bonne heure; mais encore une fois, une preuve absolue est impossible , parce qu’elle n’est pas dans la nature des choses. Tout ce qu’on peut faire, est de prouver qu’il y a beaucoup de phénomènes physiques qui ne permettent pas de supposer beaucoup d’antiquité à nos continents. Mais cette qualité est relative , et il est impossible de fixer un chiffre. L’essai en a été tenté parDeluc, qui est l’auteur de la

CINQUltlIK SOIRÉE. ‘il'J

théorie. Tout rti conduit à une époque qui est à peu près celle de notre déluge, et même généralement en deçà. Mais je ne me dissimule pas que cette fixation laisse beaucoup à l’arbitraire ; et cet arbitraire pourrait aller, selon Cuvier, jusqu’à deux mille ans de différence. La méthode consiste à observer des phénomènes physiques susceptibles d’accroissement, et d’un accroissement mesurable, et de calculer en conséquence l’époque où le phénomène a commencé. Le principal élément d’incertitude, que pré.seiile cette méthode, consiste, à mon avis, dans rignorance oîi nous sommes de l’intervalle qui a pu séparer le déluge du commencement de tel ou tel de ces phénomènes. Je me contenterai donc d«i vous citer les preuves qui établissent un peu vaguement, j’en conviens, que nos continents sont d’une formation récente.

Le premier de ces chronomètres est la couche de terre végétale. Cette terre résulte, vous le savez, des débris annuels des végétaux, et dans les lieux non cultivés, ce sont les mousses, les gramens, les bruyères, qui, par leurs détritus, forment cette terre, qui n’existait pas encore à l’époque oîi leurs semences ont végété sur le calcaire. Dans ces mêmes lieux non cultivés, la couche de terre végétale est assez mince, et en comparant son épaisseur avec l’accroissement connu dans un temps donné, ce qui n’est pas difficile, on atteint pour son origine une époque qui est à peu près celle du déluge.

Le second argument se tire des tourbières*, dont la matière n’est qu’une masse végétale spongieuse non décomposée, sur laquelle croissent rapidement d’autres végétaux. On fait sur l’épaisseur de la tourbe le

ai8 LES SOIRÉES DE MONTLHÉRT.

même raisonnement que sur la terre végétale, et l’on arrive à peu près au même résultat. Remarquez bien que les vitesses d’accroissement sont déterminées par Deluc, d’après des faits authentiques et discutés par lui (i).

D’autres arguments se tirent de l’accroissement des glaces, des dégradations des montagnes, du rongement des falaises par la mer , des dunes, et le résultat du calcul est toujours le même. Je m’arrêterai seulement à trois de ces chronomètres.

L’un consiste dans les atterrissements fluviatiles dont la grandeur suffirait en peu de temps à former un pays tout entier, dans les localités où les circonstances sont favorables. On cite en particulier les atterrissements du Nil, ceux du Pô et ceux du Rhin. Il est vrai que le cours de ces fleuves entraîne une grande quantité de matière qui exhausse leur lit et peut exhausser la plaine qu’ils inondent, lorsqu’il y a stagnation. Mais j’avoue que l’induction qu’on en tire relativement à l’ancienneté de ces fleuves et des pays qu’ils arrosent , me paraît très-équivoque. Aussi je ne m’en prévaux pas, et je ne cite le fait que pour mémoire.

Mais il me semble que nous pouvons appeler certains fleuves en témoignage de la nouveauté de leur cours et du sol qui en est traversé, et cela par des considérations d’un autre genre. Nous lisons dans Pausanias (a) que le INIéandre, qui se jette dans un petit bras de mtr situé entre Priène et Milet , y accumula

(i) Lett. géol. à Bluinenbach.

(a) Achaica, i3o.

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une si grande quantité de limon que le golfe se combla, et que dans son état marécageux il engendra une si grande quantité d’insectes, qu’il força à l’émigration les habitants de Myus, lesquels se retirèrent à Milet. La même chose arriva, dit-il, aux Atarniotes qui sont au-dessous de Pergamc. Or, il est évident que le comblement du golfe étant postérieur à l’établissements des Myuntins sur ses bords , et cette ville ne prétendant pas à une haute antiquité, il fallait bien que le Méandre ne coulât pas depuis beaucoup de siècles, car le golfe eût été déjà comblé, lors de la fondation de Myus.

Ce que je vous ai déjà dit du déluge d’Ogygès , par le débordement du lac Copaïs, trouve ici sa place. Si le Cephissus et les autres courants qui débouchent dans ce lac, eussent existé depuis beaucoup de siècles, la vallée Béotienne aurait déjà été inondée lorsque les premiers colons s’y établirent.

Je répéterai ce raisonnement à l’égard du Pé née , dont le cours arrêté par la chaîne Olympique , produisit, suivant l’opinion commune, le déluge de Deucalion. Un tremblement de terre, dit-on, brisa la montagne, et donna naissance à la vallée de Tempé, par laquelle s’écoulèrent les eaux. Or, si l’inondation eut lieu à l’époque où l’on place le déluge, il fallait que le Pénée n’existât que depuis quelques siècles.

Pausanias (1) nous dit encore qu’Eurotas, petit-fils de Lelex, voyant son pays inondé par les eaux qui séjournaient sur la terre, fît ouvrir un canal par où une partie des eaux s’écoula dans la mer ; l’autre forma un

(i) Laconica, 11.

LFS SOIRÉF.S DK MONl T tlli RY.

fleuve c|u’il appela de son nom l’Eurotas. 11 est encore évident qu’à l’époque du petit-fils de Lelc;* , la source de toutes ces eaux était assez peu ancienne; car les premiers colons de la Laconie n’auraiciit rencontre qu’une plaine déjà inondée.

Nous ferions les mêmes raisonnements sur les débordements du Stymphale et les canaux d’Hercule(i). Mais il ne faut pas croire que la Grèce soit un pays privilégié pour des accidents physiques de ce genre. En voici deux pris ailleurs, qui me semblent d’importants témoins au procès.

Nous lisons dans Strabon (2) que l’Araxe , qui arrose l’Arménie, était autrefois sans déboucbé,et inondait la campagne. Jason, chef de l’expédition des Argonautes, se souvenajit, dit la tradition, delà manière dont s’était formée la vallée de Tempe, ouvrit un canal souterrain par lequel l’Araxe s’écoula depuis dans la mer Caspienne. Supposez que ce fleuve eût coulé seulement depuis mille ans , il eût formé pendant ce temps, par le manque de débouchés, non pas de simples marais , si grands qu’on veuille les supposer, mais un immense lac qu’on ne se serait pas amusé à faire écouler. Le calcul de son étendue est facile à faire. En donnant à cet impétueux .\raxe près de son embouchure, 5 o mètres de largeur, 1 de vitesse, et seulement i de profondeur moyenne, éléments qui sont bien au-dessous de la réalité, on trouve qu’en mille ans le volume d’eau fourni était l’équivalent d’un lac de 2,000 lieues carrées sur 8 à 10 mètres de profondeur. Or, l’étendue (levait être bien plus grande

(i) Ârcadia, 2 5 .

(a) Strab., liv. 11.

CINQIJIKME SOIHEE.

aai

si le fleuve se répandait sur un terrain plat et (jui ne fût pas encaissé de tous côtés. Si, de plus, nous admettons i5oo ans, ce qui nous laisse beaucoup en deçà du déluge, nous avons, même sans élever plus haut les éléments de notre calcul, un minimum ^rohmble de 4ooo lieues carrées de surface. Or, pensez-vous qu’on se fût occupé sérieusement de dessécher ce lac?

Voici le second fait. Ta; célèbre Chou-Ring de Confucius, que je vous ai déjà cité au sujet du déluge, nous représente l’empereur Yao disant « que les eaux, «qui s’étaient élevées autrefois jusqu’au ciel, bai- « gnaient encore le pied des plus hautes montagnes , « et les collines tout entières, et rendaient imprati- « cables les plaines quelles inondaient. » Sur quoi les commentateurs chinois font remarquer que cela n’indique pas qu’un déluge fût arrivé à la Chine à cette époque (ce que je crois bien, puisque cette époque est postérieure de sept à huit cents ans pour le moins au déluge deNoé), mais que tel était l’état dans le<|ui l l’empereur Yao avait trouvé la Chine. T.e plus célèbre de ces commentateurs et des disciples de Confucius, Meng-Tzé, s’exprime ainsi sur ce sujet : « .Jusqu’au « temps d’Yao, la Chine était inculte et pres([ue ino habitée, paice (pie les montagnes étaient couvertes « de forêts épaisses, et que les pluines, inondées par H les eaux qui n avaient pas d' écoulement , étaient U autant de murais impraticables. Yao rassembla les « hommes épars dans les forêts, et leur montra le « moyen de dessécher les plaines en creusant des ca- « naux qui portassent les eaux à la mer, etc, (i). »

(i) Fréret, Chroii. des Chinois, pr. part.

Ne reconnaissez-vous pas là l’état où devait se trouver , sept cents ans après le déluge, un pays dont les rivières étaient en tout ou partie privées de débouchés? Mettez trois ou quatre mille ans , ou seulement deux mille, la Chine n’eût été qu’un lac qu’on n’aurait pas essayé de changer en terre ferme.

Voilà des faits bien remarquables et je crois fort concluants. Ils me sont tombés sous la main tout à fait par hasard ; ce qui me porte à croire que l’on en trouverait beaucoup d’autres semblables si l’on faisait des recherches à ce sujet; et je crois que la chose en vaut la peine. Et pour peu qu’on y réfléchisse, on trouve qu’il a dû en être ainsi sur beaucoup de points; car il s’est trouvé indubitablement beaucoup de cours d’eau dont la route était barrée par des terrains plus hauts; je dis plus : longtemps les rivières n’ont pas eu de lit, et ont coulé dans les plaines; de sorte que ces faits historiques que je vous signale nous sont pour ainsi dire prouvés a priori. Tout nous indique donc de jeunes fleuves baignant déjeunes continents; car les sources ont dû se produire, en conséquence de la forme du terrain, aussitôt que les hauts lieux ont été sufflsamment boisés , ou bien des courants antérieurs au déluge auront recommencé à couler dès que la terre aura été découverte.

M. V. — Ces inductions sont tout à fait neuves , je l’avoue, et je me promets bien d’y réfléchir plus tard. Mais permettez-moi de revenir sur les explications désintéressées que vous donnez des deux déluges de Deucalion et d’Ogygès. Une inondation produite par l’accumulation d’eaux fluviales qui n’ont pas d’issue , est un phénomène qui se produit avec progression et len-

teur , et qui ne ressemble en rien à une catastrophe imprévue , subite et générale, qui désolerait un pays, et telle qu’on nous dépeint ces deux déluges.

M. B. — Je ne doute pas qu’il faille joindre au défaut d’issue des eaux fluviales une cause particulière et imprévue, telle, par exemple, qu’une fonte extraordinaire de neiges, qui n’aurait du reste produit son effet désastreux que par le manque d’issue dans une vallée fermée. Remarquez qu’en cela je fais une concession à ceux qui veulent voir dans les déluges grecs quelque chose de différent du déluge de Noé ; autrement, la tradition grecque est une preuve de plus pour nous, mais encore une fois, je suis loin delà demander.

M. V. — Il est vrai que vous n’eu avez pas besoin. Mais quel est le second de vos deux chronomètres?

M. B. — Les sables de l’Egypte, dont personne n’ignore l’envahissement rapide. Le vent d’ouest amène du désert Libyque des nuées sablonneuses qui ont déjà englouti, non pas seulementdes terrains cultivés, mais des villages et des villes. Vous savez que le pied des Pyramides s’ensable depuis longtemps; ce qui donne une explication fort naturelle de la progression décroissante qu’on remarque entre les mesures des bases et des hauteurs de ces énormes monuments, depuis l’antiquité jusqu’à nous; variation que bien des érudits se sont fort inutilement évertués à expliquer. Il n’y a pas longtemps qu’on a déterré en entier le grand Sphinx , dont on ne voyait plus que la tête. D’anciennes villes, construites sur des hauteurs, sont au niveau de la plaine; des villages ensablés laissent passer les pointes de leurs minarets ; et Denon (i) ne

(i) Voyage en Égypte.

aa4 SOIRÉES UE montlhérv.

trouvait plus ((ii’uii sol plat là oîi existait, il y a quinze siècles, la grande ville d’Oxyrinclius. S’il y avait cinq à six mille ans seulenieni que les choses se passassent de la sorte, l’étroite vallée du Nil ne seraitelle pas comhlée depuis longtemps?

Les dunes voyageuses de nos cotes sont un phénomène du meme genre. Ces montagnes de sahle s’avancent du hord de l’Océan vers rintérieur par l’effet continu des vents de mer, et leur envahissement irrésistible, qui a été funeste à plus d’un village, suit une progression qu'il est très-facile de mesurer et de calculer. Un Mémoire de M. Bremontier sur les dunes de Gascogne, donne, d’u|)rcs ses observations et ses calculs, environ <piatre mille ans de date à l’origine de ces dunes m). Vous voyez (|ue les partisans de la chronologie restreinte pourraient même s’en prévaloir.

Enfin , nous opposerons à MM. les géologues , non plus des fleuves ou des montagnes, mais un misérable animal , aussi embarrassant |)Our eux qu’il l’est poulies navigateurs. Je veux parler des polypes qui produisent le corail , matière qui compose les récifs et les îles si nombreuses de la mer du .Sud. Ce sont des bancs calcaires dont la forme et l’étendue changent notablement dans des intervalles de temps fort médiocres. C’est qu’en effet les |)olypes (pii (îxécutent ces travaux, croissent avec une rapidité prodigieu.se; de telle sorte que leur ouvrage , (pii ne se détruit jms, doit s’accroître énormément (Uns un temps assez court. Or, nous savons (pie les ciites de la mer Rouge sont maintenant

(i) Cuvier, Révol. du glolie.

CINQUli':ME SOIRÉE. 32$

encombrées de ces récifs de corail qui en rendent l’accès extrêmement dangereux. Si donc ces côtes, si cette mer, étaient plus anciennes que nous ne voulons l’accorder, il est clair que ces récifs, dont on voit chaque jour les progrès , auraient rendu la mer Rouge depuis longtemps impraticable (i).

Voulez-vous me permettre de conclure de tout cela que notre monde n’est pas si vieux ?

M. V. — Volontiers.... pourvu que préalablement vous répondiez à quelques petites diflicultés,

Par exemple, n’est-il pas convenu maintenant parmi les savants que le sol de la vallée du Nil, que le Delta en particulier, accusent une antiquité beaucoup plus haute?

M. B. — Je sais que cela est convenu pour certains savants; pour la plupart même, ou tous, si vous le voulez. J’espère toutefois vous faire voir que, avec un peu de réflexion , on est amené à embrasser un avis . tout différent.

M. V. — Mais d’abord cette opinion n’est pas seulement celle des savants modernes ; elle régnait déjà dans l’antiquité. Delta est un présent du Nil, a-t-on dit dans tous les temps. Et cette assertion des prêtres égyptiens, Hérodote l’a confirmée lui-même par l’état des lieux; car il remarque que le sol égyptien est couvert de coquilles marines et d’efflorescences salines qui prouvent l’ancien séjour de la mer dans les lieux occupés maintenant par la terre. Le Delta n’a pas toujours existé; et du temps d’Homère il y avait une journée de navigation del’île di; Phare à la côte d’Egypte.

(i)Biblioth, Britaon., lia a54. >

LKS SOIRKES J)E MONÏLH Éll Y.

Aujourd'hui, l’île tient au continent. D’où il résulte que le Delta s’est formé postérieurement; et cela par les alluvions du Nil qui exhaussent annuellement le sol de l’Egypte. Or, pour que le Delta ait pu être formé de cette manière, il faut certes plus de dix mille ans.

M. B. — Voilà bien des assertions à la fois , capitaine, bien des assertions gratuites^ ou fondées sur des motifs qui ne soutiennent pas un examen sérieux. Pour ce qui est de l’opinion d’Hérodote en particulier sur l’origine du Delta, il faut que les savants modernes aient été bien aveuglés par le bonheur de rencontrer un tel auxiliaire, pour n’avoir pas remarqué combien sont frivoles, irréfléchis, contradictoires même , les motifs qu’invoque à l’appui de son opinion le père de l’histoire.

Hérodote a remarqué des coquillages jusque, sur les , montagnes. Mais il résulte de là que la mer atteignait jadis et surpassait ces sommités ; qu’elle couvrait par conséquent, non-seulement l’emplacement du Delta, mais toute l’Egypte, toute la vallée du Nil ; et qu’alors non-seulement Thèbes aux cent portes, mais le fleuve lui-même n’existait pas. Il est donc impossible de considérer le Delta comme ajouté à l’Egypte; ou du moins la preuve qu’allègue Hérodote est absolument inapplicable; quant au fait en lui-même du dépôt des coquillages sur les montagnes de l’Égypte, et de l’élévation delà mer jusqu’à leur sommet, nous l’admettons volontiers; mais remarquez qu’il rentre précisément dans le système de notre grand cataclysme.

Je dis en second lieu que la théorie d’Hérodote est en contradiction avec elle-même. En effet, si le dépôt

CINQUIÈME SOlUÉE. 23 ^

du limon du Nil a refoule la mer jusqu’au lieu qui forme le rivage du Delta, et a comblé le golfe dont il occupe l’emplacement, il est manifeste qu’il n’aura pu le combler qu’en s’élevant à la hauteur des eaux. Donc', puisque la mer avait son niveau au-dessus des montagnes, le linion aurait dû s’élever jusque-là pour faire disparaître la mer ; de sorte qu’il n’existerait plus de montagnes, et que la vallée du Nil, devenue un plateau , s’élèverait même au-dessus des deux chaînes de montagnes qui l'enceignent aujourd’hui.

Vous voyez ce que vaut le premier argument d’Hérodote. Quant à celui qu’il tire des efflorescences salines , il ne prouve pas davantage, car ce sel si commun en Égypte n’est pas du sel marin , mais du carbonate de soude, et les fameux lacs de natron ne sont pas autre chose. On dira peut-être que ce sel provient de la décomposition réciproque du sel marin ou chlorhydrate de soude par un carbonate terreux , comme celui de chaux ou de magnésie. Mais d’abord il faut supposer l’existence préalable de l’un de ces deux sels , et alors il est tout aussi simple d’admettre celle du carbonate de soude tout formé. En second lieu , les lacs de natron contiennent autant de chlorhydrate de chaux que de carbonate de soude, tandis qu’on n’y trouve en quantité que ce dernier sel. Enfin les mêmes produits devraient exister pour les mêmes raisons dans beaucoup d’autres localités; et cependant ce phénomène est particulier à l’Égypte.

Quant au passage d’Homère auquel vous faites allusion, vous savez qu’on y a répondu en disant que le mot AiYuitTo;, dans ce poète, désigne non l’Égypte, mais le fleuve du Nil, et que la distance de l’île de

Pharos à l’Egypte doit être entendue dans ce sens , ce qui atténuerait considérablement la difficulté. Toule* fois cette solution ne paraît pas acceptable à un célèbre érudit de nos jours (i), qui croit biep qu’Honière a entendu parler de la terre d Egypte; inuis le mêine savant soutient, d’ailleurs, que l’autorité d’Homère est nulle sur çe point; qu’il parlait de localités qu’il ne connaissait pas, et qu’il s’eu rapportait à des évaluations vagues et erronées. Ceci étant le dernier mot de la science, je m’en tiens à cette solution; et vous voyez que l’autorité d’Homère n’est pas bien embarrassante pour nous.

M. V. — A la bonne heure. Mais si les autorités anciennes font défaut, l’opinion des modernes n’en est pas moins formelle, et elle est trop générale, pour être le résultat d’une illusion.

M. B. — Je n’bésite pas cependant à la considérer comme telle. L’hypothèse de la formation du Delta par les alluvions du Nil, est non-seulement gratuite, mais elle est nécessairement fausse; j’ose même dire qu’elle est fondée spr une logique absurde.

Je dis d’abord qu’elle est fausse. En effet, si le Delta était pu terrain de transport , l’action des causes qui l’auraient produit subsistant toujours, il dovraik en résulter des modilications sensibles dans la forme et l’étendue de ce terrain; il s’agit donc de savoir sk depuis une antiquité historique assez élevée le Delta a, subi des changements sensibles. Pour cela, je vous reavoie à un mémoire remarquable de b^réret, op cet

(i)M. Letronuc.

habile critique prouve que ces cliangemehts n’ont pas eu lieu depuis 4,ooo ans. En voici l’analyse:

D’abord le Delta ne peut être le produit des alluvions du courant du Nil ; car lesalluvions de ce genre se font sur le prolongement du courant , et allongent le lit du fleiivte. Or, jetez les yeüx sur cette carte, vous y voyez que la côte du Delta se courbe , et qu’elle a des points à son milieu plus avancés vers le nord que tôUtes les bouches du Nil; des alluvions par courant ne peuVéht produire rien de semblable.

Dira-t-on que le Delta s’est formé par l’effet des iiiondations du Nil qui exhaussent d’une manière contihUe le sol de l’Égypte, de telle sorte que ce ne serait qu’un vaste dépôt de limon ? Ici se présente la question : si le limon du Nil exhausse le terrain de l’Égypte....

M. V. — Ett doutez-vous?....

M. B. — Très-fort, je vous assure, et peut-être en douterez-vous aussi dans un quart d’heure; mais avant d’examiner si la chose est physiquement possible oïl vraisemblable, nous devons pouvoir la vérifier par des moyens historiques. Or, encore ici , Éréret prouve que depuis 4i000 ans le limon du Nil (si limon il y a) n’a pas élevé d’une manière sensible le terrain, à l’égard de monuments anciens qui sont encore reconnaissables. Il prouve que des villes situées au bord de la mer ont encore la même position depuis 2 ,ooô ans, de sorte que la côte n’a pas avancé. Vous savez ce qu’on a dit longtemps sui’ le déplacement de la ville de Damiette, qui, port de mer au temps de saint Louis, est maintenant à plus d’une lieue dans les terres. Fréret vous prouve qüe la ville actuelle de Da-

a3o LES SOIHÉES DE MONTLHERY.

miette n’est nullement l’ancienne; celle-ci fut détruite après la croisade pour gêner les entreprises des chrétiens, et on la rebâtit, au témoignage des auteurs arabes, à six milles plus avant dans les terres; elle est aujourd’hui dans cet état.

En s’appuyant sur le témoignage du célèbre consul Demaillct , bien des savants avaient admis que la ville de Rosette, primitivement bâtie sur le bord de la mer , s’en était éloignée d’une lieue en quelques années, par suite de la progression des atterrissements limoneux. Or, Fréret prouve que cette ville existait depuis sept cents ans à la même distance de la mer. De plus. Rosette étant bâtie partiellement sur une montagne de roche , il n’y a pas moyen de dire que son emplacement est un dépôt de limon.

On s’appuyait, pour prouver l’exliaussement du sol par h; limon, sur l’élévation plus grande que doivent avoir aujourd’hui les eaux du Nil débordé, pour fertiliser la plaine. Fréret prouve que le chiffre est resté le même pondant 2,000 ans; et si les indications postérieures paraissent différentes, il pense que cela tient à une simple différence dans la manière de compter. Moi je crois que cela provient de ce que le lit du fleuve s’exhaussant par les dépôts du sable qu’il charrie, comme cela arrive au Pô et à d’autres rivières, le point de départ pour compter n’est plus le même ; et que le point d’arrivée du débordement s’élève à proportion sur l’échelle de mesure, quoique la quantité de l’inondation soit la même. Fréret vous fait remarquer, d’ailleurs, que si le Nil répandait sur la plaine ce limon supposé, les lacs qu’il abandonne en se retirant devraient avoir un fond limoneux; or, il

CINQIJIKME SOIRÉE. a3l

y en a un grand nombre dont le fond est éternellement de sable Un.

M. V. — Mais en niant le limon du Nil , vous confondez toutes mes idées.

M. B. — Eh bien, vos idées passeront par les mêmes phases que les miennes. Mais remarquez bien qu’il faut distinguer ici entre la matière solide, sable, terre, limon, que roule incontestablement le courant du Nil, et le prétendu limon qui, déposé dans la plaine pendant l’inondation , élèverait le niveau du terrain. C’est celui-ci seulement que j’attaque, en disant que l’exhaussement n’a pas lieu. Quant au premier, qui se tient dans le courant dont il est le produit, il exhausse le lit du fleuve, et se rend en partie dans la mer; comme aussi il encombre les canaux qu’il faut nettoyer, et peut combler des lacs dans lesquels déboucherait le fleuve, comme cela est arrivé en partie au lac, ou plutôt à la lagune Maréotis; mais je dis que le sol de l’Egypte, et du Delta en particulier, ne s’élève pas au moyen du limon. Si le Delta en était le produit, la côte serait de même nature. Or, jetez les yeux sur cette carte... voyez ce long promontoire qui ferme le lacBourlos, et lisez.:.

M. V. — .... Presqu’île de sablel...

M. B. — Et non pas presqu’île de limon : or ce n’est pas d’aujourd’hui que cette côte est arénacée. Strabon, qui la décrivait il y a a,ooo ans, parle de ce promontoire, qu’il appelle la Corne de l’Agneau , et la signale par ces mots : Arenosunt et humile promontoriumi^i'). Serait-ce là le produit du limon du Nil?..

M. V. — Non ; mais les atterrissements limoneux

(i) Strab., lett 17, p. 760 : Tamtv^ )ca\ dp|juoSTi( âxpa.

aSa LES SOIRÉES DE MONTLHÉRT.

pourraient avoir atteint dans leur marche un îlot sablonneux.

M. B. — Atteint ! mais depuis a,ooo ans pour le moins. Or, d’après Strabon, celte côte sablonneuse' est fort basse. Depuis ce temps le limon aurait avancé sur cet îlot si bas, et l’aUrait recouvert: or, on n’y trouve encore que du sable.

M. V. — Vous me confondez ! Mais vous ne m’ôtez pas encore de l’esprit que le limon du Nil n’exhausse le sol de l’Egypte. Au surplus, j’ai des preuves |)hysiqûes très-directes, el d’une authenticité indubitable. M. B. — Lesquelles?

M. V. — J’en al de trois sortes. D’abord vous ne pouvez nier que l’eau du Nil ne soit limoneuse par elle-même , et vous accordez cela du moins pour le courant. Or, quand le fleuve déborde , le limon du courant déborde aussi et s’étend avec les eaux. Donc pendant le séjour de celles-ci dans la plaine , il doit s’en déposer une certaine quantité. Cela est évident, et tellement reçu, que vous ne pouvez nier que votre opinion ne soit paradoxale.

J’ai, en second lieu, le témoignage et les mesures des savants de la commission d’Égypte. Je n’ai pas les chiffres; mais je suis certain qu’ils ont constaté et mesuré l’exhauSsement.

J’ai, en troisième lieu , des fouilles faites à diverses reprises sur des terrains voisins du fleuve. Or, l’inspection seule a prouvé que ces terrains étaient de sédiment, (|u’ils étaient composés de couches altei natives de limon et de sable pareil à celui que charrie le Nil,

el remarquez bien ceci, qu’à en juger d’après la

progression de l’exhaussement annuel, cette terre, qui

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CINQUIÈME SOIRÉE. a33

était évidemment le produit du Nil, ne pouvait avoir été ainsi déposée et accumuléfe ett moins de 3o ou l\à mille ans. Je me rappelle à cette occasion qlté tes àt*terrissements du Pô en supposent ■yo,ooo.

M. B. — Pour le moins, h’est-ce pas?

M. V. — Je ne garantis t*ien.,... niais je cite, et j’àN tends vos réponses.

M. B. — Les voici. Et je réponds d’abord à votre premier argument.

L’eau du Nil, dites-vous, est incontestablement limoneuse. Je vous l’accorde; en vous faisatit con.Sidérer le courant non-seulement comme lè véhicule, mais comme la cause première de l’existence de ce limon. A l’époque du débordement, les eaux qui se répandent dans la plaine entraînent une partie de la matière solide, et la déposent, surtout dans leur état de repos. Que résulte-t-il de là? Qu’une certaine quantité de cette matière, mais quantité indéterminée, peut se déposer sur le sol de la plaine; or, cette quantité pourrait être tellement petite, que l’effet en fût insensible, relativement à l’élévation du terrain. Ceci est donc une question de fait, une question de mesure. De plus, si le fleuve débordé peut amener sur les champs une partie de la matière que son courant charrie, le même fleuve peut et doit, en se retirant, emporter une partie de la surface du sol ; car ce sol profondément imbibé par les eaux durant leur séjour sur la plaine, n’offre plus, au retour de celles-ci, qu’une surface presque liquide dont les dernières eaiix doivent balayer une partie, et que le vulgaire prend précisément pour du limon déposé. Cela étant , il est très-possible que la portion de matière qu’entraînent les eaux en se

a34 les soirées de montluéby.

retirant, compense, et peut-être au delà, celle que le débordement du fleuve aurait amenée sur la plaine. Il reste donc à examiner si ces deux effets se balancent, ou lequel des deux l’emporte; c’est une question d’observation et de mesure que nous pouvons discuter; mais convenons d’abord que la qualité limoneuse de l’eau du Nil , qualité qui lui est d’ailleurs commune avec tous les fleuves, n’a pas nécessairement pour effet de produire un dépôt sensible, et par suite l’exhaussement du terrain.

Or, les considérations archéologiques, citées ci-dessus, prouvent que cet exhaussement n’a pas lieu; et ainsi se trouve vidée la question de balance. Ces considérations vont se trouver confirmées tout à l’heure par d’autres raisons décisives; mais je vous ferai remarquer auparavant que, bien loin de fournir de la terre à l’Egypte, sou fleuve nourricier lui en enlève tous les ans. Car c’est un fait général que, dans toute contrée cultivée, les courants qui les traversent rongent leui’s rives, et se chargent de limon à leurs dépens. Je vous citerai deux témoignages à l’appui de cette règle. « Si les îles hichinades, dit Pausanias (i), ne sont pas encore réunies au continent par les atterrissements de l’Âchéloüs, c’est que ce fleuve ne roule plus autant de limon qu’autrefois; ce qui tient à ce que les Etoliens ayant été chassés de leur pays , le fleuve ne traverse plus que des terres incultes. » Un second témoignage , plus concluant encore, est relatif à l’Egypte même. Hérodote conte ou raconte que Sésostris institua un corps du cadastre et un tribunal qui avait pour fonction la répartition des impôts basée sur l’étendue des

(i) Arcadica,3a8.

CINQUJÈMK SOIKÉE. 3 35

propriétés. De plus, il recevait les plaintes des riverains dont le fleuve emportait les champs ; de sorte que le propriétaire lésé par le Nil recourait au tribunal, et se faisait indemniser, par une diminution proportionnelle de ses impôts, du tort que lui avait occasionné le courant , et qui était apprécié par des experts ad hoc; l’historien ajoute même, que telle est, à ce qu’il pense, l’origine de la géométrie : ce que nous ne croyons ni l’un ni l’autre, n’est-ce pas?

M. V. — Je crois bien qu’avant Sésostris, on savait mesurer les champs. Mais les remar(|ues que vous venez de faire, quoique fort justes, ne font rien à la question.

M. B. — Ou du moins peu de chose. Mais voici

ce qui y fait beaucoup.

Vous avez parlé des mesures de la commission d’Egypte. En supposant que les évaluations soient exactes, ce qui pourrait se contester, mais que je ne contesterai pas pour ma part, il est évident que la solution de la question serait là tout entière. Car, d’une part, on saurait à quoi s’en tenir sur le fait de l’exhaussement, et la quantité en étant d’ailleurs supposée déterminée, on pourrait remonter par là à l’époque des premières inondations du Nil, ou plus exactemeut à l’époque où se seraient formées les premières feuilles du terrain; si tant est que tout le terrain soit formé par une suite de dépôts. Car c’est là une nouvelle question très-discutable, où les avis sont fort divers. Nous y reviendrons.

Je vous demande donc si vous connaissez les résultats du travail des savants d’Egypte ?

M. V. — Je sais qu’ils ont constaté l’élévation continue du sol ; mais j’avoue que je n’ai pas leur chiffre en mémoire.

a36 LES SOIREES DE MONTLDÉRY.

M. B. — Moi, je suis en mesure de vous le dire. La Conclusion des travaux de M. Girard est que le terrain de l’Égypte s’élève de i“,26o en mille ans, oü de I tnillirnètre et un quart (une demi-ligne) par an!

Les raisonnements de M. Girard me paraissent pécher par la base, et sont susceptibles de beaucoup

d’objections; mais j’accorde le millimètre Tel est

donc le fameux exhaussement du terrain de l’Égypte!

M. V. — Soit! Eh bien , que concluez-vous de là?

M. B. — Je vous demande si vous croyez qu’un millimètre et un quart d’exhaussement annuel soit le produit du limon.

M. V. — Sans doute. Ce chiffre est peu considérable, il est vrai; mais c’est une raison de plus de conclure à l’antiquité prodigieuse de toute cette terre végétale ainsi formée par de très-minces dépôts successifs.

M. B. — Tenez-vous aussi à ce que ce limon soit le principe de la fertilité de l’Égypte, dont il engraisse le sol, comme on dit très-vulgairement?

M. V. — Pourquoi pas?

M. B. — Parce qu’il est absurde, capitaine, qu’un sol soit amélioré par une couche superficielle d’un peu plus d’un millimètre de terre. Parce que ce millimètre de terre n’est pas l’épaisseur d’un grain de blé, d’un grain de riz, et que ce n’est pas dans l’épaisseur de ce feuillet que les semences sont placées. Parce qu’il est absurde qu’un limon dont les éléments sont à peu près les éléments de toutes les terres, puisse engraisser un sol quelconque; parce <|u’il est absurde surtout, que le sol de l’Égypte, qui se compose, dit-on, des dépôts successifs de ce limon, puisse être engraissé par une

CmQyiÈME SOIRÉE. a 87

nouvelle couche de ce même limop , et une couche d’environ un millimètre d’épaisseur! Encore si cette couche avait 3 à 4 décimètres, et que ce fût seulement elle qui reçût les semences, on pourrait attribuer la production, non pas à la nature de cette terre nouvellement déposée , puisque le sol inférieur est de même nature, mais à ce que cette couche est fortement détrempée. Or, tel est précisément l’état du terrain, lorsque le Nil se retire. Le sol est imbibé à une grande profondeur, ce qui rend le labourage et la division de la terre très-facile; si bien qu’autrefois, au témoignage d’Hérodote, on se contentait de lâcher les pourceau^; ou les boeufs dans les champs, après la retraite du Nil, et que ces quadrupèdes vagabonds remplaçaient l’action du soc par celle de leurs pieds. Or, quel rôle peut jouer, dans ce cas, votre couche de terre d’environ un millimètre d’épaisseur? Figurez-vous un individu qui cultiverait un petit carré de terrain, et qui, après en avoir bien retourpé et arrosé une moitié, prendrait un peu de terre à la surface de l’autre moitié, et la sèmerait sur la première en çouche fort mince, afin de l’engraisser. Ne serait-ce pas bien trouvé?

M. V. — J’avoue que vous savez rendre ridicule notre idée d’engrais. Eh bien, je renonce à l’engrais limoneux d’Egypte, ce qui, par parenthèse, bouleverse toutes mes idées, et bouleverserait celles de tout le inonde. Mais cela ne fait rien encore à la question. Car, que le limon du Nil engraisse ou non la terre, il est de fait qu’il se dépose et qu’il exhausse le aol. H le fait très-lentement, à ce qu’il paraît; raison de plus pour qu’il ait commencé à le faire depuis un temps énorme.

a38 LKS SÜIKÉFS DE MONTLUÉllY.

M. B. — Vous allez trop vite, capitaine; car je ne vous ai pas encore accordé f|ue ce minime exhaussement du sol soit le produit de votre dépôt limoneux auquel je ne crois pas du tout. Car s’il y avait d’autres causes d’exhaussement du sol, des causes non pas accidentelles mais nécessaires et permanentes, il faudrait bien, ou du moins il serait permis c^e leur attribuer cet exhaussement si exigu, qu’on pourrait appeler imperceptible. Or, ces causes existent dans les débris annuels des végétaux sur les terrains cultivés, et dans les sables rejetés par le vent d’ouest, et dont nous parlions aujourd’hui même. Mais j’en fais ici abstraction, et je ne considère que les détritus. Ce phénomène n’est pas, d’ailleurs, particulier à l’Egypte. Quel est le terrain qui ne se couvre pas chaque année des détritus des feuilles, des herbes, des chaumes, et souvent de produits animaux? Dans tous les pays du monde le sol cultivé s’élève annuellement en vertu de cette seule cause. Ne doit-il pas en être de même en Égypte, et plus encore là qu’ailleurs; là où, dans l’intervalle de si.x mois, on fait succéder les unes aux antres plusieurs cultures, plusieurs récoltes, qui fournissent, par conséquent, une fort grande quantité de détritus végétaux? Or, quand l’élévation annuelle du sol est si petite, cette seule cause ne suffirait-elle pour en rendre raison; surtout quand cette cause existe et agit nécessairement?

Voulez-vous encore une preuve à l’appui de cette hypothèse? Je la trouve dans l’analyse de ce prétendu limon faite par un chimiste de la commission d’Égypte. Il a constaté que sur 8t) parties de limon, il s’en trouvait 9 de carbone; les autres éléments étant ceux des

CINQUIKMH SOIIIKK. 23g

terres ordinaires. Or, d’où peut provenir ce carbone? Assurément le fait est inexplicable, si ce n’est dans cette hypothèse qu’on a pris pour le limon du Nil la partie superficielle du terrain après l’inondation; et que le \ carbone qu’on a obtenu probablement à l’état d’acide carbonique, provient de la matière végétale des détritus.

Ce qui rend encore cette supposition vraisemblable, c’est une circonstance fort suspecte du résultat de l’analyse. Lorsque sur 89 parties de la matière limoneuse, on a trouvé jusqu’à 70 d’argile, on trouve à peine 4 parties de silice. Or, comment serait-il possible que la matière charriée et déposée par le Nil ne fût pas fortement sablonneuse, quand il est convenu que l’enflure de ses eaux provient des pluies abyssiniennes, dont les torrents traversent des déserts de sable et de gravier, qui doivent affluer, par conséquent, dans le Nil avec les eaux qui s’y rendent? IN’est-ce pas là l’état de nos rivières après de grandes pluies? I.e Nil en se débordant doit donc entraîner sur les plaines plus de sable que de tout autre chose. Comment sc fait-il donc qu'on n’ait ti'ouvé dans son limon qu’une quantité insignifiante de silice? C’est que, préoccupé de l’existence du limon, on aura supprimé dans l’échantillon qu’on a soumis à l’analyse, et qu’on avait obtenu en écrémant, pour ainsi dire, la surface du sol, on aura, dis-je, supprimé le sable, comme substance étrangère, et traité le résidu comme le véritable limon à analyser.

M. V. — Tout cela est juste. Mais voilà bien la première fois que j’entends contester au Nil la fonction d’engraisser la terre d’Egypte. A quoi se réduisent donc ses services?

LES SOiniÉES DE MONTLHÉRY.

M. B. — A arroser un pays où il ne pleut jamais , et dont le sol deviendrait bientôt une masse de poussière sous l’action de son ardent soleil, si le Nil ne l’iinbibait profondément pendant six mois de l’année. £t telle est si bien sa fonction, que même pendant les six autres mois on arrose artificiellement les terres au moyen de canaux creusés cul hoc, et dans lesquels on retient l’eau, lorsque le Nil se retire. Alors les pauvres Égyptiens prétendent, non pas engraisser leur terre, mais bien arroser leurs légumes. Au reste, il est fort douteux que les anciens aient eu sur les effets de l’inoudation du Ml nos idées vulgaires, c’est-à-dire, qu’ils aient attribué la fertilité du sol au limon déposé par le fleuve. Nous voyons Moïse , homme fort compétent en cette matière, comparer la terre de Chanaan, où les Hébreux allaient entrer, avec l’Égypte qu’ils quittaient. « Gitte terre, leur dit-il, n’est pas comme celle d’Égypte, où l’on fait venir l’eau par des canaux, pour l’arroser, comme on fait dans les jardins; c’est une terre de montagnes et de plaines qui reçoit les pluies du ciel les pluies des deux saisons. » Là évi-

demment l’eau seule est considérée comme le principe de la fertilité; si le limon d’Égypte eût été compté pour quelque chose, le raisonnement ne signifierait absolument rien.

M. V. — Tout cela est fort bien, mais ne vous tire nullement d’affaire, É vous reste à vous expliquer sur les nombreuses couches alternatives de sable et de limon qu’on trouve superposées lorsqu’on creuse le terrain d<in^ le voisinage du fleuve. La matière de çes couches étant dç mémo nature que celle qui est cùai''' riée par le Nil, est évidemment le produit des dépôts

successifs du fleuve. Si l’exhaussement du sol est si peu considérable chaque année, il en résulte que pour former un terrain de quinze mètres de profondeur, comme ou en a trouvé en effet sur les bords du Nil, il faudrait plus de douze mille ans. Je m’appuie sur vos chiffres. Or, on n’avait pas pour cela trouvé le fond. Vous voyez donc que la chronologie du terrain de l’Egypte n’est pas, à beaucoup près, d’accord avec la vôtre.

