EXTRAIT DU HUITIÈME ENTRETIEN
[Le Purgatoire. — Le nombre et l'ordre.]
Le chevalier. — Je ne sais si je suis dans l'erreur, mais il me semble qu'il n'y aurait rien de si infortuné qu'un homme qui n'aurait jamais éprouvé l'infortune : car jamais un tel homme ne pourrait être sûr de lui-même, ni savoir ce qu'il vaut. Les souffrances sont pour l'homme vertueux ce que les combats sont pour le militaire : elles le perfectionnent et accumulent ses mérites. Le brave s'est-il jamais plaint à l'armée d'être toujours choisi pour les expéditions les plus hasardeuses ? Il les recherche au contraire et s'en fait gloire : pour lui, les souffrances sont une occupation, et la mort une aventure. Que le poltron s'amuse à vivre tant qu'il voudra, c'est son métier ; mais qu'il ne vienne point nous étourdir de ses impertinences sur le malheur de ceux qui ne lui ressemblent pas. La comparaison me semble tout à fait juste : si le brave remercie le général qui l'envoie à l'assaut, pourquoi ne remercierait-il pas de même Dieu qui le fait souffrir ? Je ne sais comment cela se fait, mais il est cependant sûr que l'homme gagne à souffrir volontairement, et que l'opinion même l'en estime davantage. J'ai souvent observé, à l'égard des austérités religieuses, que le vice même qui s'en moque ne peut s'empêcher de leur rendre hommage. Quel libertin a jamais trouvé l'opulente courtisane, qui dort à minuit sur l'édredon, plus heureuse que l'austère carmélite, qui veille et qui prie pour nous à la même heure? Mais j'en reviens toujours à ce que vous avez observé avec tant de raison : qu'il n'y a point de juste. C'est donc par un trait particulier de bonté que Dieu châtie dans ce monde, au lieu de châtier beaucoup plus sévèrement dans l'autre. Vous saurez, messieurs, qu'il n'y a rien que je croie plus fermement que le purgatoire. Comment les peines ne seraient-elles pas toujours proportionnées aux
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crimes ? Je trouve surtout que les nouveaux raisonneurs qui ont nié les peines éternelles sont d'une sottise étrange, s'ils n'admettent pas expressément le purgatoire : car, je vous prie, à qui ces gens-là feront-ils croire que l'âme de Robespierre s'élança de l'échafaud dans le sein de Dieu comme celle de Louis XVI ? Cette opinion n'est cependant pas aussi rare qu'on pourrait l'imaginer : j'ai passé quelques années, depuis mon hégire, dans certaines contrées de l'Allemagne où les docteurs de la loi ne veulent plus ni enfer ni purgatoire : il n'y a rien de si extravagant. Qui jamais a imaginé de faire fusiller un soldat pour une pipe de faïence volée dans la chambrée ? cependant il ne faut pas que cette pipe soit volée impunément ; il faut que le voleur soit purgé de ce vol avant de pouvoir se placer en ligne avec les braves gens.
Le sénateur. — Il faut avouer, monsieur le chevalier, que si jamais nous avons une Somme théologique écrite de ce style, elle ne manquera pas de réussir beaucoup dans le monde.
Le chevalier. — Il ne s'agit nullement de style ; chacun a le sien : il s'agit des choses. Or, je dis que le purgatoire est le dogme du bon sens ; et puisque tout péché doit être expié dans ce monde ou dans l'autre, il s'ensuit que les afflictions envoyées aux hommes par la justice divine sont un véritable bienfait, puisque ces peines, lorsque nous avons la sagesse de les accepter, nous sont, pour ainsi dire, décomptées sur celles de l'avenir. J'ajoute qu'elles sont un gage manifeste d'amour, puisque cette anticipation ou cette commutation de peine exclut évidemment la peine éternelle. Celui qui n'a jamais souffert dans ce monde ne saurait être sûr de rien ; et moins il a souffert moins il est sûr : mais je ne vois pas ce que peut craindre, ou pour m'exprimer plus exactement, ce que peut laisser craindre celui qui a souffert avec acceptation.
Le comte. — Vous avez parfaitement raisonné, monsieur le chevalier, et même je dois vous féliciter de vous être rencontré avec Sénèque ; car vous avez dit des carmélites précisément ce qu'il a dit des vestales : j'ignore si vous savez que ces vierges fameuses se levaient la nuit, et qu'elles avaient leurs matines, au pied de la lettre, comme nos religieuses de la stricte observance : en tout cas comptez sur ce point de l'histoire. La seule observation critique que je me permettrai sur votre théologie peut être aussi, ce me semble, adressée à ce même Sénèque : » Aimeriez-vous mieux, disait-il, être Sylla que Régulus, etc. ? »Mais prenez garde, je vous prie, qu'il n'y
ait ici une petite confusion d'idées. Il ne s'agit point du tout de la gloire attachée à la vertu qui supporte tranquillement les dangers, les privations et les souffrances ; car sur ce point tout le monde est d'accord : il s'agit de savoir pourquoi il a plu à Dieu de rendre ce mérite nécessaire? Vous trouverez des blasphémateurs et même des hommes simplement légers, disposés à vous dire : Que Dieu aurait bien pu dispenser la vertu de cette sorte de gloire. Sénéque, ne pouvant répondre aussi bien que vous, parce qu'il n'en savait pas autant que vous (ce que je vous prie de bien observer), s'est jeté sur cette gloire qui prête beaucoup à la rhétorique ; et c'est ce qui donne à son traité de la Providence, d'ailleurs si beau et si estimable, une légère couleur de déclamation. Quant à vous, monsieur le sénateur, en mettant même cette considération à l'écart, vous avez rappelé avec beaucoup de raison que tout homme souffre parce qu'il est homme, parce qu'il serait Dieu s'il ne souffrait pas, et parce que ceux qui demandent un homme impassible, demandent un autre monde ; et vous avez ajouté une chose non moins incontestable en remarquant que nul homme n'étant juste, c'est-à-dire exempt de crimes actuels (si l'on excepte la sainteté proprement dite, qui est très rare), Dieu fait réellement miséricorde aux coupables en les châtiant dans ce monde. Je crois que je vous aurais parlé de ces peines temporaires futures que nous nommons purgatoire, si M. le chevalier ne m'avait interdit de chercher mes preuves dans l'autre monde.
