Les soirées de Saint-Pétersbourg, extraits
La Renaissance du Livre n'a pas eu l'ambition de faire connaître tout le système politique, philosophique et religieux de Joseph de Maistre. Elle a pris, en général, pour but de faire admirer et aimer les bonnes pages de notre littérature, mais non pas de faire étudier à fond les idées de tous les penseurs de notre langue. Nous croyons cependant que les extraits qu'on va lire, tirés des Soirées de Saint-Pétersbourg et suivis des Éclaircissements sur les Sacrifices reproduits en entier (sauf des notes qui ne peuvent intéresser que des érudits), contiennent la substance et permettent de suivre le mouvement même de cet ouvrage, et par là, pensons-nous, laissent prendre une idée assez claire de la thèse générale de l'auteur et de sa manière.
On voudra bien noter que les sous-titres mis entre crochets sont de nous.
Puissions-nous réussir à faire de nombreux amis parmi nos lecteurs à ce noble patricien étranger qui, lin-même, aima tant notre pays et honora son verbe.
Joseph de Maistre
Ne craignons pas de compter au nombre des bienfaits les plus certains de la Révolution française ce puissant effort de reprise et de justification à quoi elle contraignit toutes les traditions qu'elle voulait saper. Nous lui devons ce qu'elle fit ; ne lui devons-nous pas également ses ennemis et ce qu'ils firent contre elle ?
Le comte Joseph de Maistre n'aurait pas écrit, n'eût été que la Révolution l'y obligea. Il eût poursuivi jusqu'au bout, dans la magistrature de son pays, une carrière très rigoureusement et très hautement comprise, mais obscure ; il aurait, pour le seul étonne ment d'un cercle d'amis, accumulé les richesses d'une des mémoires les plus vastes de son temps ; il n'aurait usé que pour l'affermissement de sa foi de cette merveilleuse puissance dialectique qui devait foncer sur le XVIIIe siècle tout entier, arracher aux mains de la destruction les débris des dogmes et de l'absolutisme et, en plein torrent de l'esprit révolutionnaire, en redresser l'édifice logique avec une sorte de hardiesse exagérée et comme provocante.
Perte énorme pour l'intelligence européenne et tout particulièrement pour l'intelligence française : après un tel ébranlement de tous les fondements sociaux, il fallait que les idées — chères à de Maistre — d'unité, de continuité sociales, se représentassent dans toute leur force pour le calcul des reconstructions devenues nécessaires. Et Auguste Comte, qui a tant eu ce souci de reconstruire, nous a fait l'aveu de ce que son génie sociologique doit à Joseph de Maistre.
Perte sensible aussi pour notre langue : des pages sans
J. DE MAISTRE
compter de ce théologien rude et abstrait sont parmi les plus éloquentes et les plus fortes de toute la littérature française.
Et cependant, ce génial écrivain qui admira tant la France, même la France révolutionnaire, alors qu'il combattait la Révolution ; qui lui assigna dans le monde un grand rôle providentiel ; qui eut constamment devant les yeux notre vieille monarchie quand il édifia son système politique ; qui écrivit avec une préoccupation vraiment filiale des destinées de la France ; comme Rousseau, Joseph de Maistre n'était pas Français.
Il naquit, en effet, à Chambéry, le 1er avril 1753, d'une famille ancienne dans la haute magistrature piémontaise. Il était l'aîné de dix enfants, dont l'un, Xavier de Maistre, devait prendre également une place importante dans notre littérature. Nul doute que sa première éducation décida des traits les plus caractéristiques que nous remarquons en lui. D'une part, la dignité de mœurs la plus sévère, l'habitude de l'obéissance la plus absolue. « Le trait principal de l'enfance du comte de Maistre fut une soumission amoureuse pour ses parents. Présents ou absents, leur moindre désir était pour lui une loi imprescriptible. Lorsque l'heure de l'étude marquait la fin de la récréation, son père paraissait sur le pas de la porte du jardin sans dire un mot, et il se plaisait à voir tomber les jouets des mains de son fils, sans que celui-ci se permît même de lancer une dernière fois la boule ou le volant. Pendant tout le temps que le jeune Joseph passa à Turin pour suivre le cours de droit à l'Université, il ne se permit jamais la lecture d'un livre sans avoir écrit à son père ou à sa mère à Chambéry pour en obtenir l'autorisation. » (Notice par son fils, cité par Sainte- Beuve.) D'autre part, un amour passionné pour ces mêmes parents, principalement pour sa mère. Et cette rigidité, cette sévérité devaient former chez lui tout le côté intellectuel, et marquer de leur empreinte les livres destinés au public, pendant que la tendresse continua d'habiter son cœur et se répandit en ces mille témoignages que la publication de ses lettres après sa mort révéla, à la plus grande surprise de la critique. Elle nous avait dessiné un de Maistre sombre, dur,