M. B. — Ne dites pas la chronologie du terrain

mais la chronologie des savants qui font parler ce terrain conformément à leurs préventions. Remarquez d’abord que vous alléguez de par eux certains faits que nous ne sommes pas à même de vérifier; peu m’importe, au reste ; j’admets les faits tels quels ; mais c’est la conséquence qu’on en tire qui est d’une hardiesse bien étrange. Le terrain montre , dit-on, des couches alternatives de sable et de limon. Est-ce de sable et de limon séparés en couches alternatives , ou bien sontce des couches distinctes composées de sable et de limon mêlés ensemble? Dans le premier cas, le phénomène n’aurait aucun rapport avec les inondations du Nil, car la matière déposée annuellement est homogène; ce n’est pas tantôt de la terre et tantôt du gravier : c’est toujours du limon, à ce qu’on prétend; et je vous ai prouvé que c’était même tout autre chose; mais, après tout, les défenseurs du limon ne sauraient reconnaître dans des couches sableuses le produit des inondations périodiques, ni par conséquent dans ces couches et ce terrain des dépôts successifs du fleuve. Le sable et le limon sont-ils, au contraire, mêlés ensemble pour former des couches homogènes? Ici je me

a42 LES SOIRÉES DE MONTLHÉRY.

permettrai de nier l'exactitude des observations ; car il n’est pas possible de distinguer des couches de ce genre qui se succéderaient de millimètre en millimètre d’épaisseur. A peine des matières hétérogènes et de couleurs opposées pourraient-elles se remarquer en se succédant ainsi; mais comment croire qu’on distinguera des couches dont la couleur ne varie pâs et qui se succèdent sur l’épaisseur d’une épingle? De plus, si les terrains interrogés sont des terrains d’alluvion d’une certaine profondeur, et situés comme on le dit, ne sont-ils pas tous les ans labourés, retournés, mêlés par la culture ; de telle sorte que les couches de sédiment, s’il y en avait, seraient totalement confondues? et cela depuis un temps fort considéi’able , et sur une profondeur considérable par conséquent. Tout cela est fort loin de s’accorder avec les prétendues observations. Enfin , si l’exhaussement est dû, sinon en tout, du moins en partie, aux détritus végétaux , ce que personne he peut nier , les couches de sédiment auraient à peine l’épaisseur d’une feuille de papier. Dans ce cas, on les aura nécessairement examinées à la loupe. Voulez-vous que nous discutions cette hypothèse?

M. V. — J’avoue qu’il y a dans tout cela bien des choses que vous avez le talent de réduire à l’absurde. Mais, encore une fois, le sol de l’Egypte est tout à fait semblable à la matière charriée par le Nil. Or, le Nil dépose incontestablement : donc le terrain en question est le produit du Nil.

M. B. — Votre raisonnement, capitaine, permettezmoi de vous le dire, perdrait beaucoup si on voulait le ramener à la forme du syllogisme. Car il aurait

pouf majeure cette assertion : que toute matière semblable à celle qu’apporte le Nil, est nécessairement un dépôt du fleuve. Or, vous n’oseriez soutenir de front un principe aussi absolu.

Pour raisonner pertinemment sur les bases que vous posez, voici ce qu’il faudrait dire ; La matière charriée par le Nil ressemble à celle qui compose le terrain de l’Egypte. Cette matière du fleuve vient de quelque part; elle vient, par exemple, du terrain que le Nil traverse avant d’entrer en Égypte. Donc le sol des contrées traversées d’abord par le Nil, est de même nature que le sol égyptien qui en est le prolongement. Voilà la véritable conclusion, et il n’y en a pas d’autre.

Remarquez , de plus , combien il est simple et naturel d’admettre que toute la vallée du Nil soit composée d’un terrain homogène. En faisant cette supposition à priori^ on en aurait déduit théoriquement les observations que vous avez signalées. Celles-ci ne prouvent donc rien autre chose que la réalité de la supposition.

En un mot, voudrez-vous bien convenir que si l’Abyssinie et la haute Égypte offraient un sol d’une certaine nature, il pourrait exister un sol tout à fait semblable sur l’emplacement du Delta?

M. V. — Assurément... et personne ne vous contestera cette possibilité.

M. B. — ... Et que, par conséquent, la ressemblance de ce terrain possible avec les dépôts du Nil, ne prouve en aucune manière que le terrain actuel soit formé par ces dépôts?

M. V. — Je le reconnais aussi... et je comprends

toute la faiblesse de mon argument. Comme beaucoup d’autres idées, j’avais adopté celle-lh sur la foi d’autrui, et sans la soumettre à l’épreuve île mes propres réflexions. Sur ce point donc, comme sur tout ce qui précède, je vous rends les armes. Mais, en somme, quelle est votre opinion sur le sol tie l’Égypte?

M. B. — Je pense du sol de l’Égypte, comme de son histoire, qu’on y a semé bien des sottises. Je pense du terrain qu’il ressemble à beaucoup d’autres terrains; qu’il existait primitivement, à l’époque du déluge, dans l’étroite vallée que parcourt le Nil, sur un fond quelconque qui ne fait rieu à la question. Je crois que le Nil, qui entraîne dans son cours les dépouilles de terrains analogues à celui de l’Égypte, traverse ce pays en V déposant une partie de matière solide, mais emporte pour le moins autant du soi de la plaine, loi'squ’il se retire. Je crois que l’exhaussement minime du terrain n’est dû qu’aux détritus annuels, végétaux et animaux, dans la partie cultivée; le reste s’élève fort irrégulièrement par les sables de transport; mais le Nil n’y fait rien. J’admets les atterrissements formés sur le prolongement du courant; cela est dans la nature des choses; le lit s’exhausse, les canaux se comblent, les lacs se changent en lagunes; mais le sol n’a changé ni de grandeur, ni de hauteur, ni de figure.

Admettons néanmoins, si l’on veut, que les dépôts du Nil soient pour quelque chose dans l’exhaussement du terrain, je pense que dans ce cas même ils n’ont fait qu’ajouter une faible couche au terrain déjà existant; qu’il y avait dans toute l’étendue du sol qui forme aujourd’hui l’Égypte, un fond terreux sur lequel se sera déposé régulièrement un limon d’une nature

CINQUIKME SOIRÉE. ‘ 2^5

analogue; mais que le dépôt n’a pas eu lieu sur un fond marin, et n’a jamais comblé le plus petit golfe.

Il est possible, et j’accorderai, si l’on veut, qu’à une certaine époque le Delta ne fût qu’un marais , comme le portent les traditions égyptiennes, qui ajoutent que Menés, puis quelques autres rois, y compris Sésostris, le desséchèrent par des canaux d’écoulement. Cela est très-possible et très-naturel, si l’on considère que c’est un terrain bas, qui, à cette époque, pouvait subir encore l’effet des eaux du déluge, et que le passage du Nil au travers ne devait pas contribuer à le dessécher. Peut-être aussi le Nil se trouva-t-il quelque temps dans le cas de tant d’autres fleuves qui n’avaient pas de lit, comme nous le remarquions il y a une demiheure. On peut même supposer, si l’on veut, qu’une partie de cette terre était un dépôt limoneux dû au déluge, qui n’a pas manqué d’opérer des transports terreux, sur lesquels l’imagination peut se donner carrière. Je veux bien que le Delta vienne de là, et je crois que les géologues seraient bien embarrassés de prouver que telle n’est pas son origine. Si je voulais faire un système sur le sol de l’Egypte, en voici un tout trouvé. Je soutiendrais, moi, que tout le terrain de la vallée qu’arrose le Nil est un dépôt de l’immense limon formé et agité en tous sens dans le sein des flots du déluge; un creux s’est trouvé entre les deux chaînes Libyque et Arabique. Eh bien , pendant le séjour tranquille des eaux bourbeuses qui couvraient la terre, du limon s’est déposé dans cette gorge; voilà le sol de l’Égypte; et quand les eaux diluviennes se sont retirées, le terrain bas et plat du Delta est resté à l’état de marais. Voilà un système qui en vaut pour le moins

LES SOIRiES DE MONTIJI^RT.

un autre. Je ne dirai pas que j’y crois; mais je dirai : Peut-être,... en toute. sûreté de conscience. Voilà le résumé de mon opinion.

Mais j’ai encore beaucoup à dire sur l’étourderie et la crédulité de certains savants. Ceux qui donnent à l’action atterrissante du Nil 5 o,ooo ans d’exercice , en donnent 70,000 au pô , autant au Gange, autant au fleuve Jaune de la Chine. A les entendre, la Lombardie tout entière, l’Inde et la Chine seraient autant de produits des fleuves qui les arrosent, comme l’Égypte est le produit du Nil. Leur raisonnement est d’une extrême simplicité. Il se réduit à supposer que ces contrées étaient primitivement autant de golfes profonds , dans lesquels débouchaient les fleuves. Cette supposition admise, et en mesurant la progression des atterrissements dans un temps donné, il n’y a plus qu’à calculer le rapport de ce produit à l’étendue totale du prétendu golfe. Or, c’est ainsi qu’on trouve ces chiffres monstrueux, que l’on fait passer dans la foule, en appelant cela une démonstration mathématique. Il est à remarquer du reste que le plus célèbre de ces fameux calculs repose sur une donnée complètement fausse, et tous sur une absence complète d’étude des lois qui régissent les alluvions. Ainsi les 5 o,ooo ans qu’on donne aux atterrissements du Nil reposent sur celte double hypothèse ; 1° que depuis 600 ans la côte d’Égypte s’est avancée de 6,000 mètres dans la mer; a“ que toute l’Égypte a été formée par alluvioii. La première hypothèse est fondée sur l’idée erronée de l’identité de la ville actuelle de Damiette avec la ville de ce nom qui fut prise par saint Louis. Or, je vous ai déjà dit qu’ou sait

positivement que l’ancienne ville fut détruite après la croisade; et nous savons par Haïton qu’elle fut rebâtie à 6 milles dans l’intérieur. C’est sur la fausse idée de l’identité des deux villes qu’on a évalué à i,ooo mètres par siècle les atterrissements du Nil. Or, rien ne prouve que la côte ait avancé depuis cette époque. Le raisonnement et le calcul pèchent donc par la base, puisqu’ils reposent sur une erreur de fait.

J’ai dit, en second lieu, qu’il y avait absence complète d’étude sur les lois de formation des atterrissements. Car aussitôt qu’on a cru avoir saisi l’étendue d’un phénomène de ce genre daus un temps donné , on se hâte de soumettre le problème à une proportion. Telle étendue, dit-on, s’est formée en loo ans; donc une étendue décuple en longueur a dû se former en mille ans. Vous voyez qu’on ne se donne pas la peine d’examiner si les causes doivent toujours agir de la même manière et avec la même intensité; si les circonstances ne modifient pas le phénomène d’une manière méconnaissable; si ce qui est déjà fait, par exemple, n’exerce pas une infiuence susceptible de hâter ou de ralentir le produit de la même cause; ou si la cause elle-même n’est pas modifiée par la succession de ses produits, ce qui troublerait complètement et d’une manière continue la loi de formation de ceuxci. Si la presqu’île indienne , par exemple, est le produit de l’érosion des montagnes du Thibet, auxquelles le courant du Gange servirait de véhicule, il est plus que probable, et il est du moins possible que la matière arrachée aux montagnes fût beaucoup plus considérable autrefois dans un temps donné ; et^cela pour bien

a48 LES SOIRÉES DE MONTLHÉRT.

des raisons. Faites donc un calcul rétrograde sur des données prises dans les circonstances actuelles !

Supposons la méthode de nos savants appliquée à certains phénomènes naturels dont l’origine est connue, nous arriverons à des résultats assez plaisants. Prenons , par exemple , un homme de taille ordinaire et âgé de 3 o ans; il peut se faire que dans l’intervalle de sa trente et unième année sa taille s’accroisse d’un petite quantité, d’un millimètre, par exemple. Raisonnons à la façon de nos géologues, en nous proposant ce problème: L’accroissement de l’homme étant d’un millimètre dans un an, combien y a-t-il d’années que cet homme avait 1 3 décimètres de moins? ou, ce qui revient au même, à quelle époque est-il né? Nous trouvons que le millimètre par an donne i 3 décimètres en i, 3 oo ans; donc notre homme aurait i, 3 oo ans, et peut-être plus. Le millimètre pourrait être l’accroissement de 10 ans aussi bien que d’un an, et à ce compte nos rues fourmilleraient d’hommes qui auraient plus de 1 1 ,000 ans , et qui n’ont pourtant pas vu le déluge. Eh bien, c’est avec des raisonnements qui conduisent là tout droit , que certains savants démontrent que l’histoire génésiaque est une fable...!

M. V. — Nous savons que les calculs mathématiques mènent souvent à l’absurde. Ceci est un exemple entre mille.

M. B. — Et ce n’est pas le seul exemple qu’on puisse citer dans l’espèce qui nous occupe. En voici un autre qui vous paraîtra sans doute singulièrement remarquable :

Un de nos plus habiles physiciens a fait sur la décom-

CINQUIÈME SOIRÉE. a4g

position des roches du Limousin des observations et des calculs que l’on trouve fort ingénieux. Connaissant l’époque de la construction de la cathédrale de Limo* ges , et ayant mesuré l’altération que la pierre a subie depuis cette époque par l’action de l’air, altération qui s’étend à 1 1 millimètres de profondeur , il en a conclu qu’elle était de 27 centimètres par 1000 ans. Mais les rochers du pays sont partout attaqués à a mètres de profondeur. Donc, conclut le savant, il y a environ 75,000 ans que ces rochers subissent l’action désagrégeante de l’air. Ici, vous In voyez, pas le moindre examen de la loi suivant laquelle agit la cause donton observe les effets. On admet sans hésiter la proportionnalité des effets aux temps , comme dans l’exemple qui précède. On ne tient même pas compte de la disparité des circonstances physiques dans les* quelles se trouvent, d’une part, les roches natives, et, de l’autre, des fragments de pierre travaillés. On oublie que les premières sont bien autrement exposées à la pluie, au soleil, aux infiltrations du sol, à l’électricité atmosphérique, aux vents, h la gelée et au dégel. On oublie que les pieri’es ouvragées et façonnées par le ciseau sont moins altérables par leur surface , à tel point que sur les obélisques coupés et abandonnés dans les carrières de l’Égypte, les traces laissées par le ciseau sont aujourd’hui, après 3 ,ooo ans, aussi douces, aussi nettes que si l’ouvrier les avait frappées hier, tandis que la roche environnante n’offre qu’une surface noire et rude.

Mais appliquons de nouveau les calculs du savant à des faits vulgaires , et que nous avons souvent sous les yeux. Vous avez remarqué maintes fois que les

a5o LES SOIRÉES DE MOUTLHÉRY,

pierres qui sont à la base des édifices sont altérées et délitées à une profondeur considérable, tandis que celles de l’assise immédiatement supérieure n’ont souffert qu’une altération imperceptible. Or, en établissant un calcul dans le genre ci-dessus, on arriverait à conclure que les époques où ces deux assises contiguës ont été posées , sont séparées par un intervalle de plusieurs siècles ! Chacun sait que cette diversité d'état tient à la diversité des circonstances atmosphériques , telles que le plus ou moins d’humidité , d’ombre, de soleil... Comment le savant que je cite a-t-il oublié que des circonstances analogues devaient jouer un grand rôle dans le phénomène qu’il analysait !

M. V. — Sans doute ces calculs sont absurdes, parce qu’ils reposent sur une base erronée , ou tout au moins gratuite; et que cette proportionnalité des effets aux temps est démentie par une foule de faits. Mais cette loi me paraît applicable à un autre ordre de phénomènes que les adversaires de la nouveauté de nos continents invoquent avec une certaine confiance. Je veux parler des laves de divers volcans, tels que l’Etna et le Vésuve, laves qui alternent en grand nombre avec des couches de terre végétale, et permettent d’en compter les éruptions. J.i’époque de la formation de quelques-unes de ces couches est connue; il y en avait quatre au-dessus du soi de Pompéia, i6 siècles après la destruction de cette ville, par la réouverture du Vésuve. Or, au-dessous de cette quatrième couche il y en a au moins sept autres , et cependant il n’existait, de mémoire d’homme, aucune éruption antérieure. Un puits creusé en Sicile, dans

CINQUI^.ME SOIREE. sSl

les laves de l’Etna , en traversait sept couches distinctes, séparées par des lits de belle terre végétale, lits qui exigent au moins lo siècles pour leur formation. Pour produire ces nombreuses couches alternatives, il a fallu manifestement bien des milliers d’années.

M. B. — Permettez-moi de vous faire observer , capitaine, que je n’ai aucun intérêt à repousser cette prétention; dans le système que j’adopte sur l’âge du globe, et l’ère adamique, je puis accorder à notre terre et à ses volcans autant de siècles qu’on voudra. Ainsi, tout à fait désintéressé dans la question, je pourrais me dispenser de répondre à l’argument. Je veux néanmoins vous dire deux mots sur ce mauvais roman de Brydone dont vous vous faites innocemment l’éditeur, roman où tout est faux, prémisses et conclusion, et où ce frivole touriste a trouvé moyen de semer un peu de calomnie contre le pauvre chanoine Becupero, à qui il impute ses propres idées.

D’abord il ne faut pas 2,000 ans pour former une couche de terre végétale , comme le prétendait Brydone , il n’en faut pas même 200 dans des circonstances favoi'ables ; ainsi plusieurs des masses volcaniques des îles Eoliennes, dont l’existence remonte aux temps les plus reculés, sont encore nues et sans un atome de verdure, tandis que d’autres n’ayant pas plus de deux siècle d’âge sont, en quelques parties, couvertes d’une riche végétation. Cette diversité se remarque précisément sur deux laves de l’Etna qui sont voisines l’une de l’autre; l’une, produit de l’éruption de i 536 , est encore noire et aride, tandis que l’autre, qui lui est postérieure d’un siècle tout juste, est couverte de chênes, d’arbres à fruits et de vignes! moment où

a5a LES SOIRÉES 1)E MOjVTLHÉRY.

je vous pai'le, cette dernière Ji’a que deux siècles d’âge ; sa couche de terre végétale n’en a donc pas autant. Ainsi, rien n’est plus faux que la conséquence tirée des couches alternatives de lave et de terre végétale , relativement à l’antiquité des volcans.

En second lieu, les faits eux-mêmes ont été mal observés; les prétendues couches de terre végétale n’existent pas ; et l’on a pris pour telles , selon le témoignage de Doloinieu , des couches argileuses qui peuvent y être arrivées par des moyens tout à fait indépendants de l’antiquité du volcan et de ses diverses éruptions. Enfin , là comme ailleurs, comme parmi les strates de Pompéia , des observateurs superficiels ont pu prendre pour des couches de terre des masses de cendres volcaniques agglutinées par des infiltrations pluviales.

M. V. — Cela est encoi-e possible. Mais dites- moi maintenant ce que vous pensez de l’argument qu’on tire de l’âge de certains arbres. Il en existe quelquesuns, que le nombre de leurs couches ligneuses autotorise à croire vieux de 5 à 6,000 ans.

M. B. — Je répondrai que cela m’est parfaitement indifférent, et que je suis disposé à leur en accorder bien davantage si l’on veut. En effet, je vous ai déjà fait remarquer que le déluge avait dû épargner une grande quantité de végétaux, et c’est sur cette base que les habitants d’Hébron faisaient leur térébinthe contemporain de la création du monde. Un arbre qui remonterait à cette époque aurait donc au moins 7,000 ans; or, on n’a pas encore, que je sache, trouvé d’arbre à qui l’on attribuât une existence qui dépassât ce terme.

Mais nous pouvons encore accorder davantage. Car

CINQUIÈME SOIRÉE. a53

les végétaux, comme le premier homme, ont été créés à l’état adulte. A la voix de Dieu, des forêts ont couvert tout d’un coup une partie de la surface du globe; des chênes séculaires, des baobabs monstrueux se sont montrés là où la veille il n’y avait pas un atome végétal. S’il est donné au baobab de vivre plusieurs milliers d’années, pourquoi Dieu n’aurait-il pas créé des baobabs vieux de3,ooo ans, par exemple?

Et je pourrais encore contester l’exactitude du mode d’appréciation d’après lequel on calcule l’âge des arbres dans la zone intertropicale ; car il est aujourd’hui prouvé que les couches ligneuses se succèdent, dans certains climats, à des intervalles beaucoup plus rapprochés qu’une année entière. Mais à quoi bon multiplier des considérations dont nous n’avons aucun besoin?

M. V. — Oui, je conviens que sur ce point il ne vous est pas nécessaire d’insister davantage. J’avoue aussi que l’arsenal de mes objections contre la nouveauté de nos continents est entièrement épuisé. Mais l’antiquité des nations , mais leurs origines nous offrent encore un vaste champ de bataille, et sur ce terrain la Genèse me semble avoir fait pins d’un faux pas. Il est vrai que j’ai maintenant de bonnes raisons pour douter de ce qui me paraît le plus clair.

M. B. — De ce qui vous paraît tel.... quand vous n’y avez pas encore réfléchi. Eh bien, nous réfléchirons encore ensemble, et vos idées subiront, je l’e.spère, quelques nouvelles métamorphoses.

LES SOIREES DE MOtTTLHERY.

De l’urigine des natious. — Leurs diverses chronologies.

M. B. — • Supposons, M. Vernaux, que tout ce que nous avons dit jusqu’à présent soit non avenu. Nous ne connaissons ni le déluge, ni Noé, ni les patriarches; Adam et Eve sont un conte de bonnes femmes; l’histoire biblique, les traditions religieuses sont de la mythologie. Je vous mets face à face avec le genre humain, tel que vous le connaissez, et je vous demande votre avis sur son origine et sa cause.

M. V. — Il m’est d’autant plus difficile de vous répondre sur ce point , que je ne me sens pas le pouvoir de faire sérieusement l’abstraction à laquelle vousni’invilez. Grâce à vous, je suis maintenant trop familiarisé avec le système de la Bible , pour que le peu d’idées que j’aurais pu avoir auparavant sur les matières que nous avons traitées ne soient dans un état de confusion qui m’en rendrait l’analyse difficile. Je vais néanmoins essayer de tenir la partie avec vous ; mais en prenant cette fois l’offensive, vous me rappelez que le terrain sur lequel nous entrons est certainement le plus difficile pour les philosophes qui rejettent l’histoire mosaïque. Il est certain qu’on peut réfuter tant bien que mal mille systèmes sur un fint, sans être en état d’en faire soi-même un solide sur ce fait. Lorsque les éléments de solution manquent à un problème, il est aisé de prouver que telle ou telle solution supposée n’est

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SIXièMB SOIRBE.

pas légitime, sans que le critique soit obligé pour cela d’en donner une de sa façon. Ainsi, pour profiter de vos conseils et de vos exemples , je répondrai à votre question que... je n’en sais rien.

M. B. — Et ce sera très-sage, capitaine; très-sage, pour deux raisons. La première est que le doute sied fort bien au philosophe, et que sur une infinité de choses telle serait la réponse de notre conscience , si nous pouvions l’écouter dans le silence de nos passions. La seconde est qu’avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de trouver une réponse.

M. V. — Je crois pourtant qu’on en a trouvé.

M. B. — Quelques douzaines... je ne l’ignore pas. Mais quand je dis qu’on ne peut trouver une réponse, je suppose que j’ai affaire à un homme judicieux comme vous, et qu’il s’agit d’une réponse raisonnable, d’une hypothèse plausible. S’il ne s’agit que d’un système quelconque, où le bon sens ne soit pas de rigueur, ceci est une autre affaire ; de ces systèmes-là nous n’eh manquons pas.

M. V. — Eh bien , voyons ce que vous en savez.

M. B. — Nous pouvons absolument les passer tous en revue , et vous verrez s’il y en a parmi eux quelqu’un que vous vouliez défendre. Sinon je serai obligé de vous nommer avocat d’office ; ou si ce rôle vous paraît encore trop difficile, eh bien, nous nous contenterons de les faire passer rapidement dans notre lanterne magique.

M. V. — Cela suffira.

M. B. — Je crois que tous ces systèmes peuvent se réduire à trois genres , qui correspondent aux trois familles de savants qui ont travaillé sur cette matière.

a56 LES SOIBÉES DE MOUTLHÉUY.

Suivant les premiers, la race humaine, ou plutôt chacune des races qui constituent le genre humain, serait le produit d’une combinaison naturelle excessivement simple. Voici , par exemple , Simon qui est fils de Grégoire; Grégoire est fils d’André; André est fils de Martin ; jusque-là vous comprenez fort bien.

M. V. — Parfaitement bien.

M. B. — Eh bien , il ne s’agit que de comprendre toujours de la même manière...

M. V. — Ici je ne comprends plus.

M. B. — C’est étonnant. Car si vous comprenez fort bien qu’André est fils de Martin, vous comprendrez non moins bien que Martin soit fils d’Éloi; Eloi fils de Quentin; Quentin fils de Biaise.

M. V. — Mais ensuite?

M. B. — Et Biaise fils de son père, qui sera fils de l’aïeul de Biaise, et ainsi de suite jusqu’à l’infini. C’est une progression ascendante.

M. V. — Mais où sera le premier terme de cette progression ?

M. B. — Il n’y en aura pas; et voilà le nœud du système. Car, vous dit-on, si vous comprenez que Quentin soit le fils de Biaise dont vous ne pouvez nier l’existence; ergo et à pari, Biaise sera le fils de quelqu’un; l’existence du père de Biaise se trouve donc ainsi démontrée. Par un raisonnement semblable, on démontre invinciblement que Biaise a dû avoir un aïeul. C’est, comme vous voyez, la méthode mathématique. Lorsqu’on veut prouver qu’une loi algébrique est vraie pour un nombre quelconque de termes, ou constate quelle est vraie pour a, 3 ou 4 termes, et

l’on démontre que si elle est vraie pour m termes, elle le sera pour -|- i. C’est ainsi que vous voyez que notre succession de père en fils est vraie pour un nombre quelconque de termes de la série; donc pour une infinité de termes; donc la progression ascendante s’étend à l’infini!

M. V. — Je m’incline profondément ! ! !

M. B. — Ceci est la théorie des mathématiciens. Voici venir maintenant les physiciens et les physiologistes.

Ici, je dois le dire, on est loin d’être parfaitement d’accord. Suivant les uns, l’homme est un singe perfectionné, et il serait téméraire de vouloir pénétrer plus avant dans les mystérieuses profondeurs de la nature; mais les autres rejettent bien loin ces timides ménagements. I^e singe serait la modification de quelque autre animal moins parfait, et l’on arriverait ainsi à un animai primitif. Ici, par exemple, l’embarras est extrême. Quel est cet animal et d’où vient-il? Vous n’ignorez pas que les poissons, les crustacés, les amphibies , les mollusques ont chacun leurs partisans; mais il reste toujours la difficulté de l’origine de l’animal primitif, sans compter celle de sa propagation. I^a question est loin d’être décidée. On espère, il est vrai, beaucoup des progrès de la chimie. Il ne faut pas oublier que nous décomposons fort bien tous les produits végétaux et animaux; que nous savons que toute substance végétale est composée d’oxygène, d’hydrogène et de carbone, dans des proportions diverses avec quelcpies atomes d’azote dans certains cas ; et que les substances animales contiennent les mêmes éléments, mais ce dernier en quantité beaucoup plus

considérable. Nous avons décomposé la potasse, et formé des métaux, comme l’ammonium, par la combinaison de deux gaz. Nous formons de toutes pièces des substances organiques, telles que l’urée et les mucilages; et n’avons-nous pas lieu d’espérer que nous finirons par comprendre comment l’animal primitif, un mollusque, un polype a pu se former?

Jlien n’empêcherait, au reste, d’admettre pour ce seul animal primitif, pour un pauvre mollusque', pour un polype , pour une crevette, le système des générations spontanées. Il faut bien que cette crevette soit née du limon , des sables , ou de l’eau de mer; car enfin on pe peut expliquer son origine autrement; or, la crevette est incontestable. Ne trouve-t-on pas d’ailleurs des témoignages à l’appui ? Ne lisons-nous pas dans Diodore, que les Egyptiens lui soutenaient le système des générations spontanées , en s’appuyant sur ce fait indubitable : qu’après le retrait des eaux du Nil , il sortait du limon une énorme quantité de rats qui couvraient toute l’Egypte?

Suivant d’autres, l’animal primitif est une vraie superfétation. L’homme est un type, et ce type a reçu l’existence par la création successive de ses parties à des époques diverses. Un beau jour, une tête sortit de la terre, puis une poitrine, puis des bras, puis un ventre, puis des jambes ; voilà un homme tout fait ; mais cette action créatrice de la terre, qui se trouve ainsi, à la lettre, notre mère commune, suivit la progression fort lente de ses propres perfectionnements. Je suppose qu’il en sortit également une femme, et que la terre abdiqua en leur faveur sa faculté génératrice. D’ailleurs, avec la meilleure volonté du monde ,

elle n’aurait plus çette faculté , attendu qu’elle est vieille, et condamnée en conséquence à la stérilité des vielles femmes. Cet ingénieux système est un des plus remarquables produits de la lumineuse époque du dixhuitième siècle; mais voyez, comme dit le proverbe, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il y a deux mille ans que ces Égyptiens dont je vous parlais tout à l’heure exposaient la même théorie à Diodore. Car ils ajoutaient à ce qui précède que )es rats en question ne naissaient pas tout formés; mais que des têtes d’abord, puis des ventres, puis des pieds et des queues se succédaient avec le temps; tirant de là une induction aussi incontestable que le fait en lui-même, ils exposaient que les hommes étaient ainsi nés du limon échauffé par le soleil. Lucrèce, à la même époque, soutenait de son côté quelque chose de semblable; pour l’honneur de la philosophie, nous nesupposons pas que lesLamettrie et les Telliamed ne fussent que des plagiaires. I^es beaux génies se rencontrent, a-t-on dit depuis longtemps.

La théorie n° 3 est celle des philosophes proprement dits. On suppose, avec Buffon, que la terre a passé par telle ou telle révolution, longtemps incompatible avec l’existence des êtres organisés. Il vint enfin une époque où cette incompatibilité cessa ; et la terre porta d’abord des végétaux, puis certains animaux dont l’organisation allait en se perfectionnant, puis l’homme, organisation la plus parfaite de toutes, mais dont l’existence avait une époque marquée dans la série dea modifications terrestres. Ce terme atteint, rien ii’cmpéchait plus l’homme d’exister et de se propager.

M. V. — Mais cela n’est pas une théorie sur l’origine de l’homme.

a6o LES SOIIIÉES DE MONTLHÉRY.

M. B. — Ces messieurs vous disent tout ce qu’ils en savent. On n’affirme rien; on se contente de fixer une époque où l’espèce humaine a pu commencer; mais pour la cause et les circonstances de son origine, on laisse tout cela dans le vague; aujourd’hui, c’est le bon genre.

M. V. — Cela revient à dire : Nous ne savons pas.

M. B. — Oui. Mais cette réserve équivoque est bien différente dans son principe de cette tempérance de pensée qui sied si bien à l’homme sage. Ici , il faut nécessairement choisir entre le progrès rétrograde à l’infini , ou la génération spontanée de l’homme par la terre, ou sa création primitive par une intelligence toute-puissante. On n’ose avouer les deux premières suppositions, parce que, parmi les absurdités philosophiques , ces deux-là ont le tort de n’étre plus de modo; mais on ne veut pas accepter le dernier système, parce qu’on serait croyant. On doutera donc; on laissera la question indécise; et si c’est là le parti que prennent les savants, il deviendra de bon ton. Mais nous, que devons-nous penser de ces hommes qui raisonnent si fièrement sur tant de choses, qui se prévalent de magnifi(|ues découvertes sur la science des origines, et qui, si on leur demande: D’où venez-vous? ne savent que répondre?

M. V. — Qu’il n’y a pas de quoi être si fier. Vou.s autres... j’allais dire nous... vous avez au moins làdessus un système, et celui-là est assurément le plus digne de l’homme. Mais avançons d’un pas dans son histoire. Nous en sommes restés au déluge , c’est-à-dire, à Noé et à ses trois enfants, sans compter leurs fein-

SIXIKME SÜIKÉE.

mes. Il y a là iiii moyeu de propagation un peu plus sûr que les cailloux jetés par Deucaliou et Pyrrha pardessus leur épaule. Mais il s’agirait de savoir si d’éléments aussi simples ont pu résulter des nations au bout d’un temps au.ssi court que celui supposé par la Bible; et à plus forte raison, par les dates de l’iiistoire profane ?

M. B. — Cette question a été résolue cent fois, et il me suffirait de vous renvoyer pour cela aux calculs d’Euler. Mais le fond du calcul est trop simple pour que nous nous dispensions de le faire nous-mêmes. Supposons un seul couple, et plaçons-nous Æ abord dans les circonstances moyennes de production qui existent aujourd’bui. Un couple donnera 4 enfants, qui représenteront deux autres couples , lesquels pourront être pris pour le produit de 3o ans. I,a population, au bout d’un temps donné, sera le dernier terme d’une progression géométrique raison a ; et le nombre des termes sera le quotient du temps total divisé par 3o. Prenons 3oo ans. I^e dernier terme sera d’après la formule connue = ^ 9 = 5i a; et trois couples donneraient plus de i,5oo individus. Si l’on prend 5oo ans, on trouvera pour produit total des trois couples, après ce temps, à peu près aoo,ooo individus. Or, la dispersion des peuples et la confusion des langues à Babel remontent à environ 5oo ans après le déluge, en suivant les Septante. Le chiffre ci-dessus est plus que suffisant pour répondre à toutes les circonstances du récit biblique.

Voici un premier calcul que nous pouvons appeler calcul brut , et sur lequel il y a bien des remarques à faire. On dira que la production moyenne de quatre

a6a i:.KS soirées de montlhéry.

enfants par famille n'est pas le produit net, puisque nos tables de mortalité nous montrent que si i,ooo enfants naissent la fois , il h’en reste pas 5 oo vivants au bout de 3 o ans. On dira, en second lieu, que inalgré la loi de la progression géométrique, nos populations ne doublent pas à beaucoup près en 3 o ans, et que celte base est tellement erronée, qu’il y a souvent des faits de population rétrograde , et que ceux de poplilation stationnaire, ou à peu près, sont assez nombreux. Un savant de Bruxelles s’occupe même en ce moment de recberches à ce sujet.

M. V. — J’allais précisément vous faire ces observations. Vous n’avez fait que me prévenir,

M. B. — J’y répondrai tout à l’heure; mais j’ai encore trois remarques à faire en faveur de l’accroissement rapide de la population primitive.

i” Je n’ai pris qu’uti petit nombre de termes, en m’arrêtant à 5 oo ans , et le résultat obtenu suffisait jjour représenter les faits de ce premier âge du monde. Si nous ajoutons seulement lao ans à ce chiffre, le dernier terme déjà obtenu sera multiplié par i6, ce qui nous donnera plus de 3 millions; au bout de 710 ans nous aurions 2S millions, au bout de 800 ans nous en aurions aoo millions; enfin, au bout de 1,000 ans, nous en serions à plus de 25 milliards d’individus, c’est-à-dire, à 3 o fois toute la population actuelle du globe. Nous arrivons ainsi infiniment au-dessus de la limite qu’a pu atteindre la population à cette époque; mais je voulais vous rappeler avec quelle rapidité augmente une progression géométrique, dès qu’on a dépassé les premiers termes.

2° Nous avons pris pour production moyenne dé

chaque famille, le nombre de 4 enfants; mais ce chiffre ne concerne que nos familles actuelles , que nos existences dégénérées de 70 ans. Dans les premiers siècles qui suivirent le déluge, la vie de l’hoinine allait encore à 200 ans; et comme il n’est pas vraisemblable qu’il en passât i ao dans la décrépitude de nos vieillards, il est à croire que le temps de sa fécondité occupait une partie de sa vie proportionnée à ce qu’elle en occupe maintenant. Si on ajoute à cela qu’une vigueur corporelle bien supérieure à la nôtre se combinaitavec cette longévité qui en était la conséquence, voilà un ensemble de causes qui nous permettra d’élever beaucoup plus haut que nous ne l’avons fait le chiffre de la production. La longévité seule nous autorise à le tripler; nous trouvons ainsi au bout de cinq siècles, environ 600,000 individus. Or, il est vraisemblable, ou du moins possible que la population générale ne s’élevât pas à ce chiffre , lorsqu’on entreprit la tour de Babel.

3 ° Parmi les causes qui restreignent actuellement la . population, il en est une très-puissante qui n’existait pas à cette époque. Personne n’ignore combien l’accroissement des populations est favorisé par la facilité des subsistances; combien il est restreint parla misère, les privations, les souffrances que la pauvreté entraîne avec elle. Or, à l’époque dont nous parlons, rien, sous ce rapport, ne faisait obstacle au développement de la race humaine, parce qu’on avait devant soi autant de terre et de productions agricoles qu’on en pouvait désirer. C’était dans toute sa vérité le proverbe : Là où il y a un pain, un homme naît à côté. Bien plus, une nombreuse famille devenait une ric’hesse pour son chef;

LF.S SOIR]£eS DK MONTLHÉRT.

et tel était encore beaucoup plus tard l’état des choises chez les Juifs, peuple agriculteur, par la raison que c’étaient autant de bras pour le travail des champs, et que chaque paire de bras rapporte ainsi beaucoup plus qu’elle ne dépense, dans des contrées aussi fertiles que l’était la Judée, et probablement toute la terre habitable dans cet âge du monde. Cette cause active de population n’est pas aisée à évaluer d’une manière précise; mais ne fit-on que doubler notre production moyenne pour en représenter l’effet, nous aurions, 5oo ans après le déluge, à l’époque de la dispersion, à peu près i,aoo,ooo individus. En tenant compte de toutes ces causes, nous trouvons au bout de 6ao ans, près de 20 millions, et après ySo ans, environ uu demi-milliard (i).

M. V. — J’accorde, ou plutôt il est impossible de contester ces calculs. Mais ce sont là des abstractions.

(i) II ne faut pas oublier que ces résultats des calculs de M. Bulmont ne représentent chacun que le dernier terme de la série, et qu’il ne faut pas lui objecter les morts qui ont eu lieu jusqu’à l’époque qu’il considère. Le dernier terme représente la dernière génération , tandis que le nombre total des hommes depuis l’origine de la série serait égal à la somme de ses termes. Ot,on sait que la somme des termes d’une progression géométrique, raison 2, est double du dernier terme, moins un. De sorte que le dernier terme serait 5 oo, si la somme tot.ale était 1000 moins i, ou 999. Ainsi, si la progression géométrique abstraite se réalisait, comme le suppose d'abord M. Bulmont, et que le nombre des hommes nés et morts jusqu’à une certaine époque montât à dix millions, par exemple, la dernière génération se composerait de cinq millions d’hommes moins un.

{Note de l'éditeur. )

Ijü nature, au moins dans les circonstances actuelles, ne respecte guère la formule des progressions géométriques.

M. B. — M’y voici. Je vous prie d’abord de m’accorder que des accidents ne détruisent pas une loi générale; et que si une loi peut se calculer, les accidents ne le peuvent pas. Ma pensée n’est peut-être pas trèsclaire, mais elle va le devenir. Vous ne nierez pas que la multiplication du genre humain ne soit une loi de la nature, et que cette loi ne suive la règle des progressions géométriques. Le premier terme cl la raison seront indéterminés, si l’on veut, mais le fait et la nature de la progression sont incontestables. De plus, les bases des calculs que nous avons faits sont extrêmement modérées; nous avons adopté la raison 2 , et nonseulement on ne peut nous faire chicane sur ce chiffre qui pouvait être vrai à cette époque, mais comme 011 ne pourrait nous prouver que la raison 3 ne fût pas celle qui régnait alors, sinon uiic plus furie encore, nous sommes parfaitement en droit de l’admetti e, d’autant que nous y sommes autorisés par les remarques ci-dessus. Dans celte hypothèse, les résultats obtenus grandissent énormément; car nous trouvons au bout de 3 oo ans, 60,000 individus au lieu de i 5 oo; et après 5 oo ans, 35 o millions au lieu de 4oo,ooo.

Donc nos calculs sont inattaquables, et beaucoup au-dessous du chiffre auquel nous aurions pu les por ter. C’est là un fait, c’est là une loi naturelle. Or, dans les circonstances actuelles, cette progression se dément. Qu’est-ce que cela prouve? non pas que la loi n’existe pas, mais qu’il y a des causes accidentelles qui en détruisent l’effet. La question est donc de savoir si ces causes existaient à l’époque dont il s’agit. Cela peut

a6G LES SOIRÉES DE MONTLHÉRT,

être; maïs il est impossible de prouver qu’il en fût ainsi; et comme il y a toujours présomption en faveur du fait historique, à moins de preuves contraires, nous sommes en droit d’en conclure que ces causes n’existaient pas, ou existaient à un degré beaucoup moindre, ou n’ont commencé à agir qu’assez tard. Admettons-les en partie; mais tenons-nous au chiffre 3, comme raison de la progression. Nous avons au bout de Sooans, 35o millions d’âmes. Réduisons, si vous le voulez, à un centième (réduction énorme et improbable), il nous restera encore 3 millions et demi, que nous pouvons admettre sans difficulté.

Remarquez maintenant qu’outre le droit pur et simple que nous avons de nier l’existence à cette époque des causes accidentelles qui limitent aujourd’hui la population , nous avons pour le faire une raison grave, empruntée à l’ordre des causes finales. A cette époque, il s’agissait de peupler la terre, et Dieu a dû pourvoir à la propagation rapide de l’espèce humaine en éloignant les causes physiques qui l’auraient restreinte. Aujourd’hui, au contraire, non-seulement cette propagation rapide n’est plus dans ses vues, mais elle serait une impossibilité et un mal , à cause de l’état social et de la diffusion de l’espèce humaine sur tout le globe. Il a donc dû pourvoir plus tard et maintenant aux conséquences fâcheuses de la fécondité humaine; et en voyant que les calculs mathématiques sont démentis par les faits ( en eela coinme^ en bien d’autres choses), nous sommes amenés à reconnaître ici dans les accidents naturels qui eu sont la cause, une vue providentielle qui les fait agir à son gré. Mais aussitôt nous nous reportons à une époque où^ la Providence

avait d’autres vues, et nous concevons aisément que son but étant tout contraire, son action s’exerça aussi contrairement, et cela par le moyen de causes naturelles qu’elle fait naître et modifie comme il lui plaît.

M. V. — Je conçois fol-l bien cela; et de plus cette manière d’envisager les choses, si elle n’est pas du goût de tout le monde, est néanmoins fort licite; c’est un retranchement dans lequel il serait impossible de vous forcer.

M. B. — D’autant plus qüe je ne demande pas de miracles. Il est incontestable que les influences naturelles changent avec le temps; que telle cause qui fa-* vorisait la population peut cesser et changer pour ainsi dire de signe; on en citerait mille exemples. Je ne signalerai que celle qui fait l’objet de ma troisième remarque ci-dessus. Le défaut de ressources dans les familles nombreuses, et l’encombrement qui existe depuis longtemps sur le globe , sont deux arrêts puissants que la population ne peut franchir. Mais jetez l’homme sur un sol immense qui lui appartienne, s’il veut le saisir, il s’y multipliera rapidement. Voyez l’Union américaine. J-ià où il y avait 3 millions d’âmes il y a quelque 5 oans, on en trouve aujourd’hui i 3 millions, dont une partie, il est vrai, est une émigration dé l’Europe. Voyez l’île de Binés, occupée en iSSg par cinq naufragés anglais, dont un seul homme, et peuplée, après 80 ans, de 12,000 individus provenant de quatre mères.