Le chevalier. — Vous ne m'aviez pas compris parfaitement : je n'avais exclu de nos entretiens que les peines dont l'homme pervers est menacé dans l'autre monde ; mais quant aux peines temporaires imposées au prédestiné, c'est autre chose...
Le comte. — Comme il vous plaira. Il est certain que ces peines futures et temporaires fournissent, pour tous ceux qui les croient, une réponse directe et péremptoire à toutes les objections fondées sur les souffrances du prétendu juste, et il est vrai encore que ce dogme est si plausible, qu'il s'empare, pour ainsi dire, du bon sens, et n'attend pas la révélation. Je ne sais, au reste, si vous n'êtes pas dans l'erreur en croyant que, dans ce pays où vous ave z dépensé sans fruit, mais non pas sans mérite, tant de zèle et tant de valeur, vous avez entendu les docteurs de la loi nier tout à la fois l'enfer et le purgatoire. Vous pourriez fort bien avoir pris la dénégation d'un
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mot pour celle d'une chose. C'est une énorme puissance que celle des mots ! Tel ministre, que celui de purgatoire mettrait en colère, nous accordera sans peine un lieu d'expiation ou un état intermédiaire, ou peut-être même des stations ; qui sait... ? sans se croire le moins du monde ridicule. — Vous ne dites rien, mon cher sénateur ? Je continue. — Un des grands motifs de la brouillerie du XVIe siècle fut précisément le purgatoire. Les insurgés ne voulaient rien rabattre de l'enfer pur et simple. Cependant, lorsqu'ils sont devenus philosophes, ils se sont mis à nier l'éternité des peines, laissant néanmoins subsister un enfer à temps, uniquement pour la bonne police, et de peur de faire monter au ciel, tout d'un trait, Néron et Messaline à côté de saint Louis et de sainte Thérèse. Mais un enfer temporaire n'est autre chose que le purgatoire ; en sorte qu'après s'être brouillés avec nous parce qu'ils ne veulent point de purgatoire, ils se brouillent de nouveau parce qu'ils ne veulent que le purgatoire : c'est cela qui est extravagant, comme vous disiez tout à l'heure. Mais en voilà assez sur ce sujet. Je me hâte d'arriver à une des considérations les plus dignes d'exercer toute l'intelligence de l'homme, quoique, dans le fait, le commun des hommes s'en occupe fort peu.
Le juste, en souffrant volontairement, ne satisfait pas seulement pour lui, mais pour le coupable par voie de réversibilité
C'est une des plus grandes et des plus imposantes vérités de l'ordre spirituel ; mais il me faudrait pour la traiter à fond plus de temps qu'il ne m'en reste aujourd'hui. Remettonsen donc la discussion à demain, et laissez-moi consacrer les derniers moments de la soirée au développement de quelques considérations qui se sont présentées à mon esprit sur le même sujet.
On ne saurait expliquer, dit-on, par les seules lumières de la raison, les succès du méchant et les souffrances du juste dans ce -monde. Ce qui signifie sans doute qu'il y a dans l'ordre que nous voyons une injustice qui ne s'accorde pas avec la justice de Dieu; autrement l'objection n'aurait point de sens. Or cette objection pouvant partir de la bouche d'un athée ou de celle d'un théiste, je ferai d'abord la première supposition pour écarter toute espèce de confusion. Voyons donc ce que tout cela veut dire de la part d'un de ces athées de persuasion et de profession.
Je ne sais en vérité si ce malheureux Hume s'est compris lui-même, lorsqu'il a dit si criminellement, et même si sottement avec tout son génie : Qu'il était impossible de justifier le caractère de la Divinité. Justifier le caractère d'un être qui n'existe pas !
Encore une fois, qu'est-ce qu'on veut dire ? Il me semble que tout se réduit à ce raisonnement : Dieu est injuste, donc il n'existe pas. Ceci est curieux ! Autant vaut le Spinosa de Voltaire qui dit à Dieu : Je crois bien entre nous que vous n'existez pas. Il faudra donc que le mécréant se retourne et dise : Que l'existence du mal est un argument contre celle de Dieu ; parce que si Dieu existait, ce mal, qui est une injustice, n'existerait pas. Ah ! ces messieurs savent donc que Dieu qui n'existe pas est juste par essence ! Ils connaissent les attributs d'un être chimérique ; et ils sont en état de nous dire à point nommé comment Dieu serait fait si, par hasard, il y en avait un : en vérité, il n'y a point de folie mieux conditionnée. S'il était permis de rire en un sujet aussi triste, qui ne rirait d'entendre des hommes qui ont fort bien une tête sur les épaules comme nous, argumenter contre Dieu de cette même idée qu'il leur a donnée de lui-même, sans faire attention que cette seule idée prouve Dieu, puisqu'on ne saurait avoir l'idée de ce qui n'existe pas ? En effet, l'homme peut-il se représenter à lui-même, et la peinture peut-elle représenter à ses yeux autre chose que ce qui existe ? L'iné* puisable imagination de Raphaël a pu couvrir sa fameuse galerie d'assemblages fantastiques ; mais chaque pièce existe dans la nature. Il en est de même du monde moral : l'homme ne peut concevoir que ce qui est ; ainsi l'athée, pour nier Dieu, le suppose.
Au surplus, messieurs, tout ceci n'est qu'une espèce de préface à l'idée favorite que je voulais vous communiquer. J'admets la supposition folle d'un Dieu hypothétique, et j'admets encore que les lois de l'univers puissent être injustes ou cruelles à notre égard sans qu'elles aient d'auteur intelligent ; ce qui est cependant le comble de l'extravagance : qu'en résultera-t-il contre l'existence de Dieu ? Rien du tout. L'intelligence ne se prouve à l'intelligence que par le nombre. Toutes les autres considérations ne peuvent se rapporter qu'à certaines propriétés ou qualités du sujet intelligent, ce qui n'a rien de commun avec la question primitive de l'existence.
Le nombre, messieurs, le nombre ! ou l'ordre et la symétrie ;
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car l'ordre n'est que le nombre ordonné, et la symétrie n'est que Tordre aperçu et comparé.
Dites-moi, je vous prie, si lorsque Néron illuminait jadis ses jardins avec des torches dont chacune renfermait et brûlait un homme vivant, l'alignement de ces horribles flambeaux ne prouvait pas au spectateur une intelligence ordonnatrice aussi bien que la paisible illumination faite hier pour la fête de S. M. l' impératrice-mère ? Si le mois de juillet ramenait chaque année la peste, ce joli cycle serait tout aussi régulier que celui des moissons. Commençons donc à voir si le nombre est dans l'univers ; de savoir ensuite si et pourquoi l'homme est traité bien ou mal dans ce monde : c'est une autre question qu'on peut examiner une autre fois, et qui n'a rien de commun avec la première.
Le nombre est la barrière évidente entre la brute et nous ; dans l'ordre immatériel, comme dans l'ordre physique, l'usage du feu nous distingue d'elle d'une manière tranchante et ineffaçable. Dieu nous a donné le nombre, et c'est par le nombre qu'il se prouve à nous, comme c'est par le nombre que l'homme se prouve à son semblable. Otez le nombre, vous ôtez les arts, les sciences, et par conséquent l'intelligence. Ramenez-le : avec lui reparaissent ses deux filles célestes, l'harmonie et la beauté ; le cri devient chant, le bruit reçoit le rythme, le saut est danse, la force s'appelle dynamique, et les traces sont des figures. Une preuve sensible de cette vérité, c'est que dans les langues (du moins dans celles que je sais, et je crois qu'il en est de même de celles que j'ignore) les mêmes mots expriment le nombre et la pensée : on dit, par exemple, que la raison d'un grand homme a découvert la raison d'une telle progression : on dit raison sage et raison inverse, mécomptes dans la politique, et mécomptes dans les calculs ; ce mot de calcul même qui se présente à moi reçoit la double signification, et l'on dit : Je me suis trompé dans tous mes calculs, quoiqu'il ne s'agisse point du tout de calculs. Enfin nous disons également : II compte ses écus, et il compte aller vous voir, ce que l'habitude seule nous empêche de trouver extraordinaire. Les mots relatifs aux poids, à la mesure, à l'équilibre, ramènent à tout moment, dans le discours, le nombre comme synonyme de la pensée ou de ses procédés ; et ce mot de pensée même ne vient-il pas d'un mot latin qui a rapport au nombre ?
L'intelligence comme la beauté se plaît à se contempler :
or, le miroir de l'intelligence, c'est le nombre. De là vient le goût que nous avons tous pour la symétrie ; car tout être intelligent aime à placer et a reconnaître de tout côté son signe qui est Tordre. Pourquoi des soldats en uniforme sontils plus agréables à la vue que sous l'habit commun ? Pourquoi aimons-nous mieux les voir marcher en ligne qu'à la débandade ? Pourquoi les arbres dans nos jardins, les plats sur nos tables, les meubles dans nos appartements, etc., doivent-ils être placés symétriquement pour nous plaire? Pourquoi la rime, les pieds, les ritournelles, la mesure, le rythme, nous plaisent-ils dans la musique et dans la poésie ? Pouvez-vous seulement imaginer qu'il y ait, par exemple, dans nos rimes plates (si heureusement nommées), quelque beauté intrinsèque? Cette forme et tant d'autres ne peuvent nous plaire que parce que l'intelligence se plaît dans tout ce qui prouve l'intelligence, et que son signe principal est le nombre. Elle jouit donc partout où elle se reconnaît, et le plaisir que nous cause la symétrie ne saurait avoir d'autre racine ; mais faisons abstraction de ce plaisir et n'examinons que la chose en elle-même. Comme ces mots que je prononce dans ce moment vous prouvent l'existence de celui qui les prononce, et que s'ils étaient écrits, ils la prouveraient de même à tous ceux qui liraient ces mots arrangés suivant les lois de la syntaxe, de même tous les êtres créés prouvent par leur syntaxe l'existence d'un suprême écrivain qui nous parle par ces signes ; en effet, tous ces êtres sont des lettres dont la réunion forme un discours qui prouve Dieu, c'est-à-dire l'intelligence qui le prononce : car il ne peut y avoir de discours sans âme parlante, ni d'écriture sans écrivain ; à moins qu'on ne veuille soutenir que la courbe que je trace grossièrement sur le papier avec un anneau de fil et un compas prouve bien une intelligence qui l'a tracée, mais que cette même courbe décrite par une planète ne prouve rien ; ou qu'une lunette achromatique prouve bien l'existence de Dollond, de Ramsden, etc. ; mais que l'œil, dont le merveilleux instrument que je viens de nommer n'est qu'une grossière imitation, ne prouve point du tout l'existence d'un artiste suprême ni l'intention de prévenir l'aberration ! Jadis un navigateur, jeté par le naufrage sur une île qu'il croyait déserte, aperçut en parcourant le rivage une figure de géométrie tracée sur le sable : il reconnut l'homme et rendit grâces aux dieux. Une figure de la même espèce aurait-elle
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donc moins de force pour être écrite dans le ciel, et le nombre n'est-il pas toujours le même, de quelque manière qu'il nous soit présenté ? Regardez bien : il est écrit sur toutes les parties de l'univers et surtout sur le corps humain. Deux est frappant dans l'équilibre merveilleux des deux sexes qu'aucune science n'a pu déranger; il se montre dans nos yeux, dans nos oreilles, etc. Trente-deux est écrit dans notre bouche ; et vingt divisé par quatre porte son invariable quotient à l'extrémité de nos quatre membres. Le nombre se déploie dans le règne végétal, avec une richesse qui étourdit par son invariable constance dans les variétés infinies. Souvenez-vous, monsieur le sénateur, de ce que vous me dites un jour, d'après vos amples recueils sur le nombre trois en particulier : il est écrit dans les astres, sur la terre ; dans l'intelligence de l'homme, dans son corps ; dans la vérité, dans la fable ; dans l'Évangile, dans le Talmud ; dans les Védas ; dans toutes les cérémonies religieuses, antiques ou modernes, légitimes ou illégitimes, aspersions, ablutions, invocations, exorcismes, charmes, sortilèges, magie noire ou blanche ; dans les mystères de la cabale, de la théurgie, de l'alchimie, de toutes les sociétés secrètes ; dans la théologie, dans la géométrie, dans la politique, dans la grammaire, dans une infinité de formules oratoires ou poétiques qui échappent à l'attention inavertie ; en un mot dans tout ce qui existe. On dira peut-être, c'est le hasard : allons donc ! — Des fous désespérés s'y prennent d'une autre manière : ils disent (je l'ai entendu) que c'est une loi de la nature. Mais qu'est-ce qu'une loi ? Est-ce la volonté d'un législateur ? Dans ce cas ils disent ce que nous disons. Est-ce le résultat purement mécanique de certains éléments mis en action d'une certaine manière ? Alors, comme il faut que ces éléments, pour produire un ordre général et invariable, soient arrangés et agissent eux-mêmes d'une certaine manière invariable, la question recommence, et il se trouve qu'au lieu d'une preuve de l'ordre et de l'intelligence qui l'a produit, il y en a deux ; comme si plusieurs dés jetés un grand nombre de fois amènent toujours rafle de six, l'intelligence sera prouvée par l'invariabilité du nombre qui est l'effet, et par le travail intérieur de l'artiste qui est la cause.
Dans une ville tout échauffée par le ferment philosophique, j'ai eu lieu de faire une singulière observation : c'est que l'aspect de Tordre, de la symétrie, et par conséquent du
nombre et de l'intelligence, pressant trop vivement certains hommes que je me rappelle fort bien, pour échapper à cette torture de la conscience, ils ont inventé un subterfuge ingénieux et dont ils tirent le plus grand parti. Ils se sont mis à soutenir qu'il est impossible de reconnaître Vintention à moins de connaître Yobjet de Vintention : vous ne sauriez croire combien ils tiennent à cette idée qui les enchante, parce qu'elle les dispense du sens commun qui les tourmente. Ils ont fait de la recherche des intentions une affaire majeure, une espèce cVarcane qui compose, suivant eux, une profonde science et d'immenses travaux. Je les ai entendus dire, en parlant d'un grand physicien qui avait prononcé quelque chose dans ce genre : // ose s'élever jusqu'aux causes finales (c'est ainsi qu'ils appellent les intentions). Voyez le grand effort ! Une autre fois ils avertissaient de se donner bien garde de prendre un effet pour une intention ; ce qui serait fort dangereux, comme vous sentez : car si l'on venait à croire que Dieu se mêle d'une chose qui va toute seule, ou qu'il a eu une telle intention tandis qu'il en avait une autre, quelles suites funestes n'aurait pas une telle erreur ! Pour donner à l'idée dont je vous parle toute la force qu'elle peut avoir, j'ai toujours remarqué qu'ils affectent de resserrer autant qu'ils le peuvent la recherche des intentions dans le cercle du troisième règne. Ils se retranchent pour ainsi dire dans la minéralogie et dans ce qu'ils appellent la géologie, où les intentions sont moins visibles, du moins pour eux, et qui leur présentent d'ailleurs le plus vaste champ pour disputer et pour nier (c'est le paradis de l'orgueil) ; mais quant au règne de la vie, dont il part une voix un peu trop claire qui se fait entendre aux yeux, ils n'aiment pas trop en discourir. Souvent je leur parlais de l'animal par pure malice, toujours ils me ramenaient aux molécules, aux atomes, à la gravité, aux couches terrestres, etc. Que savons-nous, me disaient-ils toujours avec la plus comique modestie, que savons-nous sur les animaux ? le germinaliste sait-il ce que c'est qu'un germe ? entendons-nous quelque chose à l'essence de l'organisation ? a-t-on fait un seul pas dans la connaissance de la génération ? la production des êtres organisés est lettre close pour nous. Or, le résultat de ce grand mystère, le voici : c'est que l'animal étant lettre close, on ne peut y lire aucune intention.
Vous croirez difficilement peut-être qu'il soit possible de
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raisonner aussi mal; mais vous leur ferez trop d'honneur. C'est ce qu'ils pensent ; ou du moins c'est ce qu'ils veulent faire entendre (ce qui n'est pas à beaucoup près la même chose). Sur des points où il n'est pas possible de bien raisonner, l'esprit de secte fait ce qu'il peut ; il divague, il donne le change, et surtout il s'étudie à laisser les choses dans un certain demi-jour favorable à l'erreur. Je vous répète que, lorsque ces philosophes dissertent sur les intentions, ou, comme ils disent, sur les causes finales (mais je n'aime pas ce mot), toujours ils parlent de la nature morte quand ils sont les maîtres du discours, évitant avec soin d'être conduits dans le champ des deux premiers règnes où ils sentent fort bien que le terrain résiste à leur tactique ; mais, de près ou de loin, tout tient à leur grande maxime, que Y intention ne saurait être prouvée tant qu'on n'a pas prouvé l'objet de l'intention ; or, je n'imagine pas de sophisme plus grossier : comment ne voiton pas qu'il ne peut y avoir de symétrie sans fin, puisque la symétrie seule est une fin du symétriseur ? Un garde-temps, perdu dans les forêts d'Amérique et trouvé par un Sauvage, lui démontre la main et l'intelligence d'un ouvrier aussi certainement qu'il les démontre à M. Schubbert. N'ayant donc besoin que d'une fin pour tirer notre conclusion, nous ne sommes point obligés de répondre au sophiste qui nous demande, quelle fin ? Je fais creuser un canal autour de mon château : l'un dit, c'est pour conserver du poisson ; l'autre, c'est pour se mettre à l'abri des voleurs ; un troisième enfin, c'est pour dessécher et rassainir le terrain. Tous peuvent se tromper ; mais celui qui serait bien sûr d'avoir raison, c'est celui qui se bornerait à dire : II l'a fait creuser pour des fins à lui connues. Quant au philosophe qui viendrait nous dire : « Tant que vous n'êtes pas tous d'accord sur l'intention, « j'ai droit de n'en voir aucune. Le lit du canal n'est qu'un « affaissement naturel des terres ; le revêtement est une con- « crétion ; la balustrade n'est que l'ouvrage d'un volcan, « pas plus extraordinaire par sa régularité que ces assem- « blages d'aiguilles basaltiques qu'on voit en Irlande et « ailleurs, etc.. »
Le chevalier. — Croyez-vous, messieurs, qu'il y eût un peu trop de brutalité à lui dire : Mon bon ami, le canal est destiné à baigner les fous, ce qu'on lui prouverait sur-lechamp ?
Le sénateur. — Je m'opposerais pour mon compte à cette
manière de raisonner, par la raison toute simple qu'en sortant de l'eau, le philosophe aurait eu droit de dire : Cela ne prouve rien.
Le comte. — Ah ! quelle erreur est la vôtre, mon cher sénateur ! Jamais l'orgueil n'a dit : J'ai tort ; et celui de ces gens-là moins que tous les autres. Quand vous lui auriez donc adressé l'argument le plus démonstratif, il vous dirait toujours : Cela ne prouve rien. Ainsi la réponse devant toujours être la même, pourquoi ne pas adopter l'argument qui fait justice? Mais comme ni le philosophe, ni le canal, ni surtout le château ne sont là, je continuerai, si vous le permettez.
Ils parlent de désordre dans l'univers ; mais qu'est-ce que le désordre ? C'est une dérogation à X ordre apparemment ; donc on ne peut objecter le désordre sans confesser un ordre antérieur, et par conséquent l'intelligence. On peut se former une idée parfaitement juste de l'univers en le voyant sous l'aspect d'un vaste cabinet d'histoire naturelle ébranlé par un tremblement de terre. La porte est ouverte et brisée ; il n'y a plus de fenêtres ; des armoires entières sont tombées ; d'autres pendent encore à des fiches prêtes à se détacher. Des coquillages ont roulé dans la salle des minéraux, et le nid d'un colibri repose sur la tête d'un crocodile. — Cependant quel insensé pourrait douter de l'intention primitive, ou croire que l'édifice fut construit dans cet état ? Toutes les grandes masses sont ensemble : dans le moindre éclat d'une vitre on la voit tout entière ; le vide d'une layette la replace : l'ordre est aussi visible que le désordre ; et l'œil, en se promenant dans ce vaste temple de la nature, rétablit sans peine tout ce qu'un agent funeste a brisé, ou faussé, ou souillé, ou déplacé. Il y a plus : regardez de près, et déjà vous reconnaîtrez une main réparatrice. Quelques poutres sont étayées ; on a pratiqué des routes au milieu des décombres ; et, dans la confusion générale, une foule 6! analogues ont déjà repris leur place et se touchent. Il y a donc deux intentions visibles au lieu d'une, c'est-à-dire l'ordre et la restauration ; mais en nous bornant à la première idée, le désordre supposant nécessairement V ordre, celui qui argumente du désordre contre l'existence de Dieu la suppose pour la combattre.
Vous voyez à quoi se réduit ce fameux argument : Ou Dieu a pu empêcher le mal que nous voyons, et il a manqué de bonté ; ou voulant V empêcher il ne Va pu, et il a manqué de puissance. — Mon Dieu! qu'est-ce que cela signifie? Il ne
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s'agit ni de toute-puissance ni de toute-bonté ; il s'agit seulement d'existence et de puissance. Je sais bien que Dieu ne peut changer les essences des choses ; mais je ne connais qu'une infiniment petite partie de ces essences, de manière que j'ignore une infiniment grande quantité de choses que Dieu ne peut faire, sans cesser pour cela d'être tout-puissant. Je ne sais ce qui est possible, je ne sais ce qui est impossible ; de ma vie je n'ai étudié que le nombre ; je ne crois qu'au nombre ; c'est le signe, c'est la voix, c'est la parole de l'intelligence ; et comme il est partout, je la vois partout.
Mais laissons là les athées, qui heureusement sont très peu nombreux dans le monde, et reprenons la question avec le théisme. Je veux me montrer tout aussi complaisant à son égard que je l'ai été avec l'athée ; cependant il ne trouvera pas mauvais que je commence par lui demander ce que c'est qu'une injustice? S'il ne m'accorde pas que c'est un acte qui viole une loi, le mot n'aura plus de sens ; et s'il ne m'accorde pas que la loi est la volonté d'un législateur manifestée à ses sujets pour être la règle de leur conduite, je ne comprendrai pas mieux le mot de loi que celui cY injustice. Or je comprends fort bien comment une loi humaine peut être injuste, lorsqu'elle viole une loi divine ou révélée, ou innée ; mais le législateur de l'univers est Dieu. Qu'est-ce donc qu'une injustice de Dieu à l'égard de l'homme? Y auraitil par hasard quelque législateur commun au-dessus de Dieu qui lui ait prescrit la manière dont il doit agir envers l'homme? Et quel sera le juge entre lui et nous? Si le théiste croit que l'idée de Dieu n'emporte point celle d'une justice semblable à la nôtre, de quoi se plaint-il ? il ne sait ce qu'il dit. Que si, au contraire, il croit Dieu juste suivant nos idées, tout en se plaignant des injustices qu'il remarque dans l'état où nous sommes, il admet sans y faire attention une contradiction monstrueuse, c'est-à-dire l'injustice d'un Dieu juste. Un tel ordre de choses est injuste ; donc il ne peut avoir lieu sous l'empire d'un Dieu juste : cet argument n'est qu'une erreur dans la bouche d'un athée, mais dans celle du théiste c'est une absurdité : Dieu étant une fois admis, et sa justice l'étant aussi comme un attribut nécessaire de la divinité, le théiste ne peut plus revenir sur ses pas sans déraisonner, et il doit dire au contraire : Un tel ordre de choses a lieu sous V empire d'un Dieu essentiellement juste : donc cet ordre de choses est juste par des raisons que nous ignorons ; expli-
quant l'ordre des choses par les attributs, au lieu d'accuser follement les attributs par l'ordre des choses.
Mais j'accorde même à ce théiste supposé la coupable et non moins folle proposition, qu'il n'y a pas moyen de justifier le caractère de la Divinité.
Quelle conclusion pratique en tirerons-nous ? car c'est surtout cela dont il s'agit. Laissez-moi, je vous prie, monter ce, bel argument : Dieu est injuste, cruel, impitoyable ; Dieu se plaît au malheur de ses créatures ; donc... c'est ici où j'attends les murmurateurs ! — Donc apparemment il ne faut pas le prier. — Au contraire, messieurs ; et rien n'est plus évident : donc il faut le prier et le servir avec beaucoup plus de zèle et d'anxiété que si sa miséricorde était sans bornes comme nous l'imaginons. Je voudrais vous faire une question : si vous aviez vécu sous les lois d'un prince, je ne dis pas méchant, prenez bien garde, mais seulement sévère et ombrageux, jamais tranquille sur son autorité, et ne sachant pas fermer l'œil sur la moindre démarche de ses sujets, je serais curieux de savoir si vous auriez cru pouvoir vous donner les mêmes libertés que sous l'empire d'un autre prince d'un caractère tout opposé, heureux de la liberté générale, se rangeant toujours pour laisser passer l'homme, et ne cessant de redouter son pouvoir, afin que personne ne le redoute ? Certainement non. Eh bien ! la comparaison saute aux yeux et ne souffre pas de réplique. Plus Dieu nous semblera terrible, plus nous devrons redoubler de crainte religieuse envers lui, plus nos prières devront être ardentes et infatigables : car rien ne nous dit que sa bonté y suppléera. La preuve de l'existence de Dieu précédant celle de ses attributs, nous savons qu'il est avant de savoir ce qu'il est; même nous ne saurons jamais pleinement ce qu'il est. Nous voici donc placés dans un empire dont le souverain a publié une fois pour toutes les lois qui régissent tout. Ces lois sont, en général, marquées au coin d'une sagesse et même d'une bonté frappante : quelques-unes néanmoins (je le suppose dans ce moment) paraissent dures, injustes même si l'on veut : làdessus, je le demande à tous les mécontents, que faut-il faire? sortir de l'empire, peut-être? impossible : il est partout, et rien n'est hors de lui. Se plaindre, se dépiter, écrire contre le souverain ? c'est pour être fustigé ou mis à mort. Il n'y a pas de meilleur parti à prendre que celui de la résignation et du respect, je dirai même de l'amour ; car, puisque nous
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partons de la supposition que le maitre existe, et qu'il faut absolument servir, ne vaut-il pas mieux (quel qu'il soit) le servir par amour que sans amour ?
Je ne reviendrai point sur les arguments avec lesquels nous avons réfuté, dans nos précédents entretiens, les plaintes qu'on ose élever contre la providence, mais je crois devoir ajouter qu'il y a dans ces plaintes quelque chose d'intrinsèquement faux et même de niais, ou, comme disent les Anglais, un certain non-sens qui saute aux yeux. Que signifient en effet des plaintes ou stériles ou coupables, qui ne fournissent à l'homme aucune conséquence pratique, aucune lumière capable de l'éclairer et de le perfectionner ? des plaintes au contraire qui ne peuvent que lui nuire, qui sont inutiles même à l'athée, puisqu'elles n'effleurent pas la première des vérités et qu'elles prouvent même contre lui ? qui sont enfin à la fois ridicules et funestes dans la bouche du théiste, puisqu'elles ne sauraient aboutir qu'à lui ôter l'amour en lui laissant la crainte? Pour moi je ne sais rien de si contraire aux plus simples leçons du sens commun. Mais savez-vous, messieurs, d'où vient ce débordement de doctrines insolentes qui jugent Dieu sans façon et lui demandent compte de ses décrets? Elles nous viennent de cette phalange nombreuse qu'on appelle les savants, et que nous n'avons pas su tenir dans ce siècle à leur place, qui est la seconde. Autrefois il y avait très peu de savants, et un très petit nombre de ce très petit nombre était impie ; aujourd'hui on ne voit que savants : c'est un métier, c'est une foule, c'est un peuple ; et parmi eux l'exception, déjà si triste, est devenue règle. De toutes parts ils ont usurpé une influence sans bornes ; et cependant, s'il y a une chose sûre dans le monde, c'est, à mon avis, que ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes. Rien de ce qui est nécessaire ne lui est confié : il faudrait avoir perdu l'esprit pour croire que Dieu ait chargé les académies de nous apprendre ce qu'il est et ce que nous lui devons. Il appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de l'État d'être les dépositaires et les gardiens des vérités conservatrices ; d'apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien ; ce qui est vrai et ce qui est faux dans l'ordre moral et spirituel : les autres n'ont pas droit de raisonner sur ces sortes de matières ; ils ont les sciences naturelles pour s'amuser : de quoi pourraient-ils se plaindre? Quant à celui qui parle ou écrit pour ôter un dogme national
au peuple, il doit être pendu comme voleur domestique. Rousseau même en est convenu, sans songer à ce qu'il demandait pour lui. Pourquoi a-t-on commis l'imprudence d'accorder la parole à tout le monde ? C'est ce qui nous a perdus. Les philosophes (ou ceux qu'on a nommés de la sorte) ont tous un certain orgueil féroce et rebelle qui ne s'accommode de rien : ils détestent sans exception toutes les distinctions dont ils ne jouissent pas ; il n'y a point d'autorité qui ne leur déplaise ; il n'y a rien au-dessus d'eux qu'ils ne haïssent. Laissez-les faire, ils attaqueront tout, même Dieu, parce qu'il est maitre. Voyez si ce ne sont pas les mêmes hommes qui ont écrit contre les rois et contre celui qui les a établis ! Ah ! si lorsque enfin la terre sera raffermie...
EXTRAIT DU NEUVIEME ENTRETIEN [De la réversibilité.]
Le sénateur. — Eh bien, monsieur le comte, êtes-vous prêt sur cette question dont vous nous parliez hier ?
Le comte. — Je n'oublierai rien, messieurs, pour vous satisfaire, selon mes forces ; mais permettez-moi d'abord de vous faire observer que toutes les sciences ont des mystères, et qu'elles présentent certains points où la théorie en apparence la plus évidente se trouve en contradiction avec l'expérience. La politique, par exemple, offre plusieurs preuves de cette vérité. Qu'y a-t-il de plus extravagant en théorie que la monarchie héréditaire ? Nous en jugeons par l'expérience ; mais si l'on n'avait jamais ouï parler de gouvernement et qu'il fallût en choisir un, on prendrait pour un fou celui qui délibérerait entre la monarchie héréditaire et l'élective. Cependant nous savons, dis-je, par l'expérience, que la première est, à tout prendre, ce que l'on peut imaginer de mieux, et la seconde de plus mauvais. Quels arguments ne peut-on pas accumuler pour établir que la souveraineté vient du peuple ! Cependant il n'en est rien. La souveraineté est toujours prise, jamais donnée ; et une seconde théorie plus profonde découvre ensuite qu'il en doit être ainsi. Qui ne dirait que la meilleure constitution politique est celle qui a été délibérée et écrite par des hommes d'État parfaitement au fait du caractère de la nation, et qui ont prévu tous les cas? néanmoins rien n'est plus faux. Le peuple le mieux constitué est celui qui a le moins écrit de lois constitutionnelles ; et toute constitution écrite est nulle. Vous n'avez pas oublié ce jour où le professeur P... se déchaina si fort ici contre la vénalité des charges établies en France. Je ne crois pas en effet qu'il y ait rien de plus révoltant au premier coup d'ceil, et cependant il ne fut pas difficile de faire sentir, même au professeur,
le paralogisme qui considérait la vénalité en elle-même, au lieu de la considérer seulement comme moyen d'hérédité ; et j'eus le plaisir de vous convaincre qu'une magistrature héréditaire était ce qu'on pouvait imaginer de mieux en France.
Ne soyons donc pas étonnés si, dans d'autres branches de nos connaissances, en métaphysique surtout et en histoire naturelle, nous rencontrons des propositions qui scandalisent tout à fait notre raison, et qui cependant se trouvent ensuite démontrées par les raisonnements les plus solides.
Au nombre de ces propositions, il faut sans doute ranger comme une des plus importantes celle que je me contentai d'énoncer hier : que le juste, souffrant volontairement, ne satisfait pas seulement pour lui-même, mais pour le coupable, qui, de lui-même, ne pourrait s'acquitter.
Au lieu de vous parler moi-même, ou si vous voulez, avant de vous parler moi-même sur ce grand sujet, permettez, messieurs, que je vous cite deux écrivains qui l'ont traité chacun à leur manière, et qui, sans jamais s'être lus ni connus mutuellement, se sont rencontrés avec un accord surprenant.
Le premier est un gentilhomme anglais, nommé Jennyngs, mort en 1787, homme distingué sous tous les rapports, et qui s'est fait beaucoup d'honneur par un ouvrage très court, mais tout à fait substantiel, intitulé : Examen de l'évidence intrin» sèque du Christianisme. Je ne connais pas d'ouvrage plus original et plus profondément pensé. Le second est l'auteur anonyme des Considérations sur la France (1), publiées pour la première fois en 1794. Il a été longtemps le contemporain de Jennyngs, mais sans avoir jamais entendu parler de lui ni de son livre avant l'année 1803 ; c'est de quoi vous pouvez être parfaitement sûrs. Je ne doute pis que vous n'entendiez avec plaisir la lecture de deux morceaux aussi singuliers par leur accord.
Le chevalier. — Avez-vous ces deux ouvrages? Je les lirais avec plaisir, le premier surtout, qui a tout ce qu'il faut pour me convenir, puisqu'il est très bon sans être long.
Le comte. — Je ne possède ni l'un ni l'autre de ces deux ouvrages, mais vous voyez d'ici ces volumes immenses couchés sur mon bureau. C'est là que depuis plus de trente
(i) Le comte de Maistre lui-même.
J. DE MAISTRE
ans j'écris tout ce que mes lectures me présentent de plus frappant. Quelquefois je me borne à de simples indications; d'autres fois je transcris mot à mot des morceaux essentiels ; souvent je les accompagne de quelques notes, et souvent aussi j'y place ces pensées du moment, ces illuminations soudaines qui s'éteignent sans fruit, si l'éclair n'est fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l'Europe, jamais ces recueils ne m'ont abandonné ; et maintenant vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette immense collection. Chaque passage réveille dans moi une foule d'idées intéressantes et de souvenirs mélancoliques mille fois plus doux que ce qu'on est convenu d'appeler plaisirs. Je vois des pages datées de Genève, de Rome, de Venise, de Lausanne. Je ne puis rencontrer les noms de ces villes sans me rappeler ceux des excellents amis que j'y ai laissés, et qui jadis consolèrent mon exil. Quelques-uns n'existent plus, mais leur mémoire m'est sacrée. Souvent je tombe sur des feuilles écrites sous ma dictée par un enfant bien-aimé que la tempête a séparé de moi. Seul dans ce cabinet solitaire, je lui tends les bras, et je crois l'entendre qui m'appelle à son tour. Une certaine date me rappelle ce moment où, sur les bords d'un fleuve étonné de se voir pris par les glaces, je mangeai avec un évêque français un diner que nous avions préparé nous-mêmes. Ce jour-là j'étais gai, j'avais la force de rire doucement avec l'excellent homme qui m'attend aujourd'hui dans un meilleur monde ; mais la nuit précédente, je l'avais passée à l'ancre sur une barque découverte, au milieu d'une nuit profonde, sans feu ni lumière, assis sur des coffres avec toute ma famille, sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un instant, n'entendant que les cris sinistres de quelques bateliers qui ne cessaient de nous menacer, et ne pouvant étendre sur des têtes chéries qu'une misérable natte pour les préserver d'une neige fondue qui tombait sans relâche- Mais, bon Dieu ! qu'est-ce donc que je dis, et où vais- je m'égarer ? Monsieur le chevalier, vous êtes plus près ; voulez-vous bien prendre le volume B de mes recueils, et sans me répondre surtout, lisez d'abord le passage de Jennyngs, comme étant le premier en date : vous le trouverez à la page 525. J'ai posé le signet ce matin. — En effet, le voici tout de suite.
Vue de l'évidence de la religion chrétienne considérée en
elle-même, par M. Jennyngs, traduite par M. Le Tourneur, Paris, 1769, in-12. Conclusion, no 4, p. 517.
« Notre raison ne peut nous assurer que quelques souf- « frances des individus ne soient pas nécessaires au bonheur « du tout; elle ne peut nous démontrer que ce ne soit « pas de nécessité que viennent le crime et le châtiment ; « qu'ils ne puissent pas pour cette raison être imposés sur « nous et levés comme une taxe sur le bien général, ou que « cette taxe ne puisse pas être payée par un être aussi bien « que par un autre, et que, par conséquent, si elle est volon- « tairement offerte, elle ne puisse pas être justement ac- « ceptée de l'innocent à la place du coupable... Dès que nous « ne connaissons pas la source du mal, nous ne pouvons « pas juger ce qui est ou n'est pas le remède efficace et con- « venable. Il est à remarquer que, malgré l'espèce d'absur- « dite apparente que présente cette doctrine, elle a cependant « été universellement adoptée dans tous les âges. Aussi loin « que l'histoire peut faire rétrograder nos recherches dans « les temps les plus reculés, nous voyons toutes les nations, « tant civilisées que barbares, malgré la vaste différence qui « les sépare dans toutes leurs opinions religieuses, se réunir « dans ce point et croire à l'avantage du moyen d'apaiser « leurs dieux offensés par des sacrifices, c'est-à-dire par la « substitution des souffrances des autres hommes et des « autres animaux. Jamais cette notion n'a pu dériver de la « raison, puisqu'elle la contredit ; ni de l'ignorance, qui n'a « jamais pu inventer un expédient aussi inexplicable ;... ni « de l'artifice des rois et des prêtres, dans la vue de dominer « sur le peuple. Cette doctrine n'a aucun rapport avec cette « fin. Nous la trouvons plantée dans l'esprit des Sauvages « les plus éloignés qu'on découvre de nos jours, et qui n'ont « ni rois ni prêtres. Elle doit donc dériver d'un instinct « naturel ou d'une révélation surnaturelle ; et l'une ou l'autre « sont également des opérations de la puissance divine... Le « christianisme nous a dévoilé plusieurs vérités importantes « dont nous n'avions précédemment aucune connaissance, et « parmi ces vérités celle-ci,.... que Dieu veut bien accepter « les souffrances du Christ comme une expiation des péchés « du genre humain... Cette vérité n'est pas moins intelligible « que celle-ci... Un homme acquitte les dettes d'un autre « homme. Mais... pourquoi Dieu accepte ces punitions, ou à « quelles fins elles peuvent servir, c'est sur quoi le christia-
J. DE MAISTRE
« nisme garde le silence ; et ce silence est sage. Mille instruc- « tiens n'auraient pu nous mettre en état de comprendre ces « mystères, et conséquemment il n'exige point que nous « sachions ou que nous croyions rien sur la forme de ces « mystères. »
Je vais lire maintenant l'autre passage tiré des Considérations sur la France, 2e édition, Londres, 1797, in-8°, chap. 3, page 23.
« Je sens bien que, dans toutes ces considérations, nous « sommes continuellement assaillis par le tableau si fatigant « des innocents qui périssent avec les coupables ; mais sans « nous enfoncer dans cette question qui tient à tout ce qu'il « y a de plus profond, on peut la considérer seulement dans « son rapport avec le dogme universel et aussi ancien que le « monde, de la réversibilité des douleurs de l'innocence au « profit des coupables.
« Ce fut de ce dogme, ce me semble, que les anciens < firent dériver l'usage des sacrifices qu'ils pratiquèrent « dans tout l'univers, et qu'ils jugeaient utiles, non seule- « ment aux vivants, mais encore aux morts ; usage typique « que l'habitude nous fait envisager sans étonnement, mais « dont il n'est pas moins difficile d'atteindre la racine.
« Les dévouements, si fameux dans l'antiquité, tenaient « encore au même dogme. Décius avait la foi que le sacrifice « de sa vie serait accepté par la divinité, et qu'il pouvait « faire équilibre à tous les maux qui menaçaient sa patrie.
« Le christianisme est venu consacrer ce dogme qui est « infiniment naturel à l'homme, quoiqu'il paraisse difficile « d'y arriver par le raisonnement.
« Ainsi, il peut y avoir eu dans le cœur de Louis XVI, dans « celui de la céleste Elisabeth, tel mouvement, telle accepta- « tion, capable de sauver la France.
« On demande quelquefois à quoi servent ces austérités ter- « ribles exercées par certains ordres religieux, et qui sont aussi « des dévouements : autant vaudrait précisément demander « à quoi sert le christianisme, puisqu'il repose tout entier « sur ce même dogme agrandi, de l'innocence payant pour « le crime.
« L'autorité qui approuve ces ordres choisit quelques « hommes et les isole du monde pour en faire des conduc- « teurs.
« Il n'y a que violence dans l'univers ; mais nous sommes
« gâtés par la philosophie moderne, qui nous a dit que tout « est bien, tandis que le mal a tout souillé, et que dans un « sens très vrai, tout est mal, puisque rien n'est à sa place. « La note tonique du système de notre création ayant baissé, « toutes les autres ont baissé proportionnellement, suivant les « règles de l'harmonie. Tous les êtres gémissent (1) et « tendent avec effort et douleur vers un autre ordre de « choses. »
Je suis persuadé, messieurs, que vous ne verrez pas sans étonnement deux écrivains parfaitement inconnus l'un à l'autre se rencontrer à ce point, et vous serez sans doute disposés à croire que deux instruments qui ne pouvaient s'entendre n'ont pu se trouver rigoureusement d'accord, que parce qu'ils l'étaient, l'un et l'autre pris à part, avec un instrument supérieur qui leur donne le ton.
Les hommes n'ont jamais douté que l'innocence ne pût satisfaire pour le crime ; et ils ont cru de plus qu'il y avait dans le sang une force expiatrice ; de manière que la vie, qui est le sang, pouvait racheter une autre vie.
Examinez bien cette croyance, et vous verrez que si Dieu lui-même ne l'avait mise dans l'esprit de l'homme, jamais elle n'aurait pu commencer. Les grands mots de superstition et de préjugé n'expliquent rien ; car jamais il n'a pu exister d'erreur universelle et constante. Si une opinion fausse règne sur un peuple, vous ne la trouverez pas chez son voisin ; ou si quelquefois elle paraît s'étendre, je ne dis pas sur tout le globe, mais sur un grand nombre de peuples, le temps l'efface en passant.
Mais la croyance dont je vous parle ne souffre aucune exception de temps ni de lieu. Nations antiques et modernes, nations civilisées ou barbares, époques de science ou de simplicité, vraies ou fausses religions, il n'y a pas une seule dissonance dans l'univers.
Enfin l'idée du péché et celle du sacrifice pour le péché, s'étaient si bien amalgamées dans l'esprit des hommes de l'antiquité que la langue sainte exprimait l'un et l'autre par le même mot. De là cet hébraïsme si connu, employé par saint Paul, que le Sauveur a été fait péché pour nous.
A cette théorie des sacrifices, se rattache encore l'inexplicable usage de la circoncision pratiquée chez tant de na-
(i) Saint Paul aux Romains, VIII, 19 et suiv.
J. DE MAISTRE
tions de l'antiquité ; que les descendants d'Isaac et d'Ismaël perpétuent sous nos yeux avec une constance non moins inexplicable, et que les navigateurs de ces derniers siècles ont retrouvé dans l'archipel de la mer Pacifique (nommément à Taïti), au Mexique, à la Dominique, et dans l'Amérique septentrionale, jusqu'au 30e degré de latitude. Quelques nations ont pu varier dans la manière ; mais toujours on retrouve une opération douloureuse et sanglante faite sur les organes de la reproduction. C'est-à-dire : Anathème sur les générations humaines, et salut par le sang.
Le genre humain professait ces dogmes depuis sa chute, lorsque la grande victime, élevée pour attirer tout à elle, cria sur le Calvaire :