TOUT EST CONSOMMÉ
Alors le voile du temple étant déchiré, le grand secret du sanctuaire fut connu, autant qu'il pouvait l'être dans cet ordre de choses dont nous faisons partie. Nous comprîmes pourquoi l'homme avait toujours cru qu'une âme pouvait être sauvée par une autre, et pourquoi il avait toujours cherché sa régénération dans le sang.
Sans le christianisme, l'homme ne sait ce qu'il est, parce qu'il se trouve isolé dans l'univers et qu'il ne peut se comparer à rien ; le premier service que lui rend la religion est de lui montrer ce qu'il vaut, en lui montrant ce qu'il a coûté.
REGARDEZ-MOI ; C'EST DIEU QUI FAIT MOURIR UN DIEU (i).
Oui ! regardons-le attentivement, amis qui m'écoutez ! et nous verrons tout dans ce sacrifice : énormité du crime qui a exigé une telle expiation; inconcevable grandeur de l'être qui a pu le commettre ; prix infini de la victime qui a dit : Me voici (2) !
Maintenant, si l'on considère d'une part que toute doctrine de l'antiquité n'était que le cri prophétique du genre humain, annonçant le salut par le sang, et que, de l'autre, le Christianisme est venu justifier cette prophétie, en mettant la réa-
(1) IAES0E M'OIA nPOE 0EOT IIAIIXa 0EOS.
Videte quanta patior a Deo Deus!
(Œschyl. in Prom., v. 92.)
(2) Corpus aptasti mihi tune dixi: ecce venio. (Psalm. XXXIX, 7;
Hebr. X, 5.)
lité à la place du type, de manière que le dogme inné et radical n'a cessé d'annoncer le grand sacrifice qui est la base de la nouvelle révélation, et que cette révélation, étincelante de tous les rayons de la vérité, prouve à son tour l'origine divine du dogme que nous apercevons constamment comme un point lumineux au milieu des ténèbres du paganisme, il résulte de cet accord une des preuves les plus entraînantes qu'il soit possible d'imaginer.
Mais ses vérités ne se prouvent point par le calcul ni par les lois du mouvement. Celui qui a passé sa vie sans avoir jamais goûté les choses divines ; celui qui a rétréci son esprit et desséché son cœur par de stériles spéculations qui ne peuvent, ni le rendre meilleur dans cette vie, ni le préparer pour l'autre ; celui-là, dis-je, repoussera ces sortes de preuves, et même il n'y comprendra rien. Il est des vérités que l'homme ne peut saisir qu'avec l'esprit de son cœur (1). Plus d'une fois l'homme de bien est ébranlé, en voyant des personnes dont il estime les lumières se refuser à des preuves qui lui paraissent claires : c'est une pure illusion. Ces personnes manquent d'un sens, et voilà tout. Lorsque l'homme le plus habile n'a pas le sens religieux, non seulement nous ne pouvons pas le vaincre, mais nous n'avons même aucun moyen de nous faire entendre de lui, ce qui ne prouve rien que son malheur. Tout le monde sait l'histoire de cet aveuglené qui avait découvert, à force de réflexion, que le cramoisi ressemblait infiniment au son de la trompette] or, que cet aveugle fût un sot ou qu'il fût un Saunderson, qu'importe à celui qui sait ce que c'est que le cramoisi?
Il faudrait de plus grands détails pour approfondir le sujet intéressant des sacrifices ; mais je pourrais abuser de votre patience et moi-même je craindrais de m'égarer. Il est des points qui exigent, pour être traités à fond, tout le calme d'une discussion écrite (2). Je crois au moins, mes bons amis, que nous en savons assez sur les souffrances du juste. Ce monde est une milice, un combat éternel. Tous ceux qui ont combattu courageusement dans une bataille sont dignes de louanges sans doute ; mais sans doute aussi la plus grande gloire appartient à celui qui en revient blessé...
(i) Mente cordis sui (Luc I, 5i.)
(2) Voyez à la fin de ce volume le morceau intitulé : Eclaircissements sur les sacrifices.