Je pourrais encore trouver des preuves à l’appui dans l’accroissement énorme de population que recevaient en peu de temps les républiques anciennes ; témoin les divers recensements de Home ; ce qui obli-

^68 LES SOIREES DE MfKNTLIIÉRY.

geait à des colonisations très-fréquentes qui ne sont pas dans les habitudes, parce qu’elles ne sont pas dans les nécessités des peuples modernes. La seule ville de Milet comptait une trentaine de colonies dont elle était la mère. Si nous remontons encore plus haut, nous trouverons dans la Bible même un fait qu’on ne peut contester, parce qu’il jouit de tous les caractères de la certitude historique. La famille de Jacob était entrée en Égypte au nombre de personnes. À la sortie d’Égypte, il y avait 600,000 hommes en état de porter les armes, ce qui suppose envion 2 millions d’âmes, produit de ces 70 personnes. Il y a une très-grande distance entre les supputations diverses faites sur le séjour des Israélites en Égypte; on hésite entre ai 5 et 43 o ans, pour des raisons qu’il est inutile de retracer ici. Les résultats de calcul correspondant à ces deux chiffres seraient énormément différents; mais prenons le plus fort de ces deux chiffres; c’est pour nous l’hypothèse la plus désavantageuse. L’accroissement de la population israélite paraît encore énorme dans ces termes ; cependant c’est un fait incontestable : car pourquoi Moïse aurait-il indiqué 600,000 combattants au lieu de 100,000, par exemple, si le fait eût été faux, et cela en parlant à 100,000 individus qui pouvaient se compter et le démentir à chaque instant; car ils n’avaient ni intérêt, ni amour-propre à satisfaire avec de faux chiffres. Or, ici nous devons remarquer que la vie des hommes était considérablement réduite à cette époque, et la production par conséquent. Remontons donc à une époque plus voisine du déluge, et plus productive. Soixante-dix individus pouvaient exister sur la terre au bout de 5 o ans, en tenant compte des

cil’coiislances favorables que nous avons énumérées. Donc, avant 5oo ans, il devait se trouver sur la terre beaucoup plus de 2 millions d’âmes; et vous voyez que cette conclusion a pour point de départ un fait historique indubitable, à la certitude duquel elle participe. Et de plus elle nous montre que les bases de nos premiers calculs étaient beaucoup trop modérées; ce qui tient à i’in(lueuce des deux causes que nous avons reconnues. Les premiers termes et la raison de la progression étaient bien plus favorables à la popu. lation , comme nous étions en droit de le supposer à priori ; et les résultats deviennent de plus en plus favorables au téinoignagé de la Bible.

M. V. — Cela est vrai...., très-vrai; et la matière me paraît épuisée. Si nous passions maintenant à la question de l’origine des peuples et des nations?

M. B. — Volontiers. Nous en trouverons la solution dans la Bible , et pas autre part. Ce n’est pas à dire que nous y lirons l’origine des Basques et des Savoyards, mais les nations primitives y sont passées en revue dans la personne de leurs fondateurs. Vous y voyez les enfants de Noé, chefs de tribus et de colonies se répandant eà et là sur la terre, par dificrents méridiens; on y assigne la part de cbacun; on dit sa famille et les divers peuples qui en procèdent. Vrai ou faux, ce tableau synoptique est rationnel; il est dans la forme que les faits out dû prendre, lorsque l’humanité s’est développée et étendue par toute la terre. Or, on n’y trouve pas seulement cette forme logique, qui serait seule un caractère de vérité; mais on y remarque des traits qui, après bien des siècles, pouvaient se vérifier encore. Il est inutile de dire que les traditions

LKS SOIRÉES DE MONTLHÉBY.

profanes sur les origines sont ou tout à fait nui|es, ou tellement niaises, que personne n’a encore essayé de les prendre ap sérieux. Car il ne suffit pas de dire que tel homme fonda tel empire. Avant la naissance de cet empire , il y a un peuple ou une tribu dont il faut dire l’origine, et ç’est toujours ici que le fil des traditions se brise. Ou jjien l’on dit, comme les prêtres tbébains d’Égypte, que les premiers hommes sont nés à Thèbes, et formés du limon , à l’instar des rats.

M. V. — Vous dites qu’on remarque dans la filiation biblique des peuples certains traits qui, beaucoup plus tard , offraient encore de^ moyens de vérification. Ces caractères seraient importants à connaître.

M. B. — Il faut remarquer que ces traits fort reconnaissables ne sont pas de nature à former preuve authentique; le sujet ne le comporte pas. Mais il y a accord , comme cela doit être , entre les généalogies nationales de Moïse et certains faits qui sont l’image des faits primitifs. Ainsi les peuples auraient reçu leurs divers noms des fils et des petits-fils de Noé, qui furent leurs fondateurs, et ce système de nomination primitive se retrouve presque toujours dans l’histoire profane, et donne le démenti à certains savants , comme nous le verrons tout à l’heure. Vous trouverez dans les antiquités judaïques de Josèphe (i) le tableau généalogique des nations que donne aussi la Bible , mais que cet auteur développe en le rapprochant des noms de l’histoire profane. Je me contenterai de vous en donner quatre ou cinq exemples.

Celui des fils de Noé qui eut l’Occident en partage, (l) Aotiq. judaïca, p. i4-

est Japhet ; et l’on conçoit que le nom du fondateur de la race humaine dans cette partie du monde a dû se conserver parmi ses descendants. Aussi dans la mythologie grecque trouvons-nous pour premier homme, Japet, père de Prométhée. La différence des noms est déjà fort petite; mais elle le devient moins encore, si l’on observe que la langue hébraïque n’a pas la lettre p; et que la lettre ph qui se trouve dans le mot Japhet, se prononce souvent p; témoin le nom de l’historien Josèphe, qu’il écrit lui-même I(0(ni7co;, à la suite de son prénom 4*X«6ioî, où entre la lettre (p. J’en pourrais citer bien d’autres exemples.

Parmi les enfants de Japhet se trouve celui que la Vulgate appelle Javan, et qui serait, dans le système de la Bible, le père des Grecs proprement dits. Or, ce nom s’écrit en hébreu par trois lettres , lesquelles donnent simplement ion ou ioun, si l’on n’y ajoute pas les points voyelles , qui sont d’une autorité fort équivoque. Ici, ne reconnaissez-vous pas le chef de la race grecque, qui a donné sou nom à l’Ionie? Ce nom d’ioniens forme souvent dans les auteurs le synonyme de Grecs en général, et, suivant M. Champollion , les peuples de toute la terre hellénique sont appelés iouni , dans les inscriptions hiéroglyphiques , et représentés dans les peintures égyptiennes sous des traits qui caractérisent cette race ( 1 ).

Parmi les enfants de Chanaan, la Genèse en cite deux nommés, l’un Sidon, qui fut le fondateur de la ville qui a toujours porté ce nom; l’autre Chus, qui

(i) Dans les anciens poëmes indiens, Alexandre est appelé roi des Javanas. {Note de l‘éditeur.\

aya LES SOIRÉES DE MONTLHÉRY.

conduisit une colonie sous le ciel éthiopique. Or, Josèphe prend tous ses contemporains à témoin que les peuples de l’Ethiopie n’avaient pas en Afrique d’autre nom que celui de Chusœi. Mais cette appellation n’était pas à son époque quelque chose de récent, puisque, dans les inscriptions hiéroglyphiques, l’Ethiopie est toujours appelée terre de Kousch.

L’Egypte fut peuplée par les enfants de Chain, et fut en particulier le lot de Mestraïm. De là, ce pays est désigné dans la Bible par les deux noms de Mestraïm et de Terre de Cham. Or, les Arabes, de tout temps et maintenant encore, désignent l’Egypte par le nom de Metzr. Quant au nom de Terre de Cham, nous allons le retrouver sous une forme remarquable, qui va nous mettre aux prises avec des savants illustres.

Au témoignage de Plutarque, l’ancien nom propre de l’Egypte est celui de Chémia. Or, Chdmia est la même chose que Chamia, comme le mot attique démos , qui signifie peuple , est la même chose que damas, ainsi qu’on l’écrit dans le dialecte lacédémonien. Que diriez-vous à celui qui reconnaîtrait dans le mot Charnia le pays de Cham , comme dit la Bible ?

M. V. — L’identité est évidente; mais l’assertion de Plutarque est-elle bien authentique, ou du moins confirmée par des témoignages suffisants?

M. B. — Nous trouverions dans l’antiquité des pièces à l’appui, mais nous avons une autorité d’un beaucoup plus grand poids. Suivant MM. Champollion , le nom national de l’Égypte est Chémi, Chimio\x Chame, suivant les dialectes; ce dernier serait du dialecte thébain, qui est précisément le plus voisin de l’origine

(les clioses. Le mot Chémi se trouve dans l’inscription de Rosette (i).

La conséquence que devrait tirer de là un homme non prévenu contre l’histoire liiblique , se présente d’elle-même. Mais le savant auteur que je cite y voit tout autre chose. Le mot Chinii en copte signifie noir; or, la terre d’Egypte est noirâtre; telle est la vraie cause qui a fait donnera l’Egypte par les naturels, le nom de Chétni. Il n’y a pas jusqu’à la chimie, dont le nom ne tire de là son origine, au dire du célèbre auteur. Selon lui encore, les Hébreux, trompés et par la similitude des mots et par les .souvenirs de leur histoire, auraient vu dans le nom du pays l’équivalent de terre de Cfiam , qu’ils se sont plu dans la suite à lui donner.

Je vous ai fait remarquer déjà qu’en pareille matière les hypothèses sont plus ou moins plausibles, mais que le sujet ne comporte pas une démonstration. Il s’agit donc de comparer le système de MM. Champollion avec le nôtre, et de décider lequel est le plus naturel, le plus conforme aux faits ordinaires, le plus ri(die d’analogies. A l’appui de son hypothèse, M. Champollion ne cite aucun fait, que je sache; il affirme, et voilà tout. Seulement lorsqu’il pense que les Hébreux, trompés par la similitude des sons, auront pris le nom de l’Egypte pour une dérivation de celui de Cham , il pense un fait absurde. Si M. Champollion sait, en i835, que ce mot signifiait noir, dans la langue égyptienne, les Hébreux en Égypte devaient le savoir aussi bien

(i) L’Égypte sous les Pharaons, par Champollion le jeune.

que lui. Et si la noirceur de la terre d’Égypte était le principe de cette dénomination , les Hébreux qui avaient cette terre sous les yeux , et les traditions nationales dans les oreilles, auraient su apparemment ce que MM. Cliampollion savent si bien. Cela posé, comment auraient-ils pu s’imaginer que le nom de l’Égypte dont ils connaissaient le sens et l’origine, suivant les Égyptiens, venait néanmoins d’un individu de la famille deNoé? De plus, il n’y a pas ici de vanité nationale; car Cliani n’était nullement un des ancêtres de la nation israélite, et les Hébreux le considéraient comme un être maudit avec toute sa race, dont ils se promettaient bien d’exterminer une partie dans la terre de Chanaan. Ce n’est pas non plus une illusion, comme s’en crée souvent la politique des peuples ; car l’occupation de l’Égypte par Cbam et ses enfants, ne leur donnait aucun droit, comme ils n’eurent jamais aucune prétention sur l’Égypte. Voilà dans toute sa nudité le système de MM. Cliampollion.

Nous, au contraire, nous nous appuyons sur des analogies puissantes qu’on ne peut pas contester. Nous disons que les tribus qui furent les éléments des empires prirent leurs noms de leurs premiers chefs , car toutes ont commencé par la famille. Le nom du chef a désigné la famille, puis la tribu, puis l’État souverain, et il est absurde de supposer d’ailleurs qu’un peuple prend .son nom d’un accident aussi vulgaire qu’une petite nuance du sol; car avant de se fixer sur le sol , ce peuple avait un nom , un nom d’ancêtre , un nom national, et ce nom il ne le changera pas pour un autre, en considération d’une teinte plus ou moins foncée qu’il remarquera à la terre.

SIXIÈME SOIBÈE.

Et puis admirez encore, sous un autre point de vue, celte belle interprétation. Selon ces auteurs, les Egyptiens sont une colonie éthiopienne, qui est descendue en Egypte avec le Nil, c’est-à-dire, qui s’est avancée vers le nord à mesure que ce fleuve étonnant formait le sol de l’Egypte par le dépôt de son limon. Cela étant, le sol de l’Egypte devait être de même nature et de même couleur que celui de l’Ethiopie, puisqu’il provenait de celui-ci transporté par le Nil, ou bien puisque l’un et l’autre provenaient également de la source quelconque à laquelle le Nil empruntait son limon. Donc la colonie éthiopienne n’a rien vü en Egypte qu’elle n’eût vu chez elle; si l’Égypte était noire, l’Éthiopie l’était autant. Voyez-vous comment l’étymologie de chémia devient ridicule?

M. V. — J 'en conviens.... mais cela prouve-t-il en faveur de celle qui fait dériver ce mot de Chain?

M. B. — Il me semble que l’absurdité des hypothèses contraires est une présomption favorable. D’aillcUrs, je puis vous donner un nouvel échantillon des tours de force auxquels on est entraîné, qUaiul on s’écarte de la voie tracée par la Bible. Les Hébreux appellent l’Égypte terre, de. Chatn, Eh bien, seloti un célèbre érudit, cela ne veut pas dire terre de Cham, ell prenant ce dernier mot pour le nom d’un des fils de Noéj Cham n’est pas un nom propre; c’est un mot hébreu qui signifie chaleur ; terre de Cham signifie donfc chez les Hébreux terre de la chaleur, paCce que l’Égypte est un pays plus méridional et plus chaud que le leur.

M. V. — Mais je ne pense pas que vous contestiez le fait.

376 I.ns SOIRÉKS DK MONTLHKUT.

M. B. — Non vraiment, je ne le conteste pas; mais étant donnée cette admirable raison, l’Élhiopie aurait dû être appelée au même titre, et à fortiori, terre de la chaleur; or, cjuand l’Egypte est appelée terre de Chain et de Meslraïm , l’Éthiopie est désignée sous le nom de terre de Chusch, ce nom étant celui d’un des fils de Chain. Or remarquez que ce titre est celui de l’Éthiopie, non pas seulement dans la Bible, mais dans tous les monuments hiéroglyphiques; l’Éthiopie est désignée par les Égyptiens sons le nom de pays de Koiisch, comme vous pouvez le voir dans les ouvrages de MM. Champollion. L’illustre savant qui nous fournit l’ingénieuse interprétation que je viens de vous offrir, n’ignore assurément pas cette particularité. Pour un homme sans prévention, le rapprochement de cette circonstance avec le nom de Cham et le mot de chemia, serait quelque chose de décisif, ou tout au moins vaudrait la peine d’être signalé : le savant n’en'dit rien, et il a ses raisons pour cela.

Je conclus que les explications données par nos illustres érudits sur l’origine du mot cheniia sont complètement dépourvues de vraisemblance, et ne peuvent être prises au sérieux que par des antibiblistes à tout prix. Pour les hommes qui jugeraient la question aux simples lumières du sens commun....

M. V. — .... Il en est tout autrement , j’en conviens , mais voyons les vôtres.

M. B. — Je dis que les exemples fourmillent à l’appui de ce principe, que les noms des contrées ont pour origine celui des fondateurs des nations, ou d’hommes remarquables, quels qu’ils soient. Je citerai

SIXIKME SOIRÉE.

d’abord les Hébreux (i), Juifs ou Israélites, qui tirent ces différents noms de leurs ancêtres; l’idumée et l’Assyrie, que la Bible appelle terres d’Édom et d’Assur : je citerai l’Hellénie ou la Hellade, qui tire son nom d’Hellen,filsdeDeucalioii; le Péloponèse, ainsi nommé de Pélops; l’Attique, d’Attys; la Thessalie, de Thessalus; la Laconie, de Lacédéinon; là ïroade et llion, de Tros et d’IIus; l’Ionie, TÉolie et la Doride, d’ion, d’Æolus et de Dorus; Rome, de Roinulus; le Latium , de Latinus ; et une infinité d’autres. L’Eiu-ope tout entière est ainsi nommée par les Grecs du nom de la sœur deCadmus; l’Asie, l’Afrique et la Libye tirent leurs noms de trois demi-déesses citées par Apollodore; et de nos jours, l’Amérique et la Colombie doivent leurs noms à deux navigateurs célèbres. C’est qu’il est en effet dans la nature des choses que la dénomination des pays soit précédée par l’existence des peuples qui leur imposent un nom; or ces peuples ont eux-mêmes des noms qu’ils n’abdiqueront pas en faveur d’une circonstance peu importante, et qui se fixeront sur le sol avec les peuples qui les portent. Ainsi ont fait les Francs dans la Gaule, ainsi les Anglo-Saxons en Bretagne, les Bretons dans l’Armorique, les Normands en Neustrie, les Huns en Hongrie, les Vandales en Andalousie, les Turcs dans la Grèce.

La possession de l’Égypte par les enfants de Chain est un fait qui s’accorde encore avec certaines circonstances, lesquelles donnent lieu à des rapprochements singuliers, et tout à fait frappants. Vous savez que toutes les chronologies égyptiennes, en désaccord sur

(i) Cette étymologie du mot hébreux est contestée.

(Note de l’éditeur.)

278 LES SOIBÉES DÉ MOKTLHÉRY.

presque tout le reste, conviennent entre elles sur le nom (lu fondateur du royaume d’Égypte; cet individu est Menés , qu’on croit le même que le Mestraïm de la Bible. Or nous trouvons dans le catalogue d’Ératosr thènes que le nom de ce roi a, en langue égyptienne, au dire des prêtres de Thèbes, la même signification que le mot grec Aiovioç (1), c’est-à-dire fils de Jupiter, ou procédant de Jupiter. Vous savez que le Jupiter égyptien tie s'appelait ni Jupiter, ni Zt'jf ni Aiot, mais Hammon ou Am-on , comme le portent les hiéroglyphes : la terminaison est quelque chose de variable et de dialectique; la racine est Ham; de sorte que le Aiovioî d’Eratoslhènes r eviendrait à fils de Ham, ou descendant de Ham. Or l’identité de Ham et de Chnni l’ésulte à lu fois du témoignage de l’antiquité, et en particulier de saint Jérôme (a), et de considérations grammaticales très-puissantes. 1 " le 4 et le ck des Hébreux ont une rcssemblaiK’e telle, qu’on doit les prendre facilement l’un pour l’autre, surtout dans l’écriture manuscrite (n n); a" l’une et l’autre expriment de fortes aspirations qu’il est facile de confondre, et qui se substituent souvent l’une à l’autre; 3“ leur valeur vocale réelle n’est pas celle <|ue représentent pour nous les lettres h et ch., mais des valeurs extrêmement voisines, comme nous en avons des preuves nombreuses dont je vous citerai plusieurs exemples. Les Septante et Josèphe traduisant d’hébreu en grec des mots qui , dans la Vulgate, commencent par la lettre h , y substituent souvent la lettre

(1) Ce mot résulte probablement de l’altération de ceux-ci, Ati; ulo'ç.

(2) Quæst. in Genesim... Ham vel Cham, a quo et Ægyptus usque hodie lingua^Ægyptiorum Ham dicitur.

ch , OU plutôt le X des Grecs ; quelquefois ils font le contraire.

Ainsi les noms propres que la Vulgate écrit Hiram, Hazael, Heicias, Nalium, Neheinias; les noms géographiques, Herinon, Hébron, Horeb, Ilai-an, Hemath, s’écrivent en hébreu, Chiram, Chazaël, Chelcias, Nachum, Nechemiah, Chebron, Choreb, Chermon, Charan, Chematb, en représentent du moins par la double lettre cb, le chelh hébreu qui commence |c nom de Cham , et ces noms sont tous écrits en grec par la lettre De plus, cette forte aspiration disparait souvent entièrement, sans être remplacée en greo par le ou même par l'esprit rude; car les noms que nous voyons écrits en grec, Eôa, Nôe, Avva, Ayyatoî, È^e^iaç, Eùt>.a, BeOXîè(z, Fetov, Eùaïoi, et en latin, Eva, Noë, Anna,Aggæus, Ezécbias, Evila, Betbleein, Gehon, Hævei, s’écrivent en bébreu avec le cAeM , Cbevah , Noeba, Cbannab , Cbaggaï, Chizebiab, Cbevilab , Beitblechem, Gichon, Cbivi; le nom de Noé est écrit par Josèphe, Ntip?» I® même auteur écrit indifféremment Éêpwv etXéSpwv, pour la ville que la Vulgate appelle Hébron. Je pourrais citer une foule d’autres exemples. Mais ceci suffît pour prouver que la lettre qui commence le nom de Chain, n’est qu’une aspiration représentée à peu près par le ^ des Grecs, et qui peut à volonté se prononcer ou se supprimer. Ce nom de Cham peut donc se retrouver à la fois, et dans le mot XTnfJua, Pt dans le nom de la divinité de Hammon.

Au reste, vous avez pu remarquer aussi bien que moi, dans certains écrivains modernes, des faits analogues à celui-ci, empruntés aux langues celtiques.

a8o I,KS SOIHKES DE MONTLHERY^

Nous y voyons souvent ce cluingcment de \'h en ch, et réciproquement. Ainsi il est de bon genre d’écrire à la manière de ces messieurs, Hlodovig pour Clovis, nom qui s’est cliangé en celui de Louis. On trouve Hlother pour Clotaire; nom qui disparaît par la suite pour faire place à Lothaire. Le nom de la reine Brune/<aut se dit en latin, Brune C’/nldis, et dans ce petit volume du xvi* siècle, vous voyez écrits, michi et nichil, les mots que nous écrivons aujourd’hui mihi et nihil. Je pourrais citer bien d’autres exemples. Mais en voilà sur ce sujet beaucoup plus qu’il ne mérite.

M. V. — Peut-être plus qu’il n’est nécessaire pour appuyer les généalogies de la Bible. Cependant toutes ces remarques sont fort intéressantes, et je ne les trouve pas superflues. Mais nous voici arrivés à la question des chronologies positives. C’est un chapitre sur lequel vous aurez encore beaucoup à faire pour changer mes idées,

M. B.— C’est-à-dire que vous avez foi aux histoires des Chaldéeus, des Égyptiens, des Indiens et de MM. les Chinois?

M. V. — A dire vrai, je ne tiens guère aux Chaldéens, pas beaucoup aux Indiens, assez peu à MM. les Chinois; mais pour les Égyptiens, c’est autre chose. L’antiquité antibiblique des Égyptiens me paraît assez bien démontrée, et je déclare même que j’ai étudié la question.

M. B. — Eh bien , nous réserverons les Égyptiens pour la séance prochaine. Mais en attendant nous pouvons nous exercer sur le compte des Chaldéeus, des Indiens et des savants de la Chine.

M. V. — Soit!

M. B. — Mais d'abord , que pensez-vous des Chaldéeiis?

M. V. — A dire vrai, je n’en pense pas grand’-

chose J’ai seulement ce souvenir, qu’ils comptent,

à ce que je crois, les milliers d’années par douzaines.

M. B. — Par centaines, vraiment! Quelques auteurs, au rapport de Pline, et de Cicéron qui s’en moque, leur accordent, sur leur propre assurance, il est vrai, plus de 'joo mille ans d’antiquité.

M. V. — Qu’cst-ce qui prouve le contraire ?

M. B. ■ — Rien assurément. Mais s’il leur avait plu de dire 700 millions ou 700 milliards d’années, qu’estce qui prouverait le contraire?

M. V. — J’entends. Des allégations et des zéros ne coûtent rien. Mais il y a peut-être bien un fondement à cette assertion.

M. B. — Comme peut-être n’y en a-t-il pas. Peutêtre n’est-ce qu’une gasconnade au hasard, enregistrée par quelque Grec qui l’aura recueillie de la bouche d’un Chakléen quelconque. Cependant on explique passablement ce chiffre en interprétant les années par de simples jours ; ce qui revient à environ deux mille ans, jusqu’à l’époque ou les Chaldéens faisaient ce rapport; hypothèse vraisemblable par beaucoup de raisons, et en particulier par l’équivoque de certains mots , comme celui de -/iXtoi;, soleil, qui représente à volonté un jour ou une année, comme on peut voir dans Suidas. Or, remarquez que le résultat serait tout eu faveur de la chronologie biblique.

M. V. — C’est vrai. Mais après tout ce n’est qu’une hypothèse.

M. B. — Sans doute ; mais cette hypothèse est plau-

a8a LES SOIREES de mojvtlhiéry.

sible; et voici d'ailleurs un fait qui vient la confirmer. On a discuté la vérité d’un fait rapporté par Simplicius, et qui repose, il est vrai, sur la seule autorité de Porphyre, cité par lui. Il s’agit de 1908 ans d’observations astronomiques, recueillies par Callisthènes, à Babylone, et envoyées par lui à sou oncle Aristote. Aristote, il est vrai, n’en parle pas; et ce témoignage négatif ne serait pas sans valeur contre le récit de Simplicius, si l’on ne savait que plusieurs écrits d’Aristote ne nous sont pas parvenus, et en particulier celui qui avait pour titre: Astivnomicon; mais comment croire d’ailleurs que ce philosophe eût imaginé un fait pareil, aussi bien circonstancié, si naturel du reste? Et dans quel intérêt, je vous prie? Je crois, moi, aux 1903 ans d’observations recueillies par Callisthènes ; ce (|ui en fait remonter l’époque à 3200 ans environ avant notre ère. Or les Chaldéens se targuant d’une science astronomique très-ancienne, il est bien clair qu’ils auront compris dans leurs 1903 ans, même les observations faites dans l’enfance de l’art. En quoi consistaient en effet ces observations astronomiques? C’étaient, en grande partie, des observations d’éclipses; et les observations chaldéennes citées par Ptolémée ne sont pas autre chose, Or, peut-on croire que ces Chaldéens n’aient enregistré leurs éclipses que depuis une certaine époque, en négligeant toutes les précédé^»tes? Non assurément; d’autant plus que les éclipses des siècles postérieurs citées par Ptolémée ne sont pas d’une observation bien délicate, puisqu’elles sont exprimées en demi-heures. Donc le catalogue de Callisthènes devait contenir les éclipses observées par les Clialdéens, depuis que les Chaldéens en observaient.

Mais pour observer la date et l’iieure d’une éclipse, il ne faut pas une haute civilisation; une science fort grossièie et un peuple en enfance, peuvent s’élever jusque-là; et l’on peut affirmer, sans trop de hardiesse, qu’il n’est pas nécessaire de savoir lire et écrire pour en faire autant. D’où il résulte que ces observations astronomiques, qui ont dû commencer à peu près avec la nation, sinon avant la nation, dans ce pays pastoral , ne permettent pas de faire remonter beaucoup plus haut l’origine de cette nation ; et voilà encore un fait important qui dépose en faveur de la Bible. Assurément, Porphyre et Simplicius sont des témoins désintéressés.

M. V. — D’accord.... en cela. Mais que direz-vous des Indiens?

M. B. — Peu de chose. Je vous renverrai pour les détails et la discu.ssion de leur histoire, aux Mémoires de Calcutta, où les mystères de leur antiquité et de leurs sciences sont dévoilés et réduits à leur juste valeur. Il est fort difficile, sinon impossible, d’assigner le point de départ de cette nation, par rapport aux origines de la Bible. Je mécontenterai donc, pour résumer leur histoire, de rappeler : i“ qu’ils donnent au monde et à eux-mcmes, environ 4 millions d’années d’antiquité, divi.sées en périodes; a° que la quatrième période , précédée du déluge , est celle dans laquelle nous sommes et qu’elle remonte à un peu plus de 3, ooo ans avant notre ère; 3° que leurs listes de rois qui ne sont rien moins qu’authentiques, ne remontent pas même à cette époque ; ce qui d’ailleurs ne pourrai^ être même dans leur système. Ainsi, non-seulement la chronologie indienne, bien appréciée, n’est pas con-

traire à la Bible, mais encore, sons un certain point de vue, elle en est la confirmation.

M. V. — Cela va bien. En sera-t-il de même des Cbiiiois?

M. B. — Précisément, qnoiqn’au fond nous n’y tenions pas. Car, que nous importe, si, au lieu de la vérité qu’ils peuvent avoir perdue d'ailleurs, tel ou tel peuple affublent leur vanité nationale d’une antiquité monstrueuse ? Tant qu’il n’y aura que des assertions sans preuves, on les prendra pour ce qu’elles valent. La vraie question sera toujours de savoir si leurs annales présentent une histoire authentique dans toute la valeur de ce mot, et qui remonte plus haut que la chronologie biblique ne le permet.

Chez les Chinois nous trouvons d’abord les trois Augustes qui régnent ensemble 81,000 ans. Cela promet, n’est-ce pas? Si nous entrons dans les époques historiques, nous nous trouvons partagés entre deux systèmes. Le premier est celui du Chou-Ring ou Histoire de la Chine, par Confucius, le seul livre authentique qu’il y ait dans ce pays, parmi ceux qui précèdent notre ère, de plus de quatre à cinq siècles. Et quand je dis authentique, je lui fais beaucoup d'honneur; car le livre original périt dans la proscription générale prononcée par l’empereur Chi-hoang-ti , 200 ans environ avant notre ère, et fut rétabli de mémoire par un vieux lettré. Or, il est certain que Confucius commence l’histoire de la Chine par l’empereur Yao, qu’il nous représente comme faisant écouler les eaux qui couvraient jusqu’aux montagnes , et dont la date bien reconnue serait de l’an 235 ^ avant notre ère. Depuis cette époque, toute l’histoire chinoise offre assez de

SIXIKME SOIRÉE.

suite, lin acceptant ces données, la clironologie chinoise, bien loin de contredire la Bible, la confirme au contraire. Car il y a entre le déluge et le règne d’Yao, environ 700 ans; et le règne du premier empereur de la Chine, aussi bien que celui de tous les premiers monarques du monde, ne fut sans doute que le gouvernement d’un chef de peuplade, qui, d’abord errante, finit par se fixer en un certain lieu. Il y a plus : les partisans de la chronologie du texte hébreu pourraient se faire un puissant moyen de celte donnée en faveur de leur système; car Yao serait contemporain du déluge, ce qui s’accorderait avec la circonstance remarquée par le Chou-Ring. Moi, je pense que c’est une exagération orientale ou chinoise; et que Yao dessécha simplement la contrée où il s’établit; ce qui est conforme au témoignage de Mengt-zé. Si les Chinois ne sont qu’une colonie égyptienne, comme M. de Guignes s’est efforcé de le démontrer, le système actuel s’accorderait fort bien avec cette idée; car la monarchie égyptienne remonte incontestablement à une date plus hante.

Dans le second système, le règne de Yao aurait été précédé par celui d’une quinzaine d’empereurs (i), dont le premier serait Fo-bi ; qui même le serait par deux autres auxquels on n’assigne pas de date. Le règne de Fo-hi serait de l’an 3468 avant notre ère. A la rigueur ce système pourrait s’admettre, si l’on veut reconnaître Noé dans Fo-lii, comme beaucoup d’érudits le pensent. Or, pour croire à cette identité, on a diffé-

(i) Charapollion-Figeac , Élém. de Chronologie, i83o, p. ■246.

a86 LES soiaÉES de mortlhéry.

retttes raisons. La première est que les peuples, quels qu’ils soient, s’ils procèdent d’uu premier homme, en passant par les états successifs delà famille, la tribu, la peuplade, dont la filiation n’est jamais interrompue, doivent naturellement faire remonter leur origine à ce premier homme. En second lieu , nous voyons que Fo-hi règne 1 13 ans; ce qui le place forcément, ainsi que plusieurs de ses successeurs, dans l’ère des patriarches. En troisième lieu , je trouve qu’au règne de Fo-hi succède celui de l’impératrice Nou-Oun, qui règne 1 3o ans , et sous laquelle il y eut un déluge. Je n’ai pas besoin de faire ressortir ici les rapports frappants qui font reconnaître la tradition du déluge de Noé. Alors sans doute Noé ne serait plus Fo-hi; mais dans la confusion traditionnelle de cette époque, la modification qui substitue Nou-Oua à Fo-hi se comprend facilement. Il y a du chaos, j’en conviens, et cela doit être; mais à travers ce chaos on apercevrait les ruines de la tradition primitive, comme on voit, diNon, les débris de Sodome sous les eaux du lac Asphaltite. Je ne tiens pas à la comparaison.

Ce système, je le répète, serait à la rigueur admissible. Mais il n’est pas authentique; il n’est même pas vraisemblable. Assurément Confucius n'aurait pas oublié dans son histoire tous les empereurs qu’on suppose avoir précédé Yao; il n’aurait pas oublié surtout Fo-hi, le fondateur de l’empire, l’inventeur de l’écriture, l’homme à la tête cornue. Ces empereurs ont été ajoutés après coup par des écrivains bien postérieurs. De plus, nous trouvons des règnes de i3o et de i4o ans; cinq d’entre eux ont i i3 ans pour valeur moyenne. Il est probable que les partisans de la haute

antiquité chinoise voudront bien en rabattre; ce qui nous ferait rentrer dans le cercle de la chronologie ordinaire.

Au reste, les détails de l’histoire de ces sublimes empereurs sont dignes de leurs prétentions à cette prodigieuse antiquité. L’empereur Yeou-Tchao (1), dit-on, enseigna à construire des cabanes. Son successeur Soui-Gin enseigna l’usage du fer, le. commerce, et fonda des écoles. Or, voilà que Fo-hi, successeur de Soui-Gin, inventa la chasse, la pêche, le mariage, les contrats et quelques signes (T écriture. C’est assez curieux, qu’un commerce inventé un siècle avant les contrats ; et surtout des écoles instituées fort longtemps avant les signes (f écriture, et par conséquent avant la lecture. Deux siècles après, voilà un empereur (Yen-Ti) qui invente le labourage ; et enfin l’empereur Hoang-Ti, en iqoo, c’est-à-dire, sept ou huit cents ans pour le moins après la fondation de l’empire, invente le gouvernement , V administration , et tout ce qui constitue la civilisation réglée par les lois et éclairée par /e,y rtz/j. Vous trouvez fort plaisante cette succession saugrenue et contradictoire d’inventions élémentaires. Eh bien, on peut encore y démêler du biblisme ; car, si singulier personnage que soit pour nous un empereur de la Chine , on ne se prêtera pas à croire que tous les arts primitifs aient été inventés en Chine, précisément parles empereurs, et cela dans l’espace de dix siècles. N’est-il pas naturel de voir dans ces hommes, les inventeurs quelconques des arts

(1) Champolion , ii’/e///. de Chronologie.

après le déluge; intelligences que les premiers hommes auraient divinisées, ou dont ils auraient composé la liste des premiers chefs du genre humain? Voihà encore une idée à laquelle je ne tiens guère; mais si peu solide qu’elle soit, elle l’est encore plus que le système des empereurs antérieurs à Fo-hi; système gratuit, d’origine moderne, et rempli de sottises.

Ainsi vous voyez que la chronologie chinoise n’est rien moins que redoutable pour celle de Moïse. Et de plus, comme je vous l’ai déjà fait remarquer à une autre occasion, elle offre le reflet de l’ère patriarcale par la longueur des règnes de ses premiers souverains. Car, outre ceux que je viens de citer tout à l’heure , nous trouvons que Yao, empereur très-authentique, ne règne pas moins de loo ans!

M. V. — C’est fort bien. Mais nous allons avoir affaire à la chronologie d’Égypte; et celle-ci est un peu plus sérieuse.

M. B. — Moi, je crois tout le contraire.

M. V. — .... Vraiment! Eh bien, à demain!

SKPTIÈME SOIllÉK.

SEPTIÈME SOIRÉE

Chronologie et antiquité des Égyptiens.

M. B. • — Je suis enchanté, capitaine, que vous ayez étudié la matière. Nous aurons ainsi l’occasion de la traiter à fond.

M. V. — Je ne demande assurément pas mieux. D’autant que c’est le terrain sur lequel, je vous l’avoue, je me crois le plus solide.

M. B. — Je le crois bien; quand on se sent appuyé par tant d’auteurs anciens et modernes; et surtout par des célébrités comme les Champollion et les J^etronne!

Mais, puisque vous êtes si bien en mesure, vous n’hésiterez pas à prendre l’offensive. Commencez donc ; je vous écoute avec un profond recueillement.

M. V. — Eh bien, je vous dirai que l’histoire d’Égypte remonte à 6,000 ans, pour le moins, avant l’ère chrétienne, et, suivant de fortes probabilités, beaucoup plus haut. L’histoire et les monuments des arts conspirent à la fois en faveur de cette proposition.

Je dis d’abord l’histoire. En effet, les annales et toutes les traditions historiques de l’Égypte, quoique puisées à différentes sources, transmises par différents auteurs, et offrant les unes avec les autres d’énormes divergences, sont toutes d’accord sur ce point, que le minimum de l’antiquité du royaume égyptien s’élève

ago

au chiffre que je viens de signaler. Je vais maintenant exposer ces divers témoignages.

Le plus ancien est celui d’Hérodote. Dans le second livre de son Histoire générale ( que je vous cite comme si vous ne le connaissiez pas mieux que moi ! ) il fait l’histoire de la monarchie égyptienne d’après les rapports des prêtres, c’est-à-dire, des savants du pays, qui ne font que lui redire le contenu des annales sacrées. C’étaient des registres authentiques conservés dans les temples , et il n’est guère possible de ne pas croire à l’exactitude de ces registres, quand on sait qu’il y avétit tant d’hommes graves , dont la principale fonction était de noter les principaux événements et d’en inscrire les dates. Or, ces prêtres comptaient à Hérodote environ 35 o rois, jusqu’à la domination persane, et faisaient monter à 12,000 ans à peu près la somme de leurs règnes, ce qui ne donne que 35 ans pour durée moyenne de chacun. De plus, les mêmes prêtres lui montrèrent dans le temple d’Haintnon à Thèbes , 341 statues colossales de bois, représentant 34 1 grands prêtres qui s’étaient succédé jusque-là; fait qui vient à l’appui d’une succession de rois en nombre à peu près égal. Ainsi leur témoignage se trouve confirmé par des monuments qu’Hérodote a vus de ses yeux.

Quatre cents ans après Hérodote, Diodore de Sicile voyage en Egypte et interroge sur ses antiquités d’autres individus. Ceux-ci lui donnent une histoire différente en plusieurs points, il est vrai, de celle d’Hérodote ; mais le fond en est le même , et il y a plus de précision dans les époques. La somme totale des règnes s’élèverait à peu près*au nombre de 6,000 ans. Je comprends que nos adversaires se prévalent de cette

SEPTIÈME SOIRÉE

agi

opposition de chiffres entre Hérodote et Diodorc; mais je veux bien admettre de l’exagération dans le premier, et je m’en tiendrai au second, d’autant plus qu’il est d’accord avec un troisième historien dont l’autorité est bien supérieure à celle des auteurs grecs. Encore pourrait-on expliquer les 12,000 ans d’Hérodote d’après cette considération reçue par les érudits modernes, que le règne de Ménès, compté pour le premier roi, aurait été précédé par un gouvernement hiérocratique, qui aurait pu durer 6,000 ans, et auquel aurait succédé la royauté militaire dont Ménès fut le premier représentant. Hérodote, il est vrai, compte ses la, 000 ans depuis Ménès; mais qu’il y eût ici un peu de confusion et méprise de sa part , c’est ce qu’on peut supposer. A l’appui du témoignage d’Hérodote ainsi entendu, on peut citer Platon et Pompouius Mêla; ce dernier parle de 1 3 ,ooo ans.

Après ces auteurs, mais bien au-dessus d’eux, se place Manétlîon, dont le témoignage en cette matière jouit de toute l’autorité, de toute l’authenticité possibles. Grand prêtre du temple le plus renommé de l’Egypte pour la science du corps sacerdotal, publiant un tiaité pour ainsi dire officiel de toute l’histoire de son pays, il ne se contente pas de donner en gros le nombre des rois et celui des années de leur règne, comme le font Hérodote et Diodore ; mais il décompose toute la royauté égyptienne, compte et nomme les familles et tous les individus, assigne la durée du gouvernement de chacun , et y place les événements particuliers qui lui correspondent. Or, les trente dynasties royales de Manétbon ainsi additionnées font une somme qui ne

292 LES SOIRÉES DE MO^TLHÉllY.

«lifïere pas beaucoup de 6,000 ans (1), et qui confirme d’une manière éclatante le calcul de Diodore.

Et telle est la puissance du témoignage de INIanétlion , que les écrivains bibliques, depuis les premiers siècles de l’Église, n’ont rien trouvé de mieux à faire pour en esquiver le coup , que de nier l’existence des quinze premières dynasties ; les moins hardis se sont contentés de soutenir le système maintenant ruiné des dynasties collatérales. Encoreccux-ci sont-ils tout à fait modernes, car le premier qui ait formulé ce système... son nom ne me revient pas en ce moment....

M. B. — Marsbam.

M. V. — Précisément. Or, cet auteur n’a pas 200 ans. Les anciens écrivains tels que l’Africain et Eusèbc ont admis les dynasties successives ; le premier même, dit-on, les fait remonter au delà du déluge. Quant à Georges Syncelle, il bouleverse tout l’ouvrage de Manétbon, et compose une série de rois d’Égypte entièrement de son cru, qui ne se fond avec celle dcManéthon que vers la dynastie. Un historien pareil ne compte pas, et il n’a guère d’autorité que comme citateur.

Ces divers systèmes et tous ces efforts pour ruiner le témoignage formel et l’autorité de Manéthon sont donc le teluni i/nbeUe , sine ictu de Virgile. Je n’ai pas besoin de conclure. Moïse et Manéthon ne sont pas d’accord. Et s’il y a dans tout ce que je viens d’alléguer quelque partie vulnéi-able, je suis prêt à la défendre et à la confirmer.

(i) Chainpollion-Figo.ic, Chroiiol., p. n8.

SEPTIEME SOIRÉE. 293

M. B. — Vous aurez beaucoup à faire, M. Vernaux !

M. V. — Je vous attends de pied ferme.

M. B. — Votre pied est ferme, je n’en doute pasj mais le terrain est peu solide.

M. V. — Voyons ?

M. B. — Quoique je n’aie pas pris de notes, je crois me rappeler que vous avez articulé ce fait : que les traditions historiques recueillie^ et transmises par les divers historiens , ont été puisées à diverses sources, et qu’elles sont néanmoins à peu près d’accord sur le principal.

M. V. — Cela est vrai.

M. B. — Or , c’est précisément le contraire que vous auriez dû dire. Les traditions sont puisées à une même source, et cependant en désaccord dans les parties les plus essentielles.

1® Puisées à la même source : car tout repose sur le dire des prêtres (la différence des individus n’y fait rien), et celui-ci est fondé sur les registres authentiques des temples. C’est ce que les prêtres ont affirmé à Hérodote; c’est ce qu’ils ont affirmé à Diodore; c’est ce que plus tard ils ont affirmé à Germanicus ; c’est ce qu’affirme le prêtre Manéthon ; seulement celui-ci, un peu plus effronté que les autres , se place à l’enseigne du grand Hermès, et prétend « avoir tiré son histoire « des lettres sacrées gravées sur des colonnes, dans la tt terre Sériadique , avant le déluge, et traduites en « grec et en caractères hiéroglyphiques après le déluge, « par Hermès second; recueil qui aurait été conservé « dans les temples de l’Egypte. » Vous voyez bien que la source est partout la même : les archives sacrées, qui n’étaient connues que des prêtres ; et ces archives sont

ag4 les soirées de montlhért,

liiét’oglyphiques, c’est-à-dire, d’iine écriture de signiRcation arbitrdire, au Dioins en partie. En bon français, ces honnêtes gens oni pu dire tout ce qu’ils ont voulu.

1 ° Et cependant en désaccord dans les parties les plus essentielles. Car les témoins qui comptent 33 a rois juseju’à Sésostris ( c’est le système d’IIérodote), ne sont pas d’accord avec ceux qui n’en comptent que 78 , comme le fait t)iodore. Le compte de Manéthon est aussi fort différent; mais on ne saurait le préciser, par suite du désaccord des différents exemplaires. Dans le système adopté par M. Champollion (i), il y aurait environ 3 oo rois dans cet intervalle, nombre qui semble se rapprocher de celui d’tlérodote ; mais en revanche Hérodote compte plus de 11,000 ans là oîl Manéthon veut bien n’en mettre qu’à peu près 4 »ooo. Il me semble que de pareilles divergences, quand il s’agit d’histoire et de chronologie, peuvent passer pour un désaccord dans les parties essentielles.

Ajouterai -je que les noms cités par Diodore ne ressemblent absolument en rien à ceux des listes de Manéthon , si ce n’est vers la fin de l’histoire d’Égypte , oh tous les historiens sont d’accord, ce qui semblerait indiquer que la certitude ne commence que là ? Éerai-je remarquer que Mœris est dans Hérodote le prédécesseur immédiat de Sésostris, tandis qu’il le précède de sept générations dans Diodore? Qu’entre Mœris et Protée, Diodore place 20 règnes pour le moins, et Hérodote seulement 2? Enfin, qu’entre Sésostris et l’invasion de Cambyse, Hérodote compte i 5 règnes et Manéthon 45 ?

(1) Charapollion-Figeac, Chronol., p. 118.

SEPTIÈME SOIRÉE

agS

Appellerez -voua, cela de l’accord ? Et je vous fais grâce d’une multitude de comparaisons pareilles. Il vous faut donc nécessairement abandonner ces autorités discordantes, et faire un choix entre elles; ce choix, nous le discuterons. Remarquez que jusqu’ici je n’ai pas encore abordé la question au fond ; je me contente de vous demander, à vous qui faites un système sur l’histoire d’Egypte, laquelle il vous plaît de suivre. Laquelle , parce qu’il y en a plusieurs qui sont en opposition radicale les unes avec les autres, quoique puisées aux mêmes sources, ce qui forme un préjugé légitime contre les unes et les autres.

M. V. — Je conviens qu’il n’y a pas, à beaucoup près, un véritable accord entre les trois auteurs que j’ai cités. Mais le choix à faire entre eux est fait depuis longtemps pour les érudits. Manéthon l’emporte incontestablement sur les deux historiens étrangers. Sa qualité d’Egypticn, de prêtre, de bibliothécaire des archives d’Héliopolis , la suite et les détails minutieux de sa chronologie et de son histoire suffisent déjà pour lui donner le pas sur des Grecs qui ne présentent leur histoire qu’en gros et de seconde main. Mais l’accord merveilleux qu’on découvre entre ses listes et ses dates, d’une part, et de l’autre , les monuments qui couvrent le sol de l’Egypte , et dont on est enfin parvenu à lire les inscriptions depuis la magnifique découverte de Champollion le jeune, cet accord, dis-je, forme en faveur de l’historien de Sebennytis un titre incontestable de science et de véracité.

Car c’est depuis cette époque surtout que l’autorité de Manéthon s’est trouvée hors de ligne. C’était là la seconde partie de ma thèse. Les inscriptions hiérogly-

phiques qu’on déchiffre maintenant sur les monuments si nombreux de l’Egypte et de la Nubie, la table d’Abydos, des manuscrits, des papyrus qui remontent à une antiquité supérieure à celle de Moïse, tout est venu confirmer les listes de Manétbon. Vous pensez bien que je ne vais pas vous donner ici le résumé de toutes les comparaisons et de tous les faits concluants en faveur de notre historien. Vous les trouverez dans les ouvrages modernes des Cbampollion et les mémoires de M. Letronne(i). Comme vous connaissez sans doute les résultats des travaux de ces savants, c’est à vous d’attaquer leurs calculs et leurs conclusions. Jusqu’à ) présent, ils sont restés possesseurs du champ de bataille.

M. B. — Dans leur opinion , je le crois bien, et dans l’esprit de bien des gens qui n’ont entendu qu’eux. Quelle est l’erreur qui n’ait eu sur la terre, et ses partisans et ses jours de gloire ? Mais je doute fort que le système vive aussi longtemps que ses illustres auteurs. Essayons, en attendant, de leur disputer le terrain.

Vous abandonnez Hérodote et Diodore pour vous en tenir à Manétbon. C’est assurément le parti le plus sage. Mais avant de discuter la valeur de ce merveil-' leux oracle, je vous prierai de faire avec moi une observation préjudicielle qui n’est pas sans quelque poids. Manétbon est postérieur à Hérodote; mais Diodore est lui-même postérieur à Manétbon de près de 200 ans. Diodore a fait son histoire sur les récits des prêtres égyptiens de Memphis et de Tbèbes, et cette his-

(1) Lettres an duc du blncas, par MM. Charapoll. — Univers pittor. Égypte, par Chainpoll.-Figeac. — Cours de M. Lutronne, d. le j. de l’inst. publ. 1834.

SEPTIÈME SOIRÉE

toire ne ressemble presque en rien à celle de Manéthon. D’où il suit de deux choses l’une : ou l’ouvrage de Manéthon était inconnu des prêtres égyptiens deux cents ans après sa publication, ou bien le contraire a lieu. Le premier cas est peu vraisemblable, je dis même tout à fait incroyable, si l’on considère surtout que cette histoire , publiée par les ordres de Plolémée Philadelphe, était en quelque sorte un ouvrage officiel qui dut avoir une certaine publicité, au moins dans la classe sacerdotale. Mais en acceptant ce cas, je demande quelle foi on peut avoir dans un ouvrage qui serait resté mystérieux même pour les autres dépositaires des archives sacrées, surtout lorsque ces archives ont dû être consultées par l’auteur dans tous les temples de l’Egypte, et si, comme le supposent MM. Champollion, les monuments extérieurs tels que les obélisques ont été mis à contribution? Dans le second cas, qui est le seul admissible, on se demande si les récits faits par les prêtres de Thèbes <à l’historien d’Agyre ne sont pas, par leur désaccord avec l’ouvrage de Manéthon, une protestation contre la véracité de celui-ci ? Aiusi les prêtres du temps de Diodore n’avaient pas foi aux listes du prêtre de Sebennytis; or, quels étaient les juges compétents, sinon ces hommes qui possédaient les archives que Manéthon avait compilées ? Ce fait incontestable ne dépose pas en faveur de rhislorieu ni de ses admirateurs modernes. Et ce défaut de foi remonte beaucoup plus haut. Car nous voyons que cinquante ans environ après la publication de l’ouvrage de Manéthon , Eratosthènes , par l’ordre de Ptoléinée Évergète, se transporte à Thèbes pour y former, d’après les renseignements des prê-

ag8 lES SOIREES de montlh^ry.

très et les archives de cette ville, une liste dès rois thébains depuis l’origine du royaume. On n’avait donc aucun égard, aucune foi aux dynasties thébaines de Manéthôn. Le catalogue d’Ératosthènes comprend les noms et les règnes de trente-sept rbis pendant environ mille cinquante ans ; on ignore pourquoi il s’arrête au trente-huitième roi; mais ce que l’on sait bien, c’est qu’il ne ressemble en rien aux dynasties diospolites de Mancthon; qu’il commence à Menés; que le second roi Athotis est aussi le second de la première dynastie de Manéthôn, appelée par celui-ci dynastie des Thinites; mais à partir de là, divergence complète. Nous reviendrons bientôt sur cette pièce importante ; je la cite pour le moment en preuve surabondante du peu de crédit dont jouissait en Egypte à toutes les époques l’histoire de Manéthôn.

M. V. — C’est là un témoignage à charge dont J’avoue l’importance. Mais la vérité de l’histoire est indépendante du plus ou moins de crédit dont elle a pu jouir en son temps. Les monuments, les inscriptions hiéroglyphiques ont porté, en faveur de Manéthôn, un témoignage que ces considérations extrinsèques ne sauraient balancer.

M. B. — Aussi ne croyez pas que je m’en tienne là. Mais c’est pourtant un fait qui doit peser dans la balance de la critique historique, que le discrédit d’un pareil ouvrage auprès des hommes qui, beaucoup plus que nos savants modernes, étaient à même d’en apprécier les bases et d'en vérifier les citations. Ce que Manéthon savait lire, d’autres savaient le lire aussi , et il est de fait qu’ils ont lu autrement.

M. V. — C’est là un point faible de ma cause....;

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SEPTIÈME SOIRÈÈ. *99

mais cela ne fait rien au fond. Préjugé défavorable et rien de plus. Car cela prouve seulement qu’on n’était pas d’accord; mais qui avait raison? Ce n’est pas un phénomène si rare, qu’un seul esprit ait raison contre le grand nombre. Je le répète, 11 faut plaider au fond.

3 , Remarquez donc bien qu’il ne s agit que

d’une question de fait, d’une question de lecture! Si Manéthon lit autrement que les autres, je ne dis pas seulement les inscriptions momimentales , mais les archives sacrées dont ils étaient les dépositaires et les rédacteurs , quelle idée voulez-vous donc nous donner de l’écriture et des écrivains? Supposez-vous cjùe tous les prêtres, moins Manéthon, écrivaient sans savoir ce qu’ils faisaient, comme l’ouvrier qui fait mouvoir les bras du télégraphe?

]yi V. J’en conviens encore une fois ; vous avez

quelque avantage sur ce point, qui est pour ainsi dire en dehors de la question ; mais je vous attends aux

considérations intrinsèques.

M B. — Et bien , voici ce que je pense de 1 histoire

de Manéthon. Je suis porté à croire que ses dernières dynasties, h partir de la vingt-deuxième et peut-etre de la dix-neuvième, sont dressées avec une certaine exactitude. Chargé de la rédaction d’une histoire de l’Égypte, il est naturel qu’il ait fait de sérieuses recherches, et que ces recherches aient réussi vers les époques les plus récentes. En effet , on œncoit aisement que les annales égyptiennes aient ete tenues avec une certaine exactitude depuis une époque determiiiee, au delà de laquelle il n’y aurait que des systèmes et des traditions confuses. Arrivé là, Manéthon aurait élaboré tant>icn que mal ces matériaux épars; ces

3oO LES SOIRÉES DE MONTLHÉRY.

souvenirs obscurs ; il aurait cousu ensemble tics lambeaux équivoques tirés de droite et de gauche et que lui-même n’aurait pas compris; de là plus d’un double emploi; delà l’addition des listes de souverains recueillies dans les anciennes capitales , et qui de collatéraux seraient devenus successifs sous sa plume. Une circonstance importante a dû contribuer à épaissir ces nuages : c’est l’enlèvement et la destruction des archives égyptiennes par Ochus. Je veux bien croire que les prêtres en aient racheté une partie conservée par Bagoas; mais il est vraisemblable que ces fragments auront laissé de grandes lacunes et des incertitudes à peu près complètes sur les premiers âges de l’Egypte. Privé de secours pour l’histoire de cette époque, Manéthon aura fabriqué son système, et l’aura fait passer sous le nom des deux Mereures, pour lui donner de l’autorité en le plaçant sous le manteau du mystère. De plus, désirant flatter la vanité nationale, en grandissant son pays aux yeux de ses nouveaux maîtres, il aura pu profiter de l’occasion pour y multiplier les rois et les années. Yous savez que le premier tome de son ouvrage contenait l’iiistoire des dieux et des demidieux qui auraient régné sur l’Égypte pendant 3i à 3a mille ans; et que, s’il partage son histoire en périodes, il n’y distingue aucunement les époques mythologiques de l’ère historique.

Assurément, personne ne souscrira d’emblée à une chronologie de 36,ooo ans; personne, pas même un de nos savants adversaires, qui se propose assez gravement cette difficulté : « Mais, dit-il (i), au moyen

(i) Juurn, (le l’inst. publ. Déc. i834.

SEPTIÈME SOIRÉE. 3oi

d’une distinction bien simple, cette apparente absurdité s’efface. Il n’y a qu’à retrancher les règnes des dieux et des demi-dieux; il restera environ 5,4oo ans; ce qui rentre dans les bornes du possible. » Malheureusement pour la proposition du célèbre érudit, on se demande comment les dieux et les demi-dieux se trouvent là ; et l’on ne peut .s’empêcher de poser le dilemme suivant : ou Manéthon avait foi à ces dieux dont il expose l’histoire, ou le contraire a lieu. Dans le premier cas, la certitude historique ne saurait atteindre jusqu’au premier roi non divin, puisque cette époque serait en contact immédiat avec l’ère mythologique , et que Manéthon les confondrait dans une même croyance. Si au contraire, comme le pensent nos savants, qui respectent trop Manéthon pour ne pas le supposer esprit fort, cet historien n’avait pas foi aux dieux dont il composait l’histoire, et se faisait simplement l’éditeur des croyances de la foule , c’était une conscience d’écrivain assez large pour que sa fidélité historique nous soit suspecte en d’autres points, tels, par exemple, que l’antiquité de la royauté humaine chez sa nation. Ainsi , cette particularité qui dérange désagréablement le système du savant que je cite , et dont il voudrait se débarrasser sans bruit, a pour le critique consciencieux une haute importance; car elle témoigne dans l’historien sottise ou mensonge, et ses premières dynasties humaines en porteront nécessairement le cachet.

Pour me résumer, j’admets que les 12 dernières dynasties peuvent être exactes; mais je soutiens que les premières sont plus que douteuses. Je dis que le témoignage de Manéthon, dans cette partie, ne repose

3o2 les soirées de montlhéry.

sur aucune base admissible, aucune autorité connue, et que celles qu’il invoque portent le caractère de la fausseté et de la sottise. Je crois que ses premières dynasties sont eu partie inventées ou altérées, et en partie collatérales ; qu’il a brouillé beaucoup de choses par ignorance, et quelques-unes peut-être volontairement. £n somme , l’autorité d’un pareil compilateur me parait bien peu sérieuse.

M. V. — Je ne suis pas encore de cet avis. Vous supposez qu’il y a erreur au moins dans les premières dynasties de Manétlion ; et vous ne décidez pas si cette erreur est le fait d’un propos délibéré de la part de l’historien , ou si elle est le résultat d’une confusion dans les éléments de son histoire , qu’il n’aura pas su démêler. La première hypothèse est soutenable; je n’en dirai rien. Quant à la seconde, je ne m’y rendrai qu’après des explications satisfaisantes sur deux faits que vous articulez, savoir : le désarroi général des archives égyptiennes, et le système des dynasties collatérales dont vous me semblez le partisan.

M. B. — La perte totale ou partielle des archives égyptiennes est un fait hors de doute. Ochus avait jugé avec raison qu’un des meilleurs moyens de façonner ce peuple à la domination étrangère, était de le dénationaliser, en détruisant son histoire. On peut admettre qu’une partie fut sauvée et rachetée ensuite par fes prêtres; mais ce qui périt dut laisser de grands vicies et une confusion inévitable dans les annales du pays. Ce qui démontre d’une manière irréfragable le mauvais état des archives égyptiennes dans les temps postérieurs à l’invasion des Perses, c’est la discordance même des récits de Mauéthon , d’Hérodote et de Dio-

SEPTIÈME SOIRÉE

dore; car avec des archives passablement tenues, un pareil défaut d’harmonie serait inexplicable. Je vous prie de peser cette raison. Comment expliqueriez-vous , par exemple, ce fait, qu’on est bien loin d’être d’accord sur les fondateurs des grandes pyramides? Hérodote et Diodore les attribuent à trois rois qu’ils nomment ; mais Diodore exprime des doutes, d’après ceux qui lui en parlaient, tant sur les auteurs que sur les époques ; et voilà que Manëthon leur attribue une origine tout autre, et antérieure de 3,ooo ans! Avec des archives médiocres, l’incertitude existerait-elle sur les noms des fondateurs et les dates de ces merveilleux monuments ?

M. V. — Ceci est parfaitement juste. C’est par sa simplicité apparemment que cette réflexion m’avait échappé.

M. B. — Je passe à l’article des dynasties collatérales. C’est un système ruiné, a^ez-vous dit. Vous l’avez répété d’après vos savants patrons; mais il leur est plus facile de trancher que de prouver. Si je vous demandais un petit bout de preuve?

M. V. — C’est une preuve suffisante , du moins jusqu’à preuve du contraire, que « le témoignage formel fie Manéthon , et le rapport constant des cartouches hiéroglyphiques déchiffrés de nos jours (i). »

M. B. — Et voilà ce que vous appelez des raisons suffisantes ! Ce témoignage formel de Manéthon, que vaut-il, quand on le pèse? Si cet auteur parlait de choses contemporaines, ou à peu près, ou de faits conservés par des monuments un peu authentiques et sus-

(i) Journ. de l’instr. pub., déc. i834.

3o4 les soirées de montlhéry.

ceptibles de contrôle, il y aurait présomption historique, je le veux bien; mais vous savez qu’il en est autrement. Maiiétlion a dit ce qu’il a voulu ; ses contemporains, ses compatriotes lui ont donné le démenti, et la source prétendue de son histoire est évidemment imaginaire. S’il a voulu porter plus haut que de raison l’antiquité de l’Egypte , qui aurait pu l’en empêcher? Aucun Egyptien, je pense, car tous en faisaient autant. Et si lui-même a été abusé par différentes causes, et a cru successives les listes de rois qui n’ont été que collatéraux ! Cela est au moins fort possible. Cela est même probable ; cela est sûr, comme je vous le prouverai tout à l’heure ; mais supposez que je n’en aie pas de preuves ; je dis que le témoignage formel de Mauéthon ne pèse pas un milligramme dans la balance de la critique. Vous parlez du rapport des inscriptions hiéroglyphiques monumentales avec les listes de Manéthon. Le fait pourrait être vrai (et il ne l’est pas, du moins dans la généralité) , que cela ne prouverait rien ; car on avoue qu’il n’existe aucun monument antérieur à la i8*, les plus hardis disent à la 1 6 ® dynastie. Or, c’est dans les époques précédentes que les dynasties auraient été collatérales. Vous voyez que les luonuments ne font rien à la question.

Je vais vous montrer maintenant que le témoignage formel de Manéthon n’est rien moins qu’un mensonge ou une erreur.

D’abord, en l’absence de preuves directes, on aurait le droit de le taxer d’invraisemblance. Supposer, comme il le fait, que la vallée du Nil a été occupée tout d’un coup par un peuple unique, réuni par les liens d’une i-oyauté commune, c’est protester d’abord contre

SKPTIÈME SOIRÉE. 3o5

Ja raison philosophique qui nous montre la généalogie des empires dans la succession naturelle de la famille , de la tribu, de la peuplade et des petits États; et enfin la fusion de ceux-ci dans celui d’entre eux qui parvient le plus tôt à la virilité. C’est protester aussi contre le témoignage de l’histoire générale qui nous montre partout, dans les premiers âges, ces petits États disséminés sur des terrains de médiocre étendue. Ainsi, vous voyez dans la Bible, Abrabam mettant en déroute, avec un petit nombre de soldats, quatre ou cinq roitelets de la Palestine. Vous voyez Moïse et Josué aux prises avec une foule de rois qui occupaient le petit pays de Chauaan. Dans l’histoire profane, vous rencontrez la fondation et la coexistence successive des royaumes de Sicyone, d’Argos, de Mycènes, de Tlièbes, de Sparte et de bien d’autres; de Cécrops à Thésée le royaume d Athènes consistait en une douzaine de bourgades dont ce dernier fit une ville. Que dirai-je des royaumes d’Ithaque, de Pylos, de Salamine et de tant d’autres, représentés au siège de Troie par quelques douzaines de guerriers? et ces États divers se composaient d’une seule race; c’étaient partout des Grecs. De combien de royaumes et de républiques ne se composait pas l’Italie, jusqu a son entière conquête par les Romains? Plus tard encore, combien César ne rencontra-t-il pas dans la Gaulé d’États différents, sous autant de chefs, qui n’avaieiit d’autre lien que l’unioti fédérative? Les royaumes de Ninive et de Babylone ne se touchaient-ils pas dans l’enceinte d’un médiocre territoire? Les villes de Tyr et de Sidon ne formaient-elles pas deux monarchies sur l’étroite bande de terre du rivage phénicien ? Quand nous voyons ainsi partout les peuplades

3ü6 LKS SOlRItES DE MONTtHÉRY.

priiniûves se diviser, poi|r former différents petits Étuts sous des chefs indépendants , est-il vraisemblable que l’Égypte seule eût échappé à cette loi ?

Or, non-seulement il arrivait que les tribus primitives se séparassent sous les ordres et la conduite d’un chef de leur choix, mais il a dû arriver souvent à celte époque, comme dans nos temps modernes, qu’un royaume assez considérable se divisât pour former des États indépendants sous les différents fils d’un même roi. Pour établir la parité , je ne citerai dans les faits modernes que la division de la France entre les enfants de Clovis , et la formation des royaumes de Paris , de Soissons , d’Austrasie ; et plus tard , la fondation des duchés indépendants de Neustrie, de Bretagne, d’Aquitaine, et de tant d’antres qui ne rentrèrent qu’assez tard sous le sceptre unique des rois de France. Pareille chose put arriver en Egypte, et arriva probablement sous les fils de Menés, qui fondèrent, comme on le croit, les quatre royaumes de Thèbes, de This , de Tauis et de Memphis; ces petits États se seront trouvés tantôt séparés, tantôt réunis, soit par voie de conquête, soit par la succession et la division des familles royales; et chaque ville aura conservé la liste de ses rois. P’où il résulterait que ces différentes listes contiendraient souvent les noms des mêmes individus; c’est ce dont je vous donnerai bientôt des exemples frappants : ces listes auront été compilées sans discernement par Manéthon , qui aura considéré comme successives des dynasties collatérales , si toutefois il n’a fait cette confusion de propos délibéré.

M. V. — Je vois dans tout cela un système plausible, mais ce n’est qu’uu système. La coexistence si-

SEPTIÈME SOIKÉE.

multanée de diverses dynasties n’est qu’un fait possible, et dans les lois ordinaires de l’humanité, je le veux bien. Mais il y a loin de là à la preuve du fait particulier relativement à l’Égypte.

M. B. — Quand je n’aurais pas d’autres preuves, ce qui précède me fournirait des inductions légitimes, tandis qu’il n’y a absolument aucune raison de supposer le contraire, le témoignage ^e Manéthon n’étant en cela d’aucun poids. Mais si mon hypothèse se trouve appuyée par quelques témoignages désintéressés d’auteurs anciens, vous voudrez bien reconnaître que ce n’est plus une simple hypothèse.

M. V. — Dans ce cas, à la bonne heure.

M. B. — Je pourrais citer d’abord Moïse, dont l’histoire n’étant pas d’accord avec la chronologie de Manéthon, prouve par cela même que les dynasties de celui-ci, si elles sont réelles, ont dû être en partie collatérales. Je reviendrai sur cette preuve, et je vous en ferai ressortir la force.

Je citerai l’historien Artapan, cité lui-même par Eusèbe (i), et racontant « que Pahnauothes, roi d’Égypte , avait donné sa fille à Chenephrès , souverain de la région située au-dessus de Memphis; car, ajoutet-il , à cette époque l’Égypte était partagée entre plusieurs rois. » Le témoignage est explicite, n’cst-ce pas? Vous direz peut-être qu’il est suspect en tant que tiré d’Eusèbe. Mais c’est bien tout le contraire. Car Eusèbe n’admettait pas le système des dynasties collatérales, ou plutôt il n’y pensait pas; car il rejette simplement une partie de ces listes , et arrange le reste pour pou-

(i) Euseb., Præp. Evang., lib. 9, cap. 37.

au.

voir l’adapter à son système. Comment supposer d’ailleurs qu’Eusèbe eût cité à faux un auteur que les gens à qui il s’adressait avaient entre les mains?

Je citerai Pline nous parlant d’un certain Mestrès « qui régnait, dit-il, à Héliopolis (i). » N’cst-il pas clair qu’il l’eût appelé simplement roi d’Égypte, s’il n’eût follu distinguer plusieurs royaumes dans ce pays?

Je citerai Manéthon lui-même, dans le célèbre passage de l’expulsion des rois pasteurs. Il nous montre ceux-ci maitres ^ pendant 5i i ans, de VÉg^pte qu’ils avaient etmdiie par la violence. Mais ensuite, continue-t-il, les Rois de la Thébaide et des autres contrées de l’Egypte envahirent le pays des pasteurs, et’ les enfermèrent dans la ville d’Avaris..,. Il est inutile de citer le reste du passage (a).

M. V. — Il y a sans doute quelque chose à répondre à ces diverses citations.

M. B. — On a cru pouvoir échapper à la dernière en traduisant la phrase de Josèphe d’une certaine façon. Par les nds de la Thébaïde et des autres parties de l’Égypte, il faudrait entendre plusieurs roh successifs qui régnaient d’ailleurs sur l’Égypte tout entière; malheureusement, le texte s’oppose formellement à cette interprétation. Il n’y est pas question de mis de la Thébaïde, mais il est dit qu’une insurrection de ro/j s’éleva de la Thébaide et des autres contrées de l’Égypte, ce qui suppose plusieurs rois se soulevant simultanément sur les divers points de l’Égypte où ils

(i) Plin., lib. 36 , cap. 8.

(a) Maneth., ap. Josopli., cont. Apion.

SEPTIÈMK SOIUJ^E.

3og

régnaient (i). Cette petite préposition èx, que contient la phrase grecque, y joue, comme vous le voyez, un rôle des plus importants.

Pour les autres témoignages, on les dédaigne : c’est commode et plus tôt fait. Ainsi, vous dit-on , l’historien Ârtapan n’est qu’un Juif déguisé en Grec, et son histoire un mauvais roman, forgé dans un intérêt de vanité judaïque. C’est, comme vous voyez, un moyen fort commode de s’en débarrasser; mais on se demande comment Eusèbe citerait aux païens grecs un auteur juif, si celui-ci n’avait aucune autorité parmi eux; autorité qui suppose qu’on connaît son origine; et cette origine ne pouvait être ancienne. Mais admettons sans discussion qu’Ârtapan fût un Juif. En composant son roman, il avait un but, et ce but, c’était, suivant nos adversaires, de relever aux yeux des Grecs les antécédents de sa nation. Cela étant, il devait prendre les moyens de persuader, et il n’aurait par conséquent pas basé son roman sur un fait notoirement faux, tel que celui de la simultanéité de plusieurs rois en Egypte. L’histoire d’Artapan mérite sans doute infiniment peu de crédit; mais,encore une fois, elle suppose que l’opinion des dynasties collatérales était répandue à cette époque, et qu’elle est bien de 2000 ans antérieure à Marsham.

M. V. — Je conviens que l’avantage semble être maintenant de votre côté.

M. B. — Eh bien , tout cela n’est rien en comparaison de celui que nous fournit l’importante pièce du

( l) ’Ex TÎjç ©TjêaiSoç x»l WfûmoM p«flrtX*MV

fTjaiv licavàoToiaiv eU TcotjAEvaç.

3lO tE9 SOIREES DE MONTLHÉRT.

catalogue thébalii d’Ératosthènes que nous avons déjà cité, mais dont nous n’avons pas encore tiré tout le parti qu’il nous offre. Ici je réclame toute votre attention.

C’est après la publication de l’histoire de Manétbon qu’Eratostbènes alla, par l’ordre de Ptolémée Évergète , interroger les prêtres et les archives sacrées de Thèbes, pour former la liste des rois thëbains, depuis l’origine de cette monarchie. 11 suit de là de deux choses l’une : ou que les listes de Manéthon n’inspiraient aucune confiance, si elles contenaient cette liste de rois thébains; ou, ce qui est plus vraisemblable peutêtre, que les premiers rois de Thèbes avaient été négligés par Manéthon ; ce qu’on ne s’expliquerait pas bien , sans doute, mais ce qui paraît être cependant, à en juger par l’absence dans les listes de Manéthon, et des noms du catalogue d’Ératosthènes, et d’une dynastie tbébaine, avant la onzième dynastie; quoique la liste des rois d’Ératosthènes commence à Ménès. Il est vrai que les deux premières dynasties de Manétbon sont intitulées Thinitcs-Thébaines par MM. Champollion; mais Manéthon les appelle simplement Thinites, et l’addition du second mot par nos illustres savants n’est qu’un procédé à’ arrangeurs. Mais , quoi qu’il en soit d’ailleurs du choix entre ces deux hypothèses , cette seule liste des rois thébains, opposée aux listes de Manéthon, qui fait succéder les unes aux autres des dynasties thinites , memphites , héliopolites , etc. , prouve que ces dernières sont fausses, au moins d’après les prêtres thébains et les archives de leurs temples; ou, si vous vouiez, que les rois thébains sont différents des autres rois de Manéthon. Donc il y avait

SEPTIlfelfE SOIHIÈI. 3l I

en Égypte plusieurs royaumes, débris de celui de nés , dont le nom se trouve en tête de toutes les listes.

Mais ce n’est rien encore en comparaison de la remarque suivante. Le vingtième roi de la liste d’Ératosthèoes règne loo ans; son successeur, nn an; puis, vient une i-eine appelée Nitocris qui en règne 6. Or, la 6* dynastie de Manétlion, dite troisième des memphites, nous présente trois individus dont les deux premiers régnent successivement loo ans et un an, et qui ont pour successeur une reine Nitneris, qui est supposée en régner la. Remarquez que la reine Nitocris est la seule personne de ce nom , dans Ëratosthènes et dans Manétlion lui-même; remarquez aussi que d’après Hérodote, ou plutôt d’après les prêtres égyptiens, parmi les 33o rois prédécesseurs de Myris, il n’y avait eu qu’une seule reine, et qu’elle avait nom Nitocris. Cela posé, l’identité de ces trois individus qui se succèdent dans Ératosthènes et dans Manéthon , n’est-elle pas claire comme le jour?

M. V. — Je ne suppose pas que personne en doute.

M. B. — Or, que résulte-t-il de là? que certains rois rneniphites de la sixième dynastie de Manéthon se trouvent en même temps des rois thébains suivaiit Ératosthènes. Comment cela peut-il se faire? d’une manière et d’une seule manière : c’est que les deux royaumes de Thèbes et de Memphis auraient été réunis sous le vingtième roi de Thèhes, et que celte unité aurait duré pendant les deux règnes suivants, après lesquels il y aurait eu une nouvelle séparation. Deux remarques viennent à l’appui de cette hypothèse. I^a première est que, d’après Hérodote, les sujets de Nitocris se révoltèrent contre elle et la chassèrent; la se-

conde est qu’elle est le dernier souverain de la sixième dynastie de Manélhon. On conçoit donc que par suite de la révolte contre Nitocris, les Tliébains se soient séparés d’elle, tandis qu’elle aurait continué de régner à Memphis. Cela expliquerait encore pourquoi son règne à Thèbes est coté de six ans seulement, tandis qu’à Memphis il en dure douze.

M. V. — Voilà des observations sans réplique. Je ne vois pas ce qu’on peut objecter à cela.

M. B. — Rien , je crois ; mais on peut encore ajouter à cela, et l’addition est importante.

En faisant la somme des règnes du catalogue d’Ératosthènes depuis Menés jusqu’à Nitocris inclusivement, on trouve 666 ans, ce qui donne une trentaine d’années pour la durée moyenne de chaque règne; résultat exagéré peut-être, mais qui, à coup sûr, n’est pas audessous de la réalité. Admettons-le tel qu’il est. Or, en faisant la somme des règnes de Manéthon depuis Menés jusqu’à Nitocris, on trouve i 645 ans (i)! Comment conciliera-t-on ces deux nombres?

M. V. — .... Il n’y a pas de milieu, ou Manéthon a prodigieusement enflé ses listes, ou bien il aura additionné comme successives des dynasties qui ne le sont pas.

M. B. — Peu m’importe qu’on choisisse l’une ou l’autre hypothèse. I.a seconde me paraît plus vraisemblable. Choisira-t-on la première? Il faudra alors réduire le chiffre total de Manélhon, dans le rapport de 1645 à 666 , et l’on aura la proportion :

(0 Clianip.-Figcac, C/<ro«o/., p. 118.

SEPTIÈME SOIRÉE. 3 1 3

De sorte que l’origine de la monarchie égyptienne ne remonterait qu’à 2374 avant notre ère. Si l’on se tient à la seconde hypothèse, on conviendra que le système des dynasties collatérales n’est pas si ruiné!

M. V. — Je comprends votre conhance, et je la partage maintenant. Les conclusions que vous venez de faire sont tout à fait péremptoires.

M. B. — Je puis au reste, pour soutenir votre foi, ajouter encore quelques remarques dans le même sens.

M. V. — Volontie s.

M. B. — Je vous ferai observer que les trois rois successifs nommés Saophis, Sen-Saophis et Mnscherès dans Ératosthènes, sont sans doute Sup/iis, Suphis U et Mencherès qui se succèdent dans Manéthon ; hypo thèse éminemment probable, et admise par tout le, monde ;oT, le premier règne en 4 o 4 depuis le commencement de Ménès, suivant Ératosthènes, et en 7465 suivant Manéthon ! Même conclusion que ci-dessus : ou le compte de Manéthon est enflé, ou il faut en distraire des règnes collatéraux coinp,lés comme successifs.

Nous remarquons de même qu’entre le Moscheris et l’Apappus d’Ératosthènes , il ne s’écoule que 68 ans sous deux rois. Entre le Mencherès et le Phiops de Manéthon, qui sont les mêmes que les précédents, il y aurait au moins sept rois; et si l’on compte avant Phiops la cinquième dynastie Éléphantine , comme le fait M. Champollion, il y aurait quatre ou cinq cents ans d’intervalle !

Vous remarquerez encore que le successeur de Ménès, dans les deux listes thébaine et thinite, est Athotis ; mais que le troisième Thébain est encore un Athotis, et que le troisième Thinite se nomme Cencenès*

3i4 soibiSes de montlhért.

D’où ii paraît que le royaume de This se serait formé à part sous un petit-fils de Mènes. De plus, vous remarquerez que MM. Champollion qui appellent les deux premières dynasties Thinites-Thébaines , expliquent les dénominations des dynasties en disant qu’elles indiquent l’origine des familles qui composent ces dynasties, et non le pays particulier où elles auraient régné. Mais alors, comment deux dynasties pourraientelles être à la fois thinites et tliébaines? Voilà une de ces contradictions qui échappent aux hommes préoccupés par les besoins d’un système.

Encore une fois, trouvez-vous qu’il y en ait assez pour rendre quelque peu raisonnable le système des dynasties collatérales?

M. V. — Je vous répète à mon tour qu’il n’y a pas un mot à répondre à tout cela.... si toutefois l’autorité du catalogue d’Eratosthènes est à l’abri de toute contestation. Car, dans le cas contraire, il y aurait de ce côté-là un moyen de retraite.

M. B. — Non-seulement ce catalogue est accepté par tous les savants, mais, de plus, il leur est impossible de le rejeter comme inexact ou apocryphe, sans ébranler ou même détruire l’autorité des listes de Manéthon , puisque c’est de la même source que nous tenons ces diverses pièces. Remarquez, en second lieu, qu’Eusèbe qui nous les transmet ne pouvait pas plus se tromper sur l’œuvre d’Eratosthènes que sur celle de Manéthon, ces deux auteurs étant à peu près contemporains, et les ouvrages d’Eratosthènes étant pour le moins aussi répandus, aussi populaires, que l’histoire du prêtre d’Héliopolis. Remarquez, en troisième lieu , que ni Eusèbe , ni Africain , ni Apollôdore , n’ont pu

SEPTIÈME SOIRÉE

inventer cette liste; car, en supposant cette fraude matériellement possible, ils n’y avaient absolument aucun intérêt. La preuve est qu’Eusèbe n’en tire aucun parti pour son système chronologique. Il n’admet comme réelles que les dynasties à partir de la i6% et rejette implicitement les autres, sans s’expliquer sur leur compte. Or, avec le système des dynasties collatérales, il lui aurait été facile d’admettre les i5 premières; et il est manifeste qu’il n’y aurait pas manqué. Or il ne dit pas un seul mot dans ce sens. Donc la liste d’Ératosthènes jouit de toute l’authenticité possible.

Et je dois ajouter pourtant qu’on a trouvé moyen de combattre l’autorité de cette liste, non sans doute par une objection positive , mais par une hypothèse que je vais vous soumettre dans sa belle simplicité. On a dit qu’Eralosthènes avait fait la liste, non pas de tous les rois de Tlièbes, mais seulement des principaux parmi ces rois. Il est vrai qu’il ne dit pas un mot qui autorise une pareille supposition; il est vrai encore qu’aucun des auteurs qui le citent n’a soupçonné rien de semblable; il est vrai aussi que lorsqu’on donne la liste des rois d’un pays, sans avertir qu’on en passe un certain nombre, tous les lecteurs ont droit de s’y méprendre : et jusqu’à nos jours, en effet tout le monde s’y est mépris. Et y a-t-il lieu de croire que ce roi, qui n’a régné qu’un an, fut un des principaux souverains de l’Égypte?

M. V. — Si l’interprétation n’est pas solide, il faut convenir qu’elle est commode; et avec de pareilles licences, il n’y a pas de système qu’on ne puisse soutenir contre le témoignage de l’histoire. J’ai peine à me persuader néanmoins que vos adversaires n’aient aucun

3l6 LES SOIRÉES DE MONTLHÉRT.

argument direct contre l’hypothèse des dynasties simultanées. Sans doute ils ne se contentent pas de la nier purement et simplement.

M. B. — J’en conviens.... Oui, ils combattent l’hypothèse par des arguments directs , ou plutôt par un seul argument dont vous allez juger la valeur. Tous les monuments, vous disent-ils (et ils remontent jusqu’à la i6' dynastie), nous montrent chacun des rois, comme roi de toute l’Egypte. Pourquoi supposer qu’il en est autrement au delà? Vous le voyez, c’est comme si l’on vous disait ; Nous avons des monuments royaux jusqu’à Charlemagne, et tous nous montrent chacun des rois, comme roi de toute la France. On a donc le plus grand tort de prétendre que la France a été divisée avant cette époque entre les dynasties collatérales des enfants de Clovis. Qu’avez-vous à dire à cela?

M. V. — Puissamment raisonné! Mais vous m’avez dit, je crois, que les listes de Manéthon portaient des traces d’une confusion véritable; qu’il y avait, outre les dynasties collatérales considérées comme successives, de doubles emplois. Cela donne lieu à une remarque assez importante. Les chronologistes chrétiens, tels qu’Africain, Eusèbe, le Syncelle, et peut-être Josèphe lui-même, ont altéré incontestablement les dynasties et les époques de Manéthon , à en juger par les énormes différences qui se trouvent entre leurs citations de cet auteur. Chacun avait un système de chronologie auquel il a voulu plier le catalogue manéthonien, et il est à remarquer que chacun accuse scs devanciers d’interpolation et de mauvaise foi. Il se pourrait que les reproches que vous faites à Manéthon dussent retomber sur les gens qui ont falsifié ses listes; ce qui.

SEPTIÈME SOIREE. 3 1 7

au surplus, ne fait pas honneur aux écrivains chrétiens.

M. B. — Je pourrais accorder les torts que vous attribuez à ces écrivains, en quoi vous n’êtes que l’écho de l’indignation de nos savants contre ces pauvres érudits. Cependant il y a peut-être bien quelque chose à dire en leur faveur ; je vais revenir là-dessus. Comme les autres traces de confusion qu’on rencontre dans les dynasties sont nombreuses et généralement moins importantes que tout ce qui précède, je me contenterai d’en citer une seule qui est la plus saillante. Le grand Sésostris est , d’après Manéthon , le premier roi de la dix-neuvième dynastie, qu’il appelle Sethos e\. dont il raconte les conquêtes. Or, nous trouvons pour troisième roi de la douzième dynastie thébaine, le nom de Sésostris, auquel les citateurs de Manéthon ajoutent , d’après lui , que ce roi conquit une grande partie de l’univers et qu’il est le plus vanté des rois d’Égypte. Voilà donc encore une identité manifeste; et ce qui la confirme, c’est que la dix-huitième et la dix-neuvième dynastie thébaine de Manéthon ont respectivement dix-sept et six rois; et que la onzième et la douzième, également thébaines, ont respectivement dix-sept et sept rois, Sétbos et Sésostris se trouvant également dans la dix-neuvième et la douzième, avec les mêmes attributions. Au reste, les rois de la onzième ne sont pas nommés. N’est-on pas en droit de dire avec Cuvier que Maiiétbon a copié diverses listes, et les a copiées sans les comprendre?

Je reviens aux citateurs de Manéthon. fait des discordances est incontestable; mais les conclusions qu’eu tirent nos érudits sont beaucoup plus sévères qu’il ne convient. Car il faut remarquer que ces au-

3l8 LES SOIRÉES DE MOMTLHÉRY.

teui'8 citant un historien dont l’ouvrage existait de leur temps et qui était à la portée de tout le inonde, ne peuvent citer à faux et altérer gravement cet auteur, sans s’exposer au démenti et perdre leur crédit et leur temps. Je conçois qu’ils critiquent le système de Manéthon; mais qu’ils suppriment, ajoutent et changent tout à leur gré, et se prétendent citateurs, quand Manéthon est entre les mains de tous, voilà qui est impossible; et leurs accusations réciproques, si elles portaient sur ce fait, seraient aussi déraisonnables que le réquisitoire dirigé contre eux. Sans doute chacun a voulu plier Manéthon à son système, mais par voie d’interprétation et de critique. On a ajouté, supprimé, déplacé des rois et des dynasties, parce qu’à tort ou à raison on s’y est cru autorisé par certaines circonstances, et que chacun prétendait rétablir le véritable texte. Cela prouve seulement que ce texte était délabré; et rien n’est plus aisé à concevoir, si l’on considère que ce texte n’existait qu’en manuscrits, que ces manuscrits portaient ou pouvaient porter de trèsgrandes variantes, que l’altération de quelques lettres ou de quelques chiffres change complètement tout un système chronologique; que cette circonstance principale, combinée avec les remarques des commentateurs et des copistes, et les traces évidentes de confusion que portaient les dynasties dans le l’approchement de certains noms, a dû fournir aux critiques chrétiens différents systèmes de restitution dont les résultats ont pu être fort divers. Voilà l’explication naturelle de ces différences singulières dans les citations d’un même auteur, différences inexplicables de toute autre manière, quand il s’agit d’un auteur existant.

SEPTIÈME SOIRÉE

3 ig

On ne sent pas assez généralement combien des altérations même fort graves étaient inévitables à cette époque^ sur des manuscrits fort divers, et que ce sont précisément les plus graves qui étaient les plus faciles. Chacun des mots d’une phrase ordinaire ayant un sens suivi, est protégé par le sens général de la phrase, contre les altérations; mais des noms et des chiffres sont d’une sensibilité, d’une altérabilité extrêmes, parce qu’un chiffre se place dans une phrase aussi bien qu’un autre chiffre, et qu’un nom en valant un autre, on le lit d’une manière ou d’une autre sans tenir à l’exactitude. Dites-moi, par exemple, pourquoi le nom du seizième roi de la dix-huitième dynastie est lu par Africain Améiioph, et par Eusèbe, Métnophis? Eusèbe avait-il intérêt à altérer ce nom? Avaitil intérêt à écrire Cherrès le nom que Josèphe écrit Achencherès son édition de Manéthon? Quant

à l’altération des chiffres, c’est bien autre chose. Je vous en ai donné un exemple, il y a quelques jours. La quatorzième dynastie est, suivant les uns, de 184, suivant les autres, de 484 ans. L’altération du premier chiffre dans l’un de ces deux nombres est évidente. Or, un chronologiste adoptera l’un ou l’autre de ces deux chiffres, suivant son système. M. Champoliion adopte le second. Ceux qui ont lu le premier dans certaine édition d’Eusèbe accuseront M. Champoliion d’avoir altéré les nombres pour les faire cadrer avec son système chronologique.

Mais voici un exemple bien plus frappant d’altération des auteurs, mais d’une altération décidée sans doute par des considérations rationnelles. Cet exemple, c’est encore M. Champoliion qui nous le fournit , et il

3aO LES SOIREES DE MONTLDÉRY.

n’en faut pas davantage pour justifier les chronologistes chrétiens. La septième dynastie de Mancthon est composée, suivant Africain, de 'jo rois; suivant Eusèbe, de cinq rois; mais l’un et l’autre donnent à cette dynastie

jours de règne. Si ces deux auteurs, en désaccord quant au nombre, sont d’accord quant au temps total, il est bien évident qu’ils ont lu tous les deux dans Manéthon le chiffre de y 5 jours. Cela est d’autant plus évident que cette durée est singulière et incroyable, ne fût-ce que pour cinq rois. De sorte qu’Eusèbe, qui attaque Africain toutes les fois qu’il en rencontre l’occasion, n’aurait pas manqué de remarquer et de saisir celle-ci pour frapper sur son adversaire, dont il change d’ailleurs totalement le nombre des rois, pour peu que cette circonstance d’une dynastie de 7 5 jours eût été susceptible du plus petit doute. Donc les éditions de Manéthon suivies par Africain et Eusèbe portaient l’une et l’autre le nombre de 7 5 jours.

Eh bien, voyez le tableau chronologique deM. Champollion (i)! La septième dynastie y est comptée pour cinq rois, suivant le système d’Eusèbe; mais la durée y est portée à y 5 ans. Or, M. Champollion n’a lu ces 76 ans nulle part. M. Champollion est donc un faussaire! Vous trouvez cette conclusion insoutenable, et je le trouve comme vous. Pourquoi cela? Parce que vous jugez que si M. Champollion a substitué 75 ans à 'jS jours, c’est qu’il a trouvé ce dernier chiffre absurde, et qu’il a jugé par voie de critique qu’il y avait erreur de copistes dans Eusèbe, et que le mot jours devait être vraisemblablement remplacé par celui A'annees.

(1) Champ., C/zTOwo/., p. 119.

SEPTIÈME SOIRÉE

A-t-il raison en fait? je l’ignore. Mais il a agi d’une manière rationnelle; et ainsi ont fait sans doute plus d’une fois les auteurs anciens que lui-même critique. Mais est-elle aussi rationnelle la conduite des savants qui n’hésitent pas à taxer d’imposture des écrivains citant un ouvrage public avec lequel chacun peut confronter les citations, et qui souscrivent sans broncher à l’histoire d’un Manéthon qu’il faut croire sur sa parole? à l’œuvre d’un auteur qui enchaîne ses dynasties humaines avec les règnes des dieux et des demi-dieux , et qui nous donne pour source de sa sotte chronique des livres mystérieux sortant de l’officine du grand Hermès ?

M. V. — Je suis peu porté maintenant à défendre contre vous la sagesse de vos adversaires. Cependant vous êtes peut-être trop sévère pour eux à votre tour. Si Manéthon leur inspire une confiance qui est exagérée, je l’avoue, ils s’y croient autorisés par l’accord des monuments avec cet écrivain. N’oublions pas que la lecture des inscriptions hiéroglyphiques est venue confirmer en un grand nombre de points sa chronologie; n’oublions pas non plus que ces mêmes monuments déposent d’une manière incontestable en faveur d’une antiquité beaucoup plus haute qu’on ne le croit communément. Le commencement de la seizième dynastie a été fixé par MM. Champollion à a3oo ans avant notre ère. Si les premières dynasties sont collatérales, cela ne prouve rien , ou plutôt cela peut s’accorder trèsbien avec notre chronologie. Mais MM. Champollion, qui croient les dynasties successives, n’ont pas les mêmes raisons que nous pour désavouer Manéthon.

M. B. — Je conçois que l’accord vrai ou supposé de

ai

3àa LES soini-Es de montlhiîry.

Manéflion avec les légendes liiéroglypliiqiies qü’ils ont lues bU cru lire, doit leur inspirer en favetié dé cet historien une prévention puissante. Mais cet accord, fjul n’a lieu (s’il a lieii, toutefois) que pour les époques postérieures, ii’aurait pas dû les aveugler sur les caractères romanesques de ses premières époques. Ce serait Ici le lieu de discuter cet accord, ainsi que les prétendues découvertes monumentales qui font remonter si haut les antiquités de l’Egypte. Comme la plupart de CCS faits ne font rien à la question qui nous occupe, je me contenterai d’en discuter le petit nombre de ceux qui ont avec elle un rapport direct.

Je ne nie pas, ai-je déjà dit, que la dernière partie de l’histoire de Mauéthon ne jouisse d’un certain degré d’exactitude. Cela peut être et cela doit être; •d’abord parce que l’historien était beaucoiq) plus près des faits; en second lieu, parce qu’il pouvait y avoir des ai'cbives passables à cette épocpie; et troisièmement enfin, parce que la liaison de l'histoire de l’Egypte avec celle des nations étrangères en rendait l’altération impossible; de plus, cette altération était sans intérêt pour riiistorleu; considération dominante en cette matière, tandis que le contraire a lieu pour les premières époques. Qu’en conséquence de cela l’histoire (le Manetbon s’accorde avec les monuments, je le veux bien, d’aillant jslus que ces monumcnts-là sont récents et devaient être en conséquence intelligibles; mais (|ui osera dire (|u’il eu soit de même « des lettres sait créés de Mercure gravées sur des colonnes avant le a déluge , et traduites en grec par wi autre Mercure n après le grand 'cataclysme? « On cite une concordance frappante de dates entre le Sesac de la Bible qui

SEPTIÈME SOIRÉE

prit Jérusalem sous Roboam, et le Sesonch, premier roi de la vingt-deuxième dynastie, qu’on trouve sur un monument de Thèbes enchaînant un roi , appelé par l’inscription hiéroglyphique, roi de louda, comme l’a lu Champollion. Ici, Manéthon a dit vrai, et ce n’est pas difiîcile ; mais cet accord ne se conserve pas à beaucoup près dans les dynasties antérieures. Je ne citerai pour exemple que la di.x-huitième et la dixneuvième. La dix-huitième dynastie a été lue par MM. Champollion sur certains monuments toute autre que nous ne la trouvons dans Manéthon. Le Sésostris de celui-ci est très-différent du Sésostris de nos savants. Il est vrai qu’ils ont lu très-différemment les mêmes choses à diverses époques. Mais quand je vois que sur dix-sept rois qui composent la dix-huitième dynastie, il n’y a que sept noms qui se trouvent dans Manéthon à peu près comme ceux que MM. Champollion ont lus sur les monuments (i), je suis en droit d’affirmer qu’il n’y a pas entre eux et Manéthon cet accord tant vanté. Je l’affirmerai une seconde fois quand je verrai que ces messieurs ont lu un même nom, d’abord Àmenoftep et ensuite Chébron; que Thoutmosis est devenu plus tard Aménophis ; que le roi Man- (louei, ainsi lu sur les monuments, est appelé par Manéthon , A chencl terres ( ressemblance frappante ), et est lu ensuite par les mêmes savants, Menephta 1"! Je l’affirmerai encore quand je verrai que le grand Sésostris, qui est pour ainsi dire le pivot de toute 1 histoire de l’Égypte, est d’abord le Sethos de Manéthon, premier roi de la dix-neuvième dynastie, et qu’on adopte

[i) Lettres au duc de Blacas, p. 107.

ensuite Rhamsès III, treizième roi tic la dix-huitième, malgré le témoignage Jormel de ce même Manéthon! Enfin, je serai peu porté à changer d’avis quand je remarque que leur Sésostris est placé cent ans plus haut que celui de Manéthon, et que les deux rois Armais et Rhamsès III, que celui-ci fait régner respectivement quatre ans et un an , acquièrent entre les mains de nos érudits, quinze ans et cinquante-cinq ans de règne!

M. V. — Assurément, l’accord est loin d’être parfait. Mais dites-moi, par occasion, ce que vous pensez de l’époque de Sésostris?

M. B. — Je n’ai pas là-dessus d’opinion arrêtée. J’hésite entre l’opinion de MM. Champollion et celle de Manéthon. La pi-emière revient, quant à l’époque (i565), à celle deFrcret; et celle-ci me paraît assez bien appuyée. En pareille matière, l’histoire de la Bible est mon terme de comparaison. Frcret suppose que Sésostris serait le prédécesseur immédiat du Pharaon sous lequel eut lieu la sortie d’Egypte; et je comprends alors comment il n’est point fait mention de ses conquêtes qui seraient antérieures à l’histoire des Israélites. D’un autre côté, l’opinion de Manéthon, qui place .Sésostris en n’est pas dépoui vue de vraisem-

blance. Car alors les exploits de Sésostris auraient eu lieu pendant le séjour des Israélites au désert, et on s’explique également bien dans cette hypothèse le silence de la Bible sur ce point. D’ailleurs, Manéthon nous représente un Aménophis, père de Sésostris, aux. prises avec les Israélites sous la conduite de Moïse; ce f|ui s’accorderait fort bien. I/époque de Danaüs que Manéthon fait fjère de Sésostris, et dont il ra-

SEPTIÏÎME SOIRÉE. 3a5

conte la fuite, pourrait fournir un critérium, si cette fraternité était vraie et si l’époque de Danaüs était fixée avec certitude. Or , cette époque l’est jiar la chronique de Paros à l’an i5i i, époque trop rapprochée dans le premier système, trop reculée dans le second. Ainsi l’incertitude existe toujours. Il est à remarquer, du reste, que MM. Champollion placent (ou du moins plaçaient, en i83o) l’arrivée de Danaüs en Grèce, plus de deux cents ans avant l’avénement de Sésostris : nouvel échantillon de leur accord avec Manéthon ! Au reste, les mêmes plaçaient, à la même époque, la sortie d’Egypte cent soixante ans avant Sésostris. Une pareille opinion est tout à fait inconcevable; car il est clair que la Bible n’aurait pas passé sous silence des conquêtes dont les Juifs auraient été victimes. Il est assez connu que la Bible ne les ménage pas sur le chapitre de leurs tribulations et de leurs nombreux esclavages. Comment une pareille remarque a-t-elle pu échapper à ces savants?

M. V. — C’est assez singulier, j’en conviens. Mais vous me paraissez avoir une foi médiocre, je ne dis pas seulement dans leurs systèmes chronologiques, mais dans leurs interprétations hiéroglyphiques.

M. B. — Entendons-nous là-dessus. Je crois que ces savants ont découvert et possèdent une partie des secrets du système hiéroglyphique. C’est une invention que je respecte et que j’admire. Mais je crois qu’il y a encore des mystères même pour eux; je crois qu’il y a souvent beaucoup d’arbitraire dans leurs interprétations; et si, malgré la découverte incontestable de l’écriture phonétique, il y a dans leur manière de lire les mots auxquels elle s’applique, des discordances

3a6 LES SOIRIÉES DE MONTLHÉRY.

dont je vous ai donné ci-dessus de singuliers échantillons, que doit-ce être que la traduction des signes idéographiques? Mais revenons à la chronologie. Les monuments, m’avez-vous dit, reportent à deux mille trois cents ans avant notre ère le commencement de la seizième dynastie. Il y a en cela une erreur grave, quoique le fait, fût-il vrai, ne prouvât rien au fond. Vous vous appuyez, sans doute, sur la détermination du règne d’Osymandias. En partant de l’époque vraie ou fausse admise pour le règne de Myris, qu’on croyait reconnaître dans le Thouthmosis II de la dix-huitième dynastie, et calculant d’après le nombre des générations supposées par Diodore entre Osymandias et Myris, on a cru devoir placer le premier vers 2276. D’ailleurs, on a cru lire sur le Memnonium de Thèb'es le nom Ousi-man-dou-eï; nom qui ne se trouve pas dans la table d’Abydos où sont consignées la dix-septième et la fin de la seizième dynastie. D’où l’on a conclu que le roi Osymandias appartenait au commencement de la seizième, sinon à la fin de la quinzième dynastie ; et que son époque était celle où devait le placer le calcul des générations suivant Diodore, savoir, l’an 2276.

Oi', il y a dans ce calcul et ces raisonnements plus d’un élément vicieux. Comment des hommes graves peuvent-ils admettre sans plus de garantie le compte de Diodore, lorsqu’eux-mênies reconnaissent qu’il a supposé un peu plus loin une vingtaine de rois au moins là où Manéthon n’en place que quatre ( entre Sésostris et Protée ) ? Comment avoir foi dans le roi Ousi-Mandoit-ei du Memnonium , quand on voit un autre üusi-mandou-Ei, treizième roi supposé de la

SEPT^ÈUfE SPÎJISÇ. 3a7

clix-l^uitièrae djrjqstie (i) d’après le§ piopuments, chai^-j ger de nom et devenir (a), toujours d’après les monuments, Menc.phta 1^"^? Enfin, comment ne pas remarquer que je fameux Memnoii à la statue parlante, et qui était appelé par les Égyptiens h mandé s , aq témoignage de Strabon, et Osjmandès par Hécatée, n’est autre chose que l’Amenopliis III de la djx-huitième dynastie, comme tout je monde le reconnaît aujourd’hui d’après Vausanias? Or, cet Aménophis ne remonte, d’après MM. CliampoHion, qu’à 1680. Voilà donc 6üo ans de retranchés à l’époqqe du prétendu Osymandias. Or il paraît que nos savants en tombent maintenant d’accord. Il est convenu que le tombeau d’Osymandias est le Rhamesseum, du nom de sou fondateur Rliamsès le Grand, ou Sésoslris, ce qui nous ramènerait à une époque encore plus récente (i5.5o). Au reste, \^. Mannonium des Grecs est Wlmenophium des Egyptiens; |1 était précédé de deux colosses^ dont l’un est la statue de Memnon. Le Rhamesseum est précédé d’un colosse en débris, qu’on suppose avoir été réduit à cet état par les Perses, lors de l’invasion de Cambyse.

En somme, il n’existe aucun monument qui remonte même à l’origine de la dix-huitième dynastie supposée de l’an 1822. Que restera-t-il donc pour confirmer la première partie de l’bistoire de Manétbon ? Mais admettons avec Eusèbe que l’avénement de la seizième dynastie remonte à 2 o 44 >ou, si l’on veut, à 2200; avec le système démontré des dynasties collatérales,

(1) Lettres au duc de Blacas , p. 107.

(2) Notice sur C obélisque du Luxor, p. 77.

reste- t-il, relativement à la chronologie biblique, quoique chose qu'on puisse appeler une difficulté sérieuse?

M. V. — Je ne le crois pas. Mais que pensez-

vous de cette pièce connue sous le nom de la Fieille Chronique. ?

M. B. — C’est une pièce singulière qu’assurément personne ne prendra au sérieux. Cependant, je suis bien aise que vous me l’ayez rappelée, parce qu’à travers la fiction d'une antiquité absurde, on y découvre un fait qui vient à l’appui d’une chronologie raisonnable. On sait que cette chronique suppose 36,5a5 ans entre le commeticement du règne du soleil (i), qui compte pour 3o,ooo ans, et la fin de celui de Nectancbus , premier roi de la trentième dynastie. Comme il est aisé de remarquer que ce nombre 36,5a5 est égal à vingt-cinq fois juste le cycle sothiaque de 1461 ans, ou, ce qui revient au même, à cent fois juste autant d’années que l’année contient de jours, dans l’hypothèse de 365 jours et un quart , il n’est personne qui ne considère le total de la Vieille Chronique comme une fiction qui tient à quelque idée d’astrologie. Mais comme elle contient le règne des dieux et celui des hommes, il est naturel de supposer que le temps des hommes a été compté d’après des bases raisonnables, et que l’arbitraire qui a dû compléter le chiffre de 36,5a 5 ans, a porté seulement sur le règne des dieux. Or, on remarque que la liste des dynasties ne commence qu’à la seizième; qu’au lieu des quinze premières, qui ont toujours été suspectes, on ne compte

(i) Champ., Cr/iorto/., p. lia.

SEPTIÈME SOIRÉE

que (\u\ta.ft gé/iérations ; ennn, qu’en faisant un total des règnes humains et de ceux des demi-dieux qui ne comptent chacun que pour une moyenne de vingt-six ans (ce qui sent très-fort rhumanitc),on arrive à 2870 ans avant notre ère. Telle serait donc l’antiquité du gouvernement humain de l’Égypte d’après la Vieille Chronique. Or, il ne s’agit pas de savoir si les époques particulières sont exactes; il suffît de faire remarquer que l’autorité quelconque à laquelle nous devons cette pièce, fait remonter l’origine des Égyptiens à une époque bien inférieure à celle de Manéthon; inférieure même à celle que la chronologie biblique pourrait admettre. Ce fait est assez concluant. En effet, qu’une nation exagère son antiquité, cela est dans la nature des hommes et des choses; mais qu'elle la diminue, voilà ce qu’on ne verra jamais. Car les peuples tiennent l’antiquité à honneur, comme les familles humaines; les siècles de leur histoire sont leurs parchemins. Un hobereau qui n’a que six quartiers de noblesse, s’en donnera bien trente dans l’occasion ; mais s’il en avait trente en réalité, il ne s’en donnerait pas six. C’est ainsi que l’opiniou représentée par la Vieille Chronique, et qui prétend après tout à plus de 36 ,ooo ans d’antiquité, ne donne à la royauté humaine qu’un espace raisonnable ; et ce témoignage est tout à fait favorable à la Bible.

M. V. — Vous tirez parti de tout, en vérité!

M. B. — C’est-à-dire que la vérité se trouve au fond de tout, parce que sa lumière est trop vive pour ne pas faii-e sentir sa présence au travers des nuages qui la voilent. Et pourquoi discutons-nous les histoires et les monuments profanes? Quand ces monuments au-

33d LES SOIEÉBS PB MOMTLHERT.

raient des mystères encol’e impénétrables pour nous, que suivrait-il t|e là? que le secret nous manque, et voilà tout! Mais qu’importent ces incertitudes et ces ténèbres, quand un monument supérieur de tous points à tous les monuments profanes leur donne le démenti, et fixe la véritable liistoire? Ce monument, c’est le récit de Moïse; pesons ensemble sa Valeur.

Qu’est-ce, en effet, que Moïse? C’est un historien le plus ancien de tous , le plus près par conséquent de l’origine des choses. C’est un homme qui vécut 8o ans en Egypte, plus de mille ans avant les plus anciens historiens profanes; qui vécut à la cour; qui vécut avec les savants et les prêtres de l’Egypte, qui fut initié à toutes les connaissances, à tout ce qu’on appelle leur sagesse. Ce n’est pas seulement la Bible qui le dit; Manétbon lui-même, l’ennemi déclaré des Juifs, et qui n’a pour eux que des injures, parle de Moïse comme d’un rebelle et d’un séditieux, mais en même temps il le déclare prêtre d' Héliopolis ; or, pour Manéthon, qui était aussi prêtre d’Héliopolis, ce titre est celui de la science la plus haute, de l’initiation la plus profonde. Or, voilà que Moïse, écrivant son histoire, aurait énormément abrégé les temps, de manière à se mettre en contradiction évidente, palpable avec l’histoire, les traditions, tous les monuments de l’Egypte! Vous n’aurez pas la ressource de dire que toüt cela lui était inconnu. Expliquez donc çette suppression

de la moitié de l’âge du monde! Ee déluge nous

direz-vous avec certains savants ! Mais pourquoi aurait-il placé là son déluge, si ce déluge est un roman, ou même, si vous le vouiez, une tradition niai connue de Moïse, quant à sou époque? pourquoi ne

SEPTIÈME SOIRÉE

l’aurait-il pas rejeté en arrière, de façon à ce que les chroniques et les monuments égyptiens pussent trouver leur place en deçà? quel intérêt avait-il h le mettre i 5 oo ans plutôt que 6000 ans avant lui? Et pour qui encore écrivait-il cette histoire? pour un peuple qui avait vécu 2i5 ans en Egypte, et qui devait en connaître l’histoire, ou du moins les monuments et les traditions, et surtout la prétention des Egyptiens à une énorme antiquité, opinion qui ne pouvait manquer d’être populaire! Eh bien. Moïse qui connaissait les traditions, les monuments et les prétentions, sinon l’histoire de l’Egypte, aurait écrit pour ce peuple une cosmogonie qui aurait heurté de front toutes ses idées, et cela sans intérêt aucun! et cela contre tous ses intérêts! Car ce n’était pas assurément le moyen de capter sa confiance que de lui jeter un démenti à tout ce qu’il croyait, à tout ce qu’il avait vu sur les monuments d’Egypte! N’est-ce pas le renversement de toutes les lois morales et intellectuelles? L’intérêt, quelque part qu’on le cherche, on ne le voit pas; et ce serait sans lui que Moïse se serait nié à lui-même, et aurait nié à toute sa nation ce que lui-même aurait su, ce que sa nation aurait connu! 11 faut donc se rejeter sur l’ignorance de Moïse; dire qu’il ne connaissait pas ces archives histoi’iques que Manéthon a recueillies partout où il a voulu ; qu’il ne connaissait pas ces monuments de pierre où vous lisez si bien; ces monuments si nombreux à son époque, et qui ne vous offrent que des lambeaux; ces monuments qui parlaient dans une langue qui était celle de Moïse, et que vous balbutiez, que vous épelez à peine ; ces monuments, si près alors des faits dont ils devaient perpétuer le souvenir, et qui

33a LES SOIRÉES DE MONTLHÉRT.

ont trois mille ans de plus quand ils se présentent à vous! Voilà ce qu’il faudra dire; ou bien, si l’on recule devant ces monstrueuses conséquences, il faudra bien rendre à l’historien juif ce rang et cette autorité suprêmes que la raison réclame pour lui, avec autant de puissance que la foi.

M. V. — Si je n’étais déjà convaincu, je le serais à coup sûr à l’éclatante vérité de ces réflexions. Ce qui leur donne un grand prix à mes yeux, c’est qu’elles sont du ressort du simple bon sens, et mettent la question à la portée de tout le monde. Mais si je vous abandonne le terrain de l’histoire et des monuments écrits de l’Egypte, il en est un autre sur lequel je puis encore défendre l’antiquité antibiblique de cette nation. Il existe des monuments de ses sciences et de ses arts qui me semblent encore décisifs en sa faveur.

M. B. — En avez-vous une bien ferme et bien intime conviction?

M. V. — J’avoue, pour la dixième fois, que j’ai maintenant bien peu de conflance en moi-même. Mais je défendrai jusqu’au bout mes anciennes idées.

M. B. — C’est ce que je désire, capitaine. Mais nous prendrons auparavant deux jours de repos.

HUITliiME SOinÉE.

Monuments des sciences de l’Égypte. Des zodiaques

égyptiens.

M. V. — Je vous ai accordé et j’ai la persuasion intime que le fil de l’histoire égyptienne proprement dite se brise entre les mains de Manéthon , environ aooo ans avant notre ère. Au delà de cette époque, on ne trouve, si vous voulez, qu’iiicertitude et confusion complètes; mais en admettant même, comme je le fais sincèrement, les dynasties collatérales, cela ne fixe pas le commencement de l’histoire de l’Egypte, et il n’est pas prouvé que cette histoire n’ait son origine au delà du déluge. Cequi est sûr, c’est qu’elle ne remonterait pas beaucoup au delà; mais peut-être résultet-il des monuments des sciences et des arts, que cette anticipation a réellement lieu, et la Genèse ne serait pas à l’abri du reproche au moins d’une légère erreur, ce que sans doute vous n’accorderez pas.

M. B. — Je n’accorderai pas le principe, il est vrai; mais il serait possible qu’en conséquence de l’élasticité de la chronologie biblique, on pût accorder quelque chose à certaines prétentions de l’histoire ou de l’archéologie. Mais je crois que nous n’en sommes pas là; je l’assure même formellement, si les faits que vous avez à me citer sont ceux que je suppose.

M. V. — Nous allons voir. Je vous objectei'ai d’abord les monuments des sciences de l’Égypte; monu-

ments qui sont de deux sortes. D’abord certaines institutions qui supposent des connaissances astronomiques remontant à une date incompatible avec la récence prétendue de cette nation. En second lieu, des produits matériels de leurs arts, portant le cachet d’un certain état du ciel dont l’époque, facilement déterminée par le calcul , nous rejette encore bien loin dans l’antiquité.

Parmi les institutions que j’appellerai astronomiques, je me contenterai de signaler la détermination égyptienne de la longueur de l’année. Il est constant que cette longueur leur était connue depuis une époque qui se perd dans la nuit des temps. Mais cette époque se trouve avoir des limites faciles à reconnaître. Car l’année des Égyptiens était fixée à 365 jours un quart. Comme pour eux c’étaient les levers béliaques de Sirius qui la déterminaient, cette longueur n’a pu être fixée que par la connaissance exacte de l’année héliaque de Sirius; et comme celle-ci était fort exactement de 365 jours un quart , il s’ensuit que la détermination égyptienne était aussi fort exacte. Or, une exactitude pareille suppose une longue série d’observations. Donc les astronomes égyptiens avaient fort longtemps observé les retours béliaques de Sirius (i). De plus , cette année de Sirius ne s’est trouvée égale à 365 jours un quart que pendant la durée d’une

(i) Il n’est peut-être pas inutile de rappeler aux lecteurs qu’on entend par lever héliaque d’une étoile, l’époque où cette étoile se lève une heure avant le soleil ; ce qui arrive pour les différents astres en différentes saisons. C’est ce que les anciens appelaient simplement le lever de tel astre ou de telle constellation, et ce qui était la base de leur calendrier agricole. Si l’étoile se lève en meme temps que le soleil, ce sera son lever

époque comprise entre — a^oo et — i 3 oo. Donc les observations astronomiques de l'année de Sirius doivent remonter certainement bien au delà de l’an 2000 ; mais elles supposent une civilisation déjà avancée. Donc la date de la fondation de cet empire doit remonter bien haut.

M. B. — Vous venez d’exposer le fond de la théorie de Fourier; mais en vérité je ne comprends pas dans quel Intérêt. Eu supposant qu’elle fût aussi solide qu’elle l’est peu en réalité, je ne vois pas comment elle contrarierait notre chronologie; car les prétendues observations de l’année de Sirius pourraient ne remonter qu’à 2000 ans, peut-être à moins encore. Je vous eu accorderai, si vous voulez, aSoo. Il y a bien de la marge entre cette époque et le déluge.

cosmique; si au contraire elle se lève lorsque le soleil se couche, elle sera à son lever acronyquc. Ce dernier mot désigne généralement les phénomènes qui ont lieu à l’entrée de la nuit; et l’on comprend d’après cela pourquoi nous l’écrivons de la sorte, et conformément à sa véritable orthographe, au lieu d'écrire achronique , comme on le fait dans tous les traités d'astronomie, ce qui constitue un véritable contre-sens. On concevra d’ailleurs aisément ce qu’il faut entendre par coucher héliaqiic , cosmique , acronyquc. Il est aussi facile de comjtrendre pourquoi les anciens observaient les levers héliaqiics plutôt que les levers cosmiques, ceux-ci étant insaisissables par l’effet de la lumière solaire qui absorbe complètement celle des astres qui montent sur l’horizon en même temps que lui. Mais il résulte de là une indécision très-prononcée sur l’époque du lever héliaque d’une étoile, si on veut la décider par l’observation , comme faisaient les anciens, et cette indécision compromet nécessairement les calculs que les modernes voudraient établir sur l’exactitude supposée du calendrier égyptien.

[Note de l’éditeur.)

336 LIS somÉEs de montlhért.

Vous ajoutez avec cet ingénieux savant, que ces observations supposent une civilisation avancée et une société fort ancienne. Or, cette conclusion est trèscontestable. remarque du retour du lever héliaque d’une étoile aussi belle que Sirius, après 365 jours à peu près, ne suppose pas dix ans d’observations célestes; et j’entends par là les observations grossières d’un peuple pasteur. Si la durée de cette année s’est trouvée être par hasard et fort longtemps de 365 jours un quart exactement, il ne résulte pas de là que les Égyptiens aient attendu trente ou quarante siècles d’obseï’^ vations pour se Hxer à 365 jours un quart ; ils auront fort bien pu, et auront dû même tout naturellement, tout simplement, tout grossièrement, adopter le résultat de leurs premières observations comme un résultat ordinaire et immuable; d’autant qu’un petit nombre d’années a suffi pour faire reconnaître cette 6xité.

Le système de Fourier, que je vais combattre sans aucun intérêt réel, mais uniquement parce qu’il est faux, repose sur une hypothèse qui est en désaccord choquant avec la nature et l’histoire de l’esprit humain. Il suppose que les Égyptiens auront voulu de prime abord déterminer à la minute près la véritable durée de l’année solaire, qu’ils auront du reste identifiée avec l’année de Sirius, c’est-à-dire, avec l’intervalle compris entre deux levers héliaques de cette étoile. Or, pour déterminer avec une telle précision la révolution solaire, il est constant qu’il faut en général bien des siècles d’observation. Mais est-ce là ce qu’ont voulu les premiers observateurs? Évidemment non. Quelle a été la marche naturelle suivie par les hommes dans ces

premières recherches? Ils ont reconnu d’abord, et le plus souvent par hasard, qu’indépendaininent du mouvement diurne, le soleil occupait dans le ciel des positions variables, dont la succession formait une période qu’on a appelée l’année. Or, comment ont-ils reconnu cela? par les mêmes moyens que nos livres élémentaires indiquent aux enfants, c’est-.à-dire, par le retour des ombres méridiennes égales, ou des mêmes amplitudes solaires, ou de la correspondance du soleil avec telle ou telle étoile. Par exemple, on a vu le soleil se coucher un certain jour en même temps que l’un de ces astres. Le lendemain, il se couchait quelques minutes plus tard que cette étoile; le surlendemain, plus tard encore; et ainsi de suite, de sorte qu’il y avait chaque jour un nouveau retard qui s’ajoutait aux précédents. On s’est donc attendu à voir reparaître la première coïncidence au bout d’un certain nombre de jours, qu’on aurait pu calculer d’avance avec les données acquises. Entre le 365* et le 366' jour, mais bien plus près du premier, la coïncidence en question s’est représentée. On s’est dit que la révolution annuelle était de 365 jours, et l’on a pu croire d’abord que ce compte était exact, attendu que la fraction n’a pu être mesurée à l’œil. Pour les Égyptiens , l’étoile de comparaison a été Sirius, d’autant que vers ces temps reculés son lever héliaque coïncidait à peu près avec l’inondation du Nil. Mais au bout d’un petit nombre d’années (une dizaine d’années suffisait pour cela, supposons un siècle), on s’est aperçu facilement que la période annuelle, supposée de 365 jours, n’était pas la vraie période solaire, puisqu’à la fin d’une de ces années la coïncidence héliaque du soleil et de Sirius,

338 LF-S SOIRÉES DE MOWTLHÉRV.

li’avait pas lieu à beaucoup près, 6t qu’il fallait attendre^ vingt-cinq jours pour la ramener. On en a conclu facilement qUe l’année supposée de 365 jours était trop courte, et que les vingt-cinq jours devaient être répartis entre les cent années, ce qui donnait un quart de jour pour chacune; l’année totale se trouvait donc de 365 jours un quart. Je le répète, il n’a pas fallu cent ans d’obsei’vations pour arriver à ce résultat. Remarquons qu’ici l’année héliaque de Sirius était identifiée par ignorance avec l’année sidérale, Sirius n’étant pas dans l’écliptique; et identifiée aussi par une autre erreur avec l’année tropique, qui en diffère par le fait de la précesxiun . De sorte que quand même l’année liélia(|ue de Sirius eût subi par la suite , eu vertu de ces deux causes, les petits changements que subissent en général ces périodes, les Égyptiens, qui n’auraient pu s’en apercevoir qu’à la longue, auraient déjà fixé leur année sur les premières observations, sans soupçonner des changements possibles dans cet état de choses. Mais de plus, et par le singulier hasard d’un concours de cinonstances astronomiques et locales, il s’est trouvé que, pendant un millier d’années, et à la latitude de Thèhes, les variations de l’année héliaque de Sirius ont dû être insensibles, de sorte que celte année est restée fort longtemps de 365 jours un quart, presque rigoureusement. Ce fait, constaté par les calculs de Bainhridge, du père Pétau, de la Nauze, d’ideler, et de Fourier lui-même, a dû confirmer les Égyptiens dans leur supposition erronée, ou plutôt les a privés de l’occasion de reconnaître leur singulière erreur. Cette marche ne vous paraît-elle pas plus naturelle et plus conforme aux habitudes de

HUITIÈME SOIRÉE. 33 g

l’esprit humain que le système fort gratuit de Fourier ?

M. V. — J’en conviens. Mais il n’en est pas moins vrai que la connaissance d’une année de 365 jours et un quart existait chez les Egyptiens dès une trèsliaute antiquité. Car, outre le témoignage d’une foule d’auteurs , nous savons par le témoignage formel de Censorin qu’un des cycles sothiaques de 1461 ans finit en l’an... 1 38 ..., ce qui en faisait remonter l’origine à l’an i 322 avant notre ère. Mais ce n’est rien encore. L’année de l’invasion des rois pasteurs est placée parManéthon en... 2082... Car il dit que cette année était juste à la 700® d’un cycle caniculaire. Donc ce cycle avait commencé 700 ans auparavant, c’est-à-dire, à peu près 2800 ans avant Jésus-Christ. Donc la connaissance de l’année sur laquelle repose ce cycle était encore antérieure; donc, à plus forte raison, l’origine des sciences, et à plus forte raison encore, l’origine de la nation. Ce qui nous fait remonter bien au delà de 3 ooo ans.

M. B. ■ — Les faits que vous alléguez sont exacts, mais les conséquences ne le sont pas. Vous supposez que l’institution du cycle sothiaque remonte à l’époque où on le voit paraître dans l’histoire. Or, le contraire peut avoir lieu. Mais, avant de le prouver, permettez-moi de revenir sur la composition de cette importante période, et d’en faire l’histoire, tout comme si vous y étiez complètement étranger.

La grande révolution solaire ayant été supposée, d’après le premier aperçu, de 365 jours seulement, on ne tarda pas à s’apercevoir que le soleil n’était pas revenu à beaucoup près au même point du ciel, après

34o LF.S SOIRÉES DE MONTLHÉKY.

un nombre entier de ces périodes de 365 jours. On en conclut qu’entre deux retours du soleil au même point de son orbite annuelle, il s’écoulait plus de 365 et moins de 366 jours; et répartissant le retard observé entre les années écoulées dans l’intervalle , on crut reconnaître qu’un quart de jour au delà de 365 était précisément la différence qu’on avait négligée. On fixa donc l’année astronomique à 365 et un quart; mais l’année civile, qu’on avait déjà fixée à 365 seulement, fut conservée. Il en résultait que chaque année civile anticipait sur l’année solaire d’un quart de jour; ce qui faisait un jour en quatre ans, deux jours en huit ans... trente jours ou un mois en 120 ans, douze mois ou 36o jours en 365 jours en 1460 ans.

Ainsi l’année civile recommençant avant l’année solaire, son commencement parcourait en rétrogradant tous les points du zodiaque, ou tous les jours du calendrier solaire, et se rencontrait ainsi dans toutes les saisons. C’était un inconvénient; mais par des considérations religieuses exposées fort au long par Geininus, et qui revenaient à sanctifier tous les jours de l’année, en les laissant ainsi occuper successivement par les différentes fêtes religieuses de l’année civile, les Égyptiens maintinrent leur année de 365 jours, qui prit le nom d’année vague ou sacrée. Ce n’était qu’au bout de 1460 années solaires, que le premier jour de l’année civile, ou le premier du mois de Thot, coïncidait avec le premier jour de l’année solaire; mais alors il s’était écoulé 1461 années vagues. Ainsi, une grande période recommençait; et c’est cette période de 1461 ans qu’on appelait la grande année , le cyc/e canicu~ lairc , \o cycle C Yuitiue , le cycle de Sirius, le cycle

HUITIÈME SOIRÉE. 34 I

OU la période sothiaque ; parce que c’était l’époque de la nouvelle coïncidence du premier jour de l’année civile avec le lever héliaque de Sirius, qui représentait pour les Egyptiens le commencement de l’année solaire vraie. Mais cette coïncidence et ce retour supposent un point de départ commun qui restait arbitraire; ou prit naturellement pour commencement d’un cycle une année civile dont le premier jour coïncidait avec un lever héliaque de Sirius ou de Sothis; car ces deux mots sont synonymes. Or, le passage de Censorin et le témoignage de Théon d’Alexandrie nous apprennent qu’un de ces cycles commença en 1 3 a 2 . Théon dit que ce fut sous le règne de Ménophrès , troisième roi de la dix-neuvième dynastie. Le nom de ce roi est lu par Eusèbe, Amménephtes ; nouvelle variante à l’appui de ce que nous disions dans la dernière séance.

if Jusqu’ici nous sommes d’accord sur les faits, et je vous accorde encore que Manéthon, plaçant l’invasion des pasteurs en la 700* année d’un cycle, il reste de cette année à i3ü2... 761 ans, ce qui fait remonter l’invasion à 2082 et le commencement du cycle à 2800 environ. Mais de quel droit concluez-vous de là que le cycle était déjà fondé en 2800? Si Manéthon l’affirmait positivement, ce témoignage aurait déjà bien peu de valeur, par beaucoup de raisons que vous connaissez de reste. Mais cette assertion n’est nullement formelle; car en supposant l’invention du cycle d’une époque extrêmement récente, les Égyptiens ont pu l’adopter comme échelle chronologique , sur laquelle ils remonteraient bien au delà de l’époque de cette invention. Nous avons précisément un fait de cette

LES SOIBiSS DE MONTLHl^RT.

nature. C’est la période julienne, cycle arbitraire de 7980 années, sur laquelle l’ère chrétienne se trouve placée à l’an 47*4* Or> cette période chronologique est de l’invention du Gascon Joseph Scaliger.

Ainsi, rien ne prouve que l’invention du cycle sothiaque remonte, je ne dirai pas seulement à a8oo, mais même à i 3 aa; car beaucoup plus tard, en 600, par exemple , on a pu concevoir cette période ; et d’après le rapport existant à cette époque entre le lever béliaque de Sirius et sa date dans l’année, on a pu calculer facilement l’époque de la dernière coïncidence entre ce lever et ce premier jour de Thot ; ce qui aura conduit à iSaa, époque à laquelle les Égyptiens ne pensaient peut-être pas au cycle.

Quelques considérations viennent à l’appui de cette hypothèse. Oji remarque d’abord que Thalès, qui vécut longtemps en Égypte dans le sixième siècle, et Hérodote, qui écrivait dans le cinquième, n’apprirent des Égyptiens que l’année de 365 jours; et ils ne laissent pas soupçonner qu’ils en connussent une autre. Or, Hérodote, qui cite les prêtres à ce sujet, n’aurait certes pas oublié la grande année de 1461. Donc elle n’existait pas en l’an 45 o.

En second lieu, les Juifs, à leur époque de la sortie d’Égypte, ne possédaient qu’une année lunaire, comme on peut le voir en détail dans la Bible. Si les Égyptiens eussent connu à cette époque, je ne dis pas seulement le cycle sothiaque, mais l’année vulgaire de 365 jours, assurément les Juifs auraient partagé cette institution , bien plus commode que l’année lunaire qui exige des intercalations. Si l’on dit que les Hébreux avaient uu caleudrier différent de celui des Égypticus

HDITlilMB SOIREE.

avec lesquels ils ne se confondaient pas, outre que cela serait peu vraisemblable , pour plusieurs raisons faciles à deviner, on ne pourra pas diic la même chose des colonies égyptiennes. Or, celle de Cécrops, quj était originaire de Sais, n’importa en Grèce qu’une année lunaire qui ne fut que bien des siècles aprè§ combinée avec l’année solaire, et cela par une suite de tâtonnenients longtemps grossiers et incertains. Donc en 1600, qui est à peu près l’époque de Cécrops d’après la chronique de Paros, le cycle sotbiaque n’existait pas; et ce n’est pas trois siècles avant le roi Méiiophrès.

Au reste, ceux qui supposent aux Egyptiens la connaissance de la longueur de l’année à une époque asse^ reculée, ont une opinion fort avantageuse de leurs connaissances astronomiques; opinion que je suis fort éloigné de partager. Je crois avec Delambre que de tous les peuples primitifs ils étaient les moins avancés en astronomie; non pas qu’ils n’eussent peut-êtie fait beaucoup d’observations, mais, en ce genre, la quantité ne compense pas la qualité. On peut remarquer une éclipse et en inscrire la date; pour cela, il ne faut que des yeux et des doigts; mais cela n’est pas de Ifi science. Us ont pu observer de la sorte 8 .à gooéclipsea, à ce qu’on prétend (ce qui ne suppose pas après tout plus de 1,200 ans); ils ont pu découvrir de bonne heure les planètes, se faire un système sur leprs mouvements, et supposer avec une certaine raison up ordre entre ces corps d’après les durées de leurs cours; mais cela n’est pas de la science, s’il n’y a dans l’observation ni précision ni mesure. Or, il paraît qu’il en est ainsi, si l’on considère que Ptolémée vivant en Égypte, au

346 LKS SOIR^ÉES DE MOBTLHéBT.

Esné, et pour Dendérah dans le Cancer. Calculant ensuite 1rs époques où ces phénomènes avaient lieu, on trouvait....

M. V. — .... On trouvait?

M. B. — Mais on trouvait bien des choses,

suivant le point de vue de chacun. Car, comme dit un savant moderne, qui n’a pas une liaute estime pour les traditions bibliques, l’astronomie n’est pas comme l’histoire....; elle a ses dates certaines. En conséquence de cette certitude, on n’eut d’abord qu’une vingtaine de systèmes plus ou moins divergents sur les époques où ces zodiaques avaient été sculptés. L’un des deux, suivant un de ces systèmes, remontait à j,ooo ans , quoiqu’il n’y en ait après tout que 6,000 que le solstice est entré dans le Lion, par suite du mouvement dû à la précession des équinoxes. Tous les autres systèmes se plaçaient en deçà de cette époque à autant de degrés de l’échelle, suivant la manière d’interpréter la position du solstice dans la sculpture. Mais tous reposaient sur l’hypothèse que le solstice était représenté par ces zodiaques.

Ai-je besoin de vous faire remarquer, capitaine, combien cette hypothèse fondamentale est gratuite et futile? Un sculpteur n’aura pas pu figurer arbitrairement les signes du zodiaque, et les partager en deux bandes là où il aura voulu, sans s’exposer à répondre à notre Academie des sciences sur la prévention d’avoir voulu représenter le solstice! Et puis, admirez donc! comment pouvait-on représenter sur deux lignes parallèles la succession des signes du zodiaque, à moins de donner aux fieux bandes des directions contraires ? Si les directions étaient les mêmes, les signes parai7

HümÈMK SOI&iE. 347

traient venir les uns au*deVant des autres. Voilà une simple indication du bon sens qui a dû guider le sculpteur; mais on a voulu voir toute autre chose dans le travail d’un pauvre grattcur de pierre qui ne savait peut-être pas ce que c’est qu’un solstice !

Ainsi, vous le voyez, ce fracas scientifique repose en définitive sur une hypothèse : sur l’interprétation excessivement arbitraire de l’intention de l’auteur d’un dessin fait il y a deux ou trois mille ans, sinon plus. £t l’on appelait cela une théorie mathématique! Plus tard, il est vrai, on fit une remarque à l’appui de cette hypothèse. Auprès du premier des signes descendants, vous voyez une tête d’Isis qui semble sortir des flots de lumière que lance le soleil, dont le disque est figuré, dit-on, au plus haut de sa course. Or, la tête d’Isis, est, dit-on encore, le symbole de Sirius; c’est donc le lever héliaque de celui-ci; or, ce lever coïncidait avec le solstice à cette époque reculée; donc on a voulu indiquer le solstice. Mais revenons aux divers systèmes faits ou faisables sur le sens de ces représentations. Le principe de ces divergences se trouvait dans les diverses façons d’envisager certaines questions que chacun résolut à sa manière , sans compter celles qu’on ne se donna pas la peine de résoudre et de discuter. Ces questions , les voici :

D’abord, les divisions du zodiaque ont-elles rapport à un état déterminé du ciel ?

Cet état dépend-il de la précession des équinoxes?

Est-ce l’état du ciel à l’époque de la construction des monuments?

Ne sont-ee pas do simples copies de certains zodiaques primitifs? . ;

La division des signes indique-t-elle un solstice ? et , dans ce cas, est-ce le solstice d’été?

Ces figures indiquent-elles les signes du zodiaque? N’indiquent-elles pas plutôt les constellations- de même nom? auquel cas les indications seraient infiniment différentes. Les Égyptiens distinguaient-ils même les signes des constellations; et, dans ce cas, quelles étaient les limites de celles-ci?

Dans quelle partie de la constellation ou du signe doit se trouver le soleil pour que le zodiaque indique le soleil dans ce signe? est-ce au commencement, au milieu ou à la fin?

A ces questions on peut en ajouter d’autres prises dans un ordre d’idées différent. Ainsi on peut demander :

Si ces figures indiquent un fait astronomique?

Si ce n’est pas plutôt un thème mythique ou astrologique? ou la représentation de quelque mystère religieux ?

Si les sculptures sont même faites dans une intention particulière?

Si ce n’est pas un simple ornement d’architecture usité dans les constructions égyptiennes, et dont chaque artiste disposait les parties à son gré?

Vous voyez combien le problème était complexe; et vous devez reconnaître que la solution de la plupart de ces questions est du ressort du simple bon sens plutôt que de la science. Ce fut la science qui parla, et qui parla seule d’abord , d’où résultèrent autant de systèmes et de dates qu’il y avait de savants; on ne put parvenir à s’entendre. Bientôt les artistes et le vulgaire s’eu étant mêlés, on demanda aux savants comment deux édi-

fices aussi semblables sous le rapport de l’art que le temple de Dendérah et celui d’Esné pouvaient avoir deux à trois mille ans de différence d’âge, comme le supposaient leurs imbroglios astronomiques.

Cette remarque importante eut pour effet de discréditer les systèmes fondés sur l’hypothèse de la représentation du solstice; mais en raisonnant toujours dans la supposition qu’une idée astronomique avait présidé aux sculptures zodiacales, on imagina un nouveau système fort différent au fond des précédents. Le célèbre antiquaire Visconti proposa de voir dans la disposition des figures la date de la construction des monuments, mais en tant que la division du zodiaque indiquait le signe ou la constellation où se trouvait le soleil au commencement de l’année civile égyptienne dans laquelle la construction avait eu lieu. Cette idée fort simple est d’une application facile, et n’est pas sujette à l’objection qui ruine les systèmes précédents. Ainsi la division de l’un des zodiaques d’Esné ayant lieu dans le Lion, indiquerait que l’année civile où le zodiaque a été sculpté commençait un certain jour où le soleil se trouvait dans le signe du Lion ; et il ne s’agit plus que de déterminer dans laquelle des périodes sothiaques la construction avait eu lieu. Or, beaucoup de considérations militant en faveur de la plus récente qui a fini en i38 après J. C. , on reconnaît que le soleil s’est trouvé dans le signe du Lion au commencement de toutes les années civiles entre l’an 12 et l’an i38 de notre ère. Il resterait à déterminer dans cet intervalle une date précise, ce qui dans cette hypothèse serait indiqué probablement par quelque signe particulier; mais ce point est pour nous sans aucune importance.

35o LES SOIRiXS DE MOITTLHERY.

L’hypothèse de Visconti a plusieurs avantages. D’abord elle résout la diffîculté des âges relatifs des temples d’Esné et de Dendérah , puisque la différence étant d’un signe au plus, il y aurait à pcin» une centaine d’années de distance entre les époques de construction de ces deux monuments , qu’on pourrait alors regarder comme presque contemporains, comme l’indique et l’exige pour ainsi dire l’identité du style architectural. Eu second lieu, elle répond parfaitement bien à l’idée que nous devons nous faire du but de la sculpture égyptienne. En effet, rien n’indique la convenance, ou une raison quelconque d’une représentation grossière et fort multipliée de l’état du ciel sur les monuments, tandis que rien n’est au contraire plus naturel qu’une expression quelconque de la date de leur érection. Dans quel intérêt, dans quel but, je vous le demande, aurait-on écrit en figures sur tous ces monuments que l’intersection de l’écliptique et de l’équateur était à telle epoque dans tel ou tel signe du zodiaque , et le solstice dans un autre? 11 est puéril de prétendre que c’est en l’honneur de l’inondation du Nil, dont le commencement coïncidait avec l’époque du solstice. Car cette époque était parfaitement connue par la date correspondante de l’année civile précédente, avec un retard d un jour tous les quatre ans; la position du soleil dans le zodiaque n’avait donc ni utilité ni intérêt, d’autant plus que l’observation du lever héliaque de Sirius, combinée avec son retard annuel d’un quart de jour, était pour ceux qui plaçaient leur calendrier dans ce ciel, un moyen beaucoup plus commode que l’observation du solstice céleste. Mais, au contraire, il y a un but raisonnable et très-apercevable dans l’inscription

de ia date d’un monument eu caractères j^uelconques placés sur "ce monument; et c’est là l’hypothèse de Visconti. Pour les Egyptiens, une date était le signe céleste occupé par le soleil au commencement de l’année civile où s’exécutait le travail; et cette date, on la traçait en figures, en emblèmes quelconques; ce qui est parfaitement en hannonie avec leur génie barbouilleur, et rend raison de la répétition si fréquente des représentations zodiacales sur les monuments de ce pays. Une troisième raison, qui déposait fortement en faveur de ce système, c’est qu’on avait enfin remarqué sur les monuments des inscriptions grecques qui attestaient leur nouveauté relative, et dont MM. les savants ne s’étaient pas occupés; tant il est dans les habitudes de beaucoup d’entre eux de faire des systèmes d’abord, et de réfléchir après. Enfin il y a encore deux remarques à faire au sujet de l’idée de Visconti. C’est que les figures symboliques qui accompagnent la division des zodiaques lui conviennent fort bien ; car la tête d’isis, qui sort des rayons solaires, indique beaucoup mieux le commencement de l’année sacrée dont Isis était le symbole, que l’étoile de Sirius; ce qui revient à montrer une année civile commençant lorsque le soleil était dans le Cancer. En second lieu, dans la même hypothèse, on peut admettre à volonté que les figures zodiacales représentent, soit les signes proprement dits, soit les constellations de même nom, sans que cela change notablement les résultats chronologiques. Mais revenons d’abord sur les systèmes des savants qui admettent l’hypothèse de la représentation du solstice.

J’ai dit que cette hypothèse était excessivement gratuite; j’ai dit qu’en l’admettant même il n’y avait pas

35a LBS SOIRÉES DE MONTLHÉRY.

de théorie possible, à moins de résoudre préalablement bien des questions qui s’y rattachent, et dont je vous ai exposé la série. Ces questions sont pour la plupart insolubles, puisqu’elles se rapportent non h des principes ou des faits appréciables, mais à des idées possibles , à des intentions qu’on ne peut que supposer gratuitement. Ce serait domi temps perdu que d’en attendre la solution ; mais j’en fais grâce aux savants, et je me contente d’arrêter votre attention sur la question principale, celle de la représentation du solstice dans les zodiaques , et je soutiens que cette hypothèse est démentie complètement par une considération intrinsèque de la plus haute importance : c’est que la position du solstice ne fut jamais connue desÉgyptiens. En voici les preuves.

Si la position du point solsticial eût été remarquée par les Egyptiens à une époque reculée, à coup sûr, et à plus forte raison , le déplacement énorme de ce point eût été remarqué par eux bien des siècles après. Donc les Égyptiens auraient remarqué et connu la grande révolution sidérale due à la précession des équinoxes . Et en effet , les zodiaques d’Esné et de Dendërah , plaçant le solstice, à ce qu’on prétend, l’un dans le Lion, l’autre dans le Cancer, ce fait seul est l’expression manifeste d’un déplacement observé, et égal à l’étendue d’un signe, ou plutôt d’une constellation. Donc, encore une fois, à l’époque de la sculpture du zodiaque de Dendérah, les Égyptiens auraient connu le fait du déplacement équinoxial , et ils auraient été à même d’en calculer la période.

Mais si les Égyptiens avaient connu la précession des équinoxes, les savants grecs de l’école d’Alexandrie,

fondée par les premiers I^gides, et qui ignoraient d’abord ce fait astronomique, n’eussent pas manqué de l’apprendre des Égyptiens. Or , cela n’est pas; et la connaissance de la précession est le fruit des observations des savants d’Alexandrie; car Ptolémée, comparant ses observations astronomiques avec celles d’Hipparque , qui avalent eu lieu deux siècles et demi auparavant , fait remarquer qu’elles confirment les conjectures de cet habile astronome, qui, comparant aussi ses observations à celles d’Ârystille et de Timocharis, i5o ans après eux, en avait conclu le déplacement du point équinoxial. Ptolémée observe à son tour pour vérifier les suppositions d’Hipparque , et il apprend à .son siècle que le résultat de ses travaux confirme les conjectures de son devancier, et que le fait de la précession de^ équinoxes est désormais hors de doute. Ptolémée aurait-il donné ce résultat pour une découverte, si le mouvement équinoxial eût été connu en Égypte .à son époque? Je dis : en Égypte; remarquez bien cela. Qu’un astronome, vivant à Athènes ou à ÎVIarseille , eût ignoré ce que savaient les prêtres égyptiens , il n’y aurait rien de surprenant : mais voyez ce qu’était Ptolémée , le plus savant astronome de sou époque, vivant au sein de l’Égypte, au sein de toutes les lumières du pays, au milieu des prêtres, des savants, des monuments, des bibliothèques. L’école d’Alexandrie était fondée depuis plus de l\oo ans; sa fameuse bibliothèque était le dépôt de tout ce que les Ptolémées Lagides avaient pu rassembler de manuscrits de tous les points du monde; et bien évidemment ce que l’Égypte d’abord possédait en fait de connaissances en tous genres devait s’y trouver enregistré.

354 LKS SOIRÉES DE MONTI.HÉRT.

Depuis l’origine de la domination grecque, les savants du pays, les prêtres n’avaient pas pu assurément, l’eussent-ils voulu , se tenir à l’écart des savants d’Alexandrie ; leurs connaissances avaient dû être mises à contribution par les Grecs; et, si quelque chose avait pu échapper à ceux-ci, ce n’aurait pas été des faits populaires, des faits mille fois retracés par la sculpture sur les monuments de l’Egypte. Et quand nous voyons que , dès l’origine de cet ordre de choses, un prêtre égyptien, Manéthon, est chargé par Philadelphe de composer une histoire de son pays, dira-t-on sérieusement que , pendant 4 siècles , la communication entre les savants de l’Egypte et les savants grecs a été tout à fait nulle? Évidemment ce que les Égyptiens savaient , en fait d’astronomie , a dû être bientôt connu des Alexandrins. Eh bien, voilà que Ptolémée croit découvrir, de moitié avec Hipparque, un fait astronomique des plus importants. Et ce fait , les Égyptiens l’auraient connu ! et ils l’auraient connu depuis je ne sais combien de siècles ! Il y a plus; l’ouvrage de Ptolémée fourmille d’observations astronomiques empruntées soit aux Grecs, soit aux Chaldéens; et les Egyptiens n’y sont pas nommés une seule fois ! Comment expliquer cela , si ce n’est par lè misérable état des sciences dans ce pays si vanté?

Je sais des savants qui répondent à cela : si Ptolémée n’apprit rien des prêtres égyptiens , c’est que ces prodigieux savants cachaient avec soin leurs connaissances. Cachaient! cela est bien facile à dire. Mais pourquoi les auraient-ils cachées ? Je conçois qu’on cache à la foule des connaissances dont on peut se prévaloir pour

obtenir d’elle du respect ou des avantages quelconques; mais qu’avaient-ils à cacher aux savants d’Alexandrie ? Ceux-ci étudiaient , découvraient , calculaient , et se mettaient en possession de ce que les prêtres d’Egypte auraient voulu garder pour eux. A quoi bon le mystère? Ceux-ci n’étaient-ils pas, au contraire, intéressés à se faire honneur de ce qu’ils savaient ? à se faire les maîtres des Grecs? à avoir pour disciples les plus hautes intelligences du peuple conquérant? en un mot, à faire avec les Grecs ce que ceux-ci firent avec les Romains leurs vainqueurs? Evidemment oui ! Eh bien, ils n’apprennent rien aux Grecs; ils gardent le plus profond silence , ne disent rien, n’écrivent rien ! Que conclure de là ? qu’ils ne savaient rien , ou savaient si peu de chose, qu’ils jugeaient à propos de n’en rien dire. Supposez qu’ils eussent connu la précessioii des équinoxes, que les Grecs crurent découvrir par des siècles d’observation. C’était là un secret important qu’ils n’auraient pas manqué de vendre, c’est-à-dire, de révéler aux Grecs , ne fût-ce que pour l’honneur de leur nation et de leur caste. Car quel profit trouvaient-ils à le garder pour eux? Ce n’était pas le secret de faire de l’or, pas même le moyen de gagner de l’argent.

On dit encore que le flambeau des sciences , après avoir brillé en Égypte dans des temps fort reculés , avait fini par s’éteindre , de telle sorte que le mouvement équinoxial pouvait être tombé dans l’oubli. Mais outre qu’on ne peut indiquer l’époque ni quelques circonstances vraisemblables de cette révolution , est-il possible de supposer que la nation égyptienne tout entière, et, ce qui est plus fort, tous les collèges des

356 LKS SOIRÉES ÜE MOiVTLIlÉnY.

prêtres qui se sont toujours succédé sans interruption, auraient pu perdre brusquement la mémoire d’un fait astronomique, et d'un fait représeuté par eux, si souvent, si visiblement au plafond de leurs temples?

Nous conclurons de tout cela, qu’en supposant que ces représentations zodiacales aient un but astronomique; en supposant que la solution des questions que nous avons posées ne fût pas impossible comme elle l’est, les zodiaques ne représentent pas le solstice, puisque cette hypothèse en entraîne forcément une autre, qui est fausse : savoir, que la précession des équinoxes fût connue des Egyptiens.

M. y. — Je le crois d’autant mieux qu’Eudoxe, qui avait étudié sous eux pendant 1 3 ans , ne nous a laissé qu’une sphère fort imparfaite, et véritablement incompatible avec la connaissance délicate du mouvement équinoxial. Mais ce qui est fort concluant, c’est que s’il eût possédé cette connaissance, ou, ce qui revient au même, si les maîtres l’eussent possédée, elle eût été connue d'Hipparque par Eudoxe. Or, c’est Hipparque qui en fait la premièie découverte chez les Grecs.

M. li. — Votre remarque est très-juste, et me rappelle fort à propos une autre observation. Suivant beaucoup (le mes adversaires , la sphère d’Eudoxe représente un état du ciel qui n’existait pas n son époque, et suppose des faits célestes bien antérieurs en date. Il a donc copié une sphère tracée depuis longtemps, et qui devait être considérablement altérée par le mouvement équinoxial. Mais il n’a fait, et par conséquent n’a supposé aucun cliangcment. Donc il ne soupçonnait même pas la précession; donc ce dernier phénomène

était étranger aux connaissances de l’Égypte qu’il étudia pendant si longtemps.

Je passe maintenant aux faits qui ont fixé l’opinion sur le compte des fameux zodiaques.

Il semble qu’avant de faire de la science sur des sculptures jetées au plafond d’un édifice , afin d’en déterminer l’époque , on devait étudier les caractères généraux du monument , et chercher s’il n’en présentait pas quelques-uns, tels que des inscriptions et des dates, sur lesquels on pût raisonner. Les astronomes procédèrent à rebours, comme nous avons vu; mais il leur a fallu abandonner la place à d’autres savants, à des artistes, à des érudits, et ceux-ci ont changé complètement la face de la question. On a lu sur les monuments un grand nombre d’inscriptions grecques et de caractères hiéroglyphiques, et toutes ces inscriptions s’accordent à fixer l’époque de la sculpture sous la domination des Romains. Ije temple de Dendérah est précédé d’un portique qui , d’après l’inscription grecque de son fronton, est dédié au .salut de Tibère. Sur le planisphère du même temple, celui que vous avez vu à la bibliothèque royale , on lit le mot grec Aôroxfxftojp en caractères phonétiques, et l’oti suppose qu’il se rapporte à Néron (i). Enfin le petit temple d’Esné, dont la date remontait à 3ooo ans au moins avant J. G., a une colonne sculptée et peinte dans la dixième année du règne d’Antonin; elle est sculptée et peinte dans le même style que le zodiaque qui est auprès.

(i) Ce mot n'existe pas sur le planisphère que nous avons à Paris. 11 est resté à Dendérah sur la partie du plafond qu’on n’a pas enlevée. (Note de l’éditeur.)

358 I.ES SOIRléES DE MOWTLHIÉRT.

M. V. — Il y a deux objections aux conséquences que l’on tire de ces faits. On pourrait dire que les ins* criptions sont de beaucoup postérieures aux monuments, et qu’elles y ont été tracées à bien des époque différentes par la main de la flatterie. £n second lieu, j’ai lu quelque part que Strabon parle du temple de Deiidérah, qu’il avait vu de ses yeux; donc ce monument existait bien longtemps avant Tibère et Néron.

M. B. — Moi j’ai lu aussi quelque part un fait qui répond à vos deux observations. Strabon a vu le temple, il est vrai; mais il n’a pas vu ce qui n’existait pSs à son époque, savoir, le portique, le npovaev^ pièt% ajoutée après coup; et c’est précisément ce portique qui, d’après l’inscription , est dédié au salut de Tibère. Cette remarque importante est due à M. Letronne ^ auquel on doit la plupart des découvertes que je viens de signaler. Le fait de l’addition d’un portique à un temple bien antérieur est indiqué formellement pour celui de Dendérah ; mais l’illustre savant que je cite signale uu certain nombre de faits semblables.

Voilà donc nos zodiaques bien rajeunis; ou plutôt voilà l’époque de la sculpture de ces monumetits bien rapprochée de nous. Mais cela ne fixe nullement la signification et le but de ces représentations astronomiques, si tant est que ces représentations aient un but autre que l’ornement, et ne soient pas l’œuvre capricieuse et incalculée d’un artiste. Aujourd’hui et depüis une dizaine d’années on a adopté une interprétation que certaines circonstances rendent fort vraisemblable; un cercueil de momie rapporté de Thèbes en i8a4» et contenant le corps d’uii jeune homme mort la dixneuvième année du règne de Trajan, d’après une ios-

HUITIÈME SOIHÈE.

cription grecque, déchiffrée par M. Letronnej offre eu outre la peinture d’un zodiaque divisé comme celui de Dendérahi Mais ici deux systèmes sont en présence. Peut-être est-ce le cas d’appliquer l’hypothèse de Visconti. L’année 117, qui est celle de la mort du jeune Pétaménoph^ est en effet l’une de celles dont le com^ menceraent rencontre le soleil dans le Lion, de sorte que la date aurait une expression double; l’une en laqgue grecque^ c’est celle qu’on a déchiffrée; l’autre à la mode égyptienne, ce serait la disposition du zodiaque. Mais l’année précise pourrait être indiquée ici par une position ()articulière de l’un des signes ( le Capricorne, je crois) qui est jeté en dehors de la série de tous les autres. Mais tout cela n’est qu’une idée à moi , idée vague, non méditée, non calculée, et à laquelle je ne tiens pas. Le second système, qui est actuellement reçu de tout le monde, consiste à considérer cette représentation comme un thème astrologique; et la théorie de M. Letronne sur ce sujet m’a paru fort ingénieuse et assez bien appuyée. Au fond, tout cela m’importe peu. Mais voyez, capitaine, quel chemin ont fait ces merveilleux zodiaques. Du rang de monuments astronomiques antédiluviens, les voilà tombés à celui de rébus de l’époque des Césars! Une œuvre mystique des jongleurs du paganisme mourant, la voilà prise par les savants de la France pour une médaille céleste anté > rieure à Mathusalem! !N’est-ce pas là le pendant de l’histoire de la fameuse pierre de Montmartre? ou bien encore celle du célèbre Ezourvedam, qu’on a cru longtemps contemporain de Japhet, et qui s’est trouvé l’œuvre d’un jésuite, il y a deux siècles à peine?

M. y. — Oui, je conviens que les zodiaques peu-

3€o LES SOIBÉES DE MONTLHKRT.

vent leur disputer la première place dans la galerie des mystifîcations académiques. >

• M. B. — Mais ajoutons que celle-ci pourrait donner naissance à quelque autre du même genre, dans une certaine hypothèse. Admettons qu’en a834 (dans mille ans d’ici), il ne reste de Paris que des ruines, sur lesquelles les savants de cette époque viendront faire des recherches. On trouvera , je suppose, le vieux monument de la Sorbonne encore sur pied, et l’on pénétrera dans la grande salle de cet édifice. Au plafond de cette salle il y a des peintures faites depuis peu d’années, et entre mitres les douze signes du zodiaque disposés exactement comme dans celui de Dendérah; il y en a six qui viennent vers la tribune du Sud, et le Lion est en tête; les six autres, le Cancer en queue, s’en retournent, €\. se dirigent vers la tribune du Nord. Eh bien, j’entends d’ici un savant qui s’empare de ce zodiaque, et qui, raisonnant comme l’ont fait ceux que vous connaissez, calcule que le zodiaque et la salle sont de l’époque de Cécrops ou d’Inachus, et, dans tous les cas, antérieurs au déluge de Deucalion!

M. V. — Ce serait fort bien dit ; et je félicite les savauts de cette époque des moments agréables que leur fera passer cette découverte. Cependant je me demande comment et pourquoi cette peinture existe sous cette forme au plafond de cette salle. Il me semble que nos représentations du zodiaque sont tout autres; nous les disposons dans un autre ordre; le Bélier et la Balance sont toujours en tête des colonnes.

M. B. — Cela est vrai ; et quelle que soit la raison particulière du fait que je vous cite, il résultera de cette disparité que nos savants de l’an a834 donneront à.

HDITI^ME SOIREE.

des monuments contemporains ou à peu près, qui au« ront des représentations zodiacales si diverses , quelques milliers d’années de différence d’âge. Quant au fait en lui-même, dont je n’ai demandé l’explication à personne, je me l’explique par l’hypothèse qu’on aura voulu représenter au plafond de cette salle précisément l’un des zodiaques égyptiens.

M. V. — Cette supposition est très-naturelle.

M. B. — Mais elle me suggère, ou plutôt me rappelle une autre supposition très-naturelle aussi, et tout à fait de meme genre. Il serait possible, et l’on pourrait accorder aux savants pour fiche de consolation, que les zodiaques égyptiens fussent la copie de quelques autres zodiaques extrêmement anciens, où les colures seraient représentés et placés comme on a cru le voir dans ceux de l’Egypte. Si ces sculptures sont des représentations astronomiques, il est évident que le zodiaque de la momie de Pétaménoph ne peut être qu’une copie du zodiaque de Dendérah, puisque l'état du ciel avait considérablement changé entre les deux époques. Or, si les Égyptiens copiaient après notre ère des zodiaques anciennement sculptés sur leurs monuments, il faut bien que ces zodiaques offrissent un intérêt particulier. Or, quel intérêt peut offrir le zodiaque de Dendérah , s’il n’est que la représentation du ciel à l’époque de la construction du temple? Cet état du ciel n’a rien de plus intéressant qu’un autre, surtout qu’un autre plus ancien ; et il y en aurait eu de plus anciens pour l’Égypte. Donc le zodiaque de Dendérah, et celui de Pétaméuoph qui est identique , seraient , aussi bien que celui de la Sorbonne, des copies de quelques zodiaques

36 a LES SOtRI^ES DE MORTLHiRT.

primitifs; peut-être et vraisemblablemeat des premiers zodiaques qui aient été construits.

M; Vk — Mais, dans cette hypothèse^ les zodiaques primitifs remonteraient à 6000 ans, c’est-à-dire, au delà du déluge!

M. B. — Ou en deçà.... suivant la plupart des systèmes; car le terme de 6000 ans est beaucoup pluà élevé que les prétentions de la presque univerèalité de6 savants. Remarquez pourtant que je ne prétends pa& me soustraire à cette conséquence. Je vous accorderai que l’invention du zodiaque est, si vous le voulez, atitérieure au déluge. Nous reviendrons sur cette hypothèse.

Mais pour terminer aujourd’hui ce qui concerne les zodiaques égyptiens, je vous rappellerai les travaux de Delambre et de M. Biot sur le planisphère circulaire deDendérah que nous avons à Pdrisi Les calculs de Delambre , qui plaçait les étoiles sur les projections d’Hipparque et de Ptolémée, reproduisaient à peu près ce planisphère; ce qui lui donnait une époque peu différente de l’ère chrétienne. M. Biot^ en prenànt ses mesures et promenant son compas sur la pierré originale depuis son transport à Paris, a trouvé qu’elle représentait l’état du ciel tel qu’il avait lieu 700 ans avant notte ère; mais il se gardait bien de conclure qu’il avait été sculpté à cette époque, parce qu’il est bien évident qu’on a pu copier un zodiaque une fois et plusieurs foisaprès sa première composition. Dad^ cette hypothèse, comme les deux zodiaques du temple de Dendérah paraissent divisés au même point, il faudrait eu conclure que l’un et l’autre, aussi bien que le temple^ remontent tout au plus à cette époque.

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HÜITIÈMB SOin^B. 363

Du reste, je trouve dans le travail de M! Biot beaucoup trop de science. Les calculs de nos astronome^ ont le tort de reposer sur une base très-contestable ^ savoir, que la représentation exacte d’un certain état du ciel ait été voulue et obtenue par les sculpteurs de l’Égypte. Ont-ils voulu représenter au plafond d’un temple üne portion du ciel avec une parfaite exactitude ? Peut-être n’y tenaient-ils pas ? peut-être se contentaient-ils d’un à-peu-près ^ parce que l’ornemetit architectural n’avait rien à gagner à la précision. Dans l’hypothèse où ils l’eussent voulu ^ en avaient-ils les talents et les moyens? Assurément cela est plus que douteux ; d’abord parce qu’une projection exacte de la région céleste qu’embrasse le planisphère de Dendérah suppose des connaissances mathématiques fort étendues qu’ils n’avaient probablement pas; en second lieu, parce que tout ce qui nous reste des monuments de leur sculpture montre que chez eux l’exactitude et les proportions étaient placées en dernière ligne. Vous connaissez de reste les singuliers magots que les sculptures égyptiennes nous donnent pour des hommes. Vous y voyez des mains longues comme la moitié du bras; le corps, à la hauteur de l’estomac (ce qu’on appelle la taille) , n’est pas plus large que le cou; les yeux sont vus de face, quoique censés de prohl, etc. Or, quand tels sont les produits de leurs arts travaillant sur l’homme, prétendra-t-on qu’ils auraient projeté mathématiquement des constellations avec toute la régularité et le savoir-faire de nos ingénieurs? Si l’on prend une grossière représentation du ciel pour la fidèle image de ce qu’il était à l’époque de la sculpture, à bien plus forte raison devra-t-on prendre pour le

â64 LKS SOIHÉES DE MOaTLHÉRY.

type de l’espèce humaine du temps de Sésôstris, ces figures anormales et monstrueuses où la partie infé* rieure du buste est grosse comme le bras; car l’homme est plus facile à représenter que la sphère. Encore une fois, avant d’appliquer le calcul et de faire parler la scieuce, il faudrait sonder le terrain sur lequel on marche, et cette épreuve est souvent du ressort du simple bon sens. Mais n’avez-vous plus rien à ajouter à votre plaidoirie en faveur des vieux zodiaques ?

M. V. — Au contraire ; j’ai bien encore quelques petits documents à faire valoir en requête de l’antiquité du zodiaque. Mais ce sera là pour moi la fin de la campagne.

M. B. — Eh bien , j’accepte cette dernière bataille. Mais jamais guerre n’aura été faite de si bonne amitié.

M. V. — Oui!... et moi j’ajouterai ; avec autant de plaisir pour le vaincu.

Continuation du même sujet. — Origine du zodiaque. — Conclusion.

M. V. — .... Si vous le voulez bien, M. Bulmont, nous reviendrons d’abord sur la matière de notre dernier entretien. Les réflexions et surtout les recherches que j’ai faites depuis deux jours m’ont fait voir que je vous ai trop facilement abandonne la partie, et qu’il y a beaucoup de preuves des hautes connaissances astronomiques des anciens peuples et surtout des Égyptiens. Ainsi, par exemple, il me paraît prouvé qu’ils connaissaient avec la plus grande précision, les durées des années tropique et sidérale, la précession des équinoxes, les révolutions périodique et synodique de la lune. C’est à eux qu’on doit la continissance de l’ordre et des mouvements des planètes, le vrai système du monde, l’invention et la dénomination des jours de la semaine. Tout cela est bien incompatible avec les mépris que vous témoignez pour les sciences de l’Égypte, et votre argument, fondé sur leur ignorance de la précession des équinoxes, me paraît maintenant fondé sur le sable. De tout cela voici les preuves :

D’abord, les Égyptiens connaissaient à une seconde près la durée de la révolution synodique de la lune. Car on lit dans Plutarque (i) que le bœuf Apis était

(i) Zte liide et Osiride; et Francœur, Uranogr., p. 3o4.

366 LES soiniÉEs de montlhéry.

le symbole de la conjonction du soleil et de la lune, et mourait au bout de 2 5 ans, ce qui revient à dire qu’après a5 ans les néoménies revenaient aux mêmes dates. Or, on trouve que a 5 fois 365 jours donnent giaS jours; et que Sog lunaisons de ag*,53o744^’ durée de la révolutiop synodique,il y a'5ooo ans, donnent exactement le même produit QiaS. Donc les Égyptiens connaissaient cette durée précise; car ce n’est que dans cette hypothèse qu’ils pouvaient admettre la coïncidence des deux astres au bout de a5 ans, puisque celle-ci n’aurait plus lieu avec un autre chiffre. Or, une telle précision suppose bien des siècles d’observation. Je vous laisse le soin de conclure.

M. B. — ... Je conclurai sur ce fait, non pas à bien des siècles, mais à 10 , ao, 3o 100 ans d’observa-

tion tout au plus. Votre raisonnement repose sur une hypothèse qui est fort gratuite d’abord, et de plus fort invraisemblable. De ce que a5 ans de 365 jours sont rigoureusement l’équivalent de 3og lunaisons de a9*,53o7443 chacune, vous en concluez que ce- dernier chiffre était connu d’abord, et que c’est en partant de ce chiffre exact qu’on est arrivé aux a5 années de 365 jours , qui en seraient l’équivalent. Moi , je conçois la chose d’une autre manière, assurément plus naturelle. La révolution synodique a une durée que l’observation la plus grossière fait reconnaître du premier coup comme comprise entre 29 et 3o jours. Il ne faut pas une année d’observation pour découvrir que l’hypothèse de 29 * -j ne ramène pas la lune en syzygie, et, pour peu qu’on soit en état de distinguer l’âge de la lune, à un jour près, ce qui n’est pas difficile, on ne fera pas un jour d’erreur, sur 1 00 lunaisons obser-

VKVvièMB SOIRliB. 56|;

vées avec un soin médiocre ; ce qui fait moins de i o ans. En divisant par loo le nombre total des jours écoulés, on aura la durée de la lunaison à un centième de jour près. Ce degré de précision est, comme vous voyez, très-facile à obtenir. Prenons donc pour durée moyenne de la lunaison le nombre de 29 \ 53 , ainsi déterminé. Trois cent neuf lunaisons donnent à ce compte les 91 a 5 jours en question, moins 5 ** et 12'; valeur dont on se sera contenté facilement, d’autant plus qu’elle suffit pour ramener la coïncidence des dates; or, c’est tout ce qu’on se proposait.

Voici donc une hypothèse qui explique aussi bieq que la vôtre l’existence du cycle égyptien de a 5 ans. Mais je dis de plus qu’elle est infiniment vraisemblable. Premièrement, parce qu’elle est plus simple, et que le peu d’observations et de science qu’elle suppose, suffisant au but qu’on se proposait, il est naturel qu’on s’y soit arrêté sans rien chercher au delà. Quand les Égyptiens parlaient de leurs 25 ans, après lesquels mourait Apis, ils ne prétendaient pas que le décès eût lieu dans Vinstant précis qui terminait cette période. Cielle-ci se trouvait analogue au cycle luni-solaire des Grecs, au cycle de Méton, qui n’était exact qu’à quelques heures près. En second lieu, à qui,.... ou, du moins, à quel homme réfléchissant persuadera-t-on que les Égyptiens auront découvert, après bien des siècles d’observation , une durée astronomique exacte à un centième de seconde près, et telle que cette durée étant multipliée par 309, donnât juste, tout juste, rigoureusement juste, c’est-à-dire, à moins d une seconde d’erreur, le nombre rond de 26 années sacrées Et cela suppose qu'ils avaient des moyens de mesurer In temps,

à une seconde, à une fraction de seconde près! Le croyez-vous, M. Vernaux? Cependant le fait de l’égalité rigoureuse de a5 années égyptiennes à Sog lunaisons exactes à moins d’une seconde d’erreur, ce fait, dis-je , est vrai , est incontestable. Mais que conclure de là? Assurément cette égalité est quelque chose de singulier, de prodigieux, de mystérieux même; mais ce fait singulier et prodigieux est tout à fait indépendant des observations et des calculs, soit des Égyptiens, soit des nôtres. 11 existe, il a toujours existé, connu ou non, observé ou non, et sa singularité frappante n’est pas plus explicable dans une hypothèse que dans une autre. Il est donc tout à fait neutre dans la question de l’interprétation du fait dont le hœuf Apis était l’emblème, et ne sauve pas votre hypothèse de sa gratuité et de son extrême invraisemblance.

M. V. — J’admets votre système.... d’autant plus que la question lunaire a peu d’importance. Mais je dis que les Égyptiens connaissaient la longueur de l’année sidérale. Car d’abord Albatenius affirme qu’ils la faisaient de 365 ^ — 6** 1 1 '; ce qui est fort précis. En second lieu, cette durée est confirmée par le fameux passage d’Hérodote. Suivant les prêtres égyptiens, dans l’intervalle du ii34o ans, on avait vu le soleil changer quatre fois la place de son lever et de sou coucher. Ce passage, qui a tant exercé les érudits, est quelque chose d’excessivement absurde, à moins d’y voir un emblème à la manière des révélations égyptiennes. Or, en admettant l’excès de l’année sidérale sur les 365 jours, égal à 6 — i i' — 3", 3, oii trouve que i 1 34o fois ces excès donnent exactement le même produit que 8 fois la longueur 365 ’ 6" 1 1 ' 3"

neuvième soirée. 36 g

de 1 annee sidérale. Cette égalité est extrêmement remarquable. Ainsi, en admettant le retard annuel ^ — 3", 3 de l’année sidérale sur l’année .sa-

crée, la coïncidence du commencement de ces deux aimées se reproduisait après i/jiy ^ années sidérales; or , 8 fois ce nombre donnent précisément 1 1 34o. Il est impossible de ne pas reconnaître dans ce résultat que 1 élément radical de ce fameux nombre est la durée

® ï — 3" dont la connaissance revient à celle de l’année sidérale.

Or, les observations que suppose la connaissance précise de l’année sidérale n’ont pu se faire dans le long intervalle qu’elles exigent, sans mettre en lumière le phénomène de la précession des équinoxes, et par suite la distinction de l’année sidérale et de l’année tropique. Ces trois faits sont liés intimement, et la connaissance précise de l’im d’eux entraîne la connaissance et la mesure des deux autres. Donc il n’est pas pos.sible que les Égyptiens aient ignoré la précession des équinoxes.

M. B. — Il y a beaucoup à répondre à tout cela. D’abord nous mettrons de côté, s’il vous plaît, le témoignage d’Albatenius : i“ parce qu’il n’est pas possible qu’un Arabe du dixième siècle ait pu connaître une tradition astronomique égyptienne qu’auraient ignorée les Grecs d’Alexandrie, comme il paraît par le silence de Ptolémée; 2 ° parce qu’il est possible qu’Albatenius entende par le mot d’Égyptiens précisément ces Grecs de l’école alexaudrine, sorte d’équivoque qui aura dû se présenter plus d’une fois chez les auteurs qui occupent les mille ans d’intervalle antérieurs à Albatenius ; 3° enfin, la citation que vous faites d’Albatenius ^ sans

doute d’après un auteur moderne (i), est inexacte, parce qu’elle est incomplète. Car Âlbatenius attribue le cbiflre en question aux Chaldéens et aux Égyptiens. Or, il est bien clair que les deux peuples n’ont pu le découvrir à la fois tout juste avec le même degré de précision. Les deux peuples sont donc mis sur la même ligne par l’astronome arabe. Or, à l’époque des Grecs, les Chaldéens ne connaissaient pas aussi exactement la longueur de l’année, comme le prouvent les travaux de Ptolémée qui les cite sans cesse.

Passons à l’interprétation que quelques savants donnent avec vous au célèbre nombre i i34o. Elle est assurément fort ingénieuse; mais voilà tout; car une interprétation arbitraire d’un nombre donné par ses auteurs pour toute autre cliose, si singuliers que soient les accords qu’elle offre avec certains faits, ne saurait balancer une foule do considérations morales delà plus haute portée. Je vais vous les résumer en leur adjoignaut plusieurs remarques sur diverses circonstances relatives à ce nombre mystéiieux.

Si d’abord on admet que ce nombre ne soit qu’un emblème d’un fait astronomique, on ruine par cela même toute la chronologie d’Hérodote, et il n’y a plus moyeu de s’appuyer sur ses chiffres pour faire de l’histoire égyptienne. Voilà donc des savants qui se chargent de répondre à d’autres savants, et il y a pour les uns ou pour les autres mystification complète.

Je dis, en second lieu, que l’interprétation astronomique de ce nombre ii34o blesse toutes les vraisemblances à la fois. Car à quel propos, s’il vous plaît,

( 1 ) Frwtcœur, Vranogr.

BfcDVlàME SOIRÉE. S7I

Itis prélrRS égyptiens, faisant à Hérodote i’histoire de Icui's rois .et de leur pays, au lieu d’un chiffre qui en représenterait la durée, supputée d’uiie manière quelconque, ne fût-ce que par le calcul assez raisonnable des génératious qu’on les voit employer souvent, comr ment, dis-je, au lieu de ce chiffre auraient-ils jeté là un notnbre astronomique, un nombre représentant le qiiQtieut de 8 années sidérales divisées par l’excès d’une année sidérale sur l’année civile? Une pareille idée, une telle hypothèse, n’ont, à proprement parler, pas le sens çotnmun- Trouvez-moj, si vous le pouvez, une explication plausible de ce singulier quiproquo? Ce n’est pas tout. Les narrateurs entendaient si bien hure delà chronologie, supputée par les généi'ations, qu’ils niontrèrent à Hérodote leurs trois cent quarante et une statues de grands prêtres (fait vrai ou non, concluant ou non), dont la série devait remplir précisément cet int^>’va|le. Alléguera -t-on , en faveur de l’idée astronomique, ce singulier conte qu’ils font sur le soleil ? Mais quel rapport y art-i| entre l’année sidérale et le.s levers du soleil tantôt à l’o/ocideiit, tantôt à l’orient? Il est asse^ naturel de croire que cette fable avait pour but de confirmer ce qu’ils alléguaient de leur antiquité. Enhu , direzrvous que s’ils ont substitué à leur chiffre historique ce chiffre astronomique de 1 i 34 o, c’est que, peu sûrs du premier, ils ont cru pouvoir le remplacer par le second qui en différait peu? Moi, je serai en droit de dire que dans ce oombre fictif 1 13 /| 0 , iUont vu, non une fonction de l’année sidérale , mais le produit mystérieux des cinq nombres impairs simples 1 , 3 , 5 , 7,9, par le nombre 12 des signes du zodiaque. Si maintenant on considère te calcul en iui-niéme , on

aéj.

37a I-KS SOIREES DE MOWTLH^RT.

reconnaît qu’il n’y a pas une complète précision. Pour que celleK;i eût lieu, il faudrait en effet que l’année sidérale fût portée à 365' 6'' 1 1 “ 3", 3; c’est-à-dire , déterminée à un dixième de seconde près. Or, une précision pareille exige à la fois des milliers d’années d’observation , et une bonne mesure du temps. La première condition est inconciliable avec la nullité incontestable de l’astronomie égyptienne au temps des Grecs; la seconde est invraisemblable par elle-même; car, à l’époque de Thaïes, les Égyptiens ne possédaient pas même un cadran solaire proprement dit, puisque c’est un disciple de Thalès qui inventa le cadran solaire en Grèce (i); ce qui n’aurait certes pas lieu, si Thalès avait eu quelque connaissance du cadran solaire en Égypte. C’étaient les clepsydres qui , suivant tous les auteurs anciens , leur servaient à mesurer le temps. Je vous demande si des instruments pareils, même en y supposant la constance du niveau, étaient susceptibles d’une grande précision?

Si l’on renonce aux secondes , et qu’on se contente des 6** II™, pour l’excès de l’année sidérale, alors il faut, pour l’égalité des produits ci-dessus, substituer au nombre i i34o, celui de 1 i34i 7. On dira que les prêtres d’Hérodote ont préféré le nombre rond 1 1 34o. A la bonne heure; mais cela dérange cependant un peu l’admirable harmonie des chiffres. Je néglige néanmoins ces observations de détail. Je conviens que le rapprochement du nombre 1 1 34o avec la valeur de l’année sidérale est quelque chose de frappant, de séduisant. C’est encore un fait singulier tel qu’on en

(1) Anaximandre, ou Ànaxiinène.

NEUVIÈME SOIKEE.

rencontre quelques-uns. Mais qu’il soit démonstratif par lui-même, je crois qu’il s’en faut. Si l’on me demande comment il se fait que ce nombre soit tout juste le quotient de huit fois l’année sidérale par l’excès de cette année sur l’année civile, je demanderai à mon tour comment il se fait que le chiffre historique des prêtres égyptiens soit tout juste le produit de tous les nombres impairs du premier ordre par celui des signes zodiacaux. Je vous demanderai comment il se fait que le nom du Nil, écrit en lettres grecques, donne, en additionnant les valeurs des cinq lettres, N, E, I, A, O, 2, précisément le nombre 365 qui est celui des jours de l’année égyptienne. Ce sont des faits tout aussi singuliers et qui prouvent tout autant, c’està-dire ne prouvent rien du tout, pas plus que les phrases singulières que présentent certains anagrammes. Cependant je vous accorde que le premier fait est beaucoup plus étonnant que les autres; je vous accorde que s’il existait seul et isolé de beaucoup d’autres qui ont des droits incontestables sur la solution du problème, il formerait une présomption assez forte pour celle que vous lui donnez; mais il y en a trop d’autres qui lui donnent le démenti pour que leur ensemble ne prévale pas sur un témoignage aussi équivoque au fond que l’interprétation d’un nombre mystérieux qui joue un rôle bien différent dans l’histoire égyptienne ( 1 ).

( 1 ) Nous croyons à propos de signaler ici non pas un seul, mais une série de nombres mystérieux dont l’interprétation faite à la manière de nos astronomes chronologistes , donnerait lieu à une singulière mystification.

Tout le monde connaît les idées des platoniciens sur les pro-

LES SOIREES DE MONtLHÉRT.

Ainsi je Voiis ai fait déjà loiiguemt^nt fessortif' les charges qui résultent contre les prételltiotlS des Egyptiens à une haute science astronomique 4 du silence si remarquable dé Ptoléinée sur les observations des astronomes égyptiens; silence d’autant plus inexplicable que la bibliothèque alexandrine devait renfermer na-

priétés métaphysiques des nombres. Ün des chapitres du premier livre de Macrobe Sur le Songe de Sdpion contient un panégyrique des nombres a, 3 , 4, 7 et 8, d’après les doctrines de l’académie. Or, supposons qu’un des écoliers de Platon se fût avisé de composer une série géométrique ayant pour raison a, pour premier terme 3 , et polir nombre de termes 7; ce qui aurait donné la progression 3 , 6 , ia; 14, 48 , 96, iqa; puis, qu’il eût ajouté le nombre 4 à tous les termes, et mis ce nombre luiroéme en tête pour avoir 8 termes, et faire ainsi honneur aux nombres privilégiés de Macrobe, il fût arrivé ainsi à la série mystérieuse

4 , 7 , 10, 16, aS, 5 a, 100, 196.

Or, üri Sait, comme tous les livres d’astronomie le remarquent, qite ces huit nombres représentent précisément les distances relatives des planètes au soleil, en comptant potir une sëule les 4 planètes situées entre Mars et Jupiter, qui ont la même distance périhélie. Si donc la progression ci-dessus fût tombée entre les mains d’un de nos interprétateurs de symboles, il en aurait conclu (et la remarque serait singulièrement spécieuse) qiie l’école de Platon connaissait : 1° les distances des planètes au soleil; 2® l’existence des 4 petites planètes télescopiques qui nous étaient inconnues il y a quarante ans; 3 ® la méthode des parallaxes, avec des moyens précis d’exécution; 4° enfin les lois de Kepler, puisque c’est seulement au moyen de la troisième de ces formules que l’ou peut calculer les distances des planètes supérieures, telles qu’Uranus, dont la parallaxe est insensible! Ce résultat, tout bizarre et tout absurde qu'il soit, est néanmoins mieux appuyé que l'interprétation astronomique du nombre ii 34 o. [Note de l'éditeur.)

NEUVliîME SOIRIÉE.

turellement les produits des sciences de l’Égypte , plutôt que les mémoires des Chaldéens, dont Ptolémée se sert si souvent, et que la bibliothèque était entre les mains des Grecs du Musée. Mais je ne reviendrai pas sur cet argument, et je me contente d’opposer au fait actuel le fait contradictoire et moins équivoque de la composition du cycle sothiaque.

Si les Égyptiens eussent connu l’année sidérale et la précession, comme vous le prétendez, ils eussent connu par cela même l’année tropique, qui en est la différence, et qui est moindre que la sidérale d’une vingtaine de minutes : or, c’est l’année tropique qui sert de régulateur aux saisons et à toutes les circonstances du calendrier solaire. Cette année eût donc été considérée par eux comme la véritable année solaire, et c’est son rapport avec leur année civile de 36.5 jours qui eût fixé l’étendue de la période sothiaque; alors celle-ci eût été supposée, non de i46i , mais de iSoy années civiles, comme elle l’est réellement. Donc le chiffre i46i de la période sothiaque suppose que les inventeurs ne connaissaient pas l’année tropique, et on ne peut l’expliquer que dans l’hypothèse où ces inventeurs n’auraient connu que l’année héliaque de Sirius, qu’ils auront supposée la véritable année solaire sans distinction, et qui à cette époque était bien de 365 jours un quart.

M. V. — Mais on vous dira que le cycle sothiaque existait avant la découverte par les astronomes égyptiens des différentes sortes d’années et de la précession. Et cela est d’autant plus vraisemblable que le cycle repose sur une supposition toute simple, toute gros-

sière, sur 1111 nombre à peu près rond, 365 un quart, au lieu (lu nombre très-compliqué qui représente l’aunée tropique, et qui doit être le fruit d’observations beaucoup plus nombreuses.

M. B. — Cela est très-vrai; j’admets l’antériorité de l’invention du cycle sothiaqiie, d’abord parce que c’est l’hypothèse la plus naturelle et la plus simple, comme personne n’en disconviendra , et en second lieu parce que sa fixation à i46o années solaires serait un absurde contre-sens, dans l’hypothèse où l’on aurait connu l’année tropique; car ce cycle eût été dans ce cas de i 5 o^ ans. Ce point convenu entre nous, ne voyez-vous pas que si la longueur de l’année tropique eût été découverte plus tard par les Egyptiens, cette découverte arguant de faux la compositiun du cycle sothiaque qui était basée sur une valeur différente, les Égyptiens n’auraient pas manqué de substituer le nombre i5o 7 au nombre i46o? or, le contraire a lieu; car le cycle qui se termina en i 38 , d’après Censorin, «t qui avait commencé en j3‘i2 avant notre ère, d’après Théon, était bien un cycle de 1460 ans. Dira-t-on que les Égyptiens n’auront pas voulu déranger un cycle commencé? mais il n’y avait rien à déranger; il suffisait de continuer la période en l’an i3g, qui aurait été la 146a' année du cycle, et ainsi de suite jusqu’à l’an i 85 , qui aurait recommencé un nouveau cycle. Voulez-vous pourtant que je vous accorde qu’ou n’ait pas voulu changer un cycle commencé? Eh bien , la même difficulté n’aura pas lieu avant l’origine de celui-là. La connaissance de l’année tropique , ou, ce qui revient au même, du vrai cycle de 1 507 ans, ne peut être anté-

MEÜVièME SOIRÉE.

rieure à l’an 1 822 , où commença un cycle de 1 46o ans, car on eût s*abstitué sans objection aucune le vrai cycle 1 007 au cycle reconnu erroné de 1 460.

M. V. — Cela est vrai ; mais qu’en résulte-t-il contre moi ?

M. B. — Que la connaissance des diverses sortes d’années et de la précession serait postérieure, en Égypte, à l’an 1600, puisque l’année égyptienne était à cette époque purement lunaire, comme nous l’avons établi ci-dessus; ce qui suppose que le cycle sothiaque est d’une invention plus récente. Eh bien , je pourrais vous accorder que les Égyptiens ont connu les années tropique et sidérale avec la précession des équinoxes, mais postérieurement à l'an 1600 amnt notre ère. Or , vous voudrez bien remarquer que ce fait n’offrirait aucun avantage aux partisans de la haute antiquité des zodiaques égyptiens (j’entends par là l’antiquité antibiblique); et de plus vous vous rappelez que l’époque de la sculpture peut être bien postérieure à l’époque céleste représentée par ces images, celles-ci pouvant être des copies d’un zodiaque primitif. Ainsi, en accordant aux Égyptiens les connaissances astronomiques que vous renfermez dans le nombre 1 1 34 o , qui sont postérieures certainement à l’an 1600, et qui pourraient ne dater que de 5 à 600 ans avant notre ère , les antibiblistes ne pourraient encore aucunement s’en prévaloir.

M. V. — Mais, du moins, ne voudrez-vous pas accorder aux Égyptiens une somme raisonnable de connaissances en astronomie? Ce serait contredire le témoignage de toute l’antiquité. Ce serait rendre inexplicables les études que tous les philosophes grecs

378 LES SOlariKS DE MOITTLHIÎRT.

allaient faire en Égypte, et nier les connaissances que tant d’eu». en ont rapportées et qui ont servi de base à l’astronomie des Grecs. Et puis vous ne contesterez pas que les Égyptiens ne connussent l’ordre des planètes; qu’ils n’aient révélé à Pythagore le vrai système du monde; enfin ils sont certainement les inventeurs de la semaine dont ils ont nommé les jours d’après cet ordre planétaire qu’ils avaient reconnu; et c’est là une institution qui remonte à une très-haute antiquité, et qui n’appartient qu’à de bons astronomes.

M. B. — Cela pourrait appartenir à des astronomes plus que médiocres, tels que je soutiens qu’ont été en tout temps les plus savants de l’Égypte. On n’est pas un astronome parce qu’on passera beaucoup de temps cà regarder la lune pour y découvrir un visage humain , ou à décomposer les constellations pour y trouver certaines figures de géométrie. Je ne nie pas que les Égyptiens n’aient regardé pendant 2000 ans tous c«s feux, célestes, et n’aient fait beaucoup de ces remarques qui n’exigent aucune science. Us ont pu , comme paraissent l’avoir fait tous les peuples, reconnaître parmi les fixes un petit nombre d’astres qui changeaient de position; ils ont pu suivre leur cours dans le ciel, observer leurs retours, et connaître ainsi la durée de leurs révolutions. Cela suppose des yeux et la connaissance des trois ou quatre premières règles de l’arithmétique. Remarquant que Vénus et Mercure s’écartent peu du soleil ; observant que les autres planètes ont des mouvements en apparence fort singuliers, ils ont pu concevoir facilement ce système du soleil central f et faire circuler autour de lui toutes les planètes, dans un ordre qui est celui de la nature, il est vrai, maÎÉ

MEDVIÈME SOinÉE.

qui est indiqué par les durées de leurs révolutions. S’ils ont ainsi conçu les choses, cela fait honneur à leur sagacité philosophique, mais cela n’est pas précisément de la science, et les données n’en exigent pas deux ou trois cents ans d’observation. Il n’en faut pas plus pour donner aux jours de la semaine des dénominations tirées de l’ordre des planètes, selon le système exposé par Dion Cassius; je dis plus 1 ils ont pu donner aux jours de la semaine des noms tirés de l’ordre des planètes considérées, non sous le rapport de leurs distances solaires, mais sous celui de l’ordre croissant des durées de leurs révolutions, sans avoir aucun système sur leur distribution dans l’espace. Or, pour cela il në faut pas cent , il ne faut pas même trente ans d’obser-> valions directes; car ils ont pu, d’après de simples fractions de leurs cours j connaître l’ordre croissant des durées de leurs révolutions. Pour ce qui est de l’invention de la semaine, que vous attribuez aux Egyptiens, c’est une autre affaire. Au fond, cela ne ferait rien à la question, si ce n’est en tant que cette institution commune à tant de peuples remonterait à une excessive antiquité. Or, rien d’abord ne prouve que ce soit une invention égyptienne; l’assertion est très-gratuite, elle est même assez absurde, si vous la liez à celle de la dénomination des jours; car avant de composer la semaine en l'honneur des sept planètes, les Égyptiens devaient avoir une division du temps à peu près correspondante, qu’ils n’auraient pas abandonnée, ces hommes si stationnaires. Quelle était cette divi* sionr II me paraît probable qu’ils possédaient déjà la semaine , comme tant d’autres peuples, et que cette semaine était la semaine primitive, la semaine dë li

38o LES SOIRÉES DE MONTLHÉUT.

créatioii , conservée et transmise par Noé. Si vous n’admettez pas cette origine, vous pouvez adopter celle qui est fondée sur les quatre principales phases de la lune, dont chacune est sensiblement complète au bout de sept jours; et (témoignage biblique à part) cette hypothèse est infiniment plus naturelle et plus probable que celle qui recourt à la connaissance des planètes. Mais en tout cela il n’y a rien qui sorte des bornes d’une astronomie même grossière.

Et je tiens pour telle , la science des Égyptiens , malgré ce que vous appelez le témoignage de l’antiquité, malgré les leçons qu’allaient puiser en Égypte tant de philosophes grecs ! Le témoignage de l’antiquité se réduit aux dires de quelques hommes comme Diodore , Plutarque , Lucien , Achille Tatius , Macrobe , et autres auteurs , tous postérieurs à l’époque où l’Égypte cessa d’exister comme nation, et qui tous ne faisaient que répéter le premier, c’est-à-dire, Diodore de Sicile, qui le disait d’après les Égyptiens euxmêmes; autorité bien imposante!!! Quant aux leçons que les philosophes grecs allaient puiser en Égypte, ils nous fournissent la meilleure preuve peut-être de l’excessive pauvreté de la science égyptienne à l’époque cependant tardive où ils en rapportèrent le mince bagage que nous connaissons. Voyons d’abord Thalès, le plus ancien de ces voyageurs. Je vous ai fait remarquer déjà qu’il n’avait dû voir en Égypte aucun cadran solaire, car il aurait transmis à la masse de ses disciples cette invention importante; or, c’est l’un d’eu,x qui, bien après lui, passe pour l’inventeur de ces cadrans. Quand je dis l’inventeur, j’entends par là le premier inventeur parmi les Grecs , car les cadrans so-

Digitlzed by Coogie

laires existaient avant lui; témoin le cadran du roi Achaz , sur lequel Dieu fît rétrograder l’ombre. Mais si Thaïes avait pris connaissance de ces instruments en Egypte , ils auraient été connus par lui en Grèce, et Anaximène n’aurait pas offert ses cadrans comme une nouveauté. D’ailleurs Hérodote et Diodore, après avoir visité et étudié toute l’Égypte, et après eux l’Égyptien HorusApollo, attestent que les clepsydres étaient leur moyen de mesurer le temps. Voilà pourquoi dans les débris des monuments de l’Égypte , où l’on trouve tant de choses, on ne trouve rien qui ressemble à un cadran. Aussi voyons-nous Hérodote, qui attribue aux Egyptiens l’invention de la géométrie, dire que pour ce qui concerne les cadrans, c’est de Babylone qu’ils ont passé en Grèce , et il est assez probable en effet que les Juifs tenaient des Cbaldéens ce qu’ils connaissaient sur ce sujet. Mais c’est un art qui paraît tout à fait étranger à l’Égypte.

Et cela est facile à comprendre, si l’on examine quel était à l’époque de Thalès l’état de la géométrie. Elle était fort pauvre assurément, si Thalès se montres! fier d’avoir découvert que l’angle inscrit au demi-cercle est un angle droit. Non-seulement on était encore bien loin du carré de l’hypoténuse, mais même les lignes proportionnelles paraissent de l’invention de Thalès , et c’est par les triangles semblables probablement qu’il détermina la hauteur des fameuses pyramides , non sans doute en suivant le stupide procédé indiqué par Diogène Laerce qui ne savait pas un mot de géométrie, mais en établissant la proportion entre les ombres et les hauteurs. Otez de la géométrie le théorème de Pythagore et les triangles semblables , vous savez ce qu’il

en restera.... et vous comprendrez que les Égyptiens, s’ils ne savaint que ce que Thalès avait appris à leur école, n’étaient guère en état de construire des cadrans. Quant à l’éclipse de soleil prédite par Thalès, tout le monde eu fait honneur à la période Saros , c’est-àdire, aux Chaldéens; et encore ne faut-il pas oublier que Thalès ne prédit pas autre chose que tannée oü cette éclipse devait arriver (i).

Passons par-dessus Pythagore et Platon , et interrogeons Éudoxe. Ëudoxe avait passé i3 ans à étudier avec les prêtres d’Égypte l’astronomie et la géométrie. Assurément des études de cette durée peuvent passer pour complètes; et la science astronomique d’Éudoxe doit représenter celle des prêtres d’Héliopotis. Pourquoi la sphère d’Éudoxe est-elle donc si grossière ? pourquoi semble-t-elle représenter un état du ciel antérieur de i/ioo ans à son époque? On répond qu’Éudoxe n’a pas compris les leçons des Égyptiens. On dit la même chose du savant Ératosthènes. Mais à moins de supposer les Grecs de véritables brutes, quelle idée veut-on nous donner des docteurs égyptiens, qui, après plusieurs années de leçons , n’auraient fait de leurs meilleurs disciples que de véritables ânes? Éudoxe et Ératosthènes répétaient les leçons des Égyptiens; leur sphère n’a pas le sens commun; donc les instituteurs n’en savaient pas davantage. Ceux-ci ont offert à leurs disciples des descriptions célestes qu’ils ne comprenaient pas ; et les disciples les ont adoptées sur la foi de leurs maîtres. Voilà la conclusion naturelle qui ressort de tout cela.

(i) Hérod. Clio. 74.

REUVIÈMB SOIRÉB. 383

Ce qui reste d’Eudoxe nous a été conservé par Hipparque ; et Hipparque avait par Eudoxe toute la science astronomique de l’Égypte. Eh bien, tous les travaux d’Hipparque, et en particulier sa fameuse découverte de la précession des équinoxes , reposent sur ses propres observations et sur celles de quelques astronomes grecs antérieurs. Les Égyptiens ne sont pas plus cités et considérés par lui que par Ptolémée. Et pourtant , je vous le répète, il avait toute l’astronomie égyptienne sous la main, et dans les ouvrages d’Eudoxe, et dans la bibliothèque d’Alexandrie. Ajouterai-je qu’il n’y a pas d’astronomie véritable sans certaines parties des mathématiques, sans trigonométrie en particulier? Mais à qui devons-nous les premiers éléments de la trigonométrie, et les tables de cordes et de sinus? A Hipparque d’abord, puis à Ménélas, puis à Ptolémée. Donc cette partie de la science était étrangère à Eudoxe ; donc à ses maîtres égyptiens; à plus forte raison l’était* elle au temps de Pythagore et de Thalès, avant les découvertes desquels il n’y avait pas de tables possibles. Quel jugement porterez-vous maintenant des sciences de l’Égypte ?

M. V. — Je conviendrai que l’état des sciences et de l’astronomie en particulier n’y était pas brillant dans les derniers siècles. Mais je crois pouvoir revenir sur une hypothèse que je vous ai trop légèrement abandonnée; savoir, qu’il y a eu eu Égypte une époque de décadence qui aura succédé à une ère brillante de science et de découvertes dont il nous reste d’incontestables vestiges. Nous avons déjà rencontré des faits qui s’expliquent dans ce sens-là ; tuais en voici un tout récent, et qui, s’il est authentique, comme cela me

384 I-ES SOinifES DE MONTLHÉRT.

paraît indubitable, trancherait la question d’une manière qui ne permettrait pas la réplique. M. Biot, qui n’était pas un partisan de la haute antiquité des zodiaques, a reconnu sur les dessins des tombeaux de la haute Égypte, que les Égyptiens avaient déterminé en l’an 3a85 avant notre ère, les deux équinoxes et le solstice d’été qui se trouvent figurés par des emblèmes très-rcconnaissahles; que plus tard, en 1780, ils les avaient représentés au Rhamesseum de Thèbes sous une forme différente, qui indiquait qu’ils en avaient reconnu le déplacement , dû ,à la précession des équinoxes. De plus, l’intervalle qui sépare ces deux époques dont les Égyptiens avaient gravé sur leurs monuments la représentation astronomique, comme appartenant à des époques remarquables, est de i5o5 ans, c’est-à-dire, à peu près ce que devait être le cycle sothiaque en prenant l’année tropique pour la véritable année solaire. Donc la connaissance de l’année tropique et de la précession équinoxiale remonte chez les Égyptiens h une énorme antiquité.

M. B. — Je vous ai prouvé par faits dont l’interprétation n’est pas équivoque que les Égyptiens n’avaient pas connu, n’avaient pas pu connaître la précession et la véritable durée de l’année tropique. A ces faits irréfragables vous me répondez, avec votre savant patron, par V interprétation de certains emblèmes. En conscience, croyez-vous pouvoir mettre sur la même ligne vos moyens et les nôtres? Après la mésaventure des savants qui avaient reconnu le solstice sur les zodiaques où il n’était pas, est-ce bien sérieusement qu’on peut invoquer des représentations emblématiques , c’est-à-dire , tout ce qu’il y a de plus arbi-

NECVIÈME SOIRÉE.

traire, de plus mobile, de plus creux? Certes, la partie ne serait pas égale, quand bien même la signification des figures où l’on a cru lire de si belles choses, serait plus éclatante qu’elle ne l’est réellement.

Eh bien! donc, on a vu quelque part sur le Rhamesséum, parmi beaucoup d’autres figures, un lion, un bœuf, un crocodile, et un batteur de blé; en dehors de ce groupe, et plus loin, il y a un petit scorpion. Remarquez que ces symboles, considérés isolément, se trouvent partout dans les sculptures hiéroglyphiques. Mais on a voulu voir là les quatre signes zodiacaux du Lion, du Taureau, du Verseau et du Scorpion, qui, partageant le zodiaque par quarts, indiqueraient la position des colures à l’époque où ces emblèmes ont été sculptés. I.Æ Lion , le Scorpion , le Bœuf, sont, je le répète, des emblèmes qui se rencontrent très-fréquemment partout ailleurs, et qui ne caractérisent ni le zodiaque, ni des constellations. Il en serait tout autrement du Verseau , si le groupe cité présentait réellement cette figure ; mais il y a bien des gens qui y voient toute autre chose. De plus, la présence du Crocodile, qui n’est point un signe zodiacal , et qui fait partie du groupe plus intimement que le Scorpion, détruit tout l’échafaudage de ce beau système. Enfin, il faut observer que même les animaux qui se rapporteraient au zodiaque ont des attitudes tout h fait différentes de celles qu’on leur donne dans les véritables représentations zodiacales, comme aussi que l’ordre des figures est tout à fait différent.

Et c’est avec ce mince bagage de rapprochements plus qu’équivoques , qu’on ne craint pas d’affronter

386 LES SOinÉES de MOWTLHÉHT.

les (lifHciiltés inextricables qui sont la conséquence lie l’hypothèse. Par exemple , on nous parle de la période de 1 5 o 5 ans , comme figurée au Bhamesséum de Thèbes par des emblèmes qui en fixent le retour en 1780. Or ne voyez-vous pas que si cette période eût été connue à cette époque, elle excluait nécessairement celle de 1460 ans? Donc déjà celle-ci n’existait pas en l’an aooo, comme on prétend le lire dans Mauéthon. Si l’on veut qu’elle existât avant le roi Ménophrès en iSaa, comment expliquerez-vous que dans le faible intervalle qui sépare l’an 1780 de l’an i 3 aa, on ait pu tomber de la période vraie i 5 o 5 , à la période fausse 1460? Et justement cet intervalle est l'époque de la plus haute splendeur de l’Égypte! Si l’on veut que le cycle sothiaque soit postérieur , il restera toujours à expliquer comment on a pu passer de l’un à l’autre; et ce qui rend cette explication spécialement difficile, c’est qu’il n’y a pas ici un simple fait scientifique qui puisse se perdre avec le petit nombre d’intelligences qui le possèdent; le cycle devait être une institution populaire, parce qu’il se liait avec le calendrier civil, et qu’il ne pouvait manquer d’être en conséquence un des éléments de l’enseignement primaire en Égypte.

Beviendrez-vous sur cette supposition que le flambeau des sciences , après avoir longtemps brillé en Égypte, se serait éteint pour faire place à ce profond état d’ignorance où nous trouvons incontestablement le dernier âge de ce pays, c’est-à-dire, les six demiei's siècles avant notre ère ? Mais il ne suffit pas de supposer un fait de ce genre pour en expliquer d’autres dont on ne peut se rendre autrement raison; il faut

KïtrvièME SOIRÉE, 387

que ce fait soit lui-même explicable..., et justement votre hypothèse ne l’est pas. Car si l’on suppose que les sciences , et en particulier l’astronomie égyptienne, aient été poussées à un haut degré de 3 ooo à 2000 ans avant notre ère, il est connu de tout le monde que c’est par les travaux des collèges de prêtres qui étaient les académies de ce pays. Ces collèges se sont succédé et recrutés d’une manière continue; il n’y a pas dans l’histoire la moindre trace d’une lacune, et il n’est pas possible d’admettre que cette institution , dépositaire et conservatrice des connaissances astronomiques , ait disparu tout entière et tout d’un coup du sol de l’Égvple sur lequel elle était disséminée en une multitude de fragments. Comment aurait donc pu se perdre la connaissance ou le souvenir de certains faits astronomiques remarquables, tels que la durée de l’année, d’après laquelle, d’ailleurs, devait êti'c réglé le calendrier civil? Et en admettant • même que cette extinction de toutes les sciences fût absolument possible, elle devenait impossible d’une autre manière, et piédséinent au moyen des faits que vous citez. Car, selon vous, ces faits astronomiques avaient été gravés k différentes reprises sur les monuments; ils l’étaient d’une manière visible, d’une manière compréhensible : la représentation en était multipliée, et se retrouvait par. tout. Donc, les prêtres successeurs de ceux que je ne sais quelle inexplicable catastrophe aurait anéantis tout d’un coup, auraient retrouvé sur ces pierre* parlantes la science de leurs devanciers. Or, dans les six derniers siècles, les prêtres ne savaient rien de tout cela. Vous retrancherez-vous dans l’hypothèse que les prêtres des époques postérieures u’oiit pas rencontré

388 LES SOIR]ÉES DE HONTLH^RY.

OU n’ont pas su lire ces représentations astronomiques? A moins d’être un savant qui ait un système à défendre, qui pourra se décider à croire que tous les corps savants de l’Égypte , que toute la nation , n’aient pu, pendant bien des siècles, ou rencontrer sur leurs nombreux monuments, ou interpréter des emblèmes conformes au génie de leur langue et de leur écriture ; et que deux ou trois Français l’aient pu sur quelques ruines, et 5 à 6000 ans après eux ?

Ën6n, il est une dernière remarque à faire sur les renseignements du mémoire. On nous parle d’un phénomène astronomique appartenant à l’an 1 780 et figuré néanmoins sur le Bhamesséum de Thèbes. Remarquez que le Bhamesséum est un édifîce de la fin du seizième siècle; postérieur par conséquent de aoo ou aSo ans au phénomène qu’on y suppose représente. 11 résulterait de là ce fait important, que les sculptures monumentales seraient au moins quelquefois la représentation de certains états du ciel antérieurs à l’époque de cette représentation. Vous voyez les conséquences de ce principe, que nous avions du reste admis comme hypothèse plausible. Cela étant, rien n’empêche de supposer que le phénomène de l’an 3 a 85 n’a été figuré sur les tombeaux de la haute Égypte que bien postérieurement à cette époque, et par une sorte de calcul rétrograde bien ou mal conçu , bien ou mal exécuté sur la pierre. Maintiendrez-vous de pareilles dates au rang d’époques historiques?

M. V. — J’avoue que voilà bien des nuages , bien des incertitudes , et par suite , qu’il n’y a rien dans tout cela de bien redoutable pour la Bible. Je vous abandonne donc définitivement ce terrain; mais je

WEUVliiME SOIRÉE.

vous ramène sur celui du zodiaque. N’est-il pas vraisemblable que l’Égypte est son pays natal , et que son origine remonte au moins à 3oooans, sinon à i5 ou seize mille?

M. B. — Non; cela n’est nullement vraisemblable: sur quoi vous fondez-vous?

M. V. — Sur l’harmonie de ses emblèmes avec les phénomènes naturels particuliers à l’Égypte; mais harmonie qui n’a lieu qu’en se plaçant à une certaine époque fort reculée. Rien n’est, par exemple, plus naturel que le système de Dupuis, qui fait dater l’invention du zodiaque de l’époque où le solstice d’été était dans le Capricorne, ce qui nous rejette à i5,ooo ans en arrière.

M. B. — Ou à 45oo seulement, même en admettant les allégories de Dupuis. Car il est assez naturel, dans l’hypothèse où l’on aurait attaché des emblèmes aux constellations que parcourait le soleil , de considérer non celles où il se trouvait successivement, mais celles qui lui étaient opposées à l’horizon; les constellations acronyques, car cela revenait au même; et ces constellations étaient bien plus faciles à observer que celles qui se perdent dans lesfeuxdu soleil. Ainsi, en admettant que les signes zodiacaux fussent les emblèmes des phénomènes naturels du climat de l’Égypte , la date du zodiaque remonterait à 2700 ans avant notre ère; date que vous pouvez adopter sans aucune opposition de ma part.

Quant à l’hypothèse d’une antiquité de 1 5ooo ans en faveur desquels on ne peut alléguer aucune preuve, c’est là une de ces folies que repousse le plus simple bon sens, mais qui s’accorde fort bien avec ces préju-

SgO LES SOIRÉES US ÏIONTLHÉRY.

gés tenaces qu’enfuutent la science et l’esprit de système. Vous trouverez des gens qui n’hésiterout pas à mettre en balatice l’interprétation d’un emblème (qui n’en est peut-être pas un) par un savant français au bout de plusieurs milliers d’années, avec le silence complet de l’histoire pendant cet énorme intervalle. Ils vous disent sérieusement qu’il y a eu pendant 1 3ooo ans une nation civilisée que vous appelez l’Égypte, et que son histoire nous est voilée parce que nous n’avons pas encore tous les monuments ou elle était inscrite, Mais cette nation a-t-elle existé seule au monde pendant des milliers d’années? S’il y en a eu d’autres, pourquoi n’en resterait-il aucun vestige ? Aussi voyez la crédulité des hommes livrés aux systèmes. On cite sérieusement les myriades d’années attribuées par Platon aux Égyptiens, sur la parole d’honneur de leurs prêtres. Il est vrai que ces prêtres, tout à fait conséquents, affirmaient à Solon que les Égyptiens de Sais avaient fonde Athènes, il y avait quelque huit mille ans! Cela n’empêchera pas un savant de s’en tenir à son argument et à son système. D’ailleurs, vous fait-on remarquer, les Égyptiens xi ajfirrnaient-ils pas à Diodore que le gouvernement de leurs rois remontait à i5ooo ans? Oui, les Égyptiens ï affirmaient; mais Diodore , un peu moins débonnaire que certains savants, disait à cela : ou les prêtres égyptiens mentent, ou... ils comptent comme années des périodes d’un mois ou de deux mois, comme il est notoire qu’étaient les anciennes années égyptiennes. £t Diodore avait raison; car toute l’antiquité atteste que les années chez les Egyptiens ont d’abord été mensuelles, puis bimensuelles, puis trimensuelles , etc.; U suffit de citer

MEÜVIÈME SOIRÉE.

Varrou, Plutarque, Pline, saint Augustin, Diogène Laerce, Macrobe, Suidas, et Proclus, qui cite luiméinc £udoxe, lequel en savait quelque chose (1). Or les huit mille ans des prêtres de Sais représentant plus de 1 1 00 ans écoulés de Cécrops à Solon , cela revient à peu près à des années de a mois; et à ce compte, les 16000 ans de l’Égypte en vaudraient un peu plus de 2000. Vous voyez qu’il me serait facile de faire du système là-dessus. Mais revenons aux admirables élucubrations de Dupuis.

Je viens de vous le faire remarquer; même en admettant son explication des signes zodiacaux , la chronologie biblique en sort saine et sauve; nous sommes donc désintéressés dans la discussion. Voyons cependant si sa théorie est telle que l’invention du zodiaque porte un caractère évident d’origine égyptienne. En plaçant le Capricorne acronjque solstice d’été, ou indiquait que le soleil, semblable à une chèvre, était parvenu au plus haut point de sa course; et la queue de poisson avec laquelle on représente cet animal était l’indice de la crue du Nil qui commençait en Égypte à l’époque du solstice. Le Verseau qui vient ensuite marquait que l’inondation était complète ; et comme le Nil n’atteint sa plus grande hauteur qu’au bout du troisième mois, les Poissons indiquaient que les eaux couvraient toute la surface du pays. Jusqu’ici cela ne va pas mal. Seulement on peut demander pourquoi la

( 1 ) Varron dans Lactance, 1. 1, cap. 3. — Plutarq., Vie de Numa,l. I, p. 22. — Pline, 1. 7, c. 48. — S. Aug., de de. Dci, lib. 10 et 12, i 5 . — Suidas in vocem “nXio?. — Macrob., Sat., cap. 4- — Diog. Laert. , Vie de Thalès. — Censorin., cap. 19 . — Diodor., I. i, p. 22 . — Proclus in Tiiuæum, lib. i, p. 33.

queue piscifonne du capricorne précède le Verseau ; c’est la charrue avant les bœufs ; mais passons. Vient ensuite le liélier, qui indique, dit-on, le temps où les eaux retirées laissent aux troupeaux d’abondants pâturages. Ici il y a beaucoup à dire; car le Nil ne commençant à décroître qu’au bout de loo jours , le temps des pâturages se composerait d’un tiers de mois pendant lequel l’inondation est complète , et d’une vingtaine de jours qui sont les premiers de la décroissance; or, dans l'hypothèse où les troupeaux pourraient sortir alors autrement qu’en bateau , ils ont , à ce qu’il me semble , toutes chances possibles de ne rencontrer , au lieu de pâturages, que de la boue, précisément comme les pourceaux dont parle Hérodote. Le Taureau qui se présente ensuite, marque l’époque du [labourage. Les GeV/imitr qui viennent après, désignent , dit-on, l’époque de la germination ; certes , voilà un emblème dont on chercherait longtemps le sens, si l’on n’avait besoin, comme Dupuis, de lui donner celui-là. Puis vient le Cancer , qui représente fort bien le solstice d’hiver; l’emblème est parfait; mais c’est un avantage commun à tous les systèmes qui s’accordent à placer les deux solstices dans le Cancer et le Capricorne. Vient ensuite le Lion, emblème vigoureux et décidé, qui doit avoir une signification imposante et précise. Dupuis et ses admirateurs l’interprètent d’un manière remarquable. A cette époque, vous disent-ils, la végétation est active en Egypte; et comme c’est d’ailleurs le mois qui suit le solstice d’hiver, le soleil reprend sa force dont le lion est le symbole. Voilà qui est prodigieux de sagacité! Malheureusement nous, pauvre vulgaire, nous n’apercevons pas le rapport qui

existe entre le lion et la grosseur des concombres; nous trouvons même absurde qu’on place un mois après le solstice d’hiver l’emblème du soleil dans sa force; c’est absolument comme si nous placions le symbole des ardeurs solaires dans le mois de février. La Vierge qui suit le Lion , indique par son épi le temps où l’Égyptien moissonne; cet emblème est exact ainsi que le suivant, la Balance^ qui marque bien l’équinoxe; mais cela a lieu également dans tous les systèmes. Le Scorpion est supposé représenter l’époque des maladies causées par l’excessive chaleur et les vents éthiopiens. C’est là une interprétation qui vaut autant que cent autres, et qui ne prouve absolument rien; je remarque seulement que le lion serait beaucoup mieux placé ici pour représenter les circonstances atmosphériques; car on aura plutôt placé dans le zodiaque les phénomènes physiques du climat, que l’emblème des maladies qui peuvent en être la suite. Enfin le Sagittaire, qui termine la série avec l’année, est le triomphe de cette incomparable théorie. Il est, dit-on , l’emblème des vents du nord précurseurs de l’inondation. Cela est déjà très-manifeste par soimême ; mais ce qui confirme cette explication , c’est que le sagittaire est représenté poursuivant le scorpion, c’est-à-dire, chassant les vents malfaisants du sud. L’inspection de la figure du zodiaque égyptien rend ce fait plus que douteux; mais c’est vraiment dommage; car c’est une création peu naturelle, il est vrai , mais originale et pittoresque que celle d’un homme à deux têtes, monté sur un cheval ailé , pour courir après un insecte, et dirigeant contre lui une énorme flèche. C’est la massue d’ Hercule s’abattant sur une puce.

Voilà ce qu’on appelle une démonstration de l’ori-

gine égyptienne du zodiaque. Si l’esprit de système n’aveuglait profondément les hommes, les savants qui se contentent de considérations de cette force, devraient être moins sévères pour d’autres systèmes qui donnent aux signes zodiacaux une interprétation pour le moins aussi naturelle. Plaçons , par exemple, avec Pluche , le Bélier à l’équinoxe du printemps ; nous reconnaîtrons dans nos climats tempérés la sortie des troupeaux; le Taureau nous donnera clairement le labourage; les GeV/iewM-c seront un emblème obscur; mais le Cancer indiquera le solstice d’été ; le lÀon les chaleurs caniculaires; la Vierge, les moissons; la Balance, l’équinoxe d’automne; \e Sagittaire , l’époque de la chasse; le Capricorne , le solstice d’hiver, où le soleil commence à grimper; \e Verseau, la saison des pluies; et les Poissons, le débordement des rivières. Il n’y a que les Gémeaux et le Scorpion qui soient des symboles équivoques, auxquels on pourrait cependant trouver des explications passables, et au pis aller, les mêmes que Dupuis leur donne, et qui conviendraient également à un climat tempéré. Cet ensemble est beaucoup plus heureux que le système rival. On remarque qu’en plaçant les colures là où le zodiaque les suppose à l’époque de son invention, celle-ci ne remonterait guère qu’à 1600 ou 1700 ans, peut-être 2000 ans avant J. C. Assurément une telle conséquence peut fort bien se défendre. Admettons que ce système soit faux; si cette fausseté a lieu malgré les explications fort naturelles des emblèmes, peut-oa arguer en faveur des idées de Dupuis, les convenances moins nombreuses qui se rencontrent entre les signes et les explications qu’il en donne?

Au reste, on est habitué à rire des folies sérieuses

NEUVIÈME SOIRÉE. 3g5

de l’auteui' de l’Origine des Cultes ; c’est bien là le type de ces hommes à systèmes, qui , en ne faisant que du système, s’imaginent fairede la science; les hommes qui com^oivent une idée, qui l’affublentdu manteau scientifi* que si respecté du vulgaire, s’imaginent qu’elle participe à l’infaillibilité de leurs formules, et passent par*dessus mille invraisemblances, mille impossibilités morales, pour plier les phénomènes à la taille de cette idée fixe. D’où il arrivera que le savant laissera tomber degrosses sottises qui n’échapperaient pas à une instruction vulgaire , à un esprit non préoccupé. I^e système de Dupuis m'en fournit un exemple. RemiRaige, orientaliste de l’expédition d’Égypte, ayant trouvé dans Ptolémée que le mois e/j/fi, mot qui signifie capricorne , commençait le aojuin vers le solstice d’été, eu conclut que le solstice d’été avait lieu en effet dans le capricorne lors de l’invention du zodiaque , ce qui était une confirmation éclatante du système de Dupuis. Mais le trèS'Savant orientaliste oubliait une chose; c’est que le mois epiji était comme tous les autres un mois vague dont le commencement parcourait en rétrogradant tous les jours du calendrier solaire; de sorte que si, à l’époque dont parlait Ptolémée, epiji commençait vers le solstice, c’était par un pur hasard, et que lao ans avant ou après epiji commençait un mois plus tard ou un mois plus tôt que le solstice.

Au surplus , je soutiens que les signes zodiacaux ne sont point des emblèmes qui aient le moindre rapport avec les circonstances de la course annuelle du soleil; qu’ils n’en ont aucun avec les saisons, les climats , les phénomènes locaux de tel ou tel pays. Cette indépendance sera manifeste si l’on prouve que le zodiaque est une composition postérieure à çelle des constella*-

LES SOIRIÉES DE MONTLHÉRT.

tions qui ont servi à dénommer les signes zodiacaux. Or, il en est évidemment ainsi , car dans le cas contraire, on aurait composé douze constellations à peu près égales, à peu près équidistantes, et disposées de manière à ce que le soleil les transversât ; on les aurait faites telles sans aucune difficulté, puisque les groupes qui forment tous les astérismes sont d’une composition tout à fait arbitraire , et sans rapport de figure avec les objets dont ils portent les noms. Or, en fait, c’est tout le contraire qui a lieu; les douze constellations qui donnent leurs noms aux signes du zodiaque sont extrêmement inégales entre elles; le Cancer n’occupe qu’une vingtaine de degrés; la Vierge en occupe jusqu’à cinquante; le soleil traverse la première de ces constellations, tandis qu’il passe fort loin du Sagittaire. Il est évident que les constellations étaient déjà composées , lorsqu’on divisa l’écliptique en douze parties égales, et que l’on assigna à celles-ci les noms des astérismes qui leur correspondaient d’une manière telle quelle.

Une seconde preuve de la préexistence de ces constellations par rapport aux divisions du zodiaque, repose sur un fait très-remarquable, qui va me servir à vous prouver tout à l’heure que l’invention du zodiaque est fort récente, et qu’elle est d’origine grecque. Vous n’ignorez pas sans doute que le signe et la constellation de la Balance n’ont pas toujours existé; que dans la sphère d’Eudoxe, et le commentaire d’ITipparque sur Aratus, il n’est question que du signe des Serres , et de la constellation correspondante, qui était prise sur celle du Scorpion. Quant à la Balance, elle a été substituée aux Serres, mais postérieurement à Hipparque, ou peut-être par cet astronome.

NKUVlèlffE SOIRÉE.

Donc , à une certaine époque assez récente , aux douze signes du zodiaque correspondaient douze groupes stellaires; niais ces douze groupes ne formaient que onze figures , et l’on avait été obligé de couper l’une de celles-ci en deux pour former les douze groupes qui correspondraient aux douze signes. N’est-il pas évident que si les constellations avaient été formées en vue des douze divisions du zodiaque, on aurait formé douze figures, et non pas onze seulement? Avec les onze figures, on était obligé d’en couper une en deux; d’où il résulte manifestement qu’au lieu de faire deux constellations et deux signes avec la figure unique du Scorpion, on pouvait immédiatement en faire deux figures, comme cela a eu lieu plus tard, lorsqu’on substitua la Balance aux Serres. Donc les astérismes n’ont pas été faits pour le zodiaque ; donc, au contraire, celui-ci s’est trouvé ne comprendre que onze constellations déjà existantes, et l’on n’a pu en former une douzième qu’en coupant l’une de celles-là en deux.

M. V. — Votre remarque me paraît tout à fait concluante; mais le résultat a peu d’importance. Je ne tiens pas au système de Dupuis; et je vous accorderai que les constellations existaient déjà quand a été composé le zodiaque qui les embrasse. Cela n’empêcherait pas celui-ci d’être e.xcessivement ancien. Vous venez d’articuler, si je ne me trompe, qu’il est d’origine grecque. C’est là , vous l’avouerez , un grave paradoxe, quand on retrouve le zodiaque chez toutes les nations de l’Orient. Je suis curieux de savoir comment vous établirez votré système.

M. B. — Je pourrais vous répondre que cela est

398 LES SOIRlil» DE MOMTLHIÉRT.

déjà fait; car la preuve fondamentale repose sur l’existence de la constellation des Serres, dans la sphère d’Eudoxe et dans celles d’Aratus et d’Hipparque. Il est incontestable que le zodiaque d’Eudoxe, par exemple, n’avait que onze figures, taudis qu’il avait douze signes. Mais on ne peut pas supposer qu’Eudoxe ou tout autre Grec eût emprunté à quelque autre peuple un zodiaque en douze Bgures , pour en supprimer une, tandis qu’il conservait les douze divisions zodiacales ; et qu’il eût supprimé une figure, pour en couper une autre en deux, afin de conserver ses douze divisions. En d’autres termes, si Eudoxe eût emprunté à telle autre nation un zodiaque en douze signes tel que nous l’avons aujourd’hui, assurément il n’eût pas supprimé la Balance , pour le plaisir de n’avoir que onze figures, et s’astreindre à couper le Scorpion en deux. Donc le zodiaque d’Eudoxe n’avait pas une origine étrangère. On conçoit d’ailleurs très-bien que les astronomes grecs aient fini par égaler le nombre de leurs figures à celui de leurs signes, et que, voulant en avoir également douze, ils aient substitué la Balance aux Serres. Il est à remarquer que ce nouveau signe était un emblème convenable pour la représentation de l’époque équinoxiale qui avait lieu dans les Serres, précisément à l’époque d’Hipparque; tandis qu’on ne trouve rien de pareil à l’autre équinoxe. Nouvelle preuve que les constellations que traverse le zodiaque étaient formées avant lui.

Je pourrais entrer dans beaucoup de développements sur ce sujet : mais ce qui précède me paraît suffire; et je vais me contenter de l’époudre à l’objection tirée de l’existence chez les plus anciens peuples

WE€VIÈMB SOIRÉE. 899

de l’Orient , d’un zodiaque identique de tous points avec le nôtre.

Je dis que tous les zodiaques orientaux sont une copie du zodiaque grec, du zodiaque d’IIipparque; comme cela résulte nécessairement du fait que je viens de démontrer, savoir, que les Grecs n’ont pu emprunter leur zodiaque à aucun autre peuple, il suffit, pour répondre aux objections, de montrer que ce zodiaque a pu passer de la Grèce chez chacun des peuples orientaux entre les mains desquels on le retrouve.' Ou bien encore , il suffira de montrer qu’il n’existe aucune preuve que ces peuples aient possédé le zodiaque à une époque antérieure à celle d’Hipparque.

Or, d’abord, en ce qui concerne les Egyptiens, cela résulte de ce fait remarquable , qu’aucune représentation zodiacale (j’entends un zodiaque complet et incontesté) ne se rencontre sur des monuments antérieurs à la domination romaine. C’est là un fait sur lequel le doute n’est plus possible aujourd’hui. Je ferai remarquera cette occasion que le signe du Sagittaire, tel qu’il est dans notre zodiaque et sur ceux de Denderahet d’Esné, est représenté par un Centaure. Or, cette figure appartenait à la mythologie grecque, et est tout à fait étrangère à l’art égyptien ; aussi ne la retrouve-t-on pas une seule fois dans les millions de figures qui couvrent les monuments de l’Egypte. Il n’est pas non plus hors de propos de faii'e remarquer que la figure primitive du Capricorne était un Pan ou un satyre, et non quelque chose comme une chèvre, ainsi qu’on l’a figuré postérieurement. On comprend en effet le mot Cupricorne , dans le cas où la figure n’est

4oO LES SOIBÉKS DE MOMTLHl^RY.

pas une chèvre ; dans ce dernier cas au contraire, on dirait une chèvre, et non pas un animal portant des cornes de chèvre. D’où il résulte que l’emblème primitif qui porte le nom de Capricorne n’était point du tout cet animal grimpeur an trouve une représentation si naturelle du solstice. Donc, encore une fois, les prétendus emblèmes zodiacaux n’existaient pas primitivement.

Après les Égyptiens, nous trouvons les Chaldéens qui nous ont laissé des traces d’une astronomie réelle, mais rien qui donne lieu de croire qu’ils possédassent un zodiaque quelconque. Tous les témoignages qui leur attribuent quelque chose en ce genre , se réfèrent à une époque postérieure à Hipparque; et il ne faut pas oublier d’ailleurs que le mot de Chaldéens est employé souvent comme synonyme d’astrologues, et que l’astrologie qui exploitait les signes du zodiaque, joua un rôle important dans les premiers temps de l’empire romain.

Dans les anciens livres des Perses, on ne trouve rien qui soit relatif à notre zodiaque; et le premier livre où on les trouve cités, le Boundehesh , est une compilation postérieure même à l’introduction du mahométisme en Perse. D’ailleurs, dans ce livre, la position des colures est indiquée de telle sorte, qu’elle correspond précisément à l’époque d’Hipparque. Or, encore une fois, comment supposer qu’à cette époque la sphère grecque aurait eu onze des figures de la sphère persane, tandis que celle-ci en aurait eu douze?

On a allégué les monuments mithriaques, comme représentant l’époque où le Taureau était équinoxial , et le Lion solsticial. Mais il n’y a pas la moindre preuve

NEUVIÈME SOIRÉE. [\0l

qiie le taureau qui y joue le principal rôle, soit le Taureau du zodiaque. Rien ne prouve que ces emblèmes ne soient pas des types religieux ; et cela est plus naturel à supposer que cette inconcevable manie de représentations solsticiales qui n’offraient ni utilité, ni intérêt aux peuples primitifs. Dans ces monuments on voit le Taureau, accompagné quelquefois d’un lion et d’un scorpion; mais il l’est aussi d’un chien, d’un serpent... Qu’y a-t-il dans tout cela qui sente l’équinoxe ou le solstice? Enfin, remarquons que le plus ancien des bas-reliefs mithriaques ne remonte pas au delà du règne d’Antonin.

Le zodiaque des Chinois, celui qui est véritablement propre à ce peuple, est le zodiaque lunaire divisé en vingt-huit parties. Quant au zodiaque en douze signes qui leur est commun avec nous, il est hors de doute (|u’il a été importé en Chine à une époque que riiistoire chinoise elle-même nous a conservée. Voici le texte formel que nous trouvons dans l’ouvrage du P. Gaubil.En l’an i64 de l’ère chrétienne, « des étrangers envoyés par Gan-toun (Antonin), roi de Ta-tsin (empire romain), arrivèrent à la Chine et y apportèrent la connaissance de la sphère. C’est alors qu’on y fit des armilles et uu globe céleste, et qu’o/ij- connut les douze (i). » Assurément ce texte ne peut

prêter à l’équivoque.

Enfin le zodiaque indien en douze signes a une origine semblable. Le véritable zodiaque indien est aussi le zodiaque lunaire; et c’est de celui-là seulement qu’il est question dans les anciens védas. Quant au zodia-

(i) Ga.v\)\\, Histoire de l’astt, chin., 34-26.

4 oa

que solaire en douze signes, le plus ancien ouvrage où il en soit fait mention alW^ryabatta', or, l’époque de la composition de ce livre est comprise entre l’an 200 et l’an 4 oo de notre ère; mais alors le zodiaque grec avait pu se répandre dans tout l’Orient, et dans l’ouvrage indien la position des colures est précisément celle qui correspond à l’époque d’Hipparque.

Or, non-seulement le zodiacjue grec a pu passer aux Indes avec d’autres éléments astronomiques à une époque voisine de notre ère, mais il existe des indices irréfragables de cette importation. On en trouve des preuves évidentes dans certaines dénominations grecques dont se servent les astrologues indiens. Mais ce qui est particulièrement remar([uable en ce genre, ce sont les noms des douze signes du zodiaque, qu’on trouve dans un auteur indien du sixième siècle, et dont je vous présente ici le tableau, en mettant eu regard et audessous les noms grecs correspondants ;

Kria , Tavouron, Joutlini.i, Colira, Lcia , Pai toiia, Kpibç, Taüpoç, Aîâufxoi, Kotpje'voç, Aéwv, IlapSévoi;,

Jouka, Corpia, Toehica, Agokera, Idroka, Ictiis.

ZuYCH, Sxopin'o?, ïo;£urJ|ç> AiYoxepo); , 'YSpo/écx,

L’analogie de tous ces noms, moins celui de Colira, est assez évidente pour qu’on puisse affirmer leur identité. De plus , le mot Colira lui-même correspond au mot de colure-, et le coluie des solstices passe précisément par le Cancer dans la sphère d’IIipparque.

Voilà des preuves assez palpables , je crois, de l’origine grecque de notre zodiaque , et de sa nouveauté par conséquent. En présence de pareils faits, voyez quel triste rôle jouent les rêveurs, comme Dupuis et

NEUVIÈME SOIHÉE. 4o3

tant d’autres qui se sont lancés aveuglément sur ses traces! (i)

M. V. — La théorie que vous venez de soutenir est encore une de ces théories qui bouleversent mes idées, et auxquelles néanmoins je suis forcé de me rendre. Quant aux rêveurs dont vous parlez, vous savez déjà que je ne suis pas un de leurs adeptes. Je comprends que ce n’est pas au ciel, dans les nuages d’une astronomie emblématique, inintelligible peut-être, qu’un esprit sage doit aller chercher des preuves de l’antiquité des nations. Cependant, si j’accorde que la chronologie biblique est à l’abri des atteintes de ces théories si incertaines (et cette concession je vous la fais pleinement), il n’en reste pas moins dans mon esprit des doutes et un certain malaise, en ce que je ne puis me faire à cette idée que l’antiquité ait été aussi pauvre en connaissances astronomiques, et que les vestiges ('ml)lémaliques qui nous en restent ne soient que des lueurs trompeuses, fruits des caprices du hasard. Mais si mon esprit n’est pas satisfait, dans l’impuissance où nous sommes d’éclaii*cir tout à fait ces obscurités, j’avoue qu’il n’y a contre votre chronologie, ui preuves véritables , ni présomptions de quelque poids. Or, c’est là tout ce qu’il vous faut.

M. B. — ... C’est sagement jugé, capitaine; et c’est

(i) Celte démonstration de rorigine {,’recqiie du zodiaque est duc principalement à M. Letronne. Il faut dire toutefois cjue l’idée première et fondamentale a été émise par Montucla, dans son histoire des mathématiques. Voir, pour les développements, la Revue des deux momies, août 1 8Î7, et un article de notre Cours d’astronomie, dans l’èJ/wV. catliol., janvier i8^o.

Note de l'éditeur.

aG.

4o4 les soirées de montlhért.

le propre des esprits judicieux, de savoir faire la part du doute et celle de la certitude. Vous avez dû reconnaître que des faits bien avérés étaient inconciliables avec certaines hypothèses ; mais les faits sur lesquels reposent celles-ci sont parfois difficilement explicables. Que faut-il conclure de là ? Que nous avons perdu, sur la longue route parcourue par le genre humain pendant des siècles, bien des éléments du problème, bien des pièces explicatives de ce qui ne nous offre plus que des énigmes. La science, ou, ce qui vaut beaucoup mieux, le temps, nous en apporteront-ils quelque jour le secret? Je l’ignore, et peu importe.... Cependant, je vous offrirai, si vous voulez, un moyen de satisfaire vos scrupules. C’est un système sur un point de l’histoire de l’humanitc ; mais un système dont la base n’est pas purement hypothétique; les suppositions y sont entées sur une véritable synthèse.

M. V. — ... Vous piquez vivement ma curiosité.

M. B. — L’époque du déluge a été jusqu’à présent le point fixe auquel nous avons rapporté l’origine des sciences et des peuples. Mais avant la grande catastrophe, il y avait des hommes , il y avait des sciences, il y avait une astronomie quelconque. Cette astronomieétait le produit de plus de 2000 ans d’observation. Or, que n’a pas pu produire une durée de 20 siècles dans ce premier âge du monde? Beaucoup plus peutêtre que les 5 ooo ans qui nous en séparent. En effet , que vaut l’intelligence de l’homme parvenu à sa maturité? Elle vaut ce que peuvent produire 3 o années d’expérience de la vie , 3 o années de réflexion et d’étude; et après ce temps sicoui t, elle est parvenue à

son apogée. Supposez maintenant des vies patriarcales ; ce n’est plus 3o ans, c’est 3 siècles d’expérience et d’observation qui élèveront l’esprit humain à son point culminant. Que de connaissances ne possédera pas l’homme qui aura observé, réfléchi, senti la vie, senti le ciel , senti la terre pendant 5 à 6 siècles ! Supposez de plus, ce que l’analogie rend vraisemblable, que l’étendue de ses facultés intellectuelles, de sa mémoire surtout, fût en rapport avec ses facultés physiques, ou du moins avec le vaste faisceau de connaissances acquises en parcourant cette longue carrière, vous comprendrez qu’une durée de 2000 ans, exploitée par de pareils hommes, fut pour eux une mine de connaissances en tous genres bien autrement riche en produits que ne peuvent l’être vingt siècles pour l’humanité dégénérée.

11 est donc possible, probable même que les connaissances scientifiques .à l’époque du déluge étaient bien supérieures à nos mesquines lumières de l’an 1 834- Eh bien, contentons-nous des proportions ordinaires. Une astronomie assez parfaite , un zodiaque même , si vous voulez, ont dû exister au bout de 2000 ans, à l’époque du déluge. Ces connaissances ont dû aussi joasser au monde postdiluvien en la personne de Noé, et par sa famille ; car en supposant même que ces nouveaux pères du genre humain ne fussent pas des astronomes de profession , ils devaient ou du moins pouvaient connaître en gros les principaux faits de l’astronomie, comme la longueur de l’année, celle des révolutions lunaires, la position des équinoxes et des solstices dans le zodiaque; peut-être la précession , les lois dn retour des éclipses; enfin il parait que le grand

cycle lunisolairc, ou grande année de 600 ans, leur était connue; ainsi que l’atteste Josèphe (i), qui l’explique très-raisonnablement par la durée de la vie humaine. Ainsi, dès l’origine des nations nouvelles, les hommes pouvaient posséder par héritage des connaissances astronomiques assez étendues; et voilà comment il serait possible de les retrouver au sein d’une antiquité assez haute, sans que cela supposât des observations nombreuses ou une civilisation fort ancienne.

C’est ainsi qu’il a peut-être existé un zodiaque antédiluvien qui se serait transmis et perpétué dans les âges subséquents, et qu’on aurait longtemps copié, soit comme la représentation de l’état du ciel lors de l’importante époque de son invention, soit parce qu’on aurait ignoré les altérations qu’il devait subir par l’action du temps. C’est ainsi que le zodiaque cl'Esné, si l’on veut, et certains zodiaques indiens pourraient être des copies, mais probablement altérées, du zodiaque tel qu’il existait à l’époque du déluge ou auparavant. Si le mouvement équinoxial était connu, on aura pu néanmoins ligurer postérieurement des représentations zodiacales correspondantes à 'des états du ciel antérieurs, mais dont les dates auraient été intéressantes sous le rapport religieux ou historique. Ainsi l’on parle beaucoup des zodiaques et surtout des traditions historiques ou religieuses qui placent l’équinoxe dans le Taureau , et le solstice d’été dans le Lion. Or, précisément à l’époque du déluge, en 3 ooo, l’équinoxe correspondait à Aldébaran (a), et S du Lion

( 1) Antiq. jiidaïq. 1. 1, ch. S.

( 2 ) Ur.inagr. de Francœur, p. agS.

NEDVIÈME SOIRlfE.

était à peu près la position du solstice. On parie d’un zodiaque indien (i) qui placerait la Vierge au solstice d’été. Personnellement, je suis bien loin de croire à la valeur de pareilles pièces; mais je dirai à ceux qui voudront prendre celle-ci au sérieux : Entre la création et 1200 ans après, le solstice d’été s’est promené à travers la Vierge: peut-être donc est-ce là le zodiaque primitif; peut-être a-t-on voulu figurer, par un calcul fait après coup, l’état du ciel lors delà création du monde. Je suppose, bien entendu, le dessin contemporain des premiers temps après le déluge.

Ce n’est pas tout encore; cette même théorie rend raison de la science apparente de certains peuples dans des temps fort reculés, et de leur ignorance décidée dans les siècles postérieurs, sans (|u’on soit obligé de passer par l’impossible hypothèse de l’extinction subite du flambeau des sciences au sein de la nation. Si les Egyptiens ne savent rien ou ne savent que peu de chose, six siècles avant notre ère, j’en conclus logi([uement qu’ils n’ont pu posséder, quel(|ucs siècles auparavant, un corps d’astronomie dont certaines connaissances très-précises seraient un démembrement; et je nie avec raison ces eoniiaissances qui ne se présentent, après tout, que sous le voile des emblèmes et des nombres mystérieux. Mais ce (|ui serait possible, c’est que ces connaissances eussent été transmises à travers le déluge, mais réduites à la simple expression du fait, et isolées des méthodes, des calculs, de tout ce qui constitue la science astronomique proprement dite, qui, pour les hommes postdiluviens, aurait été tout entière

(i) Principale étoile de la constellation du Taureau.

/|08 LFS SOIRÉES DE MONTLHÉKY.

ù l'ccoiDinencer. Mais l’astronomie n’aurait jamais pu sortir entre leurs mains de l’état d’enfance, du moins en Egypte; de sorte que les faits primitifs ne se trouvant confirmes, expliqués, soutenus, pour ainsi dire, par aucune théorie, aucune méthode, et échappant à l’intelligence, auront fini par échapper aussi à la mémoire, et disparaître au milieu des institutions que les Égyptiens auront fondées sur leurs imparfaites observations et leurs grossières méthodes. D’après ces vues , nous ne serons guère embarrassés ni des emblèmes antédiluviens des monuments de l’Égypte, ni des nom* bres mystérieux de ses prêtres, nombres qui recélaient une science qu’eux-mêmes ne comprenaient pas.

M. V. — Voilà un système qui me sourit beaucoup, et qui achèverait de me convaincre, s’il en était besoin. Ce pont jeté entre les deux mondes nous apporte l’intelligence de bien des choses. Mais j’ai lieu de douter, d’après ce qui précède, que vous fassiez Vhistoire de votre opinion personnelle.

M. B. — Il est très-vrai que je ne crois ni aux zodiaques anciens , ni aux emblèmes qui accuseraient une antiquité monstrueuse; les savants qui prennent ces pièces au sérieux me semblent complètement dupes de leur imagination. Mais je dis que, grâce à l’hypothèse que je viens de vous formuler, on peut accorder à ces savants à peu près tout ce qu’ils voudront, sans compromettre en rien l’autorité de la Bible. Je ne tiens pas à établir autre chose, et je crois y avoir réussi.

Toutefois , je pense pour ma part qu’il s’est fait une transmission réelle de la science antédiluvienne par la famille de Noé; ou, pour mieux dire, il n’était pas possible qu’il en fût autrement. Les premiers hommes qui

NEÜVIÈSIE SOIRÉE.

ont occupé la terre, après la grande catastrophe, ont pu posséder ainsi par héritage beaucoup de connaissances; mais il est vrai aussi que la nécessité de pourvoir à leurs besoins matériels a dû les détourner des travaux de l’intelligence; de sorte que presque partout cet héritage de savoir sera tombé en ruine. Mais il est manifeste que les arts nécessaires à la vie auront dû se transmettre en entier; qu’il en aura été de même de certains arts moins importants, et que les éléments de plusieurs sciences auront pu être enseignés par Noé et sa famille à la première génération postdiluvienne. Enfin, il n’est pas impossible que certaines formules de haute science aient pu traverser le déluge par ce moyen, et c’est ainsi qu’on en pourrait retrouver quelques-unes même au berceau de certaines nations.

Mais en admettant que les premières tribus humaines aient été ainsi pourvues d’une science toute faite, il est permis d’admettre une décadence progressive dans ce trésor intellectuel , et il a pu arriver des époques où les sciences et les arts sont retombés dans l’enfance. Ce n’est pas à dire que les peuples aient pu perdre toute espèce de notions dans certains genres, comme on l’a supposé au sujet de la position des colures et du mouvement de ces cercles; je vous ai prouvé que si la chose eût été possible en elle-même, elle devenait impossible par l’existence de monuments où ces notions étaient consignées d’une manière aussi palpable qu’on prétend qu’elles l’étaient sur les monuments de l’Égypte. Mais, encore une fois, les sciences et les arts ont pu, chez certains peuples, suivre un cours rétrograde depuis l’époque diluvienne; un point d’arrêt survint dans cette décadence, puis une ère de renouvellement

4lO

et (le progrès, dont les richesses intellectuelles furent la conquête des générations renouvelées, et le fruit de leur propre expérience. Mais longtemps les produits de cette palingénésie morale purent rester inférieurs à ceux de l’époque voisine du déluge.

C’est à cet ordre d’idées et de faits que je crois pouvoir rapporter les résultats suivants :

Les grandes pyramides de Gizeli , si elles sont une œuvre égyptienne , doivent appartenir à une époque excessivement reculée. Le Chéops est attribué par Manéthon au roi Souphis, que, d’après le catalogue d’Eralosthènes, je trouve avoir régné quatre à cinq siècles après Menés; et les découvertes qui résultent des fouill(^s faites en i83^ semblent avoir confirmé pleinement l’indication de Manétbon.

Or, les pyramides de Gizeh sont incontestablement plus anciennes que les pyramides de Saccaiah. Cela résulte de ce fait remarquable, que ces dernières, comme tous les monuments égyptiens, sont recouver, tes, au moins à l’intérieur, d’inscriptions hiéroglyphiques, tandis que le Cbéops en est entièrement dépourvu, et qu’il n’y en avait pas de traces même sur le sarcophage qu’on y a trouvé. La seule explication qu’on puisse donner de ce fait consiste à admettre qu’à l’époque où les pyramides de Gizeh furent construites, l’usage de cet hiéroglyphisme monumental n’existait pas encore, tandis qu’il se trouvait établi lorsqu’on éleva les pyramides de Saccarah. Ces dernières sont donc d’une date plus récente. Or, elles sont néanmoins d’une construction beaucoup plus grossière; les pyramides de Gizeh, comparées à celles-là, sont un chefd’œuvre dont les premières restent à une distance in-

trEÜVIÈME SOIRÉE.

finie; elles manifestent aussi dans les moyens de tra. vailler la pierre , et dans tous les arts que ce travail suppose, une très-grande perfection. De plus, bien que l’orientation du Clicops ne soit pas précise au point qu’on avait prétendu d’abord , elle l’est néanmoins assez pour qu’on doive l’attribuer à des opérateurs habiles. Il y a donc beaucoup d’art et de science dans les pyramides de Gizeli, et comparativement fort peu dans celles de Saccarah, qui leur sont postérieures en date. J’explique cela en plaçant entre les deux époques cette ère de décadence que j’ai signalée comme possible.

Longtemps, je l’avoue, j’ai douté que les pyramide de Gizeh fussent une œuvre égyptienne , et je les considérais comme des monuments antédiluviens. Cette croyance était fondée principalement sur ces deux motifs, que les historiens étaient en désaccord formel sur l’âge, la date, et les constructeurs de ces monuments, et que les pyramides de Gizeh ne présentaient aucune trace de l’art égyptien, c’est-à-dire, de cet hiéroglyphisme qu’on retrouve partout ailleurs, et particulièrement dans les pyramides de Saccarah , que leur style néanmoins semblait rejeter vers une époque beaucoup plus ancienne. Cette opposition était tellement frappante, que les savants se trouvaient réduits à supposer qu’à l’époque de la construction des grandes pyramides, l’écriture hiéroglyphique n’existait pas encore. En présence de l’art de Gizeh et de la grossièreté de Saccarah, une telle hypothèse était manifestement absurde.

Les découvertes faites en par le colonel Ho-

ward Yyse semblent avoir éclairci la question, et fixé certains points comme incontestables. Les murs des pe^

LES SOIRÉKS ÜE MONTLHÉRT.

tites chambres qui se succèdent dans la partie supérieure du Chéops ont présente des peintures en caractères hiéroglyphiques; mais ces peintures cursives, saus ordre, et souvent renversées, n’appartiennent pas au monument; on reconnaît que ce sont des dessins faits par les ouvriers dans la carrière, et sur les blocs qu’ils en extrayaient. De plus, parmi ces dessins, il existe un cartouche qu’on reconnaît pour celui du roi Souphis. Il résulte de ces faits, i° que l’écriture hiéroglyphique existait lors de la construction du Chéops; que ce monument a été bâti par les Egyptiens; 3° qu’il semble l’avoir été sous le règne du roi Souphis. Mais, encore une fois , les constructeurs n’ont appliqué aucune inscription hiéroglyphique ni au monument lui-même ni au sarcophage qu’il contenait, tandis qu’on en rencontre de telles dans les pyramides de Saccarah. Le secret de cette opposition se trouve naturellement dans l’hypothèse d’une époque de décadence intermédiaire. Au surplus, je n’attache aucune importance à cette théorie en ce qui concerne les pyramides.

M. Y. — Permettez-moi de vous faire observer que les découvertes dont vous venez de faire mention , et qui démontrent que le Chéops est bien l’œuvre du roi Souphis, comme le prétendait Manéthon, malgré Hérodote et Diodore, ne laissent pas que de donner une nouvelle autorité au témoignage du prêtre égyptien. Ceci est encore une pièce .à l’appui de cet accord justement vanté entre le témoignage de Manéthon et celui des monuments.

De plus, il résulte de ce que vous venez de m’apprendre que la construction du Chéops, par exemple, remonterait à vingt-cinq siècles pour le moins avant

NEUVIKME SOIRÉE. 4*^

notre ère, même en admettant la réduction que vous avez fait subir aux dynasties de Manéthon. Or, à cette époque, la nation égyptienne était bien jeune d’a-

près vos chiffres bibliques; tandis que l’art et la science, qui, selon vous-même, ont présidé à l’érection de ces monuments merveilleux , supposent, à ce qu’il me semble, une haute civilisation. Je comprends, il est vrai, qu’il ne vous sera pas difHcile d’échapper à cette conséquence , au moyen de votre système de transmission auquel j’adhère très-volontiers.

M. B. — Je réponds à votre première remarque que l’autorité de Manéthon ne gagne rien aux découvertes de 1837, si nous restons au point de vue où nous nous sommes placés. Qu’il existât en Egypte des traditions qui attribuaient la grande pyramide au roi Souplîis,que ces traditions aient été acceptées par Manéthou, préférablement à d’autres qui supposaient à ce monument une date plus récente, cela ne prouve pas le moins du inonde que Manéthon ait vu bien clair dans l’histoire des premiers siècles de l’Egypte , où il place des dieux et des demi-dieux ; cela ne prouve pas qu’il n’ait pu additionner comme successives des dynasties qui auraient régné simultanément. En un mot, il n’y a pas un seul des faits que j’ai cités, pas un seul de mes arguments, pas une seule de mes conclusions, où il y ait à changer quelque chose, en conséquence du fait qui nous occupe. Remarquez de plus que les traditions dont je vous parle n’étaient rien moins que mystérieuses; que Diodore, en attribuant les pyramides à des rois assez récents, d’après le dire de ses maîtres, ajoutait que, selon d’autres autorités, ces monuments appartenaient à une époque beaucoup plus ancienne.

4l4 Li:s SOIRÉES UE momtlhéby.

Remarrjucz aussi qu’il existe auprès du Cliéops un tombeau sur lequel on voit aujourd’hui même le cartouche du roi Souphis : que ce monument, Manéilion a pu le voir; qu’à son époque même il pouvait être trèsconnu et très-populaire. 11 n’a donc pas fallu une grande érudition à l’historien pour tomber sur la vérité eu citant le roi Souphis. Trouvez-vous là quelque chose qui puisse infirmer mes raisonnements et mes conclusions sur la simultanéité de plusieurs dynasties, et sur l’époque où ce roi aurait régné d’après le catalogue d’Eratosthènes ?

M. V. — Non, pas absolument, j’en conviens....

M. B. — Quant à votre seconde objection , vous y avez répondu vous-même. Oui, l’art et la science, si vous voulez, se manifestent à un degré assez haut dans le vingt-cinquième siècle avant notre ère; mais cette époque est voisine du déluge, et elle a conservé, et peutêtre même augmenté quelque peu le dépôt des traditions de l’art et de la science antédiluvienne. Oui, ces pyramides supposent une assez haute et assez ancienne civilisation; mais cette civilisation est celle des siècles et du monde antédiluviens ; et cet héritage peut se trouver entre les mains d’une nation jeune encore comme l’était en ce temps-là le peuple des premiers Pharaons. Les hommes qui posèrent les premières assises de la tour de Babel n’étaiont certes pas d’ignorants sauvages; et je soupçonne que la première des grandes pyramides pouvait bien être une réminiscence de celte fameuse tour....

Pour résumer tout ce qui précède, je vous répéterai donc :

1 ° Qu’il n’existe aucun monument, aucun chiffre^

aucun emblème qui doive faire attribuer à aucun peuple, et aux Égyptiens en particulier, des connaissances incompatibles avec les bornes dans lesquelles la chronologie biblique resserre leur histoire.

• 2 ° Que même en admettant l’existence de ces monuments et de ces emblèmes, et en leur accordant la signification que quelques savants croient y voir, cette hypothèse s’accorde encore très-bien avec l’histoire biblique, puisque les connaissances supposées ont pu être transmises aux jeunes nations postdiluviennes, comme héritage de la science du inonde antédiluvien.

3° Que cette transmission de la science des hommes des premiers âges a non-seulement pu, mais encore dû se faire par Noé et sa famille. Seulement nous ignorons dans quelle mesure elle s’est faite, et quelles modifications cet héritage a pu subir entre les mains des générations nouvelles.

4° Enfin, que cet emblématisme et les conclusions qu’en tirent les adversaires que je combats, non-seulement ne contredisent point le témoignage de la Bible, mais qu’ils l’appuieraient au contraire d’une façon remarquable, puisque ce n’est que par la transmission de la science antédiluvienne et le renouvellement du genre humain qu’on pourrait expliquer et la science des nations à leur berceau , et leur incontestable ignorance à des époques postérieures.

Encore une fois, je ne crois pas aux emblèmes; mais vous voyez que, dans tous les cas, l’autorité de notre Genèse est à l’abri de toute atteinte.

M. V. — Je ne le conteste plus.... grâce surtout à ce système de transmission possible, probable même de la science antédiluvienne. Quelque concluantes que me paraissent les raisons qui vous portent à contredire

4lG

les idées de quelques savants au sujet de la signification de certains emblèmes, je suis bien aise néanmoins que vous puissiez leur offrir ce système d’aceommodeinent, qui n’exige pas de leur part un sacrifice d’opinions trop absolu. Pour moi , je reconnais que mes doutes, mes incertitudes, mes objections contre l’Iiistoire de la Bible ne reposaient que sur des études imparfaites, ou plutôt sur de simples aperçus que je n’avais pas eu l’occasion d’approfondir. Cette occasion , vous me l’avez fournie en même temps que les moyens, et je m’en félicite bien vivement; mais il faut que vous me permettiez deux choses. Revenir à la charge, vous importuner encore de mes questions et de mes doutes, quand j’aurai besoin de m’éclairer sur certains points de religion et de philosophie, et franchement je prévois que j’aurai beaucoup d’occasions de mettre à profit votre complaisance. lîn second lieu, comme je n’ai pas écouté vos leçons pour les oublier, vous me permettrez de travailler sur mes notes, et même d’en faire part au public par moi-même ou par quelqu’un de mes amis, si je parvenais à en faire une rédaction passable; car des leçons qui m’ont été si utiles, pourraient bien être profitables à quelques autres.

M. B. — Je considère , capitaine , comme une précieuse conquête celle de votre assentiment sur les points qui ont fait l’objet de nos conférences. Mais si j’en suis heureux, je suis bien loin d’en tirer vanité. Si vous avez eu l’avantage de rencontrer l'occasion d’éclairer quelques-uns de vos doutes, j’ai eu le bonheur de rencontrer en vous le phénomène assez rare d’un cœur droit et d’un esprit juste tout ensemble. Si vous avez cédé avec tant de franchise aux lumières qui ont jailli de la discussiou, c’est que votre esprit était disposé à

lYEtTVIKME SOIRÉE,

recevoir cette lumière, parce qu’il la cherchait sincèrement, et non décidé à disputer dans le seul but de défendre vos opinions. Je vous ai fourni l’occasion de réfléchir; je vous ai livré des matériaux d’examen sur des sujets neufs pour vous; mais ces réflexions eussent été spontanées de votre part, ces matériaux, vous les eussiez exploités de même , si l’occasion s’en fût offerte à vous dans d’autres circonstances, ou sous une autre forme. Avec un esprit moins droit, et une conscience moins pure, c’est-à-dire, avec les conditions ordinaires de la discussion dans le monde, vous pouviez facilement éterniser celle-ci, ou plutôt, vous pouviez nous empêcher de faire un seul pas en avant sur ce terrain. Mais j’avais affaire à un esprit sage, et c’est parce que je l’avais pressenti que j’ai engagé la discussion. Mais je vous recommande, en terminant, cette remarque. Chaque jour peut soulever contre le christianisme une objection nouvelle et imprévue dont la solution n’apparaîtra pas d’abord. Qu’importe cela? n’est-ce pas le sort de beaucoup de vérités incontestables? Il faut se dire que l’avenir peut déchirer bien des voiles, et que le soleil se cache quelquefois longtemps derrière un ciel brumeux. Au reste, vous ne doutez pas du plaisir avec lequel je continuerai nos communications philosophiques, et la matière ne nous manquera pas, si vous vou lez parcourir tout entier ce vaste tableau dont nous n’avons exploré qu’un petit coin. Mais je crois aussi que vous vérifierez de plus en plus ce mo t d ’un penseur célèbre : Un peu de philosophie ^t^le • Scieîïe^ nous écarte de la religion ; plus de .sciei^e et de' philosophie nous y ramène.

— HT n IX»»»

DigHized by Coc^Ie

TABIÆ DES MATIÈRES.

Avertissement de la seconde édition

Introduction „

PfiEMiKRE sotHÉE. SIX joufs de la crear/on.— Faits géologiques. — Chaleur centrale. — Conséquences de ces faits Hypothèses diver-

ses pour les expliquer dans le système génésiaque. — Créations et

révolutions antérieures au système adamique 33

Deuxième soieee. Continuation du même sujet. — Exposé et exa-

men de diverses cosmogonies. — Plutoniens. — Neptuniens. — Svstèmc

géologique moderne. —Cosmogonie de Buffon de Laplace. — Vues

sur les créations antérieures à celle qui est décrite dans la Genèse. . ■ 6j

Troisième soirée. Les races humaines . — Planètes non hahitées.

Unité de l’espèce humaine. — Phases diverses des lois de la nature.

Longévité patriarcale. — Géants de la Bihle.

* S^**^^^^**^ SOIRÉE. Le déluge . — Position de la question,— Preuves géologiques du déluge. — Témoignages historiques. — Conservation

des animaux dans l’arche

CiwQciÈME SOIRÉE. Âge de nos continents. — Chronologie hihli qiie. — Préférence à donner au système des Septante. —Chronomètres

naturels relatifs à l’antiquité de nos continents. — Faits historiques.

Du Delta égyptien , et des dépôts dû Wil. — Ne prouvent nullement

l’antiquité du sol de l’Égypte. — Altération des roches. — Volcans.

Végétaux. — Ne prouvenfpas l’antiquité antibihiiquede nos continents. ao4 Sixième soiree. Origine des nations. - — Leurs diverses chronolo ^ gies. — Commencement et développement de la race humaine. — Dispersion selon la Bible. — Origine et fondateurs des diverses nations selon la tienese. — L’Ëgypte , terre de Cham. — ^Accord avec les moniinaenls. — Chronologie des Clialdéens, des Indiens, des Chinois. •1^

Septième soirée. Chronologie et antiquité des Égyptiens Sources

historiques. — Manéthon; valeur du témoignage de cet historien. — Système des dynasties collatérales. — Démonstration de ce système par le catalogue d’Ératosthènes. — Interprétation des monuments histori -

ques. — Valeur prépondérante du témoignage de Moïse agq

Hutièwe soirée. Monuments des sciences de V Égypte, — Des zodia ques égyptiens. — Des hautes connaissances astronomiques attribuées à ce peuple. — Zodiaques de Dendérah et d’Esné. — Sont des monuments de l'époque romaine, et des repré.sentations astrologiques. . .

4aO TABLK DUS MATikRES.

Nkdvième sornÉE. Conlinuation du même sujet. — Origine du zodiaque . — Astronomie égyptienne. — Nulle, ou à peu près. — Prétendue représentation solsticiale sur le Rliamesséiim. — Origine égyptienne et excessive antiquité du zodiaque, selon Dupuis. — Absurdité de ce système. — Le zodiaque est d’origine purement grecque et tout à fait moderne. — Transmi.ssion de la science antédiluvienne par Noé et sa famille. — A pplication.,alC^Cf tuTisjimttlicse aux questions précédentes. — Résumé et cosfclusionV . .